Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 23169Fiche technique71647 caractères71647
12241
Temps de lecture estimé : 49 mn
04/07/25
Résumé:  Morgane, novice, remplace un marin pour une campagne de pêche. Sous la brume bretonne, entre vagues et cordages, elle découvre un monde rude et envoûtant. Une aventure où la mer teste ses limites.
Critères:  #drame #érotisme #initiatique #initiation #romantisme #rencontre #différencedâge ff fplusag collègues travail bateau amour massage caresses
Auteur : Rainbow37      Envoi mini-message
Reine(s) des mers

Le car s’arrête dans un crissement fatigué sur la petite place de Kerbrume. À peine descendue, le vent salé lui gifle le visage et emporte une mèche auburn qu’elle repousse d’un geste impatient. Morgane ajuste alors son écharpe colorée, un éclat carmin dans la grisaille du port breton, et jette un regard autour d’elle.


Le ciel hésite entre brume et lumière, comme si le port lui-même retenait son souffle. Des mouettes stridentes tournoient au-dessus des chalutiers, alignés comme des bêtes endormies. Des rafales sifflent entre les mâts et font claquer les drisses. Elle frissonne, son jean ajusté et sa veste légère ne suffisant pas contre le froid mordant.


C’est donc ça, la mer, la vraie ? pense-t-elle, le ventre noué entre excitation et appréhension. On est bien loin du charme romantique de Saint-Malo. Mais c’est surtout Rennes que Morgane voulait fuir, ses écrans saturés de notifications, ses cafés et bars agités, ses attentes… Ici, tout semble plus vaste, plus rude. Ça sent le large, le gasoil, le vieux bois, et quelque chose de sauvage.


Elle inspire profondément. L’iode la prend à la gorge. Qu’importe, ça passera, tout comme ce sentiment absurde d’être revenue à zéro. Son sac en bandoulière cogne contre sa hanche tandis qu’elle entame la descente vers les quais. Ses yeux, rieurs mais cernés par la fatigue, balaient les quelques inconnus qu’elle croise en chemin. Enfin, une silhouette familière se détache, Morgane la reconnaît, et un sourire soulagé illumine son visage. Parce qu’ici, au moins, il y a Ewen.


Il la rejoint, un peu empoté avec ses béquilles qui claquent sur le pavé humide. Puis il lui lance ce demi-air tendre qu’elle connaît trop bien, ses yeux bleus glissant maladroitement sur Morgane avec une chaleur qu’elle préfère ignorer.



Elle hausse les épaules, un sourire en coin.



La jeune femme hoche la tête, son attention déjà ailleurs, attirée par une silhouette massive sur un bateau. Épaules larges, cheveux bruns coupés court, elle porte une veste cirée usée et des bottes crottées de sel. Gaëlle Le Guennec, patronne du « Reine des Mers » dont le nom s’étale en lettres blanches sur la coque.


Morgane plisse les yeux, reconnaissant en elle la sœur dont Ewen lui avait parlé, détaillant celle qui sera son capitaine. Son visage, marqué par le soleil et les embruns, semble taillé dans la pierre, mais ses pupilles grises, perçantes, captent la lumière comme la mer au crépuscule. Quelque chose la pousse à s’attarder sur la courbe dure de sa mâchoire, la puissance calme de ses gestes. Une tension douce pulse sous sa peau. Inattendue. Elle chasse la pensée d’un battement de cils. Concentre-toi, se murmure-t-elle.


Gaëlle sent le regard de la nouvelle avant même de lever la tête. Une citadine, avec son jean trop serré et cette écharpe ridicule qui flotte comme une algue au vent. Morgane. Le prénom lui arrache un rictus. Une sirène, vraiment ? Elle ressemble à une étudiante égarée, pas à une femme capable de tenir le large. Gaëlle a vu trop de novices abandonner, écrasés par le poids des casiers ou le mal de mer. Alors elle se fait peu d’illusions sur cette petite poupée du bitume… Elle va pas tenir deux jours et foutre en l’air ma marée, pense-t-elle.


La patronne de pêche pose une caisse, ses mains calleuses râpant contre le bois, et s’approche, ses bottes lourdes sur le quai glissant. Gaëlle sort une clope cabossée de sa poche et la cale entre ses lèvres. Elle penche la tête, dos au vent, l’attention fixée sur la fille à l’écharpe soumise aux vents. Ses doigts rudes, tachés de sel et de corde, protègent la flamme d’un vieux briquet qu’elle claque plusieurs fois avant qu’il n’accepte de brûler. Un halo orangé éclaire fugacement ses pommettes, et la fumée monte, hachée par les rafales.


Elle inspire profondément. Le goût âcre la rassure. Il a la saveur du silence, du froid, du large. Elle expire lentement, comme on jauge un danger potentiel. Puis elle parle, enfin. Sa voix grave fend l’espace entre elles.



La jeune femme sourit et s’apprête à répondre, mais Gaëlle continue.



Son ton est sec, mais une lueur curieuse danse dans son regard, comme si elle testait la novice. Morgane redresse le menton, un sourire en coin. Une assurance inattendue brille dans ses yeux.



Morgane ne répond pas, lâche son sac et grimpe soudainement sur le bateau avec une agilité qui surprend Gaëlle, saisissant une corde rêche sous ses doigts pour se hisser à bord. Cette fille est menue, mais ses gestes ont une précision féline.



Gaëlle fronce les sourcils, déstabilisée. Pas si fragile qu’elle en a l’air. Leurs regards se croisent, un instant trop long. Morgane sourit. Une bourrasque fait danser ses cheveux et elle passe une mèche derrière l’oreille. Gaëlle détourne les yeux. Il y a chez cette fille un calme assuré, quelque chose qui lui serre la poitrine. Un frisson, peut-être le vent. Peut-être autre chose. Elle se racle la gorge.



Ils rient doucement tous les deux. Un éclat sincère, complice, qui traverse les années. Gaëlle en oublie un instant l’intruse. Morgane les regarde, un peu à distance, les yeux plissés par le vent. Un sourire discret flotte sur ses lèvres, elle apprécie déjà cette authenticité. Derrière elles, le treuil grince d’un son métallique qui ponctue ce moment suspendu.



Morgane la fixe. Et dans ses yeux, Gaëlle croit apercevoir une étendue sans rive. Sauvage. Déterminée. La jeune femme lui répond :



Puis Morgane se tourne vers Ewen et le rejoint sur le quai avec cette même aisance insolente pour récupérer son sac. Il tente un sourire un peu trop appuyé, un mot gentil un peu trop doux. Gaëlle soupire car elle n’est pas dupe. Elle lit dans le regard de son frère comme dans un livre ouvert. Et ce livre-là annonce des ennuis.



*****



Le moteur ronronne dans le noir, sourd et régulier comme une bête familière. Le « Reine des Mers » fend les flots, et la terre s’éloigne, floue, déjà un souvenir. L’aube perce à peine la brume lorsque Morgane émerge sur le pont, encore maladroite sur ses jambes trop neuves pour la houle. Elle a souhaité prolonger sa nuit, mais elle a mal dormi, gênée par l’odeur entêtante de gasoil et d’algues mortes. Ses cheveux sont noués pour ne pas gêner, mais déjà quelques mèches s’échappent et dansent devant ses yeux.


Elle s’étire, fait quelques pas sur le pont arrière, inspirant l’air salé. Morgane réalise que le roulis ne la dérange pas autant qu’elle l’aurait cru. Mais elle sent l’humidité lui coller aux cils. La veste cirée, empruntée à Gaëlle mais trop large pour elle, laisse le froid s’insinuer. Et pourtant, elle se sent légère. Sa gorge se serre d’un mélange confus : fatigue, exaltation, et autre chose qu’elle ne nomme pas. Elle jette un regard vers Gaëlle. La lueur matinale cisèle ses traits d’ombres et d’angles. Elle devine la peau sous la capuche, tannée, rude, belle. Sans s’en rendre compte, elle se mord la lèvre.


La patronne est à la barre, absorbée dans sa navigation. Elle ne parle pas, jamais les premières heures. Mais elle surveille Morgane du coin de l’œil sans en avoir l’air. Elle a vu. Évidemment. Elle voit toujours. Cette fille la regarde comme si elle venait d’éclore. Gaëlle ricane intérieurement. Les bras trop fins pour les casiers, les yeux trop rêveurs pour la mer. Mais quelque chose chez Morgane ne s’effrite pas. Elle n’a pas vomi. Elle n’a pas râlé. Elle a même tenté d’aider Ewen au moment du départ avec les amarres sans qu’on lui demande. Et maintenant, elle se tient là, plus ancrée qu’hier au lieu de s’écrouler, droite comme un piquet. Et ce fichu sourire qu’elle garde, même dans le froid. Trop tôt pour faire confiance. Mais assez pour la regarder autrement.


Le moteur se calme un peu, Gaëlle s’agite soudainement dans la timonerie.



Morgane s’approche et observe. Gaëlle se tient près du bord, les bottes bien ancrées sur le pont humide, le corps en tension. Tout chez elle devient plus vif quand elle travaille. Ses gestes ont la précision d’un chirurgien et la force d’une louve.



Morgane hoche la tête, attentive, ses cheveux auburn captant un éclat de soleil. Elle se rapproche, si près que Gaëlle perçoit la chaleur de son corps malgré l’air frais. Trop près, pense-t-elle, puis l’idée s’efface doucement. Sans un mot d’abord, la patronne de pêche déploie un petit pavillon orange qu’elle jette à l’eau. Il glisse, emporté doucement par le courant. Puis vient le grappin, lourd, qu’elle bascule d’un geste sûr dans un bruit sourd, métallique, englouti. Et aussitôt, elle se penche vers les casiers, saisit le premier, le jette à son tour. Ils s’enchaînent, un à un, trente-cinq. Des paniers rectangulaires au grillage rouillé, lestés, déjà garnis de restes de maquereaux et de têtes de congres. Une odeur âcre s’accroche aux doigts.


Gaëlle n’a pas besoin de lever la voix, elle explique calmement.



Morgane acquiesce, fascinée. À la fin, un second grappin tombe, puis un autre pavillon. Gaëlle se redresse, essuie une première goutte de sueur qui perle sur sa tempe.



Sa voix est chaude, taquine, et Gaëlle sent une vague de chaleur l’envahir, qu’elle repousse en fixant l’horizon. Cette gamine va me rendre folle, pense-t-elle, mais un coin de sa bouche se relève, amusée presque malgré elle. Sans attendre, elle retourne à l’arrière préparer la filière suivante.


Morgane s’avance, imitant ses gestes, ses mains maladroites mais déterminées. Un à un, les casiers plongent, leurs cordes claquant contre le bord du bateau. Gaëlle l’observe en coin, surprise par son sérieux. Elle apprend vite, pense-t-elle, un élan d’admiration perçant sa méfiance. À mi-parcours, leurs mains se frôlent sur une corde, un contact fugace mais brûlant. Morgane retient son souffle, ses yeux glissant sur le visage de Gaëlle qui détourne le regard, le cœur battant, concentrée sur les derniers casiers.


Après des heures de travail, le bateau est vidé.



Morgane hoche la tête, essuyant une mèche collée à son front, incapable de cacher son sourire.



Gaëlle esquisse ce qui pourrait ressembler à un sourire. Puis se détourne, déjà repartie vers la timonerie pour se rediriger vers la première zone de pêche. Morgane reste un instant seule à l’arrière, reprend son souffle, et étire discrètement ses épaules endolories par le labeur.


Les jours passent. Morgane apprend. Vite. Elle vide les casiers avec précision, la sueur collant des mèches à sa nuque, ses mains tachées d’écailles. Gaëlle l’observe plus qu’elle ne l’admet. Il y a quelque chose de… beau, dans cette tension. Ce mélange de force et de vulnérabilité. Cette façon qu’a Morgane de mordre dans le réel, même quand ça fait mal, comme ce matin-là.



Gaëlle lui montre comment nouer la corde, ses doigts calleux frôlant ceux de la jeune femme qui n’a pas pris le temps de mettre ses gants. Morgane essaie, mais la corde glisse, lui râpant durement la paume. Elle jure à voix basse, ses lèvres pincées, et Gaëlle retient un sourire.



Leurs mains se frôlent à nouveau, rugueuses contre douces. Morgane persévère, serre les dents, recommence, ses doigts fins s’acharnant sur le nœud, et Gaëlle, malgré elle, admire cette ténacité. Elle s’accroche, la citadine, pense-t-elle. Et quand enfin elle parvient à faire passer la nouvelle corde dans l’anneau, ses yeux brillent d’un éclat presque enfantin qui attendrit sa patronne. Le regard de Gaëlle dérive sur la courbe nue du cou de Morgane, luisante de sueur, captant la lumière du soleil. Gaëlle sent un trouble s’emparer d’elle, comme une vague qu’elle ne peut arrêter. Elle se force à penser au moteur, aux casiers, à tout sauf à cette peau pâle. Elle s’éloigne pour la laisser terminer seule, vérifiant une bouée, mais son cœur cogne, désordonné.


À midi, pendant la pause, Gaëlle cherche Morgane du regard pour lui donner son assiette. Des pâtes un peu trop cuites, du pain de mie et la moitié d’une conserve de sardines. Elle la trouve sur le pont arrière, assise sur un casier, un carnet sur les genoux. Elle s’approche sans bruit, s’amuse de constater que la petite fée n’a pas perçu sa présence. Elle dessine le treuil, ses lignes anguleuses, avec un bout de corde… Morgane lève les yeux, surprise, et referme le carnet, un sourire gêné aux lèvres.



Gaëlle répond avec une risette timide, lui tend son assiette et retourne à son poste de pilotage sans un mot.


Puis le travail reprend, il reste la dernière relevée. La patronne manœuvre le caseyeur pour venir accrocher la première bouée. Elle a ordonné à Morgane de rester près du vivier, comme d’habitude, mais la jeune femme trépigne, elle veut prouver sa valeur. Voyant le pavillon au bon endroit, elle s’élance vers le treuil. Je peux le faire, pense-t-elle, saisissant la manette. Mais le bateau se décale d’un coup soumis à la houle et le mécanisme grince, la corde se tend et glisse, le grappin heurte violemment le bastingage, et Morgane vacille, retenue de justesse par le bord. Gaëlle bondit, arrêtant le treuil d’un geste sec, relâchant la filière avec fracas.



La honte lui monte au visage, Morgane recule mais elle ravale ses larmes, droite comme une planche. La tête basse, elle finit par retourner au vivier en silence, ses mains tremblantes. Gaëlle jure et s’enferme dans la timonerie en claquant la porte derrière elle, laissant seule la novice avec sa fierté éclaboussée. La capitaine, le cœur lourd, fixe l’horizon de longues minutes. J’ai été trop dure, pense-t-elle, mais la peur, celle de perdre le bateau, ou pire, de blesser Morgane, la tenaille. Puis elle se revoit, des années plus tôt, sous les cris de son ex-mari, ses mots mordants comme un froid d’hiver. Elle secoue la tête, chasse le souvenir, mais le regard blessé de Morgane la hante, et lui ne veut pas partir.


Elle inspire profondément. Une fois, deux. Ses côtes sont serrées comme une coque trop pleine. Puis, sans un mot, elle ouvre la glacière d’un geste sec et en sort deux bières. Sa main tremble à peine. Elle redescend sur le pont, le pas plus lourd qu’elle ne l’aurait cru.


Mais Morgane n’est pas là.


Son regard balaie la surface vide, l’ombre du treuil, les casiers empilés. Rien. Le vide soudain dans sa poitrine la surprend. Une alerte sourde, panique insidieuse. Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Et si… Elle la voit enfin. Assise, en boule près du vivier, le visage caché dans ses mains. Ses épaules tremblent. Gaëlle s’approche, s’accroupit sans un mot, et s’assied à ses côtés. Le silence est pesant, mais juste. Morgane lève les yeux. Rougis, mouillés. Gaëlle ne détourne pas les siens. Elles se regardent ainsi, dans cette lumière pâle de l’après-midi, comme deux bêtes blessées qui reconnaissent la douleur chez l’autre.



Morgane accepte sans broncher. Ses doigts frôlent ceux de Gaëlle en prenant la bouteille. Une étincelle traverse l’espace entre leurs mains. Puis, un sourire en coin, elle lance :



Gaëlle émet un grognement qui pourrait passer pour un rire. Puis elle se tourne complètement vers la petite fée.



La jeune femme hésite, ses yeux toujours voilés d’une ombre.



Elle marque une pause, ses doigts serrant la bière.



Sa voix se brise, et elle ajoute, presque à contrecœur :



Morgane la regarde, un éclat d’empathie dans les yeux.



Sa voix tremble légèrement, Gaëlle s’en veut de ces aveux poussés par l’honnêteté de Morgane. Elle marque une pause, puis ajoute :



Morgane rit, un son clair qui réchauffe le pont du bateau. Puis elle claque sa bière contre la sienne et se relève avec une énergie retrouvée.



Le soir, Gaëlle trouve Morgane sur le pont, son carnet à la main, croquant le bastingage sous la lumière déclinante. Elle s’approche, curieuse, et aperçoit un croquis furtif d’elle, penchée sur une bouée, son visage concentré. Elle reste figée. Elle ne sait pas si elle se sent nue ou honorée. Cette chaleur particulière lui monte à nouveau au visage, troublée sans comprendre pourquoi.



Morgane sourit, un peu gênée.



Gaëlle sent son cœur s’emballer, comme si Morgane voyait en elle une beauté qu’elle ignore.


Les derniers jours s’écoulent, rythmés par le grincement du treuil et le clapotis des vagues. Morgane, plus assurée, travaille en silence aux côtés de Gaëlle, leurs gestes s’accordant comme deux voiles prises dans le même vent.


La veille du retour à Kerbrume, la mer s’agite, et Gaëlle, dans la cabine, se réveille en sursaut, hantée par un rêve. Son ex-mari, ses mots cruels après l’annonce du divorce : « T’es rien sans moi. » Elle frissonne, les mains crispées sur sa couverture.



Sa voix est douce comme une caresse et Gaëlle hoche la tête. Alors la petite fée s’assoit sur sa couchette et sans un mot, prend sa main, ses doigts fins et chauds traçant les lignes durcies par le sel. Gaëlle ne bouge pas, pétrifiée par la douceur de ce contact. Elle voudrait retirer sa main, par réflexe, par peur. Mais elle n’en a pas la force. Les doigts de Morgane dessinent des chemins invisibles entre ses phalanges, glissent doucement jusqu’à la paume, comme si elle lisait en elle. Pour la première fois, elle ne se sent pas abîmée, mais entière. Pourtant elle se dégage finalement, maladroite, mais le regard de Morgane, doux et mélancolique, reste ancré en elle.



Un frisson traverse Gaëlle. Elle rouvre les yeux, les pupilles dilatées dans la pénombre, et laisse échapper un souffle quand elle réalise qu’elle vient de se réveiller. Ses doigts cherchent à tâtons la chaleur d’une main qui n’est plus là.


Peut-être qu’elle a rêvé. Peut-être pas. Mais la trace de ces mots reste gravée en elle… Je ne suis pas toute seule, se remémore-t-elle.


Au retour au port, les cales pleines de crustacés, les deux filles sont de très bonne humeur. Elles amarrent le « Reine des mers » puis Morgane se retourne vers Gaëlle, appuyée contre le bastingage.



Gaëlle, pas vraiment surprise, la fixe d’abord puis acquiesce d’un geste de la tête, un mélange de respect et de trouble dans le regard. Elle a plus de cran que je pensais, se dit-elle, j’ai déjà hâte de reprendre la mer avec elle.


Son cœur, comme la mer, commence à céder sous la vague.



*****



Au lendemain de leur retour, l’odeur du sel colle encore à leurs vêtements, mêlée à celle de l’huile de moteur. Gaëlle retrouve l’agitation terrestre qu’elle déteste tant, l’esprit pris dans le nœud serré de la revente des crustacés et des préparatifs de la prochaine campagne. Ses traits sont tendus, son regard soucieux, comme si la terre ferme ne lui offrait aucun répit. En mer, au moins, elle avance. Ici, elle piétine et stresse.


Morgane ne dit pas grand-chose, mais elle aide. Depuis qu’elle est descendue du bateau, une nuance subtile a changé son attitude. Gaëlle le sent, comme on sent une bruine fine avant la pluie. Mais elle tente de ne pas trop y penser.


Ce week-end, le port s’anime sous les guirlandes lumineuses pour sa fête annuelle. Morgane, dans la maison exiguë de Gaëlle, passe une robe légère, ses cheveux lâchés en vagues souples. Elle applique un fard discret, ses doigts glissant sur ses joues avec une précision d’artiste. Un bal, pense-t-elle, un frisson d’excitation la traversant. Elle veut voir la patronne hors du bateau, loin des casiers et du sel, dans un éclat de vie. Mais Gaëlle, adossée au mur en jean et chemise froissée, traîne des pieds, peu convaincue. Ses bottes déjà prêtes à fouler le pont plutôt que la piste de danse.



Morgane insiste, un sourire taquin aux lèvres.



Morgane sort un poudrier et s’approche. Gaëlle fronce les sourcils, méfiante.



Elle approche et la fait s’assoir face à elle, si proche que Gaëlle sent son souffle, doux et tiède.



Le silence s’épaissit. Le contact des doigts de Morgane sur sa joue est doux, presque irréel, contrastant avec la rugosité de sa peau tannée. Gaëlle ferme les yeux, submergée par une sensation oubliée. Personne ne l’a touchée ainsi depuis des années, avec une attention si délicate. Son cœur cogne, et elle rouvre les yeux, croisant ceux de Morgane, d’un vert profond, où danse une lueur indéchiffrable. Elle est belle, pense-t-elle, et l’idée la fait frissonner.



Gaëlle détourne le regard, troublée, sa peau brûlante là où les doigts ont glissé.


La salle du bal, décorée de filets et de lanternes, pulse de musique et de rires. Gaëlle s’adosse à un mur, une bière à la main, peu encline à se mêler à la foule. Morgane, elle, rayonne, sa robe frôlant ses hanches, attirant les regards des marins célibataires. Ewen, enhardi par l’alcool, tente de la monopoliser, l’invitant à rester ensemble avec une insistance maladroite. La petite fée, rieuse, danse avec d’autres pour lui échapper, ses mouvements fluides captant la lumière. Finalement, elle accepte par politesse un instant avec Ewen, bien que ses yeux cherchent autre chose.



Morgane relève la tête, surprise par la confession.



Il rit sans joie et finit son verre. Morgane le regarde, sincèrement touchée.



Il hoche la tête, mais son regard embué s’attarde sur elle, captant la grâce de ses gestes, la façon dont ses cheveux auburn dansent lorsqu’elle bouge. Puis il se perd sur sa poitrine… Gênée, Morgane pose une main légère sur son torse pour se dérober de son emprise avec grâce, un sourire poli aux lèvres, avant de s’éloigner d’un pas. Et enfin, son regard finit par croiser celui de Gaëlle, assise dans un coin, un peu perdue. Morgane effleure son épaule. Un contact bref, mais tendre. Gaëlle sourit, un peu gênée, et détourne les yeux.



Morgane lui saisit les doigts, et Gaëlle proteste… Mais l’alcool et son sourire la désarment. Les accords d’une vieille ballade bretonne, envoûtante, s’élèvent, et Morgane guide sa patronne sur la piste. Leurs paumes se frôlent, les doigts s’enlacent, douceur contre callosités. Leurs corps se touchent à peine, au début. Morgane passe un bras autour de la nuque de Gaëlle, qui elle, l’effleure au-dessus de la hanche, le geste timide. Très vite, elle sent sous sa paume la courbe de la taille de Morgane, fine, vivante. La chaleur qui palpite à travers le tissu la prend par surprise. Elle déglutit, sent son souffle s’accélérer, son esprit embrumé par la proximité.


Leurs yeux se croisent. Gaëlle a envie de fuir. Ou d’y rester.



Leurs corps se balancent doucement, leurs souffles s’accordent. Morgane penche légèrement la tête, son front frôle la tempe de Gaëlle.



Puis elle rit doucement, comme si elle venait de dire une bêtise.



Elle plaisante… Mais ses yeux, intenses, trahissent une autre émotion, et Gaëlle, troublée, resserre involontairement sa prise, ses mains désormais fermement accrochées aux hanches de la petite fée. Ewen, qui les observe, surprend ce geste, un rire forcé aux lèvres. Il ne comprend pas. Morgane est belle, elle fait tourner toutes les têtes. Mais c’est vers Gaëlle qu’elle se penche pour murmurer. Son estomac se noue. Il charme, il bricole. Mais il reste le frère de Gaëlle. Jamais l’homme qu’on choisit, à la pêche comme ailleurs.


La musique s’arrête, et Gaëlle, étourdie, marmonne :



Elle s’éloigne, le cœur battant. Ewen tente d’inviter Morgane à discuter à nouveau, mais elle secoue la tête, gentille mais ferme.



Il la regarde partir, un sourire crispé masquant son trouble, et retourne à sa bière, seul.


Dehors, le vent a fraîchi. Le port est calme et la lune haute éclaire les vagues qui murmurent contre les coques. Morgane, ses talons claquant sur le ponton, rejoint Gaëlle, adossée à un pilier.



Gaëlle reste debout, les mains dans les poches, le regard dans les vaguelettes sombres.



Morgane se fige.



Un silence. Puis elle ajoute, plus doucement :



Morgane rit.



Elle se tourne vers Gaëlle, plus sérieuse.



Le cœur de Gaëlle rate un battement. Morgane se rapproche, lentement, sans brusquerie. Elle effleure le bras de Gaëlle du bout des doigts.



Sa voix est douce, ambiguë. Gaëlle, perplexe, ne répond pas, paralysée par un mélange de crainte et d’un désir qu’elle n’ose nommer. Le vent fait claquer les haubans et son regard reste fixé sur la mer. Mais en elle, quelque chose s’éveille.


Elles marchent jusqu’au « Reine des Mers », grimpant à bord dans un silence intime. Le pont craque sous leurs pas, le roulis berçant leurs murmures. Morgane s’appuie au bastingage, une mèche glisse sur sa joue, et enfin s’installe un instant sur la banquette du poste de pilotage, les jambes repliées sous elle. Gaëlle allume une vieille lampe-tempête, sa lumière douce caresse leurs visages. Elle sent une envie de parler, de toucher, mais elle se retient, agrippée à la barre. Un acte manqué. Elles partagent alors un moment suspendu, sans promesse concrète.



Gaëlle hoche la tête. Elle ne proteste pas. Quand Morgane descend la passerelle, elle reste seule à bord avec le souvenir de son parfum, le contact de ses doigts…




*****



Le ciel s’embrase d’orange alors que le « Reine des Mers » a déjà repris sa route vers le large, son ventre vibrant doucement sous les coups de houle nocturne. Morgane, avec son éternelle écharpe nouée contre le vent, ajuste les casiers avec une assurance nouvelle, ses mains marquées par la campagne précédente. Gaëlle, à la barre, l’observe en coin, ses yeux gris captant chaque geste précis. La routine se réinstalle, mais quelque chose change. Lentement. Subtilement. Entre elles. Une alchimie discrète mue par une tension silencieuse née de leurs corps se frôlant le soir du bal, de ce désir qu’aucune ne veut nommer.


Puis soudain, la voix de Morgane s’élève, elle fredonne… Faiblement d’abord, presque un murmure. Puis sa voix gagne en puissance, semblant venir d’ailleurs. D’un lieu où le sel ne pique pas, où le silence n’est pas vide. C’est une chanson étrange, envoûtante, comme arrachée à une mémoire ancienne. Les mots évoquent les sirènes et la mer, les corps happés par les flots et les âmes égarées entre deux mondes.


Gaëlle, captivée par cette chanson qu’elle ne connaît pas, sent un frisson lui parcourir l’échine, comme si la mer elle-même chantait à travers la petite fée.



Gaëlle hausse un sourcil et la regarde sans rien dire, toujours hypnotisée.



Gaëlle s’en amuse d’abord, puis son regard s’attarde sur les lèvres de Morgane, alors elle finit par se détourner pour cacher que ce trouble ne vient pas de la chanson.


Ce soir-là, Gaëlle et Morgane restent dehors après la dernière relevée et un repas sur le pouce. Elles ne parlent pas. Une bière à la main, les yeux rivés sur l’horizon qui s’efface dans le gris. Le vent s’est calmé. Les corps aussi. Et pourtant, à quelques centimètres l’un de l’autre, leurs doigts vibrent d’une promesse muette. Gaëlle ne bouge pas. Mais elle sent sa présence comme une tension sous la peau, une chaleur presque dérangeante. Morgane tourne la tête, ses yeux rieurs croisent ceux de Gaëlle, et cet éclat fugace fait battre son cœur plus fort.


Frissonnant dans l’air frais, Morgane finit par se lever et regagne la cabine. Dans sa hâte, son carnet de croquis reste là, gisant sur le pont. Gaëlle, seule, le ramasse, hésite, puis l’ouvre, ses doigts rugueux glissant sur les pages qui regorgent de croquis. Des cordages, des filets, des oiseaux… Et elle. Plusieurs fois. Dans des postures qu’elle n’a pas vues. Le carnet est rempli de gestes volés, d’instants silencieux, de son visage. Elle découvre sa propre silhouette penchée sur un casier, ses mains nouant une corde, son profil penché sur le bastingage, capturant sa force mais aussi une solitude qu’elle ne montre jamais. Un croquis, plus détaillé, représente Gaëlle au crépuscule, ses yeux gris reflétant la mer. Elle glisse un doigt sur le papier. Cette étrange brûlure toujours dans la poitrine.


Elle se demande pourquoi Morgane la voit ainsi, forte, digne d’être dessinée. Elle rejoint la timonerie, se regarde dans un miroir fêlé, ses traits burinés par la mer. Abîmée, pense-t-elle, mais les croquis murmurent autre chose. Elle referme alors le carnet lentement, le cœur serré, et le range précieusement.


Les jours s’écoulent, rythmés par le labeur. La houle, le froid, la cadence. Et aujourd’hui, la mer capricieuse est accompagnée d’un grain qui rend tout plus harassant. Morgane peine. Son dos la lance, ses épaules tendues trahissent sa fatigue. Le poids des casiers, l’odeur âcre des appâts, tout l’accable. Le prochain casier est trop lourd, et finalement elle craque. Ses mains tremblantes laissent tout tomber, dont la corde de la filière, et elle s’assoit sur une caisse, le visage enfoui dans ses paumes.



Gaëlle ne tergiverse pas, elle enclenche le pilote de route et se précipite vers le pont arrière pour finir le mouillage des casiers à la place de Morgane. Sa tâche terminée, elle s’approche, gauche, ses bottes claquant sur le pont.



Morgane secoue la tête, un sanglot étouffé. Gaëlle s’accroupit, pose une main hésitante sur son épaule et rajoute :



Mais ses doigts, rugueux, serrent doucement l’épaule de Morgane, dans un geste protecteur qui l’apaise. Elle lève les yeux, un sourire tremblant aux lèvres, et Gaëlle sent une chaleur l’envahir, comme si réconforter Morgane la réparait, elle aussi. Finalement, elle l’aide à se relever et lui désigne la cabine d’un mouvement de tête.



Dans l’espace exiguë, Morgane, frissonnante, peine à enlever son pull, ses muscles endoloris. Gaëlle, sans un mot, s’approche.



Les mains de Gaëlle frôlent la nuque de Morgane et elle lui ôte le vêtement alourdi par l’eau. Des gouttes glissent le long de son cou, ruissellent entre les mèches collées. Un t-shirt trempé se révèle, épousant les courbes de la jeune femme. Gaëlle détourne les yeux, gênée par ce qu’elle sent naître en elle. Un vertige. Un manque.



Gaëlle, hésitante, lui retire son t-shirt mouillé, dévoilant sa peau pâle et sa silhouette qui semble dessinée pour le désir. Dans un élan inconscient et maladroit, Gaëlle promène ses doigts sur les épaules de Morgane, massant doucement les muscles tendus. Un frisson les traverse toutes deux, comme si leurs peaux dialoguaient en silence. Chaque pression dénoue la fatigue de Morgane, mais aussi une tension en Gaëlle, dont les mains, habituées aux cordes, découvrent une douceur inattendue. Morgane, elle ne bouge pas, de peur que Gaëlle s’arrête. Alors elle ferme les yeux, un soupir lui échappant, et Gaëlle, le cœur battant, s’arrête, troublée par l’intimité de ce contact à la fois doux et terrifiant.


Elle ne dit rien. Mais elle comprend que Morgane l’a laissée s’emparer de son corps avant même ses mots. Le silence est total, hormis le souffle de la petite fée qui devient plus lent. Chaque mouvement est une caresse retenue, une brûlure douce. Et Gaëlle… panique. Trop près. Trop fort. Trop elle. Reculant brusquement, elle attrape une serviette pendue au clou près de la porte et l’enroule autour des épaules de Morgane.



Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle ajoute :



Elle ouvre la porte, la referme dans un souffle, monte les quelques marches, et là, à l’abri du regard de Morgane, s’accroche au bastingage. Ses doigts se crispent sur le métal froid et humide. Le souffle lui manque. Comme si elle venait de courir un cent mètres, comme si le désir l’avait percutée à pleine vitesse. Elle ferme les yeux, inspire par le nez, expire lentement. Une fois. Deux. Trois.


La mer noire s’étale devant elle, indifférente. Elle s’y accroche comme à une vérité plus vaste qu’elle. Le roulis calme, la pluie qui s’est transformée en une légère bruine, la nuit piquetée de reflets. Elle reste là quelques minutes. Le front posé sur ses bras croisés. À essayer de démêler le nœud dans sa poitrine.


Quand elle redescend enfin dans la cabine, le silence est apaisé. La lampe-tempête jette une lumière dorée sur la couchette. Morgane dort. Enroulée dans la serviette trop grande, ses cheveux encore humides formant une auréole sombre autour de son visage. Ses traits sont détendus, presque enfantins. Une main dépasse du plaid, ouverte, paisible.


Gaëlle reste figée sur le seuil. Son cœur ralentit. Le vertige se transforme en quelque chose de plus doux. Une chaleur ancienne, oubliée. Elle s’approche sans bruit, éteint doucement la lampe, puis s’assoit sur la banquette, dos à Morgane, le visage entre ses mains.


Et dans le noir, elle murmure :



Mais Morgane ne l’entend pas. Ou peut-être que si.


Quelques jours plus tard, la campagne s’achève doucement, une fois la dernière relevée faite, demain il faudra rentrer. Ce soir, le soleil s’éteint lentement à l’horizon, laissant derrière lui un ciel fendu de rose et d’ambre. Le pont arrière du « Reine des Mers » est baigné dans cette lumière suspendue, presque irréelle.


Morgane est assise en tailleur, le dos appuyé contre une caisse vide. Le carnet posé sur ses genoux, un crayon glisse entre ses doigts. Elle dessine sans regarder, presque à l’aveugle, guidée par le souvenir encore chaud de ce dîner partagé plus tôt : un éclat de rire de Gaëlle, une main portée à sa bouche pour masquer un sourire. Cette image, elle ne veut pas qu’elle se dissipe. Elle la couche sur le papier comme on attrape une étoile filante.


Ses lèvres sont pincées, les yeux mi-clos. Concentrée. Elle ne voit pas Gaëlle approcher. La main qui effleure doucement son bras la fait sursauter. Un frisson, pas une peur. Et une chaleur.



Morgane referme doucement le carnet d’un geste lent, presque protecteur, mais une de ses mains reste prise sous la couverture, comme si elle hésitait à cacher complètement ce qu’elle dessinait. Gaëlle a vu. Le menton incliné, elle ne dit rien. Juste un éclat dans les yeux, imperceptible, une douce habitude qui s’est installée. Sans un mot, Morgane se lève et suit la silhouette de la capitaine, avalée par les ombres orangées du pont.


L’eau est calme, sombre et profonde. Gaëlle tend la main, désignant un point de l’océan.



Morgane plisse les yeux, puis esquisse un sourire timide, ne comprenant pas vraiment ce qu’elle doit regarder. Et enfin, elle voit. Au loin, une troupe de dauphins danse sous les quelques étoiles naissantes, leurs dos luisants fendant l’eau. Alors qu’ils bondissent entre les vagues, un murmure lui échappe, mélange d’étonnement et de joie. Gaëlle ne dit rien. Elle regarde simplement le visage de Morgane s’illuminer, ce sourire qui s’agrandit comme une voile tendue par le vent. Elle connaît ces cétacés par cœur, mais ce soir, ce ne sont pas les dauphins qui l’émerveillent, mais l’éclat sincère dans les yeux de la petite fée.


Elle se redresse lentement, reprenant cette posture raide et sûre d’elle qu’elle adopte lorsqu’elle prend la barre, les bras croisés dans une attitude faussement appliquée.



Morgane, toujours accoudée au bastingage, la regarde, un peu surprise. Gaëlle se penche alors dans une caisse posée près de la cabine et en sort deux bouteilles. Elles tintent doucement. De la buée s’accroche encore au verre.



Morgane éclate d’un rire franc et cristallin, un peu surprise aussi par cette facette inattendue de la capitaine. Elle s’approche, accepte la bouteille tendue, leurs doigts s’effleurant.



Elles trinquent, le verre des bières cliquetant se mêle au ressac. Un instant hors du monde, suspendu entre la mer et le ciel étoilé.



Gaëlle sourit, sa garde baissée, et leurs regards se croisent, intenses. Morgane s’approche, ses yeux pétillants glissant sur le visage de Gaëlle, s’attardant sur ses lèvres, comme si elle cherchait une réponse dans leur contour. Elle pose une main sur le bras de Gaëlle, puis se penche, ses lèvres effleurant les siennes, douces, salées. Un baiser lent et fragile. Mais réel. Le monde se tait. Gaëlle, d’abord figée, sent son cœur s’emballer, alors elle recule brusquement.



La petite fée, blessée mais digne, hoche la tête puis s’éloigne.


Lorsque Gaëlle sort enfin de sa torpeur, c’est pour aller se réfugier dans la timonerie. Les images d’un homme, d’un autre passé, jaillissent : des mots froids, des mains qui giflent plus qu’elles caressent. Son cœur cogne comme s’il voulait sortir de sa poitrine. Elle ouvre une vieille boîte en métal, rongée par les embruns. À l’intérieur, des lettres pour son ex-mari, qu’elle n’a jamais envoyées. Elle en prend une, la relit, la gorge serrée :



Puis elle déchire la page. Des larmes coulent alors que les autres lettres subissent le même sort. Je suis plus que ça, pense-t-elle.


Finalement, elle ressort de la timonerie et jette tout à la mer. Le vent emporte des morceaux comme des feuilles mortes, les vagues engloutissent la vieille boîte et le reste. Gaëlle, libérée d’un poids, inspire l’air salé. Elle sent une résolution naître. Elle veut vivre, aimer, malgré la peur. Ses mains tremblent, non plus de peur, mais d’un désir qui pulse, vivant, refusant d’être ignoré. Morgane. Son nom murmure en elle, un chant de sirène qu’elle ne peut plus taire. Ses yeux se tournent vers la cabine, où une lueur douce vacille à travers le hublot. Et une vague de courage la gouverne.


Elle descend pour la rejoindre, mais reste un instant sur le seuil, le souffle suspendu. La cabine exiguë est baignée par la lumière dorée d’une lampe-tempête, suspendue au plafond, qui oscille au rythme du roulis. Morgane est assise sur la couchette, les jambes repliées sous elle, les bras entourant ses genoux, une couverture glissée sur ses épaules. Ses yeux, mi-clos, s’ouvrent en entendant le craquement du plancher. Elle relève la tête, les traits calmes, mais une lueur incertaine flotte dans son regard.



Gaëlle ne dit rien. Elle referme la porte derrière elle, hésite une seconde, le cœur battant, puis s’avance vers elle.


Elle s’accroupit. Lentement. Elle ne sait pas par où commencer. Alors elle tend la main. Une caresse légère, comme un souffle, sur la joue de Morgane. Sa paume rugueuse contre une peau douce, chaude. Les doigts de Gaëlle glissent le long de la mâchoire, redessinent lentement la courbe du visage. Elle n’a jamais osé ça. Mais là, elle ose.


Morgane ne bouge pas. Elle ne rompt pas le contact. Son souffle est court, mais son corps immobile, tendu comme un fil prêt à rompre. Puis Gaëlle penche la tête, son front frôle celui de la jeune femme, et elle murmure :



Un moment suspendu. Puis Morgane secoue doucement la tête. Son nez effleure celui de Gaëlle.



Alors Gaëlle tire doucement sur l’écharpe que Morgane a gardée autour du cou, vestige d’un froid passé ou d’une peur encore présente. Le tissu glisse, tombe délicatement. Puis, avec cette lenteur née du doute et du besoin de ne rien briser, elle se penche, et l’embrasse.


Leurs lèvres se trouvent comme on retrouve un rivage après des jours de mer. Un baiser attendu mais impatient. Tremblant. Mais réel.


Et quand Morgane pose une main derrière la nuque de Gaëlle pour prolonger le baiser, pour dire « je suis là », quelque chose se délie. Leurs souffles s’entremêlent. Morgane laisse glisser la couverture, attire Gaëlle contre elle, les doigts perdus sur ses cheveux, puis ses épaules, sa nuque. Elle s’accroche comme on s’accroche à la lumière après une longue nuit. Elle glisse une main sous le pull de Morgane, découvrant la courbe chaude de sa taille. Morgane murmure son nom, un son doux, presque un chant, qui fait vaciller Gaëlle.



Morgane, un sourire tendre, pose une main sur sa nuque, l’attirant à nouveau. Les vêtements tombent sans urgence, entre deux soupirs, entre deux silences. Ils ne sont pas arrachés, juste dénoués. Chaque geste est une question, chaque chair découverte une réponse. Gaëlle caresse la clavicule de Morgane du bout des doigts, la peau chaude, salée. Un frisson. Puis l’épaule. Puis la hanche. Elle découvre, elle apprend. Elle ne brusque rien. Morgane ferme les yeux. Elle accueille. Elle guide parfois, un geste, une main, un soupir. Mais surtout, elle laisse faire. Parce qu’elle sent que Gaëlle a besoin de ça : d’aller à son rythme, d’écrire cette tendresse avec ses propres mots, ses silences à elle.


Le roulis du bateau amplifie le mouvement de leurs corps qui se rapprochent, comme si la mer elle-même, complice, les portait vers un rivage inconnu. Alors elles s’allongent sur la couchette étroite, leurs corps nus s’imbriquant dans l’espace exigu, leurs souffles mêlés emplissant la cabine. Les mains de Morgane glissent sur Gaëlle, explorant sa peau marquée par le sel et le labeur, une carte de blessures et de force.


Elle a les gestes précautionneux d’une femme qui n’a pas souvent caressé, mais elle apprend vite. Morgane dirige sans parler, ses mains montrent où s’attarder, où s’arrêter. Gaëlle embrasse sa poitrine comme on vénère un mystère. Elle s’attarde là, respire contre elle, s’imprègne. Morgane l’enlace, ses doigts dans les cheveux mouillés de sel. Leurs peaux se frôlent, s’épousent. La lenteur est une langue qu’elles comprennent toutes deux.


Les soupirs deviennent plus profonds. Les gestes plus assurés. Les mains se cherchent, glissent, retiennent. Morgane gémit doucement, un son à peine audible, presque noyé par le roulis du bateau. Elles s’aiment lentement. Pas comme dans les films. Pas dans l’explosion. Dans l’écoute. Dans le silence et les soupirs. Dans la main qui serre plus fort, dans les yeux qui cherchent l’ancrage. Dans le baiser qui revient, encore et encore, comme un retour au port.


Quand enfin Gaëlle ose glisser sa main entre les cuisses de Morgane, c’est comme ouvrir une porte qu’elle croyait scellée à jamais. La jeune femme l’accueille, un frisson la traverse, et sa tête bascule en arrière. Gaëlle l’observe, le cœur battant si fort qu’il semble hurler dans sa poitrine. Elle veut la faire vibrer, mais surtout, elle veut l’aimer. Vraiment. Totalement.


Le plaisir monte, doux et brûlant. Pas un feu qui consume, mais une marée qui monte lentement, recouvre tout, jusqu’à l’abandon. Morgane s’agrippe à Gaëlle, haletante, ses jambes entourant ses hanches, leurs souffles se mêlant, leurs corps soudés. Quand elle jouit, c’est dans un silence plein, un souffle long et tremblant contre l’oreille de Gaëlle. Pas de cri. Juste cette offrande, ce lâcher-prise qu’elle n’accorde qu’à elle dans l’immensité de l’océan.


Gaëlle l’enlace plus fort. Elle tremble, elle aussi. Pas de plaisir encore, pas comme ça, mais quelque chose d’autre : une chaleur dans la poitrine, une larme qu’elle ne retient pas.


Elles restent là, nues, lovées l’une contre l’autre, le roulis de la mer les berçant encore. Le silence s’installe. Non pas gênant, mais habité.


Morgane passe doucement ses doigts sur le dos de Gaëlle, dans un geste apaisant. Elle murmure, les yeux mi-clos :



Gaëlle ne répond pas tout de suite. Elle enfouit son visage dans le cou de Morgane, respire son odeur, ce mélange de mer, de crayon, de vie. Puis elle murmure, à peine audible :



Morgane ne répond pas, mais la serre plus fort.


Et dans cette étreinte silencieuse, leurs corps dénoués, leurs cœurs battant à l’unisson, la mer autour d’elles devient témoin d’un serment muet, et pour une fois, Gaëlle ne craint pas son jugement.


Au matin, le « Reine des Mers » entre dans le port, les cales pleines. Morgane et Gaëlle se retrouvent sur le quai. Le soleil perce à peine. Ewen n’est pas encore là.



Ses doigts effleurent une corde. Gaëlle se fige. Les souvenirs affluent, intenses.



Elle recule. Son regard dit pourtant tout autre chose. Un éclat. Une envie. Morgane, immobile, incline la tête, un sourire déçu mais compréhensif.



Avant que Gaëlle ne réponde, Ewen approche, boitant légèrement.



Son regard glisse de l’une à l’autre. Alors il comprend, mais ne dit rien.



Puis elle prend la direction de la capitainerie sans se retourner. Ewen se retrouve seul avec Morgane, près du vivier, triant des crabes. Il hésite, puis parle, maladroit.



Elle lui sourit. Pas de pitié. Juste de la douceur.



Il hoche la tête, acceptant, un poids s’allégeant malgré la douleur, comme s’il comprenait enfin qu’il ne peut rivaliser.



*****



À Kerbrume, le jour se lève dans un manteau de brume grise. Le quai est calme. Les filets sont rangés, les moteurs éteints, le vent salin se glisse paresseusement entre les coques amarrées. La mer, elle, semble endormie, comme si elle digérait encore les vagues de la nuit.


Gaëlle marche le long du ponton, les mains dans les poches, la tête pleine de gestes retenus et de mots tus. Le souvenir de cette nuit avec Morgane, sa bouche contre la sienne, douce, brûlante, inattendue, s’est incrusté dans sa peau comme une écharde qu’elle n’ose retirer. Elle n’en a parlé à personne, surtout pas à Ewen. Et depuis le retour sur la terre ferme, elle évite la petite fée autant qu’elle le peut.


Elle soulève la porte du hangar dont le métal gémit dans l’aube naissante. Un grincement discret mais que perçoit Ewen qui se retourne vers sa sœur. Ce bruit est comme lui. Il a l’impression de rouiller, lent, inutile. Une part de lui espérait que ça passerait. Mais ça ne passe pas.



Sa voix est rauque, presque suppliante.



Le regard d’Ewen s’assombrit, un mélange de jalousie et de douleur.



Gaëlle se raidit, ses joues s’empourprant.



Il la fixe. Dans ses yeux, elle lit l’ombre d’une question qu’il n’ose pas poser. Puis il devine. Elle le sait. Il l’a compris.



Elle cligne des yeux, un peu trop vite.



Elle n’a pas le temps de réfléchir. Sa main part avant sa pensée. Un claquement sec, net. La gifle les fige tous les deux. Même l’air semble suspendu.



Il se passe une main sur la joue. Pas de colère dans ses yeux. Juste… de la surprise. Et quelque chose comme une fatigue immense.



Elle le fixe. Elle cherche les bons mots, les mots qui diraient sans heurter, sans mentir. Mais il n’y a pas de phrase parfaite pour ça.



Il hoche la tête. Une fois. Lentement.



Il ne crie pas. Il murmure. C’est pire. Elle ne répond pas. Il n’attend pas. Il sort du hangar, sa claudication accentuée par la colère, et la porte reste ouverte derrière lui. Le vent s’engouffre un instant, soulève une odeur d’iode et d’huile. Gaëlle reste là, les poings serrés, sentant une vague de culpabilité la submerger. Choisir Morgane, c’est risquer de perdre Ewen. Mais renoncer à elle, c’est trahir ce qu’elle commence à ressentir.


Le soleil est haut quand Morgane arrive au bateau. Elle sent tout de suite que quelque chose a changé. Gaëlle est silencieuse, concentrée sur une pièce de moteur qu’elle démonte avec méthode. Les épaules tendues. Morgane s’affaire sur le pont, ajuste les filets, prépare du café. Elle dépose un mug à côté de sa capitaine et repart sans un mot. Gaëlle, toujours troublée par la dispute, rompt le calme.



Morgane hoche la tête, sans la regarder.



Gaëlle ne finit pas. Alors la petite fée se retourne, les yeux humides.



Gaëlle soupire.



Le silence retombe. Gaëlle ne répond pas tout de suite, alors Morgane baisse les yeux, jouant nerveusement avec le bord de son pull. Gaëlle écarte ses outils et vient s’agenouiller devant elle. Une main frôle sa cuisse, comme pour vérifier qu’elle est bien là, tangible. Sa voix est plus basse, plus rauque.



La petite fée ferme les yeux, inspire.



Elle rouvre les yeux. Gaëlle la fixe, figée.



Gaëlle, bouleversée, sent un écho dans sa propre poitrine… Le rejet des pêcheurs, leurs rires moqueurs quand elle a pris la barre, son ex-mari qui la voulait docile. Elle s’approche de son visage, lentement. Ses doigts frôlent la tempe de Morgane, remontent derrière son oreille. Elle s’arrête juste avant les lèvres.



Alors Gaëlle l’embrasse, sans hâte. Un baiser qui n’efface rien, mais qui promet. Une parenthèse de chaleur sur le pont d’un bateau, entre ciel et mer.


Le troisième départ se fait dans le calme. Un horizon sans nuage, des amarres qui se détachent presque sans bruit, comme si même le port acceptait leur fuite. Gaëlle, à la barre, se surprend à sourire, son rire grave répondant aux taquineries de sa jeune équipière. Depuis la dispute avec Ewen, quelque chose a cédé, une digue, peut-être. Et Morgane sent bien qu’elle peut maintenant marcher plus près d’elle, frôler son bras, laisser sa main glisser une seconde de trop sur la sienne.


Les premiers jours s’écoulent dans une harmonie nouvelle. Le vent leur est favorable, les casiers remontent un peu plus remplis que d’habitude, les gestes s’accordent. Gaëlle plaisante, parfois. Elle esquisse des sourires, plus souvent. Le soir, quand elles s’allongent dans la couchette exiguë, leurs corps se cherchent, se calent.


Et ce matin, Morgane s’éveille avec l’odeur du sel et de la peau de son amante dans ses bras. La cabine tangue doucement sous elle. Gaëlle dort, la tête nichée contre son cou, le souffle chaud glissant contre sa clavicule. Ses doigts se sont glissés dans les siens au fil de la nuit. C’est la première fois qu’elle s’endort ainsi, abandonnée contre elle, comme si son corps savait ce que son esprit n’ose encore formuler pleinement. Puis, toujours plongée dans le sommeil, Gaëlle bouge doucement, serre ses doigts, et murmure :



Morgane, émue, caresse ses cheveux, la laissant dériver dans ses rêves. Elle se dit qu’elle pourrait rester ici, pour toujours, à veiller sur Gaëlle, son ancre dans la nuit, ignorant que la mer prépare un autre chant.


L’alerte météo arrive en fin d’après-midi. Une perturbation rapide, imprévue, dit le bulletin. Et effectivement, devant le « Reine des Mers », le ciel change d’humeur. Le vent se lève, brusque, trop tôt. Un front noir s’avance à l’horizon, avalant la lumière. Gaëlle consulte les données, fronce les sourcils, ajuste les prévisions.


Elle hésite, puis allume la radio, appelle son frère.



Un souffle, un bruit de fond. Puis sa voix.



La voix de son frère lui parvient, distante, sèche.



Elle reste suspendue à cette phrase. Il ne l’a pas dit méchamment, mais sa voix tremble un peu. Il n’est pas sûr. Et elle le sent. Il ne sait pas ce que c’est de craindre pour quelqu’un plus que pour soi-même, jusqu’à en trembler.


Le vent tombe d’un coup, avant de se relever en bourrasque. Les nuages s’empilent au-dessus d’elles comme des murs. Le « Reine des Mers » tangue, gémit presque. Les vagues se dressent, de plus en plus massives, noires, qui claquent contre le flanc du bateau comme des coups de bélier. Le bois grince, proteste. Le moteur toussote. Gaëlle est tendue comme jamais à la barre, les yeux rivés à l’horizon, qui disparaît dans un chaos d’écume.


Morgane, la rejoint, le visage trempé, les cheveux collés au front. Elle a arrimé les casiers et tout ce qu’elle pouvait, mais ses yeux verts trahissent une peur grandissante. Tout à coup, la radio grésille, la voix d’Ewen paniquée perçant le chaos.



Sa voix se brise.



Gaëlle, furieuse mais concentrée, aboie :



Elle coupe la radio, son cœur cognant.



Morgane n’a pas le temps de répondre, une vague monstrueuse frappe, faisant tanguer le « Reine des Mers » à la limite du chavirement. Le navire craque, les lampes vacillent. Une porte s’arrache, des vitres explosent sous la pression. Des gerbes d’eau s’engouffrent dans la cabine. Les bottes de Morgane sont déjà pleines. Dehors, la pluie est si dense qu’on dirait un mur de verre brisé autour d’elles.


Morgane s’agrippe à Gaëlle.



La patronne, cramponnée à la barre, secoue la tête.



La question claque comme un fouet.


Gaëlle la regarde. Un instant seulement. Puis une vague plus haute que les autres frappe le flanc du « Reine des Mers ». Le choc projette Morgane dans l’air, sa tête heurte la paroi et elle s’écroule inerte.



Gaëlle se précipite, glisse, tombe presque sur elle. Elle la prend dans ses bras. Le sang s’est mêlé à l’eau sur sa tempe. La peau de Morgane est glacée, sa bouche entrouverte. Elle est là, mais si loin déjà. Gaëlle la serre contre elle, grelottante, paniquée.


Le bois hurle. L’eau frappe, entre, monte. Partout. Le bateau gémit comme un animal blessé.


Et dans la nuit déchirée, entre deux éclairs, Gaëlle croit voir une silhouette au loin. Une forme féminine qui danse dans les vagues, éphémère, comme un reflet de Morgane dans la mer déchaînée. Elle cligne des yeux. La vision disparaît.


Elle serre Morgane contre elle.



Une plainte monte des flancs du bateau, profonde, comme un dernier soupir. Un grincement sinistre fend l’obscurité. Gaëlle tente de se relever, de comprendre comment agir, quoi faire, mais l’eau est partout. Puis vient l’inévitable. Une vague de trop, lourde comme un pan de nuit, s’abat sur le « Reine des Mers ». Tout bascule.


Le bois se déchire. Les casiers s’arrachent. Le bateau se renverse dans un vacarme monstrueux. Puis le silence sous l’eau, étouffé, épais.


Et au milieu des débris qui dérivent dans les flots noirs, un carnet émerge, brièvement. Celui de Morgane. Gonflé d’eau, ses pages s’ouvrent une dernière fois comme un coquillage qu’on aurait brisé. Des dessins à l’encre se diluent, se déforment. Un profil de Gaëlle. Une silhouette debout sur le pont. Deux mains qui se touchent à peine.


Puis, doucement, le carnet sombre, page après page, glissant vers le fond de l’océan. Il s’enfonce lentement dans la nuit marine, comme une mémoire qui s’efface, emportant avec lui les regards volés, les éclats de désir, les promesses encore muettes.


La mer referme ses bras. Tout s’éteint.



*****



Rose Betts – Song to the Siren


https://www.youtube.com/watch?v=L1PVIhY2OE0




On the floating shipless oceans

Sur les flots d’océans sans bateaux


I did all my best to smile

J’ai fait de mon mieux pour sourire


Til your singing eyes and fingers

Jusqu’à ce que tes yeux et tes doigts chantant


Drew me loving into your eyes.

M’aient fait trouver l’amour dans tes yeux.


And you sang « Sail to me, sail to me ;

Et tu chantais « Navigue vers moi, navigue vers moi ;


Let me enfold you.

Laisse-moi t’enlacer.


Here I am, here I am waiting to hold you.

Me voici, je suis là en attendant de te serrer contre moi.


Did I dream you dreamed about me ?

Ai-je rêvé que tu rêvais de moi ?


Were you here when I was full sail ?

Étais-tu là lorsque j’étais en pleine mer ?


Now my foolish boat is leaning, broken lovelorn on your rocks.

Maintenant mon stupide bateau sombre, brisant mon mal d’amour sur tes rochers.


For you sang, « Touch me not, touch me not, come back tomorrow. »

Et tu chantais, « Ne me touche pas, ne me touche pas, reviens demain. »


Oh my heart, oh my heart shies from the sorrow.

Oh mon cœur, oh mon cœur est empli de tristesse.


I’m as puzzled as a newborn child.

Je suis aussi intrigué qu’un nouveau-né.


I’m as riddled as the tide.

Je suis aussi troublé que la mer.


Should I stand amid the breakers ?

Dois-je rester au milieu des décombres ?


Or shall I lie with death my bride ?

Ou dois-je agoniser en attendant la mort, ma jeune mariée ?


Hear me sing : « Swim to me, swim to me, let me enfold you. »

Entends-moi chanter : « Nage vers moi, nage vers moi, laisse-moi t’enlacer. »


« Here I am. Here I am, waiting to hold you. »

« Me voici, je suis là en attendant de te serrer contre moi. »



Chanson composée par Tim Buckley (1970)



*****



Coupures de presse concernant l’évènement




Ouest-France, 17 septembre 2025

Drame en mer : un caseyeur retrouvé chaviré au large des Glénan

Par Cécile Berder, correspondante locale


Kerbrume – La violente tempête qui a frappé la côte bretonne a laissé derrière elle un sillage de désolation.


L’alerte a été donnée dimanche soir par la capitainerie de Kerbrume : le bateau de pêche le « Reine des Mers », parti quatre jours plus tôt pour une campagne côtière avec deux femmes à bord, avait cessé d’émettre tout signal radio.


Les recherches lancées dans la nuit ont permis de localiser le caseyeur lundi en fin d’après-midi, renversé à plusieurs milles au sud-ouest de l’île de Groix. L’épave flottait à moitié immergée avec personne à bord. Gaëlle Le Guennec, capitaine expérimentée, et Morgane Mariani, son équipière, sont portées disparues.


L’alerte météo, sous-estimée, n’a pas permis d’anticiper l’ampleur du phénomène météorologique. Selon le CROSS Corsen, des vents de 100 km/h et des creux de huit mètres ont balayé la zone. Des débris du bateau, éparpillés sur des milles, témoignent de la fureur des éléments.


Ewen, frère de Gaëlle, est dévasté. « J’aurais dû les arrêter, c’était ma sœur, je m’en veux tellement… » confie-t-il, la voix brisée, au quai de Kerbrume. « J’ai pas vérifié l’alerte comme il fallait. C’est ma faute. »


La communauté des pêcheurs, sous le choc, organise une veillée ce soir à la chapelle Notre-Dame-de-la-Mer. Les recherches ont repris au lever du jour, mobilisant les moyens aériens et nautiques de la SNSM et du CROSS, mais l’espoir s’amenuise. La mer, dit-on à Kerbrume, ne rend pas toujours ce qu’elle prend.




Ouest-France, 19 septembre 2025

Miracle au large : Gaëlle et Morgane retrouvées vivantes

Par Cécile Berder, correspondante locale


Glénan – Après trois jours d’angoisse, un avion de reconnaissance de la Marine nationale a repéré un radeau de survie à plus de dix milles nautiques de l’épave du « Reine des Mers ». À son bord, Gaëlle Le Guennec et Morgane Mariani, les deux femmes portées disparues à la suite du chavirement de leur bateau, étaient en vie, bien que marquées par l’épreuve. Morgane, souffre de deux côtes cassées, d’une commotion cérébrale et de multiples contusions. Gaëlle présente des signes d’hypothermie et des blessures superficielles. Transportées à l’hôpital de Brest, elles sont hors de danger.


Les sauveteurs décrivent une scène poignante : Gaëlle refusait de lâcher la main de Morgane dans le radeau, contrariant malgré elle les opérations d’hélitreuillage. « Elle murmurait des paroles inaudibles à Morgane, comme pour la garder avec elle », témoigne un garde-côte, visiblement ému. « Elles ont tenu ensemble. C’est sûrement ce qui les a sauvées. »


Le CROSS Corsen salue la ténacité des deux femmes, qui ont survécu grâce au radeau et à des provisions de secours. Le frère de Gaëlle, Ewen, présent à l’arrivée de l’hélicoptère, s’est effondré en larmes sous le poids du soulagement. « J’ai cru les perdre pour toujours », confie-t-il, les yeux rougis. « Elles ont défié la mer », déclare le maire de Kerbrume. « C’est un miracle, mais c’est aussi grâce à leur courage. »


Les médecins estiment que Morgane, bien que dans un état sérieux, devrait se rétablir rapidement ; Gaëlle, déjà sur pied, veille à son chevet.




Ouest-France – 15 décembre 2025

Un nouveau départ pour Gaëlle et Morgane : Le bateau 6reines baptisé à Kerbrume

Par Cécile Berder, correspondante locale


Kerbrume – Deux mois après le drame qui a failli leur coûter la vie, Gaëlle Le Guennec et Morgane Mariani ont retrouvé la mer, ce samedi, lors d’une cérémonie émouvante sur le port de Kerbrume. La communauté, unie, a offert aux deux femmes un nouveau caseyeur, baptisé 6reines, un clin d’œil à ces figures envoûtantes qui, selon Morgane, « veillent sur ceux qui osent aimer la mer ».


Quelques jours après leur sauvetage en septembre dernier, une levée de fonds lancée par la communauté des pêcheurs et les habitants du village a permis de financer la rénovation d’un petit caseyeur, que la communauté a choisi d’offrir à Gaëlle et Morgane. Ce bateau symbolise la résilience des deux femmes et l’élan de solidarité de la population locale.


Sous un ciel d’hiver clair, Gaëlle et Morgane se tenaient côte à côte face à la foule rassemblée, leur complicité étant palpable. Gaëlle a brisé une bouteille de cidre sur la coque, déclenchant des applaudissements. Morgane a pris la parole, sa voix tremblante mais ferme : « Ce bateau, c’est plus qu’un retour à la mer. C’est une promesse qu’on se fait, à nous, à vous, à la vie. »


Le 6reines, amarré au quai, brille sous les guirlandes lumineuses, prêt à prendre la mer. Pour Gaëlle et Morgane, ce n’est pas seulement un bateau : c’est un serment dans un océan qu’elles ont appris à défier, ensemble.