- — Bon, Antoine, on a beaucoup parlé de votre divorce et de ces années noires que vous venez de passer. Nous avons parlé de votre enfance, de ces rapports difficiles avec votre père, ses exigences infinies. Mais moi, je sens autre chose derrière votre dépression, quelque chose que vous n’avez pas encore évoqué. Parlez-moi de votre vie entre, disons dix-huit ans parce que l’adolescence on en a déjà fait le tour et vingt-huit ans quand vous vous êtes marié si je ne me trompe pas. Qu’est-ce qui s’est passé pendant cette période ?
- — Eh bien, je ne sais pas, les études, quelques flirts. Vous me connaissez maintenant, vous savez que je n’étais pas très doué avec les filles, trop solitaire, trop timide, ça n’a jamais vraiment marché. Quoi dire ? Ah si ! Il faut que je vous parle de chez Laurette parce que ça a été un endroit important pour moi.
- — Un endroit ?
- — Oui, c’était un café. Mais l’histoire a commencé pendant les années lycée. Je n’en avais pas parlé jusque-là parce que je voulais noircir le tableau, je crois et j’avais besoin de me défouler en parlant de mon père. Mais pendant ces années-là j’avais un refuge, un lieu où je me sentais à ma place et c’était chez Laurette. Je ne sais pas si c’était le nom du café ou si on l’appelait juste comme ça parce que la patronne s’appelait Laurette.
- — C’est un joli prénom, Laurette.
- — Oui et c’était une belle personne, vraiment et je vais devoir vous en parler. Oh là ! Il y a plein de souvenirs qui remontent. Je n’ai pas pensé à ça depuis des années. On a du temps devant nous ? Parce que je crois que j’ai beaucoup de choses à dire, d’un seul coup.
- — Allez-y. On prendra le temps qu’il faudra et si on doit s’interrompre, je saurai vous relancer à la prochaine séance.
- — Donc, au lycée, je n’étais pas très malheureux. C’était comme un bol d’air frais après l’ambiance pesante à la maison, je n’y reviens pas. J’avais des amis. Nous étions toute une bande qui venions de la campagne, on se connaissait depuis la maternelle, on prenait le car ensemble, des garçons, des filles. L’ambiance était saine, je veux dire, c’était de la camaraderie, on fleurtait gentiment et je n’avais pas encore l’impression d’être un laissé pour compte.
- — Rassurez-moi : on n’a pas travaillé pour rien, vous savez que ce n’est qu’une impression que la maladie vous impose.
- — Je sais, oui. Mais à l’époque, je ne me posais même pas la question. Et donc, je reviens à mon récit, nous avions trouvé une espèce de QG, un café près du lycée, avec un petit jardin à l’arrière et ce café était tenu par Laurette, une femme géniale. Nous venions boire un café le matin avant les cours. Ceux qui avaient du mal en maths comme moi recopiaient les devoirs des matheux, je prêtais mes dissertes de philo. Le soir, on y passait un moment avant de reprendre le car, coca, machine à sous. Laurette nous avait réservé un box au fond de la salle. L’hiver, elle nous servait des chocolats chauds faits maison et l’été, des smoothies et des milkshakes délicieux qu’elle créait sur commande. C’était bien.
- — Un vrai paradis, quoi.
- — Exactement, c’était chouette. Dans mes souvenirs, c’est des moments extrêmement importants, j’arrivais à me détendre, à oublier mes histoires de famille. J’étais capable de faire rire mes amis en leur parlant de mon père, vous imaginez. Et Laurette s’occupait de nous comme une mère, bien mieux qu’une mère si je compare à la mienne.
- — Elle avait quel âge, cette dame ?
- — Ce n’était pas une dame ! Je veux dire, pour moi à cette époque, c’était vraiment une amie. Elle avait une quarantaine d’années, je dirais mais elle parlait comme une jeune femme, elle portait des jeans, vous comprenez ? Il était impensable que ma mère s’achète des jeans. Bref, des moments de répit dans une vie d’une tristesse infinie. Quand on sortait de chez Laurette pour prendre le car qui nous ramenait chez nous, j’avais la boule au ventre. Et puis en Terminale, il y a eu ma première histoire d’amour malheureux avec Lucie.
- — Qui était Lucie ?
- — C’était une amie, je dirais ma meilleure amie depuis l’école primaire mais peut-être que si on l’interrogeait, elle n’aurait pas le même point de vue. Pendant des années, cela a été simple, on se disait tout, sans filtre, on partageait nos activités, nos amitiés. Elle ne venait pas chez moi à cause de qui vous savez et je n’allais pas chez elle parce que sa mère estimait qu’ils étaient trop pauvres pour recevoir mais nous passions quand même beaucoup de temps ensemble.
- — Et pourquoi est-ce qu’on n’a pas parlé de Lucie quand on a évoqué votre enfance ?
- — Je ne sais pas, parce que Lucie c’était mon jardin secret. Même avec vous, c’est difficile de tout partager, vous savez.
- — D’accord.
- — Et donc, en Terminale, Lucie faisait partie de la bande de chez Laurette et je suis tombé amoureux d’elle. Non, je me suis rendu compte que j’étais amoureux d’elle depuis longtemps. C’est arrivé brutalement. Un jour, quelqu’un a parlé d’aller se baigner dans la rivière dès que le beau temps serait là, comme nous l’avions fait l’année précédente et moi, j’ai imaginé Lucie en maillot de bain et j’ai su que j’avais envie d’elle, que l’idée qu’elle puisse devenir ma petite amie me rendait fou. Mon cœur se mettait à battre la chamade dès que nous étions ensemble, je transpirais et j’étais incapable de dire quoi que ce soit. Mais dès que j’étais seul, j’imaginais son corps, les mots que je pourrais lui dire, à me taper la tête contre les murs.
- — Ah, bien. Mais avec Lucie, vous vous disiez tout, sans filtre. Donc elle a su tout de suite que vous étiez amoureux.
- — Eh non, ce serait trop simple. À partir du moment où j’ai su que je la voulais, je n’ai plus réussi à lui parler. Quand elle me regardait, je détournais les yeux et j’inventais des trucs idiots pour qu’on ne se retrouve plus en tête à tête. C’était trop de pression, je suppose. Si j’avais avoué mon amour et qu’elle n’en ait pas voulu, cela aurait été vraiment terrible. Je ne voulais pas perdre notre amitié alors je me taisais et je devenais morose et silencieux.
- — Résultat ?
- — Oui, vous avez deviné, n’est-ce pas ? Résultat, au début du mois de mai, Lucie s’est mise à sortir avec Julien, un beau gosse de sa classe, très populaire parce qu’il jouait de la guitare dans un groupe. Elle ne m’en a pas parlé. Un jour, chez Laurette, je suis entré et ils étaient là ensemble, elle était assise sur ses genoux comme si c’était normal.
- — Cela a dû être dur.
- — Très. J’ai plongé. Dans le mutisme, la morosité, la solitude. Et personne ne s’en est aperçu. La bande a continué à fonctionner comme avant, comme si je comptais pour rien, comme si ma mauvaise humeur n’affectait personne et surtout pas Lucie qui ne voyait plus que ce Julien que je me suis mis à détester sans raison. À la maison, n’en parlons pas. Il n’y a qu’une personne qui s’est aperçue qu’il se passait quelque chose et c’est Laurette.
- — Tiens donc…
- — Oui. Un jour, nous étions dans le box, tous exubérants à l’approche du bac et de l’été, sauf moi. Laurette m’a appelé derrière le bar, sous prétexte de l’aider à apporter nos consommations et une fois qu’on a été seuls, elle m’a dit qu’elle avait remarqué depuis le début que j’étais amoureux de Lucie, c’est-à-dire avant même que je m’en rende compte moi-même et qu’elle comprenait combien je devais souffrir. « Mais, ajouta-t-elle, tu sais ce qu’on dit ; une de perdue, dix de retrouvées. Tu es un beau garçon, adorable et tu trouveras quelqu’un pour t’aimer, moi j’en suis sûre. » Et elle a passé une main dans mes cheveux pour les ébouriffer avant de partir avec son plateau. Je ne la croyais pas vraiment, je me sentais aspiré par la solitude et le malheur mais cela m’a fait beaucoup de bien tout de même d’avoir ce regard amical sur moi.
- — Bien sûr. C’est aussi ce que vous venez chercher dans mon cabinet, un regard amical sur vous et j’espère être à la hauteur.
- — Sauf que le regard de Laurette n’était pas du même ordre que le vôtre, si je peux me permettre. Laissez-moi vous raconter la suite. C’est curieux, je n’ai pas pensé à ça depuis des années et maintenant, cela me semble plus important que tout pour expliquer mon état actuel. Donc, ensuite, nous avons passé le bac que nous avons tous réussi, Julien étant le seul à obtenir une mention, mais peu importe. Et il y a eu une grande fête organisée un samedi soir, chez Laurette. Il faisait beau et chaud, nous étions installés dans le jardin de derrière. Il y avait de la musique, de l’alcool, tout le monde dansait sauf moi parce que je ne voyais que Lucie accrochée au cou de son petit ami. Ils s’embrassaient en permanence. En inviter une autre était hors de mes moyens, trop timide et d’ailleurs je m’étais persuadé que je n’en avais pas envie.
- — C’est bien que vous soyez lucide là-dessus parce qu’on retrouve les mêmes mécanismes de défense que dans vos relations actuelles avec votre femme.
- — J’étais donc assis dans un coin quand Laurette est venue se poser à côté de moi. « Tu ne danses pas ? » a-t-elle demandé. J’ai répondu que je ne savais pas danser, ce qui était vrai mais idiot car quand on regardait mes camarades, on voyait bien que personne ne savait danser, à part Julien, encore lui, qui dansait le rock à la perfection. « Il faut quand même te lancer, a argumenté Laurette. Les filles se laissent facilement séduire par un garçon qui danse avec elles ». J’ai répondu que je ne voulais séduire personne, ce qui était vrai là encore mais tout aussi idiot. Après un silence, Laurette s’est levée, m’a pris la main et m’a dit qu’elle allait m’apprendre. Comme elle me souriait et me tirait par la main, je n’ai pas osé refuser.
- — Et vous avez dansé toute la soirée ?
- — Un bon moment, oui. Et j’y ai pris beaucoup de plaisir. Aussi, quand en fin de soirée, toute la bande s’est promis de se retrouver dans ce même jardin le premier week-end d’octobre, j’ai promis moi aussi d’y être, de continuer à en faire partie. Je me rendais compte que c’était moins bien qu’avant l’histoire de Lucie mais que sinon je n’avais rien dans ma vie. Chacun est parti de son côté, c’était l’été et après, nous allions tous dans des facs différentes. Je me suis beaucoup ennuyé cet été-là. Puis j’ai découvert la vie universitaire, ma petite chambre de cité-U, les bars autour du campus qui n’avaient pas le charme de chez Laurette. Aussi, j’ai été très content d’être au rendez-vous avec la bande.
- — Tout le monde était là ? Lucie ?
- — Oui, tout le monde. Et à mon grand soulagement, je me suis rendu compte que je n’éprouvais plus rien pour Lucie. Elle était entrée en école de commerce, elle était trop maquillée, je n’arrivais pas à croire que je l’avais autant aimée quelques mois en arrière.
- — Et Julien ?
- — Ils n’étaient plus ensemble. Julien étudiait pour devenir prof de sport. Il sortait avec une autre fille de la bande, Delphine qui faisait la même formation que lui. Insignifiant. Sa présence ne me gênait pas.
- — Et Laurette ?
- — Fidèle à elle-même, accueillante, généreuse, un mot pour chacun. Nous avons passé un bon moment. Je n’ai pas trop parlé mais j’avais plaisir à écouter les histoires de chacun. Nous avons décidé de nous retrouver une fois par mois.
- — Ça a tenu ? Ce genre de club nostalgie, en général…
- — Vous avez raison. Au bout de quelques mois, nous n’étions plus que quatre ou cinq. On buvait un verre et chacun repartait vers sa vie, ses amis, ses amours.
- — Vous aviez des amis et des amours, vous ?
- — Vous savez bien que non mais la suite est importante. Il faut que je vous raconte le dernier rendez-vous en janvier. Je suis arrivé en fin d’après-midi. J’étais le seul. J’ai un peu attendu mais personne n’est venu. J’allais partir quand la patronne est venue s’asseoir à côté de moi. Elle m’a d’abord demandé de mes nouvelles comme elle le faisait toujours puis, après une hésitation qui ne lui ressemblait pas, elle a voulu savoir si j’avais une petite amie à l’université.
- — Et alors ?
- — Je n’avais personne et je le lui ai avoué. Avec elle, c’était facile. Elle s’est mise alors à me parler d’elle pour la première fois, les yeux baissés qui refusaient de me regarder. « À ton âge, j’étais déjà mariée, a-t-elle dit. Et je peux t’assurer que cela n’est pas la meilleure idée que j’ai eue dans ma vie. Mais c’était le moyen que j’avais trouvé pour fuir la maison, parce qu’il fallait fuir mon père qui voulait me tripoter dès qu’il avait bu. Alors j’ai épousé un petit caïd de banlieue, un homme très sûr de lui qui m’a promis un avenir merveilleux dans l’argent et le show-biz. Mais évidemment, la réalité n’a jamais ressemblé à ce qu’il racontait. C’était juste un dealer de seconde zone qui avait besoin d’une esclave. Je suis devenue une femme battue toxicomane. Il me « prêtait » à ses amis pour se faire un peu d’argent. Un jour où j’ai tenté de fuir, il m’a rouée de coups et ensuite, je vivais attachée par une chaine fixée au mur. Cela a duré toutes les meilleures années de la jeunesse. Quand il a finalement été arrêté et que la police est venue perquisitionner, on m’a trouvée dans un état si faible que j’ai passé des semaines à l’hôpital puis des mois en hôpital psychiatrique. Voilà d’où je viens, mon petit Antoine ».
- — Eh bien. Voilà quelqu’un de résilient si tu dis que c’était une personne attentionnée et chaleureuse.
- — Elle l’était. À ce moment-là de sa confession, elle a relevé la tête et elle m’a regardé avec tellement d’intensité que j’étais gêné et que j’ai détourné le regard. « Quand nous avons dansé ensemble – tu t’en souviens ? – je ne l’ai pas fait pour toi mais pour moi. Il y avait cette ambiance joyeuse et jeune, tout ce qui m’avait manqué. Alors j’avais envie de participer un peu, de recommencer à vivre mais je ne savais pas comment faire et puis, je t’ai vu, mon Antoine très triste et très beau alors je suis allée te chercher. J’ai pris un plaisir infini à danser avec toi, Antoine. C’est peut-être la meilleure soirée que j’ai passée dans ma vie ».
- — Enfin quelqu’un qui vous renvoyait une image positive ! C’est précieux.
- — Mais je ne savais pas quoi en faire. Je ne savais même pas si je devais la croire. Pour moi, elle était gentille et s’occupait de moi comme une mère. C’est pour ça qu’elle m’a choqué quand elle a continué : « C’était la première fois que je touchais un homme depuis que j’ai échappé à mon mari, me dit-elle. Et curieusement, c’était très agréable. Quand j’avais les bras autour de ton cou au moment des slows, j’étais si bien que j’avais envie de t’embrasser. » Je ne savais toujours pas comment réagir alors elle a poursuivi : « Et voilà que nous sommes en tête à tête et que tu es encore plus beau qu’avant. C’est peut-être le moment pour moi de recommencer à faire l’amour, si tu voulais bien… »
- — Comment avez-vous pu faire l’impasse sur cet épisode jusqu’ici ? C’est un déni incroyable, non ?
- — Je ne pouvais plus parler, j’étais dans une confusion totale. Je me rendais compte subitement que Laurette était une femme, avec un corps qui appelle à l’amour, qu’elle avait des désirs que j’avais été incapable de deviner et auxquels je ne me sentais pas du tout prêt à répondre, pas par manque de désir – elle était terriblement désirable – mais par peur de ne pas être à la hauteur.
- — Air connu, mon cher. Pourtant, vous étiez exactement celui dont elle avait besoin, elle venait de vous le dire.
- — Alors j’ai bafouillé n’importe quoi, je suis incapable de me rappeler mes mots et elle a compris cela comme un non. Elle a poussé un gros soupir, m’a ébouriffé les cheveux comme elle faisait souvent et elle est repartie vers les deux vieilles dames qui prenaient le thé dans la salle. Je suis resté seul, sidéré, sans la moindre pensée cohérente. Simplement, en la voyant s’éloigner, je remarquai qu’elle avait un cul splendide, ce qui m’avait échappé jusqu’à cet instant.
- — En plus !
- — Cette nuit-là, j’ai dormi dans ma voiture ; j’étais incapable de rentrer chez les parents et de répondre à leurs questions convenues. Enfin, dormir, pas vraiment. Je me détestais de ne pas avoir saisi ma chance et j’élaborais des milliers de scénarios pour finir dans le lit de Laurette. Je transpirais à grosses gouttes alors qu’il faisait un froid de canard dans cette voiture.
- — Il me semble que la situation ne nécessitait pas des milliers de scénarios. Il suffisait de…
- — C’est ce que j’ai fait. Le lendemain était un dimanche et c’était le jour de fermeture du café. Dès que j’ai estimé que l’heure était acceptable, je suis allé sonner à sa porte en grelottant. Elle m’a ouvert en peignoir, les cheveux en vrac et elle n’a pas eu l’air étonnée de me trouver sur le pas de sa porte. Cette fois, je me rappelle bien de la phrase que j’ai prononcée parce que je la répétais dans ma tête depuis des heures : « Excuse-moi pour hier, Laurette mais j’étais si troublé que je n’ai pas réussi à te dire que tu es la plus belle femme que j’ai jamais rencontrée. Bref, si tu veux encore de moi, je suis là. »
- — Pour vous, cela me semble un exploit. Nous ne devons jamais oublier de quoi vous êtes capable. Elle voulait encore de vous ?
- — Je grelottais, littéralement. Je devais avoir les lèvres bleues. Alors elle m’a attrapé par la main en murmurant un « Mon petit Antoine… » et elle m’a entraîné dans la salle de bains. Je me suis laissé déshabiller comme un gamin. Il y avait encore ça entre nous ; cela ne faisait pas si longtemps qu’elle nous préparait des chocolats chauds. Puis elle m’a poussé dans le bac de douche, elle a enlevé son peignoir et m’a rejoint. Et là, seigneur, ce n’était plus du tout une seconde mère mais une femme splendide et nue. Ses seins étaient plus beaux que tout ce que j’avais pu rêver auparavant. J’ai épousé une femme aux petits seins médiocres et dès le début de notre relation, j’ai été déçu. Je n’y avais pas pensé jusqu’ici mais peut-être que les seins de Laurette ont leur part dans le désastre de mon mariage.
- — Je crois qu’il ne faut pas accuser Laurette mais vous qui devriez arriver à être au clair avec ce que vous recherchez vraiment dans une relation avant de trop vous y engager, n’est-ce pas ?
- — Maintenant, oui, je le vois clairement. Grâce à vous, je me sens moins confus. Bref, pour en finir avec cette première fois, Laurette m’a savonné sous l’eau brûlante.
- — Le petit garçon.
- — Oui mais elle m’a branlé en me savonnant et elle m’a murmuré : « Elle est très belle ta bite » avec sa bouche tout près de mon oreille. Vous avez compris, nous avons fait l’amour toute la journée et je me suis rendu compte que je n’étais pas un amant incapable, que je lui faisais du bien. Elle me le disait et quand elle se laissait aller, je le voyais bien. Bien sûr je suis reparti parce qu’elle m’a poussé de force dans le train et j’étais amoureux comme un dingue.
- — Vous l’avez revue ?
- — Bien sûr. Je rentrais chaque week-end et j’allais directement chez elle. Nous passions notre temps au lit. Le seul nuage entre nous concernait mes déclarations d’amour. Laurette ne voulait pas en entendre parler. Elle disait que c’était ridicule, que la différence d’âge était beaucoup trop grande pour parler d’une histoire d’amour, que nous étions simplement des amants. D’ailleurs, elle ne m’a jamais dit qu’elle m’aimait, pas une seule fois.
- — C’était raisonnable, n’est-ce pas ? J’espère qu’avec le recul vous en convenez.
- — Je ne sais pas. J’ai occulté tout ça, j’ai essayé de l’oublier. Il faut que je vous raconte notre dernière rencontre. Le printemps est arrivé puis la saison des examens et je ne suis pas descendu chez Laurette pendant plusieurs semaines. Dès que j’ai pu, je me suis précipité chez elle. J’étais en manque. J’ai sonné à sa porte un dimanche matin, j’avais pris un train à l’aube. Elle m’a ouvert et j’ai tout de suite vu que quelque chose avait changé. Elle ne portait plus son vieux peignoir mais un déshabillé en soie, très sexy. « Oh ! Antoine, a-t-elle dit. Tu ne viens pas pendant des semaines et tu arrives sans prévenir… » Ses joues rosirent instantanément. Je ne l’avais jamais prévenue de mon arrivée, pas une fois. « Entre, a-t-elle ajouté, je vais te présenter quelqu’un. »
- — Aïe !
- — Oui. Nous sommes allés dans la cuisine et il y avait un homme assis à la table qui buvait du café. Il était mal rasé et il portait le vieux peignoir de Laurette. Je crois que c’est ce qui a été le plus douloureux. « Matthieu, je te présente Antoine. C’est un ami qui faisait partie de la fameuse équipe dont je t’ai parlé. Nous avons échangé beaucoup de confidences avec Antoine et c’est grâce à lui que j’ai repris goût à la vie. » Je ne sais pas si le type a su lire entre les lignes. En ce qui me concerne, j’étais en plein effondrement intérieur. « Antoine, a-t-elle repris, je te présente Matthieu, un ami qui est déjà plus qu’un ami. Nous commençons à vivre ensemble et c’est un début prometteur. » Il s’est vaguement levé et nous nous sommes serrés la main. Laurette m’a proposé un café mais j’ai refusé. J’ai fui aussi vite que possible et voilà. Fin de l’histoire. Vous comprenez peut-être mieux pourquoi je me suis senti minable depuis ce jour. J’ai été débarqué du paradis manu militari au moment où je me croyais le roi du monde.
- — Eh bien, nous avons du travail, Antoine. Mais nous avons la matière nécessaire pour réussir ce travail et c’est très positif. Nous savons au moins sur quoi travailler. Je vais vous dire rapidement mon regard sur tous ces évènements, vous allez y réfléchir un peu et nous en reparlerons dans une prochaine séance, si vous le voulez bien. D’abord, je m’inscris en faux avec votre conclusion. Ce n’est pas à cause de Laurette que vous vous sentez minable. Vous avez une mauvaise image de vous depuis l’enfance pour cause de parents toxiques. Vous payez le prix d’un conflit entre eux, nous n’allons pas revenir là-dessus, rappelez-vous. Vous avez d’ailleurs failli reproduire la même relation toxique avec votre épouse et heureusement, j’insiste, heureusement elle y a mis fin en vous quittant. Votre divorce est donc une chance qu’elle vous a offert de prendre un nouveau départ et c’est là-dessus que nous pouvons construire. En effet, ce récit de votre jeunesse est riche en enseignements. Cette fameuse équipe du café chez Laurette, c’est formidable. Vous n’êtes pas un solitaire, Antoine. Vous pouvez faire partie d’un groupe, y prendre du plaisir. Seulement, il ne faut pas vous punir vous-même comme vous le faites. Ensuite, vous avez su séduire Laurette. Vous avez été le seul homme en qui elle a eu suffisamment confiance pour recommencer à faire l’amour. Vous vous rendez compte de ça ? Qui peut en dire autant ? Il faut également signaler que cette Laurette qui correspondait parfaitement à vos désirs non exprimés a fait le premier pas, sinon il ne se serait rien passé. Parce que vous n’imaginez même pas votre capacité de séduction et que vous ne saviez absolument pas ce que vous désiriez. Et je crois que vous en êtes encore là. Donc, les deux étapes que je vois devant nous, c’est premièrement de restaurer cette confiance en vous dont vous manquez cruellement. Il suffit pour cela de regarder objectivement votre parcours et deuxièmement de définir ce que vous recherchez pour atteindre le bonheur. Quelle femme peut vous faire du bien ? Qu’est-ce qui est important ? Voilà. On en termine ici et on se revoit la semaine prochaine.
Paroles de la chanson Chez Laurette par Michel Delpech
À sa façon de nous app’ler ses gosses
On voyait bien qu’ell’ nous aimait beaucoup
C’était chez ell’ que notre argent de poche
Disparaissait dans les machines à sous
Après les cours on allait boire un verre
Quand on entrait Laurette souriait
Et d’un seul coup nos leçons nos problèmes
Disparaissaient quand ell’ nous embrassait
C’était bien, chez Laurette
Quand on faisait la fête
Elle venait vers nous.. Lau - rette
C’était bien, c’était chouette
Quand on était fauché
Elle payait pour nous… Lau - rette
Et plus encore afin qu’on soit tranquilles
Dans son café y avait un coin pour nous
On s’y mettait pour voir passer les filles
Et j’en connais qui nous plaisaient beaucoup
Si par hasard on avait l’âme en peine
Laurette seule savait nous consoler
Ell’ nous parlait et l’on riait quand même
En un clin d’œil ell’ pouvait tout changer
C’était bien chez Laurette
On y retournera
Pour ne pas l’oublier Laurette
Ce s’ra bien ce s’ra chouette
Et l’on reparlera,
Michel Delpech - Chez Laurette
https://www.youtube.com/watch?v=fJo1fyR7_ec