| n° 23137 | Fiche technique | 8956 caractères | 8956 1575 Temps de lecture estimé : 7 mn |
10/06/25 |
Résumé: Une nuit, une dernière, portée par la mémoire d’un tissu. | ||||
Critères: #poésie #réflexion #psychologie #drame #érotisme #romantisme #volupté #consolation #regret #couple | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
| Collection : Dessus-Dessous Numéro 02 |
Il restait une bouteille de blanc au frais et l’odeur de son shampoing dans la salle de bain. Rien d’autre. Le frigo était vide comme une promesse rompue, le salon plus grand qu’il ne l’avait jamais été, et sur le matelas posé à même le sol, une housse de couette roulée en boule qui sentait encore la fin d’une histoire.
Élise poussa la porte d’un pied fatigué, traînant une petite valise et une hésitation énorme. Léo n’était pas encore là. Tant mieux. Elle avait besoin d’un moment seule avec les murs.
Dernière nuit ici. Dernier verre. Dernier silence partagé dans cet appartement où tout avait été trop dit, ou pas assez. Ils rendaient les clés demain. Et elle était venue… clore. Ou recoudre.
Elle ôta ses chaussures, traversa le parquet qui grinçait comme un souvenir, et entra dans la chambre. Plus de dressing. Juste une commode, un tiroir entrouvert. Un vieux réflexe la poussa à fouiller – par automatisme, ou par superstition.
Et là, entre un tee-shirt troué et un collant orphelin… elle la vit.
Vert nuit. Fendue sur le côté. Une soie fine, un peu délavée, mais encore fluide comme un soupir. Léo la lui avait offerte sans raison particulière, un soir d’avril, et elle l’avait portée une fois. Juste une. Lorsqu’ils avaient fait l’amour sans se parler, où elle avait pleuré après, sans savoir pourquoi.
Ses doigts frôlèrent le tissu.
« Toi. Tu reviens. »
Ce n’était pas une voix, pas vraiment. Plutôt une sensation. Comme si la soie se souvenait. D’elle. De lui.
Elle hésita. Puis, dans un geste presque rituel, elle se déshabilla lentement et enfila la nuisette.
Elle croisa son reflet dans la vitre.
« C’est moi qui touche ta peau, pas lui. »
Elle cligna des yeux. Le tissu avait parlé. Doucement. En dedans. Avec cette autorité étrange qu’ont parfois les choses qu’on croyait inertes.
Elle sourit.
La nuisette vibra légèrement. Et le tiroir, dans un grincement lent, se referma de lui-même.
*
La sonnette tinta.
Un son banal, mais, dans ce silence-là, il résonna comme un battement de cœur mal placé. Élise ajusta une bretelle – pure habitude – et traversa l’appartement pieds nus. Elle ouvrit la porte. Léo était là. Le sourire un peu flou, celui qu’il réservait aux soirs où il voulait bien faire, mais savait qu’il allait rater quelque chose.
Il entra. Pas un baiser. Pas une accolade. Ils étaient au-delà des gestes logiques. Elle referma la porte. Il ôta ses chaussures sans y penser, balaya du regard la pièce nue, le matelas, la table basse qui n’avait pas encore été vendue.
Elle hocha la tête, puis servit deux verres.
Léo la vit seulement alors. La nuisette. Le vert profond. La bretelle qui glissait un peu. Ses yeux s’attardèrent un quart de seconde de trop.
« Il se souvient. Il se mord la joue. C’est sa manière à lui de dire «Tu es belle». »
Léo s’assit au bord du matelas, comme il l’aurait fait sur une tombe encore tiède.
Elle haussa les épaules, faussement nonchalante.
« Il ne sait plus où regarder. Et pourtant… il ne voit que toi. Que nous. »
Il n’y avait pas de sous-entendu dans sa voix. Mais il y en avait partout ailleurs. Élise s’assit en face de lui. Le tissu glissa doucement sur ses cuisses, offrant un pli subtil, une invitation.
« C’est le moment où tu ressens celle que tu étais dans mes coutures. »
Léo passa une main dans ses cheveux. Geste connu, qui précédait toujours une hésitation.
Et puis, après un silence, elle reprit :
« Bien… » souffla la nuisette, comme une bise entre les cuisses.
Ils burent. Lentement. Et leurs regards, eux, se cherchèrent. Jusqu’au moment où Léo dit :
Cette fois, elle ne répondit pas. Elle posa son verre et se leva. La soie se mua autour d’elle, souple, vive, presque excitée. Élise se laissait faire. Mais c’était elle qui menait.
Le matelas grinça faiblement quand ses cheveux s’étalèrent en éventail sur la housse froissée. Léo la rejoignit sans bruit. Il resta un instant immobile, dans cette proximité chargée de silence, là où le souffle de l’autre devient atmosphère.
Elle ne bougea pas. La nuisette, elle, ondula contre sa peau. Une caresse imperceptible, comme si le tissu réapprenait le terrain.
« Il se retient. Il croit qu’il faut mériter. Aide-le. Ou perds-le. »
Elle se retourna lentement. Leurs visages étaient proches. Trop pour parler. Pas assez pour toucher.
Léo posa une main sur son bras. Juste ça. Sa paume était chaude, hésitante. Et la nuisette se tendit légèrement à la poitrine, révélant un galbe familier. Un sein, presque offert… Pour s’affirmer.
Il embrassa son épaule. Elle soupira. Un son court, intime, reconnaissable entre mille. Et son bassin se déplaça d’un centimètre. Juste assez pour que la soie découvre le haut d’une cuisse, brillante de chaleur.
Les doigts de Léo glissèrent sous la bretelle. Elise ne dit rien. Mais le tissu, lui, retint le geste.
« Pas encore. Pas trop vite »
Alors, il changea de rythme. Sa main descendit, longeant la hanche, puis revint sur le ventre, s’attardant à peine sur le creux souple de la taille. Elle arqua un peu le dos. La nuisette se souleva.
Elise desserra les cuisses. Son genou frôla le sien. Son sexe, chaud, battait sous la soie. Léo la regarda. Elle aussi. Deux êtres portés par le souvenir d’un lien qui n’avait pas duré, mais qui vibrait encore. Léo écarta le tissu avec une lenteur quasi religieuse, et découvrit la vulve, offerte, humide, sans emphase. Juste là. Vivante.
Il la caressa d’abord avec les yeux. Puis avec ses doigts. Elle haleta. Un son bref, brut, émanant du ventre. Les siens, à elle, remontèrent le long de son torse, cherchant la peau nue, les poils épars, la chaleur. Elle le guida en elle, sans un mot. Quand il entra, la nuisette se resserra autour de ses seins. Assez pour faire jaillir un gémissement contenu.
Le va-et-vient fut lent. Profond. Il n’y avait plus d’intention. Juste ce corps-là, sur cet autre-là, pour une dernière fois. Leurs souffles s’accordèrent. La sueur perla. La soie se mouilla légèrement à la poitrine, aux fesses, entre les cuisses. Et au moment où elle jouit, la nuisette se contracta – une étreinte douce, une reconnaissance.
« Là, oui. Tu es revenue. »
Elle se crispa. Trembla. Un cri silencieux. Léo en elle. Et elle, partout. Répandue. Redéployée.
Puis ce fut l’après. Il s’allongea à côté, une main posée sur son ventre, comme pour s’ancrer. Elle ferma les yeux, couvrant de la soie son sexe encore sensible, les seins tendus.
« Tu peux dormir. Je veille sur ce que tu viens de ressentir. Je le garde au chaud. Rien ne se perd. Tout se porte. »
*
Le jour filtrait à travers les stores, pâle, neutre. Ce genre de lumière qui n’a pas d’intention ni de promesse. Juste le passage du temps. Élise ouvrit lentement les yeux. La bouche sèche. Les jambes lourdes. La peau tiède. Léo n’était plus dans le lit. Elle entendait de l’eau couler, quelque part – peut-être la douche, peut-être simplement un robinet fuyard. Elle se redressa. La nuisette était remontée. Ou bien c’était elle. Elle passa une main sur sa cuisse. Puis sur sa poitrine. Et s’arrêta.
« Tu respires différemment. Tu ne m’as pas oubliée cette fois. »
Elle esquissa un léger sourire d’après. Sans regret. Sans emballement. Sur la table basse, deux verres. Un préservatif usagé, enroulé dans un mouchoir. Une trace de vin séché sur le bord du tapis. La vie, comme un désordre discret.
Léo revint, torse nu, une tasse à la main.
Elle ne répondit pas. Il la regarda sans désir ni culpabilité. Juste une reconnaissance. Elle se leva. La nuisette glissa doucement, avec cette élégance fluide qui n’appartient qu’aux vêtements portés trop peu, mais marquants à jamais.
Il hocha la tête. Elle fouilla dans sa valise, mais n’en sortit rien. Elle resta là, droite, nue, magnifique.
Il hésita.
« Merci. »
Ce n’était pas pour lui. C’était pour elle.
*
Dehors, le jour était tiède. Dans son sac, la nuisette reposait, pliée. Mais pas rangée.
Dans la penderie d’Élise, elle trouva sa place. Non parmi les pyjamas ni avec les lingeries « utiles ». Un endroit à part. Un tiroir discret.
Elle ne la portait pas souvent. Mais parfois, au creux d’une solitude, elle l’effleurait du bout des doigts. Et la soie, encore, lui répondait.
« Je suis là. La mémoire douce. Le désir tendre. Le lien entre toi… et toi. »