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n° 23135Fiche technique7905 caractères7905
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Temps de lecture estimé : 6 mn
09/06/25
Résumé:  Elles dans l’suave. La faiblesse des hommes, elles savent Que la seule chose qui tourne sur terre, c’est leurs robes légères.
Critères:  #société #nostalgie #voyeur hplusag voisins
Auteur : Samir Erwan            Envoi mini-message

Projet de groupe : Une chanson, une histoire
Rétines et pupilles

Moi aussi, j’ai les yeux qui brillent. Je suis assis, comme d’habitude, sur mon banc préféré, près de la fontaine. Les filles passent, jupes légères, couleurs d’été, regards perdus dans leurs téléphones, insouciantes. Elles savent pas. Elles savent pas qu’ici, tout ce qui tourne sur terre, c’est leurs robes légères.


Mon appareil photo est prêt, bien caché sous mon manteau même s’il fait chaud. C’est un vieux reflex numérique, silencieux, discret. Parfois, j’utilise juste mon téléphone, c’est plus simple, moins suspect. Je cadre. Je déclenche.



Clic.


Je me dis que c’est pas grand-chose. C’est un jeu de dupes, voir sous les jupes des filles. C’est un peu de rêve volé, c’est pas un crime, pas vraiment. Je me dis ça pour me calmer.


Clic.


Une bourrasque soulève un pan de tissu, dévoile un éclat de cuisse blanche. Mon cœur cogne, je mords ma lèvre. Je veux pas avoir l’air bizarre. Je veux juste… voir. Pas toucher. Juste voir.


Clic.


Je connais les meilleurs endroits. Les plus productifs, comme je dis dans ma tête, avec un petit sourire que je déteste un peu. Les bouches de métro en pente douce, les escaliers en verre du centre commercial, les parvis en hauteur, là où les filles s’installent pour bronzer.


Clic.


Je suis poli, toujours. Je tiens les portes, je souris. Je suis un vieil homme charmant, un passant attentif. Je me baisse pour ramasser un mouchoir qu’elles ont laissé tomber, juste assez bas pour risquer un regard furtif. Elles se doutent pas que je regarde pour me sentir moins vide. Chaque image, c’est un moment où j’oublie que je suis seul.


Clic.


J’ai un sac à dos modifié, un trou discret sur le côté, un petit support intérieur pour mon téléphone. Je le pose au sol dans les rames de métro, juste là où elles s’assoient. L’écran est noir. Mais moi, je vois tout.


Clic.


J’ai même bricolé un miroir de poche à fixer sur ma chaussure. Ça, c’est plus risqué. Je l’utilise rarement. Mais quand l’occasion est trop belle… Je joue l’homme perdu, je demande mon chemin, je me penche lentement, penaud, je parle doucement. Et je regarde.


Clic.


Je note les heures, les lieux. Je garde des carnets, codés, classés. Juste des couleurs, des longueurs, des formes : « Robe bleue. Volait au vent. Mardi 14h15. » Je relis parfois, tard le soir. Je me rappelle.


Clic.


Mais ça ne suffit jamais. L’image se fane trop vite. Il en faut une autre, puis une autre, toujours cette envie de plus, toujours cette idée que la prochaine jupe, le prochain souffle de vent, dévoilera quelque chose de plus grand.


Clic.


Pourquoi je fais ça ? Parfois je me le demande, pas souvent mais parfois, quand la journée a été mauvaise, quand j’ai passé trois heures à rôder pour rien, à ne rien capturer de beau, rien d’un peu vivant, un rien de peau… Je rentre, vidé, et je me demande : pourquoi ?


Est-ce que c’est du désir ? Oui. Mais pas celui qu’on croit. C’est plus… c’est plus flou, une nostalgie peut-être, quelque chose d’avant, d’avant les poils, les mains, le foutre, la honte. Je me souviens, il y a soixante, soixante-dix ans…


J’avais quoi justement ? Dix ans ? Douze ? Une fille devant moi à l’école. Elle portait une robe jaune pâle, avec des petits boutons sur les côtés. Chaque fois qu’elle se penchait pour prendre son cahier, le tissu flottait un peu. Je ne voyais presque rien, juste… un secret, un mystère.

Et j’ai compris que sous, il y avait autre chose, un monde à part, un monde interdit, doux, effrayant. C’est du vertige, l’idée qu’un rien, un souffle de vent, un geste distrait, peut soulever le réel, révéler l’invisible. Et moi, je suis là, aux aguets.


Clic.


Aujourd’hui, c’est une jupe verte, fluide, légère. Elle marche doucement, écouteurs dans les oreilles, d’un pas tranquille. Je la suis à bonne distance. J’ai mon téléphone dans la main, en mode discret, caméra basse, bien dirigée. Elle s’arrête devant un kiosque, feuillette un magazine, se penche.


Clic.


Je m’approche doucement comme toujours. Et soudain, elle se retourne d’un coup. Nos regards se croisent. Elle retire un écouteur.



Sa voix est nette et tendue. Elle scanne mes mains, puis mes yeux, puis le téléphone. Je bredouille un truc idiot.



Elle avance vers moi, sans hésiter, le regard dur, acéré. Moi, je recule d’un pas, surpris, mal à l’aise.

Elle tend la main.



Je serre l’appareil plus fort. Mon cœur tape. Je souris, faussement détendu.



Elle explose.



Je ne réponds pas.



Elle crache presque les mots. Les passants commencent à ralentir. Je regarde autour, l’air me manque. Mes doigts deviennent moites. Elle me fixe. Elle ne cligne même pas des yeux.



Puis elle tourne les talons. Elle s’éloigne, tendue, droite. Et moi je reste là, seul, mon téléphone en main, les jambes coupées. Un gosse me regarde du coin de l’œil. Une femme me contourne, son visage fermé. Je me rassois sur le banc. Je fixe l’écran noir du téléphone. J’ai même pas eu le temps de déclencher.


Même pas de clic.


La honte dégouline dans mes vêtements. Elle m’a vu, m’a jugé. Et d’un seul regard, elle a détruit tout ce que je faisais semblant d’ignorer. Que c’est minable, que c’est pathétique, que c’est laid. J’ai les mains qui tremblent.


Pourquoi ça me fait ça ? Pourquoi ce refus me gifle autant ? C’est… c’est plus profond que la peur. C’est un rejet, un bannissement, un exil du monde des vivants. Je me dis : voilà, c’est toujours comme ça. On nous refuse, on nous repousse et à force, on s’abîme. À force de se cogner contre des regards dégoûtés, on devient tordus. Et un jour, certains cassent.


Un jour, ça pète.


Je pense à tous les visages que j’ai vus à la télé, ces types hagards, fous, sales, ceux qui crient dans les manifs, ceux qui tirent, qui explosent, qui ravagent, les soldats paumés, les mecs qui se battent, les groupes armés, les types qui frappent quand on ne les regarde plus.


Est-ce que ça commence comme ça ? Par une fille en jupe verte qui te dit que t’es une merde ?


Je me dis qu’on fait des guerres pour moins que ça, pour un regard refusé, pour une jupe trop fermée. L’envie, la honte, le manque, ça s’accumule et ça pourrit à l’intérieur. Moi, je fais pas la guerre.


Je fais des photos.

Mais c’est pareil. C’est juste une autre forme de tir.


Clic.


Cette fois, il n’y a pas d’image, l’écran reste noir. Je regarde autour de moi. Les passants passent. Les robes volent. Le souffle est tombé. Le jeu s’est figé. D’un coup, je me vois. Un vieux con. Avec les mains moites. La bouche sèche. Un sac trafiqué. Une cervelle pleine de souvenirs distordus et d’excuses qui puent le renfermé.


Je vois mon reflet dans la vitrine du kiosque : juste un type seul et ridicule. Et là, une chose monte, quelque chose qui reflue, une énorme, juste une immense et lente nausée.

Parce que j’ai cru que ce que je faisais avait du sens, que c’était une quête, une forme d’art, une résistance, une revanche. Mais non. C’est du vol, du sale et du minable.


Je sens que si je reste là une minute de plus, je vais m’effondrer, je vais pleurer, peut-être même vomir. Pas à cause d’elle, pas à cause des autres. À cause de moi. Parce que je me vois. Enfin.


Et ça fait mal.











Chanson d’Alain Souchon : « Voir sous les jupes des filles »


https://www.youtube.com/watch?v=i3bgATxmemc



Pour Souchon, cette chanson raconte la découverte de la séduction entre les garçons et les filles. Il dit aussi que derrière la grande histoire se cachent souvent des histoires d’amour frustré qui rendent l’homme belliqueux. C’est ce qu’évoquerait « Voir sous les jupes des filles ». D’accord, s’il le dit…