| n° 23122 | Fiche technique | 11768 caractères | 11768 1973 Temps de lecture estimé : 8 mn |
04/06/25 |
Résumé: Dans une société où l’on performe tout, même ses confidences, un banc magique devient confesseur malgré lui. Mais seuls les inaudibles - ceux qui ne parlent pas - entendent vraiment. Et si la vérité n’était pas là où on croit ? | ||||
Critères: #pastiche #société #nonérotique #confession | ||||
| Auteur : Maryse Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Confessions assises |
L’histoire qui suit, comme toutes celles de la collection « Confessions assises », est un écho au texte Cul posé, secrets lâchés qu’il est recommandé de lire en premier.
Il trônait sous un platane centenaire, au milieu du square municipal de Saint-Fondu-en-Bouse, légèrement penché comme s’il écoutait les confidences du monde.
Il avait été découvert par un Catalan de passage – marin en escale, penseur à ses heures perdues – qui l’avait étrenné de ses fesses méditatives lors d’une de ses pauses sur la terre ferme. Ce n’était pas n’importe qui, cet homme-là : il avait la grâce tranquille de ceux qui écoutent la mer et pensent en silence. Peut-être même était-ce ses deux globes charnus qui avaient éveillé ce pouvoir mystérieux. Un transfert mystique par le muscle glutéal. Allez savoir ce qui transite par là !
On l’appelait le banc de la vérité.
Pas une vérité commune, objective, vérifiable. Non. Une intime, irrésistible, toute nue. Quiconque s’y asseyait se mettait à parler. Pas par choix, mais par nécessité. Comme si le banc siphonnait les secrets par le bas – oui, par ce modeste siège de chair, devenu canal de sincérité. C’est étrange, mais il faut croire que la vérité aime sortir par où elle n’entre que rarement.
Au début, on cria au miracle.
On entendit un père de famille avouer, l’air penaud mais soulagé, qu’il lorgnait sans vergogne sa voisine, plus mignonne que sa femme – et surtout bien moins sur son dos, ce qui, ajouta-t-il, ne faisait que renforcer son attrait.
Une vieille voisine, la même qui faisait des confitures pour tout le quartier, déclara d’une voix triomphante que c’était elle qui avait piqué tous les hortensias de la rue,
Un jeune cadre, cravate de travers et voix étranglée, déclara, les yeux humides, qu’il ne comprenait rien à son propre métier, qu’il faisait semblant depuis plus de dix ans et vivait dans la terreur permanente d’un Excel mal aligné.
Un vieux prêtre reconnut qu’il piquait du nez pendant les confessions, surtout l’après-midi, après un bon civet bien arrosé. Il ajouta qu’il s’était plusieurs fois réveillé en murmurant « Amen » sans savoir à quoi.
Une mère susurra, entre deux sanglots et trois reniflements, que ses fameux repas du dimanche – bœuf bourguignon et gratin dauphinois loués par toute la belle-famille – étaient en fait achetés chez le traiteur. Elle précisa, honteuse : « Je ne fais que déposer les deux brins de persil avant de servir. Ça fait plus vrai ! »
Un enfant confia qu’il faisait semblant de croire au Père Noël parce que ses parents avaient l’air si heureux quand il jouait l’émerveillement.
Les passants étaient fascinés. On s’y asseyait en file indienne. Certains réservaient leur créneau sur une appli dédiée. Des influenceurs vinrent y « faire leur vérité » avec micro-cravate et lumières clignotantes.
Chaque confession était suivie du même soupir : « Je me sens plus léger ». Puis les gens repartaient épurés, apaisés, régénérés. Comme après une confession expresse. Un petit shot de sincérité avant de retourner mentir proprement au monde.
Certains s’asseyaient, check-list en main, pour ne rien oublier… surtout pas !
On y venait comme on entrait dans un confessionnal public, sans porte en bois sculpté, audible à tous. On récitait son lot de péchés d’apparat, ses fautes convenables, ses désirs décents. À la fin, il n’y avait pas d’absolution, mais le soulagement attendu. Et une certitude discrète mais tenace : « J’ai dit la vérité. Donc je suis bon ». Puis on repartait, la conscience propre comme une chemise blanchie, amidonnée et repassée pour la messe du dimanche.
Mais à force, la vérité s’usa.
On entendait les mêmes aveux en boucle :
Même les secrets avaient l’air recyclé.
Très vite, la surenchère s’installa. Il ne suffisait plus de dire la vérité : il fallait bien la dire. Émouvoir, captiver, faire pleurer dans les gradins invisibles du square. Certains préparaient leur aveu comme un slam 1. D’autres engageaient des ghostwriters d’émotion 2. Un jour, une association installa même un applaudimètre. Les confessions les plus acclamées gagnaient soit un pastis chez Gégène soit un week-end de retraite spirituelle à Collioure.
On rivalisait de « performances sincères ». Elles étaient évaluées sur leur authenticité, notées sur 10 selon des critères bien définis : larmes (réelles ou non), fragilité vocale (simulée ou pas), révélation intime avec twist narratif (compétition oblige).
Les aveux s’enchaînaient comme des slogans publicitaires. La sincérité, emballée sous blister, perdait de sa saveur. Le banc semblait crouler sous le poids de ces vérités édulcorées, calibrées pour plaire.
À force de vouloir trop bien faire, la vérité s’usait…
Et le banc, lui, commençait à trembler. Non d’émotion. Mais d’exaspération.
Pourtant, tout autour, des ombres devenues invisibles à force d’être inaudibles regardaient, écoutaient, hochaient tristement la tête. Elles souffraient aussi. On les avait oubliées, car on ne les entendait pas…
Il y avait le poète bègue. Assis sur une borne en béton devenue inutile, il marmonnait ses vers à la ville indifférente. Ses rimes boiteuses disaient pourtant des choses poignantes :
La vieille femme muette, quant à elle, traçait chaque jour des scènes dans la poussière : des larmes qui coulent, la solitude qui ronge, des espoirs qui disparaissent en fumée. Avec un art consommé. Mais personne ne leur prêtait la moindre attention.
L’enfant étrange, lui, déambulait sans but, inlassablement, les yeux vagues. Il traçait dans l’air de grandes boucles incompréhensibles. Parfois, il s’arrêtait net, fixait intensément les gens assis. Mais eux ne le voyaient pas. Trop occupés à se vider la bouche, les yeux fermés.
Il y avait aussi cet homme venu d’ailleurs. On ne savait pas d’où exactement. Personne ne le lui avait jamais demandé, car il baragouinait une autre langue bizarre. Alors on l’évitait. Il passait ses journées à tourner en rond dans le square, un petit sac à la main, le dos un peu voûté, et ce sourire… large, doux, démuni. Il hochait la tête à tout le monde, saluait les passants avec une tendresse naïve. Mais il ne s’était jamais approché du banc. On ne l’avait pas invité à le faire. Tous pensaient qu’il ne comprenait pas ce qu’il s’y passait, qu’il ne saisissait ni les mots, ni les confessions, ni les douleurs. D’ailleurs, on ne le remarquait plus, même lorsque son visage s’assombrissait encore davantage en croisant un passant triste. Mais lui… il percevait tout.
Ces ombres ne parlaient pas – ou mal, ou autrement. Elles avaient du mal à s’exprimer, à dire ce qu’elles portaient. Mais chacune, à sa façon, semblait comprendre ce que les autres, trop pressés de parler, n’arrivaient plus à exprimer. Elles entendaient ce qui ne se disait pas, voyaient ce qui glissait sous les mots, captaient l’écho des vérités étouffées par la précipitation ou les impératifs du spectacle.
Leurs silences n’étaient pas des absences. C’étaient des écoutes pleines, profondes, comme des puits d’humanité creusés en silence…
Mais personne ne les entendait, trop occupés à peaufiner ou déclamer leurs aveux méticuleusement mis en scène pour déclencher les acclamations.
Un jour, le banc gronda. Juste un peu. Comme s’il en avait assez.
Il semblait dire : « Vos vérités me fatiguent. Vous les répétez comme des psaumes d’un disque rayé. »
Mais personne n’entendit. Au contraire, on pensa que c’était une nouvelle fonctionnalité : « Le banc vibre maintenant. Génial ! »
Et la ronde reprit de plus belle. Des confessions comme des lessives automatiques. Des âmes lavées à 30°C, cycle rapide, essorage doux, rinçage superficiel, séchage à l’air tiède des applaudissements.
Et toujours, à côté, les ombres sans voix, privées de banc, condamnées au silence, seulement parce qu’elles étaient différentes.
Alors, un jour, le banc se tut définitivement.
Un homme s’assit, prêt à livrer sa vérité intérieure. Il attendit. Rien. Pas un mot. Pas un frisson.
On tenta de le rallumer. On posa des mains, fit venir un cardinal qui le bénit, puis un coach en alignement vibratoire. Rien. Le banc resta de marbre… heu… de bois. Silencieux. Inerte.
Alors, la vieille femme muette s’approcha. Elle ne s’assit pas. Elle posa simplement une main sur le dossier. Et dans la poussière, elle traça de la pointe du pied, un ovale avec un point au milieu. Comme un œil qui, pour une fois, l’aurait regardée.
Le vieux poète, lui, s’avança. Il s’assit. Le banc frémit sous lui. Il bégaya une phrase, rugueuse, hachée, désespérée :
Personne ne rit. Et pour la première fois, on écouta.
L’enfant s’approcha enfin. Il grimpa sur le banc, les jambes ballantes. Il s’assit en silence. Le banc vibra. Une voix jaillit. Pas la sienne. Quelque chose d’autre : un murmure ancien, fait de silences cabossés, de phrases jamais nées. On ne comprenait pas. Mais on sentait. L’écho d’un monde fragmenté. Quelque chose d’inconfortable. D’authentique.
D’un signe maladroit, l’enfant fit signe à l’étranger, resté en retrait. Celui-ci s’approcha, craintivement. Il s’assit. Ferma les yeux. Ne dit rien. Un frisson parcourut le bois. Et tous ceux qui étaient là, sentirent en eux… une douceur, une paix discrète, comme si quelqu’un, sans un mot, les avait allégés d’un poids qu’ils ignoraient porter.
Quelque chose d’invisible et dense, comme une brise chargée de sens, passa dans l’air. On ne parla plus. On écouta autrement. Avec les yeux. Avec le cœur. Avec tout ce qu’il reste lorsque les mots sont inutiles.
Les jours suivants, le banc changea. Il refusait les mots vidés de leur moelle. Les confessions de surface, les vérités trop propres, glissaient sur lui sans effet.
Mais ceux qui s’y asseyaient en silence… Ceux-là recevaient autre chose. Une chaleur. Un frisson. Une présence.
Une adolescente effacée y fit jaillir une pluie de notes que les oiseaux seuls surent entendre. Une infirmière épuisée pleura sans larmes ni mots mais repartit plus droite. Et l’enfant, parfois, revenait. Il s’asseyait. Il regardait. Il partait avec un sourire de plus en plus franc.
Un matin, une plaque était là. Vissée. Personne ne sut qui l’avait posée. Elle disait simplement : « Ici, la vérité n’est pas dans ce qu’on dit. Mais dans ce qu’on apprend à entendre. »
Depuis, on ne l’appelle plus « le banc de la vérité », mais on le nomme « le banc qui apprend à écouter ».
Car ceux qui viennent s’y asseoir savent maintenant : le plus important n’est pas ce qu’on y profère… Mais ce qui se révèle en nous…
Et quelque part, en mer, le Catalan sage, celui qui avait donné vie à ce banc, souriait dans sa barbe en tenant fermement la barre de son frêle esquif, les fesses bien posées. Les mots qu’il avait semés dans le vent portaient, au-delà des flots, un étrange espoir… ténu, peut-être, mais tenace… comme un murmure venu du large. Comme un secret que la mer dans son infini aurait accepté de propager…
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1. ↑ Un slam est, à l’origine, une forme de poésie déclamée à voix haute dans un cadre compétitif. Il se pratique dans des lieux publics (rue, bar, jardin…) ou sur scène (théâtre, salle de concert), et met l’accent sur la performance orale autant que sur le texte.
2. ↑ Un ghostwriter, ou prête-plume, est une personne qui rédige un texte à la place d’un autre, sans être créditée. Le texte est généralement signé par une personnalité publique. Le terme ancien de « nègre littéraire » est aujourd’hui désuet et considéré comme offensant.