| n° 23149 | Fiche technique | 7111 caractères | 7111 1292 Temps de lecture estimé : 6 mn |
18/06/25 |
Résumé: Et si jouir signifiait tout oublier, jusqu’à ne plus savoir qui l’on est ? | ||||
Critères: #journal #psychologie #érotisme #fantastique #initiatique #volupté #confession #fétichisme | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
| Collection : Dessus-Dessous Numéro 04 |
Manuscrit retrouvé sur papier jauni, enroulé dans un collant noir, dans un appartement vide dont la propriétaire n’a jamais été identifiée.
Fragment 1 : Jour inconnu – Heure oubliée
Si tu lis ceci, c’est que tu as trouvé les bas. Ils ne sont pas à toi. Ils ne sont à personne, mais maintenant qu’ils t’ont frôlé, tu n’as plus le choix. Alors, lis. Vite. Pendant qu’il reste encore une partie de toi capable de comprendre.
Tu penseras qu’ils sont beaux. Ils le sont. Soie noire. Résille fine, presque invisible. Couture arrière en fil d’argent, dessinant des spirales que seul le corps en tension révèle vraiment. On dirait des cicatrices élégantes. Ou des prières mal traduites.
Je les ai mis un mardi, je crois, ou un jour comme les autres. C’est ça, le piège : ils n’arrivent pas dans les grands moments, ils attendent un instant neutre. Une faille dans ta vigilance. Une fatigue. Une solitude post-coïtale. Un moment de faiblesse qui ressemble à un jour banal.
Ils étaient dans une boîte, dans un vide-grenier. « Bas couture, 1932, jamais portés ». Mensonge. Ils m’ont appelée. Ils savent flairer les femmes qui veulent réparer quelque chose en elles par l’extérieur. Ce jour-là, j’étais fendue. Pas cassée, pas brisée, juste fendue. Et ils ont glissé comme un baume. Froid au début. Puis brûlants.
Le premier effet est la grâce. Tu ne marches pas, tu flottes. Tu ne poses pas les pieds, tu caresses le sol. Tu ne t’assieds plus, tu trônes. Tu plais, tu fascines, tu domines, et tu oublies. Pas tout. Juste des petites choses. Le mot de passe de ton Wi-Fi. Le prénom du type qui t’a dit « je t’aime » un soir de pluie. Ta voix, quand tu ne gémis pas. À chaque orgasme, une étagère mentale s’efface. Ce n’est pas brutal. C’est doux. Comme un coup de langue sur un souvenir trop sale. Comme si les bas te disaient : « laisse-moi porter ce fardeau, toi… vis. »
Mais je n’ai pas vécu, je me suis vidée avec le sourire. Et maintenant, je suis cette femme qui sait faire jouir n’importe qui, mais ne sait plus pourquoi elle entre dans une pièce.
Je crois m’appeler… Je ne sais plus.
Il y a un saut dans le texte. Des lignes noircies. Un passage censuré par l’humidité ou la peur.
Si tu les as mis : tu as encore quatre orgasmes avant de commencer à perdre des visages. À huit : ce seront des langues. À douze : tu oublieras ton nom. À quinze : tu oublieras que tu n’étais pas née pour obéir à un vêtement.
Si tu les as portés, même une seule fois… ne cherche pas à t’en débarrasser. Ils reviendront. Cousus à l’intérieur de tes rêves. Et surtout, surtout… Ne les combine pas avec le reste de la Parure. Celles qui ont tenté ça ne sont pas mortes. Elles sont devenues autre chose.
Je me souviens d’un rêve. Je portais les bas et étais dans une pièce sans murs, avec d’autres femmes. Elles avaient le regard vide, mais leurs jambes brillaient. L’une d’elles m’a tendu la main. Elle n’avait plus de visage. Juste une bouche, cousue. Et pourtant j’ai compris. Elle disait : « viens ». J’ai fui. Ou j’ai cru fuir.
La dernière phrase est écrite d’une main différente, plus droite, presque administrative :
Je suis prête. Je veux qu’ils prennent tout.
Fragment 2 – L’Oubli en Filigrane
Je m’étais dit : je ne les mettrai qu’une fois. Un soir. Pour moi. Un genre de rituel idiot pour retrouver un sentiment que je croyais perdu – celui d’être désirable. Je voulais rejouer, pas me rejouer. Mais dès que je les ai tirés jusqu’à mi-cuisse, j’ai senti… un clic. Pas un bruit. Une vérité qui s’enclenche. Ma peau s’est tendue sous le tissu. Ma mémoire, elle, a commencé à fuir par les pores.
Le premier oubli, je ne l’ai pas remarqué. Un numéro sur mon téléphone. Un prénom sans visage. J’ai même trouvé ça libérateur. Le silence d’un homme qu’on n’a plus à ignorer. Mais le deuxième… c’était mon chat. Son nom. Sa voix. La forme exacte de ses yeux. Je me suis souvenue de lui uniquement en voyant sa gamelle vide, et me suis demandé ce que ça ferait… d’oublier tout.
Fragment 3 – Les Portées
Ce n’est pas un vêtement. C’est une antichambre. Une enclave dans la réalité. Un passage.
Je suis allée au travail avec. Une fois. Tout le monde me regardait, mais personne ne me voyait, ils semblaient parler à travers moi. Et les miroirs… floutés. Même mon reflet s’effaçait.
Et puis elle est apparue. Assise dans un café vide, jambes croisées, visage net, regard fixe. Elle portait les mêmes bas, mais se souvenait de moi.
- — Tu es à la septième ? a-t-elle demandé, sans bouger les lèvres.
J’ai hoché la tête.
- — Alors il faut décider : te souvenir de ton plaisir, ou te souvenir tout court.
Et elle s’est levée. A laissé une tache d’ombre sur la chaise. Une trace de présence. Ou peut-être de disparition.
Je ne sais plus si je l’ai suivie. Je crois que je l’ai rêvée, mais depuis, je sens que je ne suis plus seule dans mes jambes. Quelqu’un d’autre s’y accroche.
Fragment 4 – Le Douzième
Il s’appelait… Non. Ce n’est plus là. Il m’a dit que je tremblais comme une feuille mouillée, que j’avais le goût du vin noir et des secrets. Il a voulu m’embrasser derrière l’oreille. Je lui ai dit : « fais-le vite. »
Le douzième orgasme a été silencieux. Pas de gémissement. Pas de cri. Juste un écho intérieur. Une implosion. Et puis j’ai perdu mon prénom. Je me suis regardée dans un miroir. Rien. Une femme. Belle. Envoûtante. Vide. Le plaisir m’avait rincée. Et ce fut la première fois que les bas m’ont parlé à voix haute.
« Tu es prête pour la fusion. Tu es presque oubliée. »
Fragment 5 – L’Autre Côté
Le seizième orgasme ne s’est pas produit en moi. Je l’ai vu. Je l’ai regardé me traverser comme un spectre. Il était habillé de moi. Je ne sais pas expliquer autrement.
J’ai senti mes jambes bouger sans ordre. Mes mains prendre des initiatives qui n’étaient pas les miennes. Je n’étais plus dans la sensation, mais dans le visionnage. Une sorte de porno chamanique où mon corps jouissait de lui-même. Et au fond… j’aimais ça. Perdre les mots. Ne garder que la moiteur, les spasmes, les gestes automatiques.
Mais après, il n’y avait plus rien. Pas de fatigue. Pas de honte. Pas même de souvenirs. Juste les bas. Serrés à ma peau.
Fragment 6 – L’Inscription
Je les ai enlevés. Je les ai posés sur une chaise, et ils ont gardé ma forme. Mes jambes, mes courbes, mes talons. Je les ai laissés là.
Le lendemain… ils n’y étaient plus. Mais j’avais une marque. Sur l’arrière de mes cuisses. Une inscription cousue dans la peau, rouge et fine.
« Clarisse. »
Je ne m’appelle pas Clarisse.
Je crois.
Fragment 7 – L’Offrande
Si tu lis ceci, c’est que tu es tentée.
Écoute-moi : ils ne te forcent pas. Ils attendent. Ce n’est pas une malédiction. C’est une bénédiction inversée. Une grâce pour celles qui n’ont plus besoin de mémoire, seulement d’incandescence.
Et si, après les avoir portés, tu décides que c’est trop… Alors, viens me trouver. Je suis la femme aux jambes nues. Je suis celle qui connaît encore un prénom sur deux. Je suis celle qui a fusionné sans être effacée. Je suis ce que tu deviendras, si tu as le courage d’oublier qui tu étais.
Et en bas du manuscrit, griffonné d’une main tremblante :
P. S. Ils m’ont dit qu’un corset m’attendait. Je crois que… je vais accepter.