| n° 23138 | Fiche technique | 47474 caractères | 47474 8344 Temps de lecture estimé : 34 mn |
10/06/25 |
Résumé: Ingrid est une femme en bout de course. En plus de ses soucis, elle doit en plus s’occuper de vider la maison de ses parents | ||||
Critères: #psychologie #drame #personnages #occasion fh hagé fagée fmast pénétratio | ||||
| Auteur : Delectatio Envoi mini-message | ||||
À cinquante-huit ans, Ingrid est au bout du rouleau. Pas de compagnon, pas d’enfant, plus de travail. Elle vit dans une location miteuse, aux murs humides, à la plomberie grinçante et aux fenêtres mal isolées.
Elle évite de se regarder dans la glace. Son corps s’est affaissé et épaissi. Elle s’est laissé aller ces dernières années. De toute façon, elle n’a jamais été une jolie femme. C’est ce qu’on lui a toujours fait comprendre, à demi-mot, parfois même de façon très claire.
Alors, maintenant qu’elle a au moins vingt kilos en plus !
« Qui voudrait de ça ? » se répète-t-elle, parfois à voix haute, c’est un peu son leitmotiv. Elle n’y croit plus, ni à l’amour, ni à la tendresse, ni même à l’amitié. Elle n’a jamais connu de relation stable, jamais rencontré quelqu’un qui l’ait vraiment regardée. Juste quelques hommes encore plus médiocres qu’elle, qui passaient puis disparaissaient, pas de quoi bâtir un avenir. Alors non, elle n’a plus foi en rien.
Elle boit parfois, toujours seule, elle a honte. Beaucoup trop souvent, en vérité. Le vin est devenu un anesthésiant banal, un filet de silence dans sa gorge sèche. Et quand ce n’est pas le vin, c’est la bière. Le matin, quand elle s’est bien murgée la veille, le réveil est très dur, la clarté du jour fait mal aux yeux.
Comme si ça ne suffisait pas, voilà qu’elle doit retourner dans la maison familiale. Son père est décédé, sa mère n’a plus toute sa tête, son frère est aux abonnés absents. C’est à elle que revient la responsabilité de tout gérer : les papiers, la maison à vider, la mise en vente pour payer l’EHPAD. Elle, qui n’a déjà pas la force de se lever certains jours, doit trier une vie entière, ouvrir des tiroirs plein de souvenirs qui ne sont pas les siens, croiser les fantômes du passé.
Et puis dans ce décor d’effondrement, il y a ce satané voisin, mal embouché depuis toujours. Le vieux ronchon dans toute sa splendeur, toujours à râler contre les voitures mal garées, les branches qui dépassent, les chats du quartier. Un homme sec, râpeux, qu’elle n’apprécie pas du tout et qui lui a toujours inspiré un certain dégoût. Son frère l’a prévenu, il était remonté ces derniers temps. Mais remonté contre quoi ? Sa mère ne vit plus là-bas depuis des lustres !
Et tout ça, c’est sans compter les soucis financiers, les siens et ceux de sa famille, les factures qui s’amoncellent, les relances pour impayés, les difficultés pour boucler les fins de mois.
Pour l’heure, Ingrid voit tout en noir, aucune perspective. Elle se sent seule, infiniment seule face à un destin qui part en miettes.
Le portail grince comme dans un film d’horreur. Ingrid pousse la grille du bout des doigts, comme si elle craignait que tout lui saute à la figure. Elle traîne une vieille valise défoncée derrière elle, qui rebondit sur les dalles disjointes de l’allée.
Finalement, elle sera seule. Son frère avait promis de venir l’aider. « On va le faire ensemble, t’inquiète pas. » Promesse de Gascon. Évidemment, à la dernière minute, il ne s’est pas pointé, pas un message, pas un appel. À force, elle ne lui en veut même plus. Elle a appris à ne rien attendre des autres.
La porte d’entrée résiste un peu. Il faut la forcer, un coup d’épaule contre le bois. L’odeur la frappe dès les premières secondes. Ça sent le renfermé, le pourri, le moisi, la poussière stagnante et la vie suspendue, le genre d’odeur qu’on ne peut pas vraiment décrire, juste subir. Personne n’a vécu ici depuis fort longtemps.
La maison est dans un état pitoyable. Des toiles d’araignée au plafond, des piles de journaux jusqu’aux genoux, des meubles recouverts de draps jaunis, partout des bibelots démodés. Une couche grasse recouvre le plan de travail de la cuisine. Une fuite qui goutte à goutte dans la salle de bain. Le chauffage ne fonctionne plus. Elle passe d’une pièce à l’autre avec l’impression de fouler un champ de ruines. Chaque pas soulève son lot de poussières, chaque recoin lui renvoie des souvenirs qu’elle n’a pas envie de retrouver. Elle n’a jamais été heureuse dans cette maison.
Elle s’arrête dans le salon, s’assied sur le vieux canapé en velours vert décoloré, les ressorts fatigués protestent sous son poids pachydermique. Elle soupire longuement, se masse un peu les tempes.
Elle aimerait pleurer, mais même ça, elle n’en a plus la force.
Elle ne sait pas par où commencer. Ni matériellement ni mentalement.
Pour l’heure, il faut juste survivre ici. Elle pousse quelques sacs, nettoie sommairement une table pour y poser ses affaires, ouvre une fenêtre, mais la referme vite, l’air extérieur est glacé. Elle trouve une vieille couverture et s’y enveloppe. Pas de télévision, pas d’Internet, juste le tic-tac insistant d’une vieille horloge suspendue au mur, et le bourdonnement obsédant de cette maison qui meurt à petit feu.
Demain, elle ira voir sa mère à l’EHPAD. C’est ce qu’elle se dit. En vérité, elle redoute ce moment. Elle ne sait plus très bien ce qu’elle ressent vis-à-vis de sa génitrice. Ni tendresse, ni haine, juste une fatigue obscure, un poids au fond de son ventre.
Elle ferme les yeux un instant. La nuit va être longue.
Le matin est gris, humide, sans consistance. Ingrid a mal dormi. Le froid, les grincements de la maison, l’angoisse qui colle au plafond… Elle s’est réveillée en sursaut plusieurs fois, le cœur cognant sans raison.
Elle enfile un pull trop grand, se traîne jusqu’à la cuisine, fait couler un café amer avec la vieille cafetière électrique miraculeusement encore en état de marche. Elle boit à petites gorgées, debout, les yeux perdus au fond du jardin. Et là, une voix, rauque, sèche, fend le silence :
Elle sursaute.
Elle ouvre la porte-fenêtre, sort sur le pas de la cuisine, tasse à la main. L’homme est là, de l’autre côté de la clôture : grand, voûté, le visage creusé comme une terre sèche, un béret vissé sur le crâne. Il la fixe sans sourire.
Ingrid descend les trois marches du perron en chaussons. Elle traverse le jardin en friche, contourne la haie défaite, et passe de son côté. Elle se penche et regarde.
Il y a effectivement une tache sombre à la base du mur, un suintement, du salpêtre. Et au-dessus, la gouttière fendue pend dans les airs comme une lèvre brisée.
Elle le regarde. Il n’est pas foncièrement méchant, pas agressif, juste direct et procédurier, brut de fonderie comme la maison. Il la toise sans animosité, mais sans chaleur non plus.
Ils ne se sont jamais aimés. Elle se souvient de lui quand elle était gamine. Il l’avait brutalisée près de la rivière, lui avait déchiré sa chemise et l’avait poussée dans la flotte, elle était rentrée à la maison en pleurs, les habits pleins de boue. Depuis ce jour-là, elle évitait de le croiser.
Il hoche la tête, un geste minimal, tourne les talons, rentre chez lui sans ajouter un mot. La clôture tremble un peu lorsqu’il referme la porte derrière lui.
Ingrid reste là un instant, à fixer la gouttière, les mains glacées, elle se sent minuscule. Et pourtant, elle est sortie, elle a osé parler, pour affronter ce monde froid et triste.
L’EHPAD est à une vingtaine de minutes en voiture. Une structure anonyme à la sortie de la ville, façade grise, parkings trop grands, haies taillées au cordeau. Un lieu sans histoire et sans âme.
Ingrid entre, passe la porte vitrée qui s’ouvre dans un soupir automatique. Une odeur de détergent et de linge tiède l’agresse. À l’accueil, une aide-soignante lui indique d’un geste las le fond du couloir. En progressant dans le bâtiment, elle est envahie par une puanteur désagréable de vieillesse et la mort, qui lui inspire un profond dégoût.
Elle retrouve sa mère dans un fauteuil, près d’une fenêtre. Les cheveux rares, la bouche entrouverte, le regard ailleurs. Elle tourne la tête lentement vers Ingrid, sans la reconnaître. Ou peut-être que si, l’espace d’un instant, difficile à dire. Elle ne parle pas, hoche à peine la tête lorsque Ingrid s’approche.
Pas de réponse. Juste ce regard brumeux et lointain, ce silence pesant.
Ingrid reste debout un moment, puis s’assied, les mains sur les genoux. Elle tente quelques phrases. Des banalités. Le temps, la maison, le voisin. Rien ne passe. Sa mère regarde dehors, ou à travers elle.
Un quart d’heure plus tard, elle se lève. Une envie de fuir la prend aux tripes.
Alors qu’elle s’apprête à sortir, la directrice l’interpelle sèchement :
Ingrid se retourne.
Le ton est froid, presque menaçant. La femme la toise avec dédain, comme si elle la jugeait de la tête aux pieds. Et ce qu’elle voit n’a pas l’air de lui plaire. Ingrid se sent minuscule, poisseuse, dégoûtante, transparente.
Dehors, l’air est coupant. Elle inspire à fond, comme pour se purifier de l’endroit. Elle monte dans la voiture, ferme les yeux quelques secondes.
Elle reste là, moteur éteint, le visage vide, le ventre noué. Puis elle tourne la clé, il faut bien rentrer. Elle fait juste une halte à la supérette pour acheter des packs de Kro.
Le lendemain, Ingrid se lève de bonne heure. Elle a décidé de se secouer pour ne pas sombrer. Alors elle s’y met : gants de ménage, sacs-poubelle, balai. Elle commence à trier, pièce par pièce. Elle ouvre les placards, soulève les cartons, vide les tiroirs. Des objets inutiles, désuets, parfois absurdes : vieilles boîtes de médicaments périmés, napperons jaunis, piles de catalogues, lettres jamais envoyées, photos abîmées.
Elle ne garde presque rien. Elle ne veut pas s’encombrer. Elle jette, sans trop réfléchir. Une forme de rage calme la pousse : « Faut que ça disparaisse ! ».
À midi, la pelouse est recouverte de tas hétéroclites : sacs plastiques, chaises cassées, vieilles casseroles, abat-jour défoncés. Le jardin ressemble à un vide-grenier postapocalyptique.
Elle est en sueur, les bras douloureux, le dos en vrac. Elle s’assoit un instant sur la marche de l’entrée, haletante, les yeux vides.
Et c’est là qu’il surgit, comme un couperet.
Elle tourne la tête. Le voisin, ce Monsieur Roudier, toujours la gapette vissée sur la tête, les bras croisés, la toise depuis l’autre côté de la clôture.
Son ton est sec, brutal. Pas un mot d’encouragement, pas un regard compatissant. Juste un constat froid et cinglant, et ce reproche déguisé en conseil.
Elle ne dit rien. Son souffle est court. Elle reste là, figée, les yeux humides, une boule dans la gorge.
Elle ne répond toujours pas. Elle doit lutter pour ne pas pleurer.
Elle se lève lentement, ses jambes sont lourdes, son cœur encore plus. Elle rentre dans la maison sans un mot, referme la porte doucement derrière elle. Elle reste dos au mur quelques secondes. Puis elle s’effondre sur une chaise, le front entre les mains.
Elle a essayé, elle a voulu bien faire, ça ne suffit jamais.
Elle se sent vidée comme un sac abandonné dans une maison morte.
La nuit a été mauvaise, une fois de plus. Ingrid n’a fait que se tourner et se retourner dans ce lit aux draps rêches. Grelottante, asphyxiée par l’humidité, les pensées en boucle. À quatre heures du matin, elle a allumé une lampe et regardé le plafond, comme si quelque chose allait s’y inscrire.
Au petit matin, elle erre dans la cuisine, les yeux gonflés, le pas traînant. Elle porte une vieille chemise de nuit froissée, tachée de café, de soupe et de fatigue. Elle n’a même pas cherché à se recoiffer. Elle n’a plus la force de faire semblant.
Elle fait réchauffer un fond de chicorée dans une casserole usée. L’odeur est âcre, mais au moins c’est chaud.
Et là, des coups frappés à la porte. Trois secs, suivi d’un quatrième. La sonnette ne fonctionne plus.
Elle sursaute, pose la casserole, s’essuie vaguement les mains sur sa chemise de nuit. S’en va ouvrir, sans réfléchir.
C’est encore lui, le voisin. Monsieur… elle ne se souvient même pas de son nom. Roudin ? Rodier ? Peu importe. Il est là, droit comme un piquet, le regard dur, les mains dans les poches de sa veste en laine.
Elle le regarde, muette. Elle cligne des yeux. Elle a l’impression qu’il lui parle dans une langue étrangère.
Il veut l’achever. Aucune pitié dans le regard. Pas une étincelle de compréhension. Il est sec, mécanique, presque inhumain dans sa manière d’exiger.
Elle baisse les yeux. Elle n’a pas de réponse. Elle est paumée, éteinte. À cet instant, elle pourrait pleurer, hurler, frapper, mais rien ne sort. Elle se contente de rester figée, pieds nus sur le carrelage froid, les bras ballants.
Un silence. Il la fixe encore une seconde, puis souffle, agacé, s’apprête déjà à repartir.
Quelque chose, dans son regard, vacille l’espace instant. Rien de visible, rien d’avoué. Une hésitation peut-être ou une étincelle qui s’allume. Pourtant, il tourne les talons sans ajouter un mot.
Elle referme la porte doucement derrière lui et s’effondre contre le bois.
Deux jours ont passé, rien ne s’est passé. Ou plutôt si, elle a sifflé le premier pack de bière et entamé le second, a même trouvé de vieilles bouteilles de vinasse encore buvable dans le débarras.
Deux jours de silence, de rideaux tirés, de plats réchauffés à peine touchés. À part picoler, Ingrid n’a rien fait, pas bougé les tas dehors, pas avancé dans la maison. Elle a flotté, dans une torpeur grise, comme si son corps s’était vidé.
En fin de matinée, quelqu’un toque à nouveau.
Elle ouvre, sans même réfléchir, elle porte la même vieille chemise de nuit que la dernière fois, toujours tâchée, toujours froissée, un peu plus sale encore. Ses cheveux sont en bataille, son visage bouffi de fatigue, elle porte en elle les stigmates de sa dépression.
Encore lui, la même casquette, la même veste en laine, les mêmes bras croisés. Il la détaille du regard, un peu comme on évalue un mur avant de savoir s’il faut le peindre ou l’abattre. Puis, il dit :
Sa voix est toujours rude, abrupte, tranchante. Mais les mots, eux, ont changé. Pas de reproche. Pas d’accusation. Une offre, même si celle-ci ressemble à un reproche.
Elle le regarde sans comprendre. Elle s’apprête à dire : « Et ça va me coûter combien, tout ça ? ». Mais les mots meurent dans sa gorge. Elle sait très bien qu’elle ne peut rien payer. Pas même un billet, pas même un plein d’essence. Elle ravale sa question et baisse les yeux en signe de soumission.
Rien ne sort, ni « merci » ni « faites donc ». Elle s’enferme dans le silence d’une femme trop fatiguée pour avoir encore un vernis social. Elle reste figée, les bras pendant le long de sa chemise de nuit souillée, plantée comme une ombre dans l’encadrement de la porte.
Lui ne bouge pas non plus. Il la regarde de la tête aux pieds comme s’il voulait juger de sa déliquescence. Elle ne pense même pas à se couvrir, ni même à lui proposer un café. Il finit par hausser les épaules, avec dédain, mais sans amertume.
Puis il s’éloigne vers chez lui, les mains dans les poches, sans se retourner.
Elle referme doucement. Quelque chose la serre à la gorge, mais elle ne saurait dire si c’est de la honte, du soulagement ou un tout petit éclat de lumière dans la brume.
La porte à peine refermée, quelque chose se réveille en elle, une urgence, un vieux réflexe de panique. Une heure, ça passe vite. Il revient dans une heure. Elle jette un œil à son reflet dans le micro-ondes : elle est hideuse, une souillon, une vraie sorcière. La chemise de nuit colle, sent le renfermé et la vieille huile. Pas le temps de se laver. Tant pis.
Elle grimpe l’escalier quatre à quatre, enfile une jupe passée et un vieux chandail aux coudes troués. Des habits pourris, mais au moins elle ne sera pas en nuisette. Elle attache vaguement ses cheveux, glisse ses pieds dans une paire de baskets fendues.
Elle court ouvrir le garage. La puanteur la prend à la gorge. Dedans, des cartons moisis, des outils rouillés, des restes de vie que le temps a mâchés. Elle commence à tirer, trier, jeter.
Peu après, elle entend le moteur vrombir. Elle sort.
Le portail s’ouvre. Il recule prudemment son camion-benne défoncé dans l’allée, en marche arrière, précis comme un chirurgien grincheux.
Il descend, sans un mot, et commence à charger. Elle s’y met aussi. Les sacs lourds lui glissent des mains. Elle s’essouffle vite. Lui, plus solide qu’il n’en a l’air, soulève les objets sans broncher, juste quelques grognements dans la gorge lorsqu’il les balance.
Elle pensait qu’il allait partir seul à la déchetterie. Mais au bout d’un moment, il lance, râleur :
Elle le regarde, interloquée.
Il tape deux fois sur la portière.
Elle contourne le camion. La marche est haute. Elle essaye une première fois, s’accroche, mais rien n’y fait. Son ventre la gêne, le souffle lui manque, et son foutu gros cul qu’elle a du mal à soulever. Elle maugrée un juron entre ses dents, reprend appui. Cette fois, elle grimpe tant bien que mal, un genou d’abord, les bras crispés, le souffle court.
Une fois assise, elle regarde droit devant elle, le visage rouge, les mains sur les cuisses, sans oser tourner la tête de son côté.
Il monte à son tour, claque la portière. Silence. Le moteur vrombit. Ils partent, deux étrangers, assis côte à côte dans un véhicule rempli de souvenirs pourris, en route vers un peu de vide.
Le camion roule dans un silence pesant. Ingrid fixe la route, momifiée. Elle n’ose rien toucher, il y a de la saleté sur le tableau de bord, de la graisse sur la portière, une vieille odeur de gasoil et de clope froide dans l’habitacle. À un moment, elle tousse. Il ne dit rien.
La déchetterie est à une dizaine de kilomètres. L’endroit est désert à cette heure. Le portail est ouvert, un homme en gilet orange leur fait un signe distrait.
Ils reculent vers la benne.
Il descend. Elle aussi. Ses jambes sont tremblantes. Il soulève les sacs comme si de rien n’était. Elle essaye de l’aider, mais ses bras fatiguent vite. Le moindre poids lui arrache un râle.
Elle encaisse sans répondre. Elle continue. Un carton glisse, se renverse : une photo de famille tombe au sol, face contre le gravier. Elle la ramasse. La regarde. Son père, encore très jeune, sa mère en robe d’été, son frère, ado. Et elle, enfant, au bord du cadre. Elle garde la photo. La glisse discrètement dans la poche de son chandail. Il la scrute du coin de l’œil. Il a vu, mais ne fait aucun commentaire.
Ils finissent de vider. La poussière vole, les mains sont noircies, les visages marqués. Il s’essuie le front avec la manche.
Elle le regarde, surprise. Un silence.
C’est sorti tout bas, presque inaudible. Elle ne s’en souvenait plus, de ce mot-là.
Il hausse les épaules.
Mais sa voix a perdu un peu de sa dureté.
Ils remontent dans le camion. Au moment où elle se hisse, moins difficilement cette fois, il ajoute, sans la regarder :
Elle se tourne vers lui, surprise. Un sourire naît, minuscule, sur le bord de ses lèvres. Elle hoche lentement la tête.
Le moteur démarre. Ils repartent, dans le même silence qu’à l’aller, mais un peu moins lourd cette fois.
Elle est rentrée vidée, comme si ses os avaient avalé la fatigue. Elle a poussé la porte, laissé tomber son sac à même le sol. Pas faim. Rien. Elle a monté les escaliers en traînant les pieds, et a gardé ses habits poussiéreux, même ses chaussures. Elle s’est laissé tomber lourdement sur le lit, sans même tirer les draps.
Avant de s’endormir, une pensée la traverse comme une lame « J’ai l’air d’une vieille femme. Je fais plus vieille que lui. Il a pourtant au moins cinq ans de plus que moi. Il était de la génération du frangin ».
Le matin venu, elle se lève avec une idée floue. Quelque chose qu’elle n’arrive pas à formuler. Peut-être un besoin d’aide, de présence en tout cas. Ou juste voir à nouveau une figure humaine, qui ne soit pas celle de la directrice de l’EHPAD ou son propre reflet dans le miroir.
Elle prend une douche. La première depuis… elle ne sait plus. L’eau est tiède, la pression très faible, mais ça fait du bien.
Elle cherche dans ses sacs des vêtements à peu près présentables. Elle trouve une jupe noire, un chemisier blanc, froissé, mais sans tache. Elle se coiffe, maladroitement. Elle met un peu de parfum qu’elle retrouve au fond de sa trousse de toilette.
Elle se regarde dans la glace. Ce n’est pas glorieux. Mais c’est un effort.
Et elle sort. Elle descend le petit sentier jusqu’à la maison voisine, une bicoque bien entretenue, aux volets repeints. Elle avance d’un pas incertain, s’arrête devant la porte, hésite. Puis, d’un doigt presque tremblant, appuie sur la sonnette, une fois, deux fois.
Des pas résonnent derrière la porte. Elle voudrait fuir, laisser tomber, repartir. Mais c’est trop tard, il ouvre. Ils se regardent sans savoir quoi.
Elle a le souffle court. Elle s’était imaginée dire quelque chose comme « Je voulais vous remercier », ou « Est-ce que vous auriez une échelle ? », ou même « Vous voulez venir boire quelque chose ? ». Mais rien ne sort. Rien. Le vide. Elle le fixe, muette, ridiculement apprêtée, le visage mis à nu.
Il fronce légèrement les sourcils, pas d’agacement, une pointe de surprise.
Il rompt enfin le silence d’une voix un peu rauque :
Elle cligne des yeux. Elle ne sait toujours pas quoi dire, mais elle fait un pas à l’intérieur, un seul, mais c’est déjà beaucoup.
L’intérieur est modeste, mais propre. Une odeur de bois ciré et de café chaud flotte dans l’air. La cuisine est étroite, carrelée de motifs désuets, mais tout est rangé, rien ne traîne. Sur la table, une tasse encore fumante. Il l’invite à s’asseoir d’un geste du menton.
Elle obéit, toujours silencieuse.
Il s’affaire près du percolateur, pas un mot. Elle sent son cœur battre un peu trop vite, sans comprendre si c’est le malaise ou une sorte d’alerte confuse.
Il lui verse une tasse, la pousse vers elle. Elle la saisit à deux mains. Ça brûle un peu, mais elle s’y accroche.
Il hoche la tête, s’assied face à elle. Un silence s’établit. Il la regarde, l’évalue comme une jument qu’on juge pour une saillie. Puis, comme si les mots lui avaient échappé :
Elle lève les yeux, figée. Elle a peur de ne pas avoir compris. Elle cligne. Une seconde d’hébétude. Il a dit ça… comme ça. D’un ton plat, sans sourire, sans ironie.
Elle pense aussitôt : c’est quoi au juste son genre de femme ? Le genre fatigué ? Le genre qui s’écroule en haut des escaliers ? Le genre grosse vache pleine de bourrelets ?
Mais elle ne dit rien. Elle boit une gorgée. Le café est vraiment bon. Elle le sent descendre lentement dans son gosier.
Enfin, elle pose la tasse.
Elle a la rancune tenace. Il réfléchit un peu. Manifestement, cet épisode ne l’a pas vraiment marqué.
Elle revoit encore la scène, ces grands garçons crétins qui se moquaient d’elle et qui l’avaient balancée dans la bouillasse. Il y a des choses comme ça qui marquent à vie. Mais elle ne se souvenait même plus qu’il y avait aussi son grand frère dans la bande.
Il a beau dire. Elle, ça l’avait traumatisée, toute cette violence, alors qu’elle n’avait rien fait, qu’elle voulait juste ne pas rester seule.
Ça explique le camion.
Il hausse les épaules.
Elle attend une suite – oui, non ou merde –, mais il n’en dit pas plus. Alors, elle se tait. Le silence, de nouveau. Mais pas celui d’avant. Celui-là est habité. Un champ de mines de mots non dits.
Elle sent son regard sur elle, profond, inquisiteur. Elle ne sait pas quoi faire de ses mains, ni de son corps, ni de son âme. Elle est là, dans ses plus beaux atours, qui ne veulent rien dire, qui ne couvrent rien. Elle se sent déshabillée par le regard concupiscent de cet homme qui est à peine discret. « Son genre de femme », ça veut tout dire.
Elle tente une pirouette, avec un sourire miteux :
Il ne rit pas, ne nie pas non plus, ajoute simplement :
Elle reste là, interdite. Mais il ne la regarde plus. Il boit, lui aussi. Le breuvage est déjà tiède. Elle repose lentement sa tasse, les doigts crispés sur la porcelaine.
Elle reste muette. Quelqu’un ? Qui ça ? Elle a l’impression de n’avoir jamais eu personne. Mais il parle au présent, évidemment qu’elle n’a personne. À quoi ça sert de lui avouer ? Elle ne répond donc pas. Elle n’en a pas besoin. Le silence suffit à lui seul à dire ce qu’elle n’a pas envie de formuler. Avouer sa solitude, ce serait lui ouvrir son décolleté.
Elle détourne un peu la tête, instinctivement. Comme si ce simple regard risquait de découvrir les replis qu’elle tente d’oublier : ses bras trop mous, son ventre trop large, sa peau fanée. Même enrubannée, elle ne doit rien avoir d’excitant.
Elle voudrait disparaître dans un nuage, comme le font parfois les magiciens.
Il parle, toujours avec le même ton neutre :
Vraiment, il exagère. Elle relève les yeux, lentement. Le sous-entendu n’est pas très subtil. Depuis le voyage en camion, elle sent qu’il a des vues sur elle, sa façon de la regarder avec un vague désir au coin des yeux.
Mais elle est désormais convaincue que son genre de femme à lui, ça doit être le style « épave » !
Le pire, c’est qu’elle se sent quand même flattée. Comme si ces mots venaient poser un doigt tiède sur une plaie oubliée. Cela fait combien de temps qu’un homme ne l’a pas ouvertement courtisée ? Avec une proposition franche, peut-être douteuse, mais très directe.
Elle ne sait plus pourquoi elle détestait cet homme. Finalement il n’est pas bien méchant ! Elle ne sait pas non plus pourquoi elle s’est pomponnée pour lui… Doit-elle le remercier ou lui en vouloir ? Elle rit bêtement. Un petit rire saccadé et artificiel, qui met en évidence un mal-être profond.
Il la fixe, sans ciller. Puis, haussant une épaule :
Elle ne sait quoi répondre. Le silence s’installe, un silence tendu comme un fil ténu au-dessus d’un précipice.
Elle pense, sans le dire « Je suis encore capable de plaire, même comme ça, même après ce naufrage ». Elle sent son cœur cogner un peu trop fort dans sa poitrine, un vertige. Dormir ici, prendre un bain, se faire masser, et pourquoi pas coucher avec lui, pendant qu’il y est ? Oui, pourquoi pas ? Elle imagine la scène, elle se déteste.
Elle le regarde un peu, il n’est pas pire qu’elle, il serait même mieux, les années ont eu moins d’effet sur lui. Certes, ce n’est pas un Apollon, mais elle, encore moins une Aphrodite.
Elle doit être complètement folle !
Elle s’installe un peu mieux sur sa chaise, décroise puis recroise les jambes, lentement. Elle sent son genou frotter le tissu rêche de sa jupe. Elle s’adosse, reprend une gorgée de café. Elle le regarde droit dans les yeux, pour la première fois.
C’est lancé. Presque doucement. Mais avec cette vibration particulière, le genre de phrase qui laisse planer plus qu’elle ne dit. Il la fixe, mais ne sourit pas. Il ne dit rien, il attend.
Alors, elle ajoute avec une voix encore plus feutrée :
Et là, elle voit que quelque chose vacille dans son regard. Un frémissement dans la mâchoire. Rien d’ouvertement érotique. Mais un déplacement, un glissement, une décision, elle vient de le harponner.
Elle joue avec l’anse de la tasse, faussement distraite.
Il hausse les épaules. Son regard s’est assombri.
Elle éclate d’un petit rire stupide.
Elle sait ce qu’elle vient de faire. Mais elle n’ira pas plus loin, pas ce matin. Elle pense avoir planté une graine, une possibilité, presque une certitude, c’est amplement suffisant pour aujourd’hui.
Alors, elle se relève et commence à battre en retraite. Il est sûrement déçu, mais reste collé à sa chaise. Tant mieux, ça lui laisse le temps de s’échapper.
Elle claque doucement la porte derrière elle, comme si le bois pouvait contenir sa honte.
Elle reste un moment debout dans son entrée, sans bouger, les bras le long du corps, les joues chaudes. La lumière du jour a du mal à passer à travers les vitres sales. Le silence de la maison lui tombe sur les épaules comme un manteau trempé.
Elle revoit ses gestes, sa voix, ses mots. Cette phrase. « Je ne dors jamais quand je suis accompagnée. ». C’était trop, beaucoup trop, il doit à coup sûr la prendre pour une gourgandine.
Elle se sent sale, pas dans son corps, mais dans son élan. Elle a joué avec le feu, comme une petite traînée. Elle s’assied sur une marche de l’escalier, prend sa tête entre ses mains.
Elle grimace. Elle s’en veut vraiment. Elle ne voulait pas ça. Elle voulait quoi, au juste ? De l’espoir ? Un contact ? Une preuve qu’elle pouvait encore plaire, encore séduire, même un homme comme lui ?
Et lui, que va-t-il penser ? Qu’elle est désespérée ? Trop disponible ? Trop ouverte ? Une femme en manque ? Une femme facile ?
Elle ouvre la dernière canette.
Tu t’enfonces, Ingrid !
Le soir venu, elle monte dans sa chambre, se déshabille sans soin, jette les vêtements en boule dans un coin. Elle se glisse sous les draps, mais le sommeil ne vient pas. Elle se tourne et se retourne, l’oreiller est devenu plus dur qu’une pierre. Son esprit tourne en boucle : leurs phrases, leurs regards, les silences, les non-dits. Elle voudrait tout effacer, revenir en arrière, rembobiner la bande. Ou au contraire, aller plus loin, plonger dans l’inconnu sans filet. Elle ne sait plus ce qu’elle désire, elle est perdue.
Ses mains froissent les draps. Elle soupire. Son ventre lui pèse. Son cœur aussi.
Puis dans un souffle amer :
La nuit l’avale, sans répondre.
Elle l’entend avant de le voir : le moteur du camion qui vrombit au ralenti devant le portail. Il ne klaxonne pas, coupe le contact. Puis des pas lourds sur l’allée, trois coups brefs à la porte.
Elle a juste eu le temps d’enfiler un pantalon et un pull élimé, pas maquillée, pas coiffée. Elle se sent boursouflée d’angoisse. Elle ouvre quand même.
Il entre comme si de rien n’était. Comme s’il était chez lui. Elle le suit dans la maison en silence. Il ouvre un placard, commence à en sortir des objets, parle en triant :
Elle sourit à moitié. Alors, il enchaîne :
Elle sursaute intérieurement, se fige. Il ne l’a même pas regardée en disant cela, occupé à farfouiller dans un tiroir. Elle ne répond pas.
Il vient pour quoi au juste ? Pour la baiser, évidemment, comme si elle ne l’avait pas compris dès le premier regard ! Elle ne sait plus où se mettre. Ça fait tellement longtemps ! Elle est incapable de parler. Son cœur bat trop vite. Il s’approche, lentement, une boîte à la main.
Les mots tombent, denses, lourds, bruts. Il est là, devant elle, beaucoup trop proche. Elle se sent vaciller, l’émotion s’empare d’elle. Elle est partagée entre l’envie de gentiment le repousser et celle de se donner à lui.
Son corps a beau être déformé, sa peau lasse, son ventre abîmé, il veut quand même d’elle et est à deux doigts de se la sauter. Advienne que pourra, elle n’a plus du tout envie d’y échapper.
Quelque part, « se vider », c’est tellement vulgaire, beaucoup trop suggestif. Mais elle l’imagine pourtant se vidant en elle ; n’est-ce pas, au fond, ce qu’il désire vraiment ?
« Après tout », se dit-elle… Cela fait si longtemps qu’elle n’a pas eu l’occasion de le faire. Elle veut bien essayer. Les occasions sont tellement rares…
Elle le laisse poser ses mains sur elle, sur ce corps qu’elle préfère oublier. Il n’hésite pas, il y va franchement, avec ses grosses paluches. Il ne se contente pas de la regarder ou de l’effleurer. Il l’embrasse, la caresse, la triture, la dévore, soulève ses vêtements. Elle se sent submergée par toutes ces mains, tous ces attouchements. L’espace d’un instant, elle a l’impression de devenir un réel objet de désir.
Elle ferme les yeux, laisse tomber son pull, ouvre son pantalon. Aucune hésitation, aucune honte, elle accepte de se donner entièrement à lui. Il l’aide à se déshabiller nerveusement. Elle se retrouve bientôt entièrement nue au milieu de la cuisine. Elle sent ses mains qui pétrissent ses seins mous, ses gros doigts qui fouillent déjà son intimité. Cela fait bien longtemps qu’aucun homme ne s’est aventuré par-là. Longtemps aussi qu’elle a arrêté d’entretenir ses poils pubiens et ses aisselles. Une odeur forte monte à ses narines, elle a l’impression d’être négligée ou alors vraiment très excitée, elle ne sait pas très bien, elle n’a plus l’habitude, un peu des deux sans doute. De toute façon, il est trop tard pour faire un brin de toilette, c’est comme ça, elle n’y peut plus rien !
Maintenant, la voici qui le suit en tenue d’Ève jusqu’à l’étage, comme dans un rêve absurde, une lente montée vers le sacrifice. Mais elle a laissé tomber toute pudeur. Les voilà dans sa propre chambre, celle où elle n’a connu que des nuits froides, des oreillers vides. Le lit est en désordre, des vêtements traînent un peu partout, ça n’a pas l’air de le déranger.
Les gestes de l’homme ne sont ni brutaux, ni méchants, mais très directs, précis et fonctionnels. Il ne parle pas. Il la fait mettre en position, sort une verge replète qu’il branle avec vigueur pour lui donner de la prestance, avant de la prendre sauvagement de façon animale. D’abord par-devant, ensuite par-derrière, mais sans jamais la regarder vraiment en face. Il est viril, fort, puissant, dominateur, un vrai mâle. Elle se donne entièrement à lui. Un instant, elle pense même y trouver du plaisir. Il accélère encore la cadence, elle est au bord de la jouissance. Il va juste un chouïa trop vite et explose en elle en grognant.
À peine fini, il est déjà debout. Il ne dit pas « merci », ne rajoute aucun mot, encore moins un bisou. Un acte bestial sans beau discours. Il remet son tee-shirt, son pantalon de chantier, ses chaussures.
Elle reste là, sur le lit, nue, jambes écartées, la peau encore chaude. Elle le voit s’éclipser sans se retourner.
Quelques minutes plus tard, elle entend du vacarme dans l’allée. Métal contre métal. Des objets jetés en vrac dans la benne. Des voix étouffées. Il téléphone peut-être. Ou alors il peste tout seul.
Elle s’assoit au bord du lit, hésite à se rhabiller, regarde son ventre, ses seins, ses cuisses. Puis se met à pleurer. Techniquement parlant, c’était sûrement parfait, mais tellement impersonnel ! Elle se sent un peu comme une prostituée après l’acte, lorsque le client est parti. Mais une prostituée bas de gamme, totalement bradée, parce qu’elle n’a pas de quoi vendre des charmes qu’elle n’a jamais eus.
Elle n’a même pas peur qu’il l’entende dans la cour.
Elle reste là, encore longtemps, nue, les bras pendants, les yeux dans le vide.
Le vrombissement du moteur déchire le silence. Elle entend la benne qui grince, les roues qui roulent sur le gravier. Il s’en va, sans un mot, sans un regard.
Elle aurait aimé qu’il revienne, qu’il lui dise quelque chose, n’importe quoi, même une phrase toute bête. Qu’il lui prenne la main, qu’il s’inquiète pour elle, ou au moins qu’ils se voient. Mais non. Il s’est éclipsé comme un voleur. Comme si rien ne s’était passé. Et peut-être qu’au fond, il ne s’est rien passé.
Elle s’est rhabillée machinalement, avec les premiers vêtements qu’elle a trouvés : un vieux pantalon en velours, un gilet fatigué. Elle évite les miroirs.
Elle est désormais immobile dans la cuisine, appuyée contre l’évier. Le carrelage est froid sous ses pieds nus. Le silence est énorme, il remplit désormais toute la pièce. Elle tourne en rond, ouvre un placard, le referme, regarde l’horloge sans la lire.
Quelque chose la gêne entre les cuisses. Un reste d’acte. Sa trace à lui. Une humidité presque honteuse. Elle serre les jambes, comme si ça pouvait tout effacer.
Elle s’assied. Se relève aussitôt. Prend une tasse. La repose. Décide d’attaquer un fond de bouteille d’eau-de-vie, c’est la seule chose qu’il lui reste.
Elle sourit jaune face à son propre malaise.
Les minutes s’égrènent lentement. Deux heures, peut-être trois. Elle ne les a pas comptées. La bouteille de gnôle est vide. Le soleil a tourné sur les carreaux maculés.
Puis, soudain, le grondement revient. Le véhicule est de retour. Elle tressaille. Se fige. Sa gorge se serre.
Il est là, dans la cour. Il recule le camion avec précaution. Descend. Ouvre la benne. Remue des choses. Tranquille. Comme si de rien n’était.
Elle l’observe par la fenêtre, mais il ne regarde pas vers la maison.
Elle voudrait sortir, lui parler. Mais pour dire quoi ? « Pourquoi m’as-tu laissée comme ça ? » « Est-ce qu’au moins, je compte un peu pour toi ? ». Elle a peur de paraître pathétique, trop émotive, trop en demande.
Il n’a peut-être même pas réfléchi à ce qu’il a fait ? Pour lui, c’était peut-être juste… un bon moment et rien d’autre ! Ce n’est certes plus un adolescent, mais contrairement à ses affirmations, il s’est bel et bien vidé les couilles, elle en a encore les preuves entre les cuisses.
Elle s’en veut. De vouloir quand même le revoir. De vouloir à nouveau se donner à lui. De vouloir coucher dans son lit pour qu’il la prenne encore. C’est pourtant exactement ce qu’elle souhaite désormais.
Elle reste plantée derrière la vitre, les doigts crispés sur le rebord de l’évier, avec un mince espoir.
Elle n’a jamais eu autant envie de parler à quelqu’un. Et jamais eu aussi peur de le faire.
Elle attend patiemment qu’il vienne, elle n’en peut plus de ce suspense gluant.
Puis enfin : trois coups à la porte, ni timides ni pressés.
Elle inspire, lisse son gilet par pur réflexe, ouvre.
Il est à nouveau là, le même : la casquette enfoncée sur le crâne, les yeux clairs dans la pénombre du porche. Il la regarde avec ce rien de malice dans le regard, comme s’ils s’étaient quittés en bons amis une demi-heure plus tôt.
Il hausse les épaules, pose sur le pas un seau qu’elle n’avait pas vu. Plein d’outils rouillés qu’il a dû récupérer.
Elle ne répond pas tout de suite. Elle le dévisage. Elle s’attendait à autre chose. Une phrase moins arrogante, un semblant de reconnaissance : un « c’était bien », un « j’ai aimé », un « tu comptes pour moi », un « et toi, ça t’a plu ? ».
Mais rien de plus. Juste sa manière à lui, brutale et entière.
Elle pourrait se mettre en colère, demander plus, taper des pieds, pleurnicher comme une adolescente frustrée. Mais elle ne voit pas l’utilité de jouer la comédie, ce serait encore plus lamentable.
Il n’a pas fermé la porte, il est toujours là devant elle. Il ne fuit pas. Il sourit, à sa manière, rude.
Rien que pour ça, elle se sent presque légère, soulagée tout d’un coup.
Alors, elle répond doucement, presque dans un souffle :
Il ne commente pas. Il hoche la tête. Puis :
Et il s’en va vers le garage, sans attendre.
Elle reste là, dans l’encadrement de la porte, avec un sourire discret qu’elle ne s’explique pas.
La journée touche à sa fin. Le vieux buffet est en miettes. Le sol est jonché d’éclats de bois et de souvenirs éventrés.
Il s’essuie les mains sur un torchon sale, le visage luisant de sueur. Elle l’a aidé, du mieux qu’elle a pu. Sans un mot de trop, restant juste à ses côtés pour soutenir ses efforts, comme si c’était déjà devenu une habitude.
Elle sent qu’il va bientôt partir, il est fatigué, il en a marre. Il s’apprête à dire quelque chose de neutre, comme « bon, j’file » ou « à demain ».
Mais elle le devance, avant de laisser la peur reprendre le dessus.
Elle a dit ça tout doucement en le regardant timidement. Elle s’est faite toute petite, histoire de dire « Je te promets, je ne vais pas te déranger, je ne prends pas beaucoup de place ».
Il s’est arrêté net. Pas de geste brusque, pas de rictus. Juste un silence. Suspendue à son bon vouloir, elle a senti son cœur s’emballer jusqu’à ce qu’il réponde. Une phrase simple, sans chaleur excessive, mais sans distance non plus.
Puis, après un temps :
Elle sourit, toute seule. Pour la première fois depuis longtemps.
La chambre est sombre, un peu trop fraîche, les draps sentent le vieux linge propre.
Elle est là, debout près du lit, en pull et sous-vêtements, la brosse à dents dans une main. Lui a déjà enfilé un tee-shirt usé et caleçon long. Il ne fait aucun commentaire.
Ils s’installent. Le matelas grince. Un peu trop mou, un peu trop creux au milieu. Ils se retrouvent l’un contre l’autre sans le vouloir.
Un long silence.
Il ne fait aucun geste. Il respecte quelque chose. Ou alors il hésite. Peut-être les deux.
Mais elle, elle a envie, furieusement envie. Alors c’est elle qui pose la main sur son bras. Juste un léger contact.
Il tourne la tête vers elle. Son visage est flou dans l’obscurité.
Elle hoche la tête, à peine. Puis, sans hésiter, elle écarte son caleçon et saisit sa virilité.
Ils s’embrassent, maladroitement, pendant qu’elle le masturbe avec vigueur. Leurs nez se cognent, un peu. Elle rit doucement. Lui aussi. Elle aimerait bien le sucer, mais elle a peur de mal faire, alors elle se contente de goûter son gland avec sa langue.
Puis les choses suivent leur cours. Un peu lentes, un peu gênées. Elle se sent empotée, trop molle, trop lourde. Il est précautionneux, comme s’il avait peur de la casser. Par moments, il s’excuse sans raison. Alors elle fait de même.
Pourtant, au creux de leurs gestes incertains, il y a quelque chose de tendre.
Ils ne cherchent pas à bien faire. Ils cherchent juste à être là.
Quand tout est fini, qu’il l’a à nouveau inondée de sa semence, il ne parle pas, mais ne s’en va pas non plus.
Elle reste blottie contre lui, sans trop réfléchir. Il lui caresse doucement le bras, avec une main calleuse, mais chaude.
Cette petite phrase, elle la prend presque comme une déclaration d’amour. Elle ferme les yeux, déguste le moment présent. Elle ne sait pas de quoi demain sera fait. Mais ce soir, elle a trouvé un peu de douceur, un peu de paix. Et c’est déjà énorme.
Pierrot ne tarde pas à s’endormir. Épuisé, il se met à ronfler.
Ingrid, de son côté, trouve difficilement le sommeil, elle est toute chavirée, tout excitée, presque frustrée. Cette fois-ci, elle a pourtant l’impression d’avoir pris du plaisir. Mais elle recommencerait bien, là, maintenant, tout de suite. L’envie est très forte, son bas-ventre est en feu. Alors, elle glisse la main entre ses cuisses, chose qu’elle ne fait pratiquement jamais, et se titille le clitoris à la recherche d’une nouvelle jouissance.