| n° 23139 | Fiche technique | 7799 caractères | 7799 1440 Temps de lecture estimé : 6 mn |
11/06/25 |
Résumé: Quand c’est qu’on me mettra dans le trou ?
Mélo sans tristesse. Je veux qu’on rie. Je veux qu’on danse. Je veux qu’on s’amuse comme des fous. | ||||
Critères: #journal #psychologie #confession #personnages amour | ||||
| Auteur : Patrick Paris Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Une chanson, une histoire |
Putain de cancer, me voilà cloué dans un lit à l’hôpital.
Je le connais bien cet hôpital, entre espoir et désespoir. Depuis plus de deux ans, depuis que j’ai su, je multiplie les analyses, les petits séjours, jusqu’aux séances de chimio le matin tous les quinze jours, en attendant l’opération qui devrait tout résoudre.
« Impossible d’opérer », un matin, le couperet est tombé, brutal. Ça veut dire quoi ? Que je suis guéri ? Que le grand manitou a trouvé le remède miracle ? Très vite, je comprends que mes jours sont comptés. On fait quoi alors ? Le tour du monde en huit jours, la grande fiesta, la tournée des putes. Il me faut profiter au maximum de ce répit qui ne va pas durer.
Ce répit n’a pas duré, trop faible pour rester chez moi, me revoilà à l’hôpital. Pour quelques jours seulement, juste le temps de nouvelles analyses, qu’ils disaient. Je ne suis pas dupe, j’espère toujours, c’est tout, mais je sais que c’est mon dernier séjour ici, que je vais mourir, ce n’est plus qu’une question de jours. Ils essaient bien de me le cacher, aussi, je fais semblant d’y croire. Mais je sais… Je sais que je ne reverrai plus ma maison, ma chambre, mon lit, que je ne reverrai plus le soleil, les fleurs. C’est dur de mourir au printemps.
Je n’ai pas trop mal, enfin, c’est supportable, et puis j’ai l’habitude. On s’habitue à tout. Toujours la même question, « Combien la douleur sur une échelle de 1 à 10 ? », va savoir.
Je reste au lit toute la journée.
Oh ! Je peux encore bouger, je peux m’asseoir pour lire ou quand on amène mon repas. Je peux me lever pour aller faire pipi. Mais je suis toujours fatigué, alors, autant rester allongé. D’ailleurs, je m’endors sur mon livre dès la première page, et je ne supporte même plus la télé que ma femme a allumée pour m’aider à lutter contre l’ennui, « pour que le temps te semble moins long » m’a-t-elle dit.
Je ne m’ennuie pas. Le temps qui passe n’est pas de l’ennui, le temps c’est le temps, il n’est pas long, au contraire, il passe trop vite. Il me faut profiter de chaque seconde, ce sont les dernières. Le cancer n’attend pas. On a beau faire, on a beau dire, personne n’y peut rien. Le temps s’écoule inexorablement, vers la fin, comme pour tout le monde, moi un peu plus tôt que les autres, voilà tout. Alors, je le laisse s’écouler en regardant sans les voir, le ciel par la fenêtre ou le mur blanc en face de moi. J’attends. J’attends quoi ? Certainement plus la guérison.
Surtout, je ne m’ennuie pas, parce que je ne suis jamais seul. Le matin, la femme de ménage, une mama antillaise toujours souriante, passe un coup de balai rapide. Grand bonjour avec l’éternel « Alors, ça va ? » qui n’attend pas de réponse. Je la suis des yeux d’un geste mécanique. Vision fugitive, elle ne s’attarde pas.
Je ne suis pas seul, les médecins se relaient dans la journée. Je les observe du coin de l’œil, il y a ceux qui espèrent encore un miracle, et ceux qui comptent les jours en espérant que je libère rapidement un lit.
Je ne suis pas seul avec les fées des lieux, infirmières aux petits soins, toutes plus jolies les unes que les autres. Toujours un petit mot gentil. Je les regarde comme des anges qui bientôt vont me porter au ciel, elles me préparent au grand voyage, sans quitter ce petit sourire qui illumine ma journée, car elles, elles espèrent toujours. Finis les fantasmes d’antan, je ne pense même pas les imaginer nues sous leurs blouses immaculées.
Je ne peux pas me plaindre, ma femme vient me voir tous les jours, patiente comme elle ne l’a jamais été. Je l’entends chuchoter avec les toubibs, avec les infirmières. En revenant, elle a souvent les yeux rouges, avec ce sourire complice et ce hochement de tête qui veut dire « Tout va bien ». Elle me rassure comme elle peut, me tient par la main. Je lui souris, le passé est oublié, on pardonne tout avant de mourir.
Aujourd’hui, je suis encore moins seul, ils sont tous là, tous mes amis de jeunesse avec qui j’ai partagé tant de bière et troussés les mêmes filles. Les fidèles, ceux avec qui nous réveillonnons tous les ans, et ceux que je ne vois plus depuis longtemps. Ils se sont donné le mot pour me voir une dernière fois. Je ne dois pourtant pas être beau avec tous les tuyaux qui me maintiennent en vie. Je garde les yeux fermés, ne pas les voir, ne pas les entendre, ne pas voir leurs mines affligées, ce n’est pas mon enterrement, pas encore. J’ai envie de rire en imaginant leur visage de circonstance.
Enfin, il y a Émile, mon meilleur ami, mon ami de toujours, depuis les bancs de l’école jusqu’aux amphis de la fac. On a tout partagé, les mêmes joies, les mêmes chagrins, le même vin, les mêmes confidences. Je t’aimais bien, Émile. Tu te tiens éloigné du lit de peur que je n’aperçoive les larmes qui coulent sur tes joues. Adieu, mon ami, je vais mourir. Vu que tu es bon comme du bon pain, je sais que tu prendras soin de ma femme.
Antoine, tu es là aussi. Je ne t’aime pas Antoine, je ne t’ai jamais aimé. C’est dur de crever alors que toi, tu es bien vivant, et toujours aussi ennuyeux. Mais je pars sans regret, car vu que tu étais son amant, je sais que tu prendras soin de ma femme. Ce soir, tu vas la raccompagner chez elle, enfin chez nous. Galant, tu resteras pour lui tenir compagnie, pour qu’elle ne reste pas seule dans cette grande maison. Tu t’assiéras dans mon fauteuil, tu boiras mon whisky, tu partageras notre lit. Ça, ça ne te changera pas.
Bien sûr, il y a mon médecin, fidèle au poste. Le nouveau, un petit jeune qui a remplacé notre médecin de famille quand il a pris sa retraite. Il se tient en retrait, parle avec ses collègues, hoche la tête en écoutant leurs explications. Quand il m’a annoncé que j’avais un cancer, il y a bientôt 2 ans, il était plus triste que moi, il n’osait rien dire, il n’osait pas prononcer le mot qui enlève tout espoir. Il a cherché les plus grands spécialistes, pour trouver les meilleurs traitements. Toujours présent pour me remonter le moral, il avait plus peur que moi. J’allais sûrement être son premier mort. Sachant très bien que tout était inutile, j’ai fait semblant d’y croire, pour le rassurer. Je compte sur lui pour prendre soin de ma femme.
Et puis, il y a le curé, tout en noir, les mains jointes. Je l’entends murmurer des prières comme si cela allait chasser les démons qui m’habitent. On ne se fréquentait pas beaucoup, on n’était pas du même bord, mais chacun avait accepté l’autre avec ses qualités, avec ses défauts. Je l’aimais comme il m’aimait. On n’a pas suivi le même chemin, mais nous cherchions le même port. Je sais que tu diras une messe pour moi qui ne crois en rien. Vu que tu étais son confident, une messe pour donner un peu d’espoir à ma femme.
— --oOo-- —
Je rouvre les yeux, la chambre est vide, j’ai dû m’assoupir un moment. Ils sont tous partis, à moins d’avoir rêvé.
Ma femme est assise sur un fauteuil, elle fait des mots croisés pour passer le temps. Dans l’ombre, je devine la silhouette du curé dont les lèvres bougent sur une dernière prière.
Putain de cancer.
Cette fois, c’est la fin.
J’essaie de serrer la main de ma femme. Le sent-elle ? Je n’ai jamais voulu l’abandonner, mais c’est écrit, c’est le moment de nous quitter.
Je ne vois que son sourire bienveillant, sans entendre ses pleurs silencieux. J’ai du mal à parler, entend-elle les mots d’amour que je veux lui dire, une dernière fois ? Malgré tout, je l’aimais bien.
« Adieu, ma femme, je vais mourir. C’est toi qui vas me fermer les yeux, moi qui les ai fermés si souvent. Je sais que tu me porteras des fleurs, en souvenir des jours heureux.
Adieu ma femme, je pars la paix dans l’âme, ne sois pas triste. »
J’veux qu’on rit.
J’veux qu’on danse.
J’veux qu’on s’amuse comme des fous
J’veux qu’on rit
J’veux qu’on danse
Quand c’est qu’on m’mettra dans le trou ?
https://www.youtube.com/watch?v=2J-5NfXbSiA