| n° 23125 | Fiche technique | 13470 caractères | 13470 2371 Temps de lecture estimé : 10 mn |
05/06/25 |
Résumé: Elle aimerait choisir ses jeux à sa guise mais la bienveillance des enfants, comme celle des adultes, s’envole parfois quand il s’agit d’accepter la différence. | ||||
Critères: #nonérotique #fanfiction | ||||
| Auteur : Aventurine Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Une chanson, une histoire |
J’ai abandonné mes jouets quelques instants sur le tapis. Stratégiquement disposés, mes soldats de plomb attendent patiemment que je lance l’assaut. Debout devant mes troupes, face au miroir de la grande armoire, je contemple mon reflet. Les mains posées sur les hanches, je suis solidement campée sur mes jambes et mon regard se fait perçant, à l’affût de l’ennemi. L’horizon est tout proche tant la pièce est minuscule, c’est mon placard comme je me plais à la nommer.
Mes yeux ressemblent à ceux d’un garçon qui s’est battu, œil droit au beurre noir. Mes doigts portent encore les traces du mascara maternel que j’ai emprunté une fois encore pour dessiner juste ce qu’il faut de cernes sur mon visage. Ma candeur de petite fille ne paraît plus derrière ce masque de fortune. Subitement, je me rends compte qu’un détail me chiffonne quand mes yeux noisette se posent sur mon pantalon de velours un peu trop large pour moi. J’hésite quelques secondes puis, me tournant vers mon armée, déclare d’une voix la plus grave possible :
Puis, après m’être assurée que chaque élément demeure parfaitement rangé, je m’éclipse en direction de mes quartiers. Personne, c’est parfait. Je me place alors devant le miroir qui m’offre la vue la plus complète de ma silhouette : celui du placard de la salle de bains. J’ai trouvé ce qui ne va pas, mais comment y remédier ? Près du lavabo, la boîte de mouchoirs capte mon attention. C’est tout à fait ce qu’il me faut. Lentement, je déboutonne mon pantalon et fais la moue quand le rose pâle de ma culotte émerge de la ceinture. Peu importe, personne ne s’apercevra de ce détail. Par ailleurs, la junte parentale s’est vu confier pour mission expresse de régler ce problème vestimentaire.
Délicatement, j’extrais de sa boîte un mouchoir blanc que je chiffonne légèrement entre mes mains. Puis, je fais disparaître la petite boule de papier sous la ceinture de l’hideuse culotte à petit nœud. Je la place contre mon pubis, réajuste le sous-vêtement et examine le résultat. Je souris, satisfaite, j’y suis presque. Soudain, une porte claque violemment quelque part dans la maison et mon sang ne fait qu’un tour. Je reste interdite et fixe la porte close pendant quelques instants, tendant l’oreille. Ce n’était sans doute qu’un courant d’air. L’idée que quelqu’un puisse me surprendre ici, le pantalon sur les chevilles devant le miroir, a manqué de m’effrayer. Heureusement, je me reprends très vite. Non, je n’ai pas peur en réalité, je me fiche bien de ce que l’on pourrait dire si l’on me trouvait ici. Après tout, je ne fais rien de mal.
Mes doigts fins saisissent un deuxième mouchoir qui, roulé selon le même procédé, rejoint son homologue au creux de mon entrejambe. Habilement, je modèle la protubérance par-dessus le tissu et remets mon pantalon. L’illusion est parfaite, me dis-je avec un élan d’excitation. Certes, je ne me sens pas vraiment différente avec cet artifice, pas davantage garçon ni moins fille. Mais que ne ferait-on pas pour les apparences… En position du garde-à-vous, j’esquisse quelques pas sur place, levant volontairement les genoux plus que nécessaire pour mieux juger du confort lié à mes nouveaux attributs. Nous ne faisons qu’un, je suis chevalier, viril et fier dans son resplendissant uniforme !
En trombe, je sors de mes quartiers, saisissant mon épée fichée dans le porte-parapluie du vestibule. Je serre très fort la poignée de mon arme, fabriquée à la sueur de mon front dans l’atelier de mon père. Ajustant ma casquette pour mieux masquer mes cheveux mi-longs, je traverse la cour de la maison. Sur mon passage, poules et canards fuient pour leur vie alors que la lame de mon épée fend l’air. D’un pas assuré, je soulève volontairement la poussière du chemin afin de rendre mes bottines un peu moins luisantes. Bientôt, je passe devant la ferme voisine et jette un coup d’œil dans la cour. Sur le perron de la maison, les deux sœurs sont assises côte à côte et m’ont aperçue. Tout en tresses et en rubans, elles me suivent du regard, semblent jauger en silence chaque détail de mon allure. J’entre dans la cour sans y être invitée et suis accueillie par les aboiements furieux de Dick l’épagneul, fort heureusement attaché à sa niche par une longue chaîne rouillée. L’animal me connaît, mais n’apprécie guère mes visites.
Près d’ Ève, l’aînée âgée de dix ans, il reste une place sur les marches. Saisie par l’espoir d’être invitée à m’y asseoir, je me rappelle son parfum et meurs d’envie de lui parler de plus près. Cependant, seuls un silence lourd et des lèvres pincées répondent à mon bonjour. Je baisse les yeux vers le granit des escaliers, ne sachant comment poursuivre.
Je hausse les épaules puis réplique en fronçant les sourcils :
Un nouveau silence accueille ma déclaration. J’insiste, croyant avoir perçu un sourire chez Ève :
Sans crier gare, cette dernière se lève de la marche de pierre pour protester, les poings serrés :
Je lui réponds sans une once de doute, sans l’ombre d’une honte, mes yeux cernés plantés dans les siens. À son tour, Ève se lève d’un bond et s’exclame, en direction de sa sœur :
D’un air mêlant la curiosité à l’embarras, Ève m’étudie alors des pieds à la tête. Elle ouvre la bouche, mais aucune réponse n’en sort. Enfin, laissant sa sœur lui prendre doucement la main, elle se laisse entraîner dans la maison sans se retourner.
Je reste seule, plantée au milieu de la cour. Je m’en moque, si elles ne veulent pas jouer avec moi. C’est tant mieux, si je ne suis pas comme elles. Les bottines foulant furieusement la poussière, je repasse devant Dick qui se remet à aboyer, comme pour bien me signifier ce que j’ai déjà compris : tu n’es pas la bienvenue ici.
De retour sur le chemin, je décide de gagner le bosquet tout proche, en bordure duquel j’ai construit une cabane de branchages. Seulement, cette fois, le tipi de bois est occupé par trois garçons du hameau, affairés à y ajouter des branches. Épée sur l’épaule, j’avance vers eux en feignant l’assurance, sans montrer aucune intention de m’arrêter. Ils ne savent pas que c’est moi qui ai construit cette cabane et la lutte pour sa reconquête me paraît perdue d’avance, à trois contre un. Les garçons font d’abord mine de ne pas me voir, avant que le plus joufflu d’entre eux ne m’apostrophe, d’un ton bourru :
Je suis cuite. Instinctivement, je serre plus fort mon arme et pense à mes soldats laissés sans commandement. Le garçon n’est pas plus âgé que moi, mais il est bien plus grand. Maculé de terre, son T-shirt blanc boudine ses bras vigoureux et son buste bordé par quelques bourrelets. Je m’avance vers le tipi à pas lents. Deux têtes hirsutes émergent de l’entrée de la cabane et nous observent avec curiosité.
J’hésite. Le colosse esquisse un sourire tentant la bienveillance, saisit l’objet que je lui tends timidement et l’observe sous toutes les coutures. J’ai passé des heures à façonner mon arme, à partir de deux morceaux de palissade sciés à la bonne taille et cloués ensemble. Longuement, j’ai poncé la lame pour en arrondir les arêtes, à l’aide d’un vieux morceau de papier de verre. Puis j’ai converti un tournevis en burin pour graver sur la garde, à coups de marteau précis, des motifs semblables à des plumes. Sur la poignée, j’ai ajouté des crans pour assurer la prise, jusqu’à ce que se forment plusieurs ampoules douloureuses sur mes paumes menues. Au bout de quelques secondes interminables, le garçon me jette un regard dubitatif et ronchonne :
Je hoche fièrement la tête.
Me rendant mon arme sans délicatesse, le colosse fait volte-face et disparaît dans le tipi, d’où il émerge presque aussitôt, flanqué de ses deux camarades. Se positionnant à la manière d’un escrimeur, il lance alors :
Interdite, je louche sur la pointe de l’arme qu’il vient de pointer sous mon menton. C’est un sabre gris et noir tout en plastique, qu’il n’a visiblement pas construit de ses mains.
Derrière lui, ses acolytes se mettent à ricaner. Je recouvre soudainement mon âme valeureuse de chevalier et lui réponds calmement :
Mon adversaire abandonne subitement sa pose et me dévisage d’un air perplexe. Nouveaux ricanements derrière lui. Je n’ose bouger quand la pointe du sabre de plastique passe sous ma visière et fait tomber ma casquette. Le visage joufflu, percé de deux yeux furieux, a piqué un fard.
César ne réagit pas et me fixe sans un mot. Il semble contenir sa rage avec une extrême difficulté.
Craignant un coup ou une bousculade, je recule doucement de quelques pas. Et pour la deuxième fois ce jour-là, une seule réponse intelligible parvient à mes lèvres :
Sans attendre de réponse, je tourne alors les talons et poursuis ma promenade, balançant nonchalamment l’épée sur mon épaule. Je sens que les trois paires d’yeux sont posées sur mon échine, mais m’efforce de ne pas me retourner. À quoi bon continuer à riposter ? Le crissement de feuilles mortes de chacun de mes pas défie insolemment le silence stupéfait qui règne près de la cabane.
*****
Des années ont passé. Depuis le temps de mes jeux d’enfants, je suis sortie d’un placard bien plus sombre que ma chambre minuscule. J’ai arrêté de placer des mouchoirs au creux de mes pantalons, mais je me souviens de ce jour où, enfant, j’ai dû justifier par deux fois de mon identité. Je suis devenue adulte et une question est revenue un jour me brûler les lèvres. Pourtant, au fond de moi, je n’avais plus ressenti le besoin de me la poser : pourquoi ne suis-je pas un garçon ?
Ce questionnement me revient à l’occasion d’un dîner pendant lequel mon amoureuse me présente à sa famille comme sa compagne de vie, sa fiancée. Ève et moi sommes attablées main dans la main en terrasse autour d’un gâteau et de coupes de mousseux. Face à nous, ses parents et sa sœur affichent des visages choqués suite à l’annonce de notre projet commun.
Mon regard passe de l’un à l’autre des convives, je ne sais plus quoi ajouter pour la défense de mon couple. Puis j’ose une question, d’une voix douce, mais assurée :
Le regard du père me fusille sur place. C’est le mot de trop. Il se redresse vivement sur sa chaise de jardin et explose :
Je cherche que répondre à cet homme qui fulmine et lève les yeux au ciel, je cherche en vain… Étonnamment, une seule phrase me vient à ce moment-là :
Les mots résonnent en boucle dans mon esprit, dans cette voix enfantine que j’avais à dix ans. Bien sûr, ce n’est pas ce que je réponds. Je regarde Ève qui ne dit rien non plus et je déclare ne pas vouloir rester pour le café. Ce soir-là, mes yeux sont noircis par mon propre maquillage, car mes larmes ont formé deux sillons sinueux sur chacune de mes joues.
Malgré tout, je suis restée avec Ève par amour, par défi sans doute. Elle est restée avec moi, même si elle n’est plus la bienvenue dans la maison familiale. J’ai toujours fait au mieux pour décider de ma vie, de qui je suis, de mes combats et des bonheurs que je pouvais atteindre. Je me moque du monde comme quand j’avais dix ans. Moi, chevalier d’Éon en robe ou en pantalon, je laisse Ève me dévêtir et décider si entre ses mains, je suis ou non un garçon. Parfois d’autres artifices remplacent les mouchoirs entre mes cuisses, juste avec elle, juste pour elle. Pourtant, c’est toujours au naturel que je suis le mieux un garçon.
Histoire librement inspirée de la chanson SANS CONTREFAÇON, de Mylène Farmer
Paroles :
SANS CONTREFAÇON, de Mylène Farmer
https://www.mylene.net/mylene/d_s_sans-contrefacon_paroles.php
Clip vidéo :
SANS CONTREFAÇON, de Mylène Farmer
https://www.youtube.com/watch?v=d03wJOgoq1k