| n° 23129 | Fiche technique | 16865 caractères | 16865 2736 Temps de lecture estimé : 11 mn |
07/06/25 |
Résumé: Il y a des chansons qui font danser, d’autres qui font pleurer, et puis il y a celles qui grattent là où l’esprit ne sait pas qu’il démange. | ||||
Critères: #poésie #exercice #humour #délire #réflexion #société #initiatique #personnages | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Une chanson, une histoire |
(À propos de Léon, des bobos et des absurdités modernes)
Il y a des chansons qui font danser, d’autres qui font pleurer, et puis il y a celles qui grattent là où l’esprit ne sait pas qu’il démange. Boby Lapointe, artisan du calembour fou et sculpteur de syllabes instables, fut de ceux-là. Il n’écrivait pas des chansons : il lâchait des casse-têtes rimés dans le monde, des bombes de non-sens construites avec une logique tout autant absurde qu’implacable.
Parmi ces bijoux détraqués, il y a Bobo Léon, tragédie joyeuse d’un homme qui a mal partout, mal nulle part, et surtout mal dans un monde qui l’entoure sans jamais le comprendre.
(Ça Commence Toujours Par un Truc Qui Gratte)
Léon Ségurel se réveilla ce matin-là avec une douleur. Pas une douleur franche. Ce n’était pas une fracture ni une rage de dents. Non, c’était… une démangeaison derrière l’oreille gauche. Le genre de chatouillement existentiel qu’un moustique, perdu dans sa thèse de doctorat, aurait pu provoquer.
Il se leva, se grattant comme un penseur en panne d’inspiration. Chaque mouvement déclencha une plainte discrète de ses articulations. Le miroir, complice cruel de ses naufrages matinaux, confirma l’état des lieux : Léon avait la mine d’un bulot recalé au loto.
En lieu et place de peau normale, il découvrit une excroissance de la couleur d’un fromage oublié. Il immortalisa la chose. L’algorithme, plus prompt que compatissant, la rangea aussitôt dans l’album « Potentiellement alarmant ».
Léon soupira. Depuis plusieurs semaines, tout chez lui semblait se dérégler. Il avait eu des picotements dans les orteils en regardant les informations, des spasmes dans le menton chaque fois qu’il prononçait le mot « sécurité sociale », et une fois, un suçon auto-induit au genou gauche. Son corps, visiblement, se lançait dans une mutinerie douce, progressive, mais déterminée.
Son appli de santé – DocPopuli – lui soumit trois solutions aussi rassurantes qu’un horoscope rédigé sous anxiolytiques :
1. Faire une série de squats (inutiles, mais gratuits) ;
2. Allumer un bâton de sauge virtuelle (fonction payante) ;
3. Envoyer un selfie de son symptôme à une IA-médecin basée en Estonie.
Il choisit la troisième. Deux minutes plus tard, il recevait ce message :
Cher Léon,
Votre lobe cérébral gauche semble congestionné par une surcharge symbolique.
Diagnostic possible : hypersensibilité contextuelle aiguë.
Traitement recommandé : introspection, ou téléconsultation avec Docteur Zoïle (noté 3,2/5, spécialiste en douleurs aléatoires).
Léon, désabusé, se rhabilla lentement et prit rendez-vous. Alors qu’il sortait dans la rue, son voisin, M. Grognon, l’interpella :
(L’Art de Piquer Sans Conviction)
Le cabinet du docteur Zoïle était situé entre une agence immobilière en faillite et une boutique de reiki pour chats. La plaque était en Comic Sans. En dessous, un ajout manuscrit :
« Consultations sans rendez-vous ni jugement. Piqûres garanties à 62 %. »
Léon poussa la porte. Un carillon gronda faiblement et une assistante virtuelle, projetée maladroitement sur un mur jauni, l’accueillit :
Il s’installa. Des affiches pendouillaient, désespérées, expliquant comment éviter le stress en apprenant à ignorer ses symptômes.
Finalement, le docteur fit son entrée. Il portait une blouse tachée d’encres diverses et d’herbes médicinales clairement périmées, et avait un œil qui louchait vers le passé, tandis que l’autre pointait un avenir qu’il semblait désapprouver.
Zoïle hocha la tête et dégaina un outil ressemblant à une fourchette connectée.
Il commença par piquer des endroits complètement aléatoires, puis griffonna une ordonnance qu’il plia en forme de cygne.
Léon prit la feuille avec la résignation d’un homme qui sait pertinemment qu’il va mourir, mais qui espère au moins un bonbon à la menthe en chemin.
Avant de partir, il osa :
Léon sortit. Le vent, râpeux comme un pansement oublié dans un tiroir d’infirmerie, soufflait doucement.
(Le Marchand de Remèdes)
Léon pénétra dans l’officine d’un pas hésitant. La boutique sentait à la fois l’eucalyptus et la poudre de perlimpinpin.
Sur la devanture :
« Chez Balthazar, Apothicaire de Grand-Père en Grand-Doute »
Juste en dessous :
« Tout ce qui ne soigne pas peut au moins divertir. »
À l’intérieur, des bocaux poussiéreux aux étiquettes ésotériques s’empilaient sur des étagères grinçantes : « poudre de déni social » ; « granules de vérité à 3 % » ; « infusion de confiance soluble ».
Balthazar lui-même, vêtu d’un tablier orné d’un schéma astrologique où la Vierge faisait du yoga sur Saturne, surgit de derrière un rideau si déprimé qu’il semblait prêt à démissionner.
Il prit la prescription, la déplia avec l’attention d’un expert en origami pathologique, et grimaça.
Il disparut derrière un meuble, et on entendit des bruits de gongs de flacons qui s’embrassent. Il revint cinq minutes plus tard avec une fiole de verre contenant un liquide fluo.
Léon, qui n’en était plus à une humiliation près, paya avec son unique billet de 37 euros, monnaie locale expérimentale. Balthazar lui rendit la monnaie en pièces d’angoisse sociale (non échangeables).
Alors qu’il s’apprêtait à sortir, un petit homme jaillit d’un placard comme un point d’exclamation mal cadré et hurla :
Léon sursauta. Balthazar le rassura :
Dehors, la rue semblait légèrement plus étrange qu’à l’aller. Les gens marchaient mollement, et un pigeon portait un brassard syndical.
Léon songea à sa situation : il avait vu un médecin borgne, acheté un sirop à réciter, et un inconnu venait de diagnostiquer une pustule cognitive sur son visage.
En rentrant chez lui, il prit le sirop et récita, très bas :
Feuille qui s’effondre
Sous le poids d’un monde trop long –
J’ai mal aux cheveux.
Et il but. Son oreille gauche se mit à vibrer comme un modem des années 90.
(Le Bureau Qui Siffle Quand Tu Penses Trop Fort)
Quand Léon se réveilla, il n’était pas dans son lit. Ni sur son canapé. Ni même dans sa salle de bain, ce qui aurait pourtant été une promotion. Il était… dans une file d’attente. En pyjama. Pieds nus. Derrière une femme en imperméable à fleurs qui portait une photocopieuse sur le dos.
Devant lui, un écran flottait et affichait :
« Bienvenue à l’Agence des Bobos Inexpliqués et Intermittents (ABII). Veuillez patienter indéfiniment. »
Partout, des gens fatigués jusqu’aux os. Ils avançaient lentement. Centimètre par centimètre. Certains avaient des maux visibles : un bras en point d’interrogation ; une bouche remplie d’acronymes ; une tête… remplacée par un QR code.
Soudain, une voix surgit d’un haut-parleur :
« Dossier numéro 7498-B-lemurien, au guichet 6 pour consultation existentielle. Préparez vos pièces justificatives et vos convictions. »
Léon sortit de sa poche une attestation de douleur non homologuée, un relevé de symptômes contradictoires et un certificat de « je ne sais plus si j’ai mal ou si je m’ennuie ».
Une employée, en blouse administrative grise et les yeux cernés de tampons encreurs, lui fit signe.
Léon hésita.
Il fut orienté vers un couloir étrangement vivant : les murs croulaient sous des Post-its collants et des citations de philosophes :
« Je cotise, donc je suis – Blaise Pastaque »
(Comment Perdre Sa Volonté en PDF)
Léon poussa une grande porte en mousse, étiquetée « Zone D3 – Réception des cas à traitement flou », et pénétra dans une salle circulaire. Les murs étaient couverts de fiches aux titres fatigués : « Comment respirer administrativement », « Êtes-vous fatigué ou simplement français ».
Une dame, vissée derrière un bureau, leva les yeux :
Elle tamponna un formulaire d’un geste las.
Léon obéit. Les haut-parleurs susurraient :
« N’oubliez pas de rester hydraté en milieu kafkaïen. Toute tentative de compréhension est à vos risques et périls. »
Il pénétra dans une pièce blanche où l’attendait un homme en blouse beige, lunettes opaques et sourire de fonctionnaire atteint de foi institutionnelle.
On déposa devant lui une pile de dossiers, épaisse comme un roman russe sous anxiolytiques.
Le fonctionnaire secoua la tête, doucement, comme un métronome résigné.
Quelque chose craqua dans la conscience de Léon. Il se leva. Lentement. Comme un vieux fromage qui se dresse contre le frigo.
(Comment Déserter sans Carte, ni Raison, ni Chaussures)
Léon courait. Ses pieds tapaient sur le sol en linoléum administratif avec un bruit de tampons qui s’affolent. Derrière lui, des sirènes d’urgence beuglaient des phrases absurdes :
« Attention ! Un patient tente une métaphore non validée ! »
« Arrêtez-vous immédiatement ou nous rédigerons un rapport sur vos intentions nébuleuses ! »
Les murs changeaient. Sans prévenir. Ils semblaient vouloir l’engloutir à coups de logique tordue. Chaque tournant menait ailleurs. Une salle d’attente. Et encore une autre.
Léon, haletant, trébucha sur une brochure intitulée « Accepter la souffrance : une opportunité managériale ». Il tenta de se relever, mais une voix douce et terrifiante résonna derrière lui.
Une femme lisse, sans traits distincts, s’avança. Elle portait une blouse blanche impeccable, sans pli, sans humanité. Sur son badge : Agent Harmonisation – Service de l’Obéissance Médicale Impliquée (acronyme : S. O. M. I.)
Elle tendit la main.
Il la fixa. Et quelque chose se produisit. Un frisson. Un craquement, sec comme une feuille d’automne. Une secousse minuscule dans l’air trop lisse. Il ouvrit la bouche et, au lieu de hurler, il récita d’une voix tremblante, mais claire :
Je suis le bobo qui rêve,
Le symptôme sans ordonnance,
Le corps perdu entre deux guichets.
L’effet fut immédiat. Les alarmes se turent. Les néons clignotèrent, comme pris de hoquet. L’Agent Harmonisation recula.
La réalité autour de lui vacilla. Les murs ondulèrent. Une fissure béante s’ouvrit, derrière laquelle palpitaient un ciel violet, des collines en stéthoscopes et un oiseau qui chantait en latin.
C’était la sortie.
Ou la folie.
Ou les deux.
Et Léon s’y engouffra, pieds nus, cœur libre.
(La Liberté est un État Instable)
Léon sortit de la fissure comme un cri échappé. Le monde qui s’étendait devant lui n’avait plus grand-chose d’administratif. C’était… désorganisé. Et franchement louche.
Des gens flottaient dans les airs sans justification. Un homme plantait des pilules pour faire pousser des diagnostics. Une femme peignait des échographies sur des toiles, qu’elle pliait ensuite pour en faire des avions de certificats de santé envolés.
Léon s’avança, les pieds écorchés, l’esprit saturé. Il approcha d’un kiosque où un vieux monsieur vendait des « consultations intuitives à prix libre ». Il portait un chapeau constitué d’ordonnances.
Il lui tendit un miroir. Léon s’y regarda. Et ce qu’il vit… n’était pas lui. C’était une version de lui pixelisée, comme une image de télémédecine prise sous anesthésie morale.
Et là… Léon prit conscience que sa douleur n’avait jamais été physique. C’était un cri contre l’absurde. Une protestation. Il était devenu le martyr des diagnostics élastiques, le héros pathétique d’un monde qui soigne les symptômes en oubliant l’humain.
Il sourit. Pour la première fois. Puis il tomba, doucement, comme une feuille d’arrêt maladie. Le sol le reçut avec tendresse.
Il était mort. Officiellement, d’un trop-plein de lucidité. Médicalement, d’une crise cardiaque poético-symbolique, provoquée par un choc spontané non pris en charge par son assurance.
Sur son corps, quelqu’un déposa un mot :
« Il a bobo Léon. »
Dans la poche de son pyjama, on retrouva une image découpée d’un flan industriel, pliée en quatre. Au dos, il avait écrit :
« Ce dessert est la seule chose qui n’a jamais menti. »
(Ou peut-être un début, dans un autre formulaire)
Patient : Ségurel, Léon (alias « Le Flou », dit « L’Égareux »)
Date de consultation : Un mardi qui avait mal dormi
Établissement : Hôpital Général de l’Incompréhension Subtile
Médecin traitant : Dr Zoïle (agrément vaporeux, mention honorable en délire appliqué)
Diagnostic final :
• Syndrome de Saturation Symbolique
• Épanchement de Métaphore Récurrente
• Déni de Réalité Compatible
• Ulcère léger à la Conviction
Traitement recommandé :
1. Sirop de Lucidité Étourdie – 3 gouttes dans l’oreille gauche tous les quarts de pleine lune
2. Repos paradoxal dans une file d’attente imaginaire (avec ou sans photocopieuse sur le dos)
3. Infusion de Doute tiède, à consommer après chaque réunion administrative
4. Écriture automatique en position fœtale – 2 fois par semaine
5. Lecture douce de Boby Lapointe, en injection subcutanée rythmique
Contre-indications :
• Compréhension brutale
• Réalisme clinique
• Et toute forme d’orthographe trop convaincue d’elle-même
Durée du traitement :
Jusqu’à stabilisation de l’absurde interne OU disparition spontanée de la bureaucratie mondiale (au premier des deux événements)
Remarques du praticien :
Le patient présente une symptomatologie poétique avancée. Impossible à guérir. Fortement conseillé de lire cette histoire à voix haute, puis de la relire en chuchotant, et enfin de la relire encore en fronçant les sourcils avec ferveur.
Signature :
(TAMPON : CERTIFIÉ NON-LUCIDE, MAIS LUCIDE QUAND MÊME) Dr Zoïle, spécialiste en douleurs de travers.