| n° 23112 | Fiche technique | 13420 caractères | 13420 2332 Temps de lecture estimé : 10 mn |
01/06/25 |
Résumé: Celle-là, je ne pouvais pas la laisser passer. Déjà, je l’aime beaucoup, pour son ambiance douce-amère, son univers feutré, mélancolique et un brin surréaliste.
Et puis…
L A, E dans l’A, T I, T I A | ||||
Critères: #nonérotique #romantisme #nostalgie #personnages | ||||
| Auteur : Laetitia Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Une chanson, une histoire |
L’ARRIVÉE
Tout le monde la connaissait dans le quartier.
Pas pour ses mots, non. Elle en disait si peu qu’on aurait cru qu’elle les économisait pour un roman.
Mais elle était là, chaque jour, comme un mirage récurrent, et ça suffisait. Du moins, ça me suffisait.
On ne savait pas d’où elle venait.
Certains disaient du sud, d’autres parlaient d’une île lointaine, bordée de fleurs rouges et de sable noir.
Un vieux cafetier jurait même l’avoir vue dans une vie antérieure, danser sur un toit à Naples, nue sous la lune, le corps couvert de bracelets.
Ce qui est sûr, c’est qu’elle était arrivée un soir d’orage, chaussée d’espadrilles et trempée, un chat de gouttière sous le bras et un sac de toile brodé de petites étoiles dorées.
Elle n’avait sonné chez personne. Elle s’était installée, simplement, dans la maison vide au bout de l’impasse, celle que tout le monde croyait hantée.
Et puis, elle a disparu à l’intérieur. Pendant trois jours. Sans un son.
Quand elle en était ressortie, elle portait une robe bleue fendue jusqu’au genou, et à ses doigts, des bagues de toutes sortes, opales, turquoises, verroteries, comme un inventaire de rêves échoués.
Ses poignets étaient entourés de bracelets fins qui tintaient comme des grelots de fête foraine.
Ses cheveux, toujours détachés, semblaient animés d’une volonté propre.
Elle avait l’allure d’une bohémienne, mais sans roulotte. Une fée fatiguée. Une chanson sans refrain.
On l’appelait Laetitia, parce que c’est tout ce qu’elle avait dit, un jour, au poissonnier du coin.
Elle sortait toujours à la même heure, vers sept heures vingt du matin.
Et moi, j’étais là, debout derrière la vitrine de ma librairie, le rideau de fer encore à moitié fermé.
Elle passait devant sans jamais me regarder. Pas une seule fois. Mais moi, je ne manquais jamais un seul de ses passages.
Je prétendais arranger les magazines, classer des piles de romans sur des étagères, ou bien encore vérifier les horaires du bus sur mon téléphone, mais en vérité, je n’étais là que pour elle.
Il y avait dans sa démarche quelque chose d’hésitant, comme une mélodie qui se cherche. Elle ne marchait pas droit. Elle flottait, presque.
Parfois, elle fredonnait un air que je ne reconnaissais pas, peut-être une chanson d’un autre siècle, ou peut-être inventée. Il m’arrivait de passer la journée à essayer de la retrouver, cette mélodie, comme on cherche un rêve oublié au réveil.
Les enfants du quartier la saluaient timidement. Elle leur répondait en souriant, mais elle ne s’attachait pas.
Elle ne restait jamais longtemps quelque part. Même au café du coin, sur la terrasse, elle ne prenait pas la même table. Elle lisait des livres usés, qu’elle déposait ensuite dans la boîte à livres, parfois annotés au crayon (j’allais toujours les récupérer). Elle écrivait dans des carnets en cuir. Et parfois, elle dessinait. Des visages, des oiseaux, des bouches, des clés.
Moi, je collectionnais ses apparitions. Chaque matin où elle passait, je le notais d’un trait discret sur le coin d’un calendrier : « elle est venue », « elle est encore là ».
Je crois que j’étais amoureux d’elle avant même de lui parler. Un peu comme on tombe amoureux d’un poème, juste parce que les mots sont beaux.
LA PREMIÈRE FISSURE
Un matin d’hiver, alors que le ciel était bas comme un couvercle et que les journaux frissonnaient entre mes doigts, elle est entrée. Juste comme ça.
La clochette n’a pas sonné. Ou alors, je ne l’ai pas entendue.
Elle portait un manteau trop grand, bordeaux et un bonnet qui laissait filer quelques mèches noires comme l’encre. Ses yeux, gris ou bleus selon la lumière, ont balayé l’endroit sans empressement, comme si elle l’avait déjà visité dans un rêve.
Elle s’est approchée du comptoir, les mains dans les poches, et elle m’a regardé, elle m’a parlé, pour la première fois.
Sa voix était mate, feutrée, presque paresseuse. Un timbre de velours qui me frappa en plein cœur.
J’ai bafouillé quelque chose comme :
Elle a souri. Un sourire lent, mystérieux, comme un rideau qui se soulève très doucement. Elle n’a rien ajouté. Elle a seulement sorti une enveloppe froissée, sans adresse, sans timbre. Et elle l’a glissée dans ma boîte à lettres. Pas celle des clients, la mienne. Celle que je garde sur le comptoir, où je range mes papiers personnels, mes listes, mes poèmes ratés.
Elle est repartie. Pas un mot de plus. Pas un regard en arrière.
J’ai attendu toute la journée pour l’ouvrir, avec un mélange de peur et de désir.
Dedans, une simple feuille, au papier ivoire. Des mots tracés à la plume, d’une écriture penchée, nerveuse :
« Le silence est une forme de complicité. Tu ne trouves pas ? »
Rien d’autre, pas de signature. Mais c’était elle. Je le savais. Et ce jour-là, j’ai arrêté de la regarder comme une étrangère. Je me suis mis à l’attendre.
Et elle revenait, de temps en temps. Toujours à des heures différentes, jamais deux jours d’affilée.
Elle posait parfois un objet sur le comptoir sans un mot, un bouton nacré, une clef rouillée, une photo découpée dans un vieux magazine. Et moi, je les gardais tous dans une boîte.
Ma boîte à Laetitia.
Un jour, elle m’a tendu un petit carnet noir, fermé par un élastique. Le cuir était usé. Ses doigts tremblaient un peu, mais son regard restait fixe.
Puis elle est sortie, comme un courant d’air.
Je l’ai ouvert la nuit suivante, dans le silence de l’arrière-boutique. Des pages remplies de fragments.
Des phrases éclatées comme des miroirs cassés :
« J’ai eu 9 ans trois fois ».
« Il m’observe. Il ne sait pas que je sais. »
« Un jour, je vais m’évaporer. Je veux qu’il m’ait lue avant. »
« Il sent l’encre et le matin. C’est peut-être ça, la tendresse. »
Et puis, au milieu du carnet, mon prénom, mon vrai prénom. Celui que personne n’utilisait ici. On m’appelait toujours « le libraire ».
« Jean. C’est drôle. Il ne sait pas que je l’aime depuis toujours. »
Je suis resté immobile longtemps. Un mélange d’euphorie et de vertige m’envahissait. Je croyais rêver. Mais le carnet était là, bien réel, posé contre ma poitrine. La preuve matérielle que je ne rêvais pas.
Le lendemain, j’ai voulu la revoir, lui dire, tout lui dire. Mais la maison au bout de l’impasse était vide.
J’ai regardé à travers le carreau, les rideaux étaient enlevés, une pochette de disque vide sur le sol, le chat disparu, Laetitia envolée.
LE CREUX
Les jours suivants, j’ai vécu comme un homme qui a perdu la parole, l’envie de parler, plutôt. Je me levais tôt, plus tôt encore. Je traînais autour de l’impasse comme un chien perdu, prétextant des livraisons imaginaires. Je suis même entré dans la maison. La sienne. La nôtre, peut-être.
Tout était abandonné, mais pas complètement vide. Il restait un mug ébréché dans l’évier, encore un peu tiède, j’ai cru, enfin peut-être. Un vinyle rayé sur la platine, figé sur un souffle sans fin. Des boucles d’oreilles oubliées sur une étagère comme deux petites larmes en or.
Et sur le mur, griffonné à la craie, un mot unique :
« Invisible. »
Je suis resté là des heures à regarder cette écriture blanche. Il ne restait d’elle que ce mot, et les battements de mon cœur en décalage.
J’ai collé des affiches dans le quartier. Pas des vraies, non, juste des feuilles blanches, sans image, sans nom. J’y avais écrit :
« Si tu lis ceci, sache que je t’ai lue. Et que je t’attends. »
Rien. Pas un signe. Pas un frémissement.
Le village a repris sa vie. Le boulanger d’en face a repeint sa devanture. Le café a changé de nom. Le facteur a changé de tournée. Et moi, je me suis figé.
Je croyais qu’elle reviendrait, comme on croit qu’un disque rayé finira bien par sauter et relancer la musique. Mais les jours passaient, lents et silencieux, et même la ville semblait vouloir l’oublier.
Les enfants ne parlaient plus d’elle.
Le vieux du bar disait :
Mais moi, je savais. Je portais encore son absence comme une chemise à l’envers. Elle m’avait marqué au fer doux. Par son mystère. Par son carnet. Par le vide qu’elle laissait derrière elle.
Alors j’ai écrit. J’ai écrit cette histoire, mon histoire. Pas pour elle, pour moi, pour comprendre.
J’ai écrit des poèmes, que j’ai mis en musique pour en faire des chansons. Des mots simples, déchirés, des mélodies tristes, humides, désaccordées.
Et ça a plu. D’abord à quelques-uns, puis avec le bouche-à-oreille, à tout le monde. On me disait poète. On me surnommait « le type qui chante les femmes disparues ».
On ne savait pas que je ne chantais qu’une seule femme, que je chantais Laetitia.
Un jour, un producteur m’a proposé une tournée et un concert à Lisbonne, dans un théâtre ancien, avec du velours et des lumières tamisées. J’ai dit oui, sans trop savoir pourquoi. Pourquoi pas ?
Peut-être parce que le nom sonnait comme un soupir : Lis-bonne.
Comme un mot qu’elle aurait pu inventer. Elle, Laetitia.
Et c’est là que tout a basculé.
LES PRÉSAGES
Lisbonne était trempée ce soir-là. Une pluie fine, presque affectueuse, dessinait des arabesques sur les vitres du taxi. La ville semblait floue, aquarellée, comme un souvenir qui hésite entre hier et maintenant. Je n’étais jamais venu ici, et pourtant, tout me paraissait déjà vu. Les pavés inégaux, les ruelles qui montent sans prévenir, l’odeur mêlée du café noir et du linge mouillé, la musique Fado qu’on entend en passant devant les bars.
En coulisses, les techniciens installaient les micros. Le pianiste accordait ses notes comme on respire : doucement, précautionneusement. Je regardais la salle depuis une fente du rideau. Les gens s’installaient, chaleureux, discrets.
Et parmi eux, quelque chose. Pas une personne, juste une sensation, une ombre. Un parfum, le sien. Pas fort. Mais précis. Un mélange de feuilles séchées, de cuir, et d’un soupçon d’amande amère.
Mon cœur s’est serré comme un poing dans ma poitrine.
Elle était là.
Pendant le concert, tout vibrait de cette présence. Chaque chanson sonnait différemment, comme si elle les déformait. À la troisième chanson, j’ai cru la voir. J’ai compté dans ma tête : rang G, siège 12.
Une silhouette penchée dans la semi-obscurité de la salle, un châle sur les épaules, ses bracelets à peine visibles sous ses manches longues.
Je chantais pour elle, pour que le temps s’efface, pour que les mots deviennent un pont vers ce strapontin, vers ce regard flou, vers tout ce que j’avais perdu.
Mais à la fin du concert, quand les projecteurs se sont éteints et que les lumières se sont rallumées…
Elle n’était plus là. Le siège 12 de la rangée G était vide. Et sur son fauteuil, posé comme une offrande, un tout petit objet, un médaillon en argent, au bout d’une chaîne, légèrement cabossé. Et à l’intérieur, une photo, pas d’elle, de moi. J’étais endormi derrière le comptoir de ma librairie, une photo prise en douce, à travers la vitrine. Un cliché intime, impossible à obtenir sans m’avoir longuement observé.
Mes mains ont tremblé, ma gorge s’est nouée. Elle avait été là. Elle me suivait encore.
Ou bien…
Elle ne m’avait jamais quitté.
Un frisson, un silence, et dans la loge, en rentrant, une enveloppe m’attendait. Pas timbrée. Pas signée. Juste glissée sous la porte, comme un secret.
LA RÉVÉLATION
Je suis resté debout longtemps, l’enveloppe à la main, n’osant pas l’ouvrir. Il faisait chaud dans la loge, mais j’avais froid aux doigts. Je savais qu’il y aurait quelque chose d’important dedans.
Pas une explication, Laetitia ne donnait pas d’explications. Mais une piste. Un fil.
Je l’ai ouverte lentement, comme on entrouvre une porte interdite. Il y avait une seule page, écrite à la main, de cette écriture nerveuse, penchée, reconnaissable entre mille.
Jean,
Tu m’as regardée chaque jour sans jamais poser de questions. Tu as accepté le mystère comme on accepte la pluie ou les chansons tristes. Alors je te dois la dernière vérité.
Laetitia n’existe pas. C’est toi qui l’as créée. Elle est née entre tes insomnies et tes silences.
Je suis ce que tu n’as jamais osé dire à voix haute. Une invention douce. Une cicatrice habillée en femme.
Tu ne m’as jamais parlé. Tu as seulement rêvé plus fort que les autres. Et parfois, quand on rêve trop intensément, le rêve décide de te répondre.
Je suis ce rêve-là.
Mais maintenant que les gens t’écoutent, maintenant que tu as mis des mots sur moi, tu n’as plus besoin que je sois réelle. Alors je pars, pour de bon cette fois.
Mais ne sois pas triste. Les gens tombent amoureux tous les jours de ce qu’ils ont inventé eux-mêmes.
C’est peut-être ça, l’amour.
Toi, tu m’as inventée avec tendresse. C’est tout ce que je voulais.
Laetitia.
Je suis resté figé. Le papier tremblait dans ma main. Pas de signature. Pas d’adresse. Rien d’autre.
J’ai levé les yeux. Dans le miroir de la loge, mon reflet me regardait, fatigué, ému, silencieux. Et derrière moi, dans l’ombre… Personne. Juste un murmure, peut-être, au fond de ma mémoire :
« Le silence est une forme de complicité. Tu ne trouves pas ? »
Depuis, je continue de chanter. Je chante Laetitia, bien sûr. Les gens me demandent :
Je souris et je réponds :
Et je fredonne un air ancien, un air qu’elle m’a soufflé un jour. Ou peut-être que c’était moi, déjà.
Serge Gainsbourg « Elaeudanla Teïtéïa »
https://www.youtube.com/watch?v=5Kkc--aYns8