| n° 23105 | Fiche technique | 22324 caractères | 22324 4115 Temps de lecture estimé : 17 mn |
30/05/25 |
| Présentation: Les groupes de mots suivis d’une* font référence à des titres ou des paroles de chanson de Lou Reed (traduits en Français évidemment). | ||||
Résumé: Chanson de Lou Reed. L’histoire commence à New York en 1967. | ||||
Critères: #biographie #historique #roadmovie #coupdefoudre | ||||
| Auteur : Amateur de Blues Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Une chanson, une histoire |
Parfois je me sens si heureux et parfois je me sens si triste*. C’est dimanche matin*. Ou dimanche soir, ou lundi midi. Le grand loft, entrepôt, salle de répétition où nous traînons en permanence n’a pas de fenêtres. Et personne n’a de montre, ce n’est pas le genre de gadget que nous possédons. On entre ici en se glissant sous un énorme rideau violet. Toutes les ampoules ont été peintes en rouge comme dans un local de développement photo.
Bien sûr, la star ici c’est Louis. Tout le monde vient pour le voir, pour l’écouter jouer, pour partager sa dope. Les filles qui traînent espèrent coucher avec lui et devenir la petite amie officielle. Parce que tous les gens savent ici que Louis va devenir célèbre, que ce sera énorme et que s’ils parviennent à rester assez près de lui, ils seront dans l’histoire. Il n’y a que Louis qui n’est pas au courant.
Il est certain d’être un raté. Il ne voit pas qu’on l’aime, il ne veut pas qu’on l’aime. Lui, il n’aime personne. Il est assis en tailleur sur un vieux frigo rouillé, des lunettes noires dans l’obscurité et il joue une phrase sur sa guitare, toujours la même. Quand Louis trouve une mélodie, il la joue en boucle pendant des heures. Il la joue jusqu’à ce qu’il en ait épuisé toutes les possibilités. Il essaye des mots sur sa mélodie et les mots aussi, il peut les répéter pendant des heures. Depuis hier, il répète cette phrase : « C’est ma femme et c’est ma vie » *. C’est carrément lancinant. Je pourrais m’endormir sur cette phrase. Je ne sais pas ce qu’il va en faire.
Il parle de la dope en fait. Dans ses chansons, Louis veut toujours passer pour un dur. Il prend des trucs, comme nous tous, mais pas plus que les autres. S’il est maqué à quelque chose, c’est plutôt sa guitare. En tout cas, personne ne le calcule, là-bas sur son frigo. Tout le monde a l’habitude. Dans les permanents du loft, il y a aussi John. Encore un drôle de type, ce John, un Anglais, ou un Écossais, ou plutôt un Gallois, oui c’est ça, John est gallois aussi improbable que cela puisse paraître. Un Gallois fou à New York qui joue du violon.
John, c’est l’alcool qui le fait tenir debout. Il boit comme un trou. Et quand il mélange avec les petites pilules que je lui refile, il atteint des sommets. John est un musicien professionnel, le seul à traîner par ici. Quand il est sobre, il fait les trucs habituels avec son violon, il travaille avec des studios classiques et tout. Mais quand il est chargé et qu’il se lâche, cela devient quelque chose que personne n’a jamais entendu, une horreur, pire qu’un passage chez le dentiste. Il a bricolé et électrifié son instrument. Il s’en sert comme d’une arme. Avec Louis, ils adorent se prendre le chou avec leurs instruments, une sorte de duel qui atteint nos pauvres cerveaux. Le premier qui chique a perdu. En général, ils s’effondrent ensemble, appuyés l’un contre l’autre, comme des vieux lutteurs de sumo, avec les amplis qui hurlent à la mort derrière eux.
L’arbitre, c’est Moe. Bien que Moe soit une fille, il ne faut pas lui en parler, sinon elle vous casse la gueule. Rien n’est jamais simple dans notre bande de freaks. Mais personne n’a envie de parler de ça à Moe. Pour tout le monde, Moe égale batterie et batterie égale Moe. Elle a installé son instrument en plein milieu du loft, une toute petite batterie parce qu’elle n’a pas un radis comme nous tous. Comme elle n’a pas de cymbale, elle a décidé que les batteurs qui se servent des cymbales sont des has-been. Elle cogne dur, Moe, et elle a l’air de ne jamais se fatiguer. Louis et John peuvent délirer pendant des plombes, elle est là derrière à assurer son boum boum et ses coups de caisse claire. Elle est comme les autres, amoureuse de Louis, mais vous ne le lui ferez jamais avouer.
Les autres, les amoureuses de Louis, on ne sait pas pourquoi elles sont là, elle ne font pas de musique, mais elles prennent de la dope et elles couchent avec qui veut bien. Parmi elles, il y a Jane, la douce Jane*. Son mari est banquier, mais elle traîne souvent par ici et Jack est obligé de venir la chercher, mallette à la main*. Elle s’en va sans faire d’histoire, mais toujours elle revient. Il y a aussi une grande bourgeoise très bien carrossée, vêtue avec classe en cuir et en fourrure. Comme on ne sait pas son nom, on l’appelle Vénus à la fourrure* et on a tous dans l’idée de la fourrer, mais il semblerait que ce sera Louis ou rien. Quant à Caroline, c’est vraiment une épave, une mère célibataire qui laisse ses gosses seuls à la maison pour sucer des types en échange d’un fix. Tous ses amis l’appellent « Alaska » *.
Le problème avec Louis, c’est qu’il est compliqué. Il clame partout qu’il est homo, ses parents l’ont envoyé à l’HP où on lui a balancé des électrochocs et, de mon point de vue, il y a encore des séquelles. Quand Andy s’est pointé, parce qu’il faut que je vous parle d’Andy aussi, avec toute sa cour de mignons et qu’il a voulu ajouter Louis à sa collection, ça ne s’est pas très bien passé. Andy est célèbre en vrai, lui, et il a un fric de malade. Alors, quand il pose son doigt sur l’épaule d’un garçon, pas grand monde ne résiste, moi comme les autres. Mais Louis a fait celui qui ne voyait rien.
Ils ont besoin l’un de l’autre, mais ça fait des étincelles. Louis sait qu’Andy est le seul malade au monde à accepter de miser sur sa musique de dégénéré et à produire son album. Alors, il fait des concessions, ce qui est très rare. Il a accepté que Nico, qui est dans l’écurie d’Andy, chante avec eux sur certains morceaux. Il n’a jamais dit oui, mais, un jour, il lui a tendu un papelard avec des paroles dessus et il s’est remis à jouer sans plus s’occuper d’elle. Nico, c’est une femme fatale*, corps parfait, couche avec tous ceux qui peuvent être utiles à sa carrière et se prend pour une grande star internationale. Même John bave comme un toutou quand elle l’entraîne au plumard.
Moi non plus, je ne dirais pas non. Mais je ne fais pas vraiment partie de la bande, je suis juste un voisin. Je fournis des pilules de toutes les couleurs alors ils me tolèrent sans faire trop attention à moi. Ce matin-là, ou le soir ou la nuit, j’attends mon homme* près du grand rideau à l’entrée. Il doit me ravitailler en LSD en direct du labo. Mais ce n’est pas lui qui se pointe finalement, c’est l’amour de ma vie, le début et la fin de mon histoire.
La voilà qui vient,
Tu ferais mieux de surveiller tes pas,
Elle va te briser le cœur en deux,
C’est vrai*.
Turquoise est une très jeune femme, encore une adolescente et la première chose qu’on remarque, ce sont ses grands yeux qui mangent son visage, des yeux bleu pâle* et inquiets. Ensuite, on voit son corps tout neuf sous des vêtements de campagnarde, une robe à fleurs par-dessus un gros pull et des collants de laine, jaunes. Finalement, on revient à son visage, jolie sans être belle, une petite bouche aux lèvres minces comme un trait dans un museau de belette.
Je me précipite vers elle, le cœur battant parce que je pressens qu’elle est toute neuve, qu’elle n’a pas encore succombé au charme des musicos, qu’elle est ma chance d’accéder au paradis, moi qui végète dans l’ombre, satellite de l’amour* comme un rat dans la cale du navire. Turquoise arrive du Minnesota ou du Wyoming, je ne sais plus, en tout cas de Bouseuxland, et on lui a dit que l’avant-garde intellectuelle de Big Apple se tenait dans ce hangar. Elle a lu des poèmes de Patty et un article sur les boîtes de soupe dans un magazine. C’est vrai que je ne vous ai pas parlé de Patty, il passe tellement de monde ici. C’est une espèce de grand cheval complètement allumé, mais, quand elle déclame du Rimbaud, même si c’est du français, tu as les poils qui se dressent sur les avant-bras.
Turquoise veut voir toute cette avant-garde en vrai, elle veut marcher du côté sauvage*, mais elle a un peu peur de ne pas être à la hauteur. Oh non, elle n’est pas à la hauteur, ça ne fait pas un pli. Pourtant, je la rassure et je lui propose la visite guidée. Je lui glisse aussi un petit comprimé rose sur le bout de sa petite langue et je lui certifie qu’elle se sentira mieux dans un instant. « Si je pouvais rendre le monde aussi pur et aussi étrange que ce que je vois, je te mettrais dans le miroir * », je dis. Ce n’est pas de moi, c’est de Louis, mais je me garde bien de le lui dire.
Elle ne s’appelle pas Turquoise, bien sûr, mais Hildur ou un autre prénom nordique du même acabit, celui de sa grand-mère qui arrivait en droite ligne d’un pays froid. Je préfère Turquoise, je préfère ses grands yeux naïfs à tout ce que j’ai déjà vu dans l’existence et elle est d’accord. Elle a besoin d’un nom de scène, de toute façon. Je lui présente toute la troupe. Elle reste interdite et muette, affreusement timide malgré la pilule rose, délicieusement attirante si vous voulez mon point de vue. « Bébé, tu me rends juste dingue* », je pense, mais j’arrive à ne pas le dire.
C’est le moment que choisit Moe pour commencer à cogner sur sa grosse caisse. Elle a vu Sterling arriver et elle bat le rappel. Sterling est le deuxième guitariste du groupe sans nom, un type sans intérêt, mais beau gosse. Il ne faudrait pas qu’il repère ma petite paysanne. Les autres se branchent aux amplis et Louis descend de son frigo. Là, il voit Turquoise et il s’approche. Je crois qu’il va me la piquer, mais il prend un air mauvais pour dire : « C’est qui cette gosse ? Une journaliste ? » John commence à tracer une ligne mélodique et le leader s’éloigne avant que j’aie pu présenter ma petite amie. Il a hâte de commencer la démolition.
Et ce matin ou ce soir ou cette nuit, c’est un vrai chaos. Heroin*, vous savez, sa femme et sa vie. Au début, il y a une rythmique solide, mais, ensuite, John s’en mêle et ça devient du délire. Les murs du loft se mettent à trembler. « Je me sens comme le fils de Jésus * », éructe Louis. Les grands yeux clairs de Turquoise n’en croient pas leurs oreilles. Si ça se trouve, c’est une bonne chrétienne, cette petite. Comme je vois qu’elle n’est pas bien, je lui propose de sortir.
On se retrouve sous un lampadaire de Brooklyn, allumé ou pas, je ne sais pas bien, il y a du brouillard. J’allume une cigarette et je lui en propose une, mais elle ne fume pas.
Dans ma petite tête fêlée, tout va très vite. Un, elle s’intéresse à moi, deux, si je dis la vérité, c’est mort.
La vérité, c’est que je n’ai aucun talent dans aucun domaine artistique. Je suis un pur commercial. J’ai bien tourné un film avec Andy. Je me suis masturbé devant une caméra pendant dix-sept minutes, une performance comme une autre dans la grande collection des films érotiques d’Andy qui les regarde avec ses amants. Je ne raconte pas ça à Turquoise, je pense à elle comme au sommet de ma montagne*, la plus belle aventure qui puisse arriver dans cette partie embrumée de ma vie. Je cogite déjà pour savoir comment je vais pouvoir échanger des pilules contre une rencontre de ma protégée avec le pape de la pop quand je me rends compte qu’elle est en train de pleurer.
Je passe un bras autour de ses épaules (pense à elle comme à mon apogée*) et lui demande ce qui ne va pas, bien que je le sache, la pilule rose ayant de nombreux effets secondaires, surtout pour une néophyte.
Je glisse une petite pilule mauve entre ses lèvres pâles qu’elle avale avec ses larmes. Cela va égaliser son humeur. Nous marchons jusqu’à mon petit studio, mon bras toujours autour de ses épaules. Je porte en permanence des lunettes noires pour imiter Louis, aussi je ne saurais pas vous dire s’il fait jour ou s’il fait nuit bien que je me rappelle de chaque seconde de ce trajet dans Brooklyn.
Dans mon misérable appart sous les toits, on écoute des cassettes. Je lui fais découvrir les Animals, les Troggs et le MC5, des jeunes de Détroit qui travaillent dans l’automobile et qui ont le son de l’usine. Elle regarde autour d’elle d’un air effrayé, une fesse posée sur le bord de mon lit tandis que je parle en continu pour essayer de l’étourdir. À un moment, elle me demande si je veux qu’elle fasse un peu de ménage. Je me rends compte alors de l’état de la pièce. Il y a de la vaisselle sale plein l’évier, des bouteilles vides, des slips et des chaussettes qui traînent un peu partout.
Je lui interdis de faire quoi que ce soit et je me mets à améliorer la situation avec frénésie après avoir glissé une cassette des Stones dans le lecteur. Mais les choses empirent dans l’instant qui suit, car elle se rend compte qu’il n’y a pas de chambre, donc que je n’ai qu’un seul lit. Elle recommence à pleurer et m’avoue qu’elle n’est pas une pute, qu’elle est vierge et qu’elle ne veut pas coucher avec moi.
Elle ne bouge pas de sa position, à moitié assise sur le bord du lit et elle sursaute quand je choque une assiette contre un verre. Je remplace le rock qui l’angoisse, je le vois bien, par Ornette Coleman et je lui explique que Louis et moi sommes fans de ce saxophoniste de jazz. J’éteins l’ampoule qui pend du plafond et allume une petite lampe à côté du lit. Je lui prescris une petite pilule jaune et elle l’accepte comme une enfant sage. Je m’allonge à côté d’elle et m’attarde sur ses yeux bleu pâle*, le temps que la pilule fasse effet.
Les petites jaunes sont rares et chères, mais je ne la regrette pas. Je vois les pupilles de ma petite blonde qui commencent à se dilater, elle me remercie mille fois et tente de me sourire. Quand je pose une main sur sa cuisse, elle frissonne, mais ne proteste pas.
Elle se laisse déshabiller gentiment. Je n’ai jamais eu une telle merveille entre les mains. Ses seins sont des cônes parfaits qui défient la pesanteur et sa touffe blonde est fraîche comme un printemps.
Elle pleure, elle gémit, elle jouit. On recommence, elle m’en demande encore et encore et je prends une pilule jaune moi aussi pour tenir la distance. Finalement, le jour ou la nuit se termine et nous nous endormons dans les bras l’un de l’autre.
Le lendemain, après un peu de gêne au réveil, Turquoise, ma poupée, l’amour de ma vie redevient une petite demoiselle très raisonnable.
Mais je sais la distraire. Je lui fais visiter la ville. Nous montons en haut de l’Empire State, nous traversons Central Park, nous entrons dans Harlem. Les blancs ne sont pas censés venir dans le quartier. Il y a des émeutes toutes les semaines. D’ailleurs, ça ne loupe pas. À peine avons-nous mis un pied sur Central Park North qu’un grand type, blouson, pantalon et casquette en cuir m’interpelle :
Mais je fais des affaires ici, j’ai des fournisseurs et des clients. Je m’explique et nous passons. Nous finissons la soirée à l’Apollo Theater où James Brown donne un concert de folie. L’ambiance est électrique, le public danse dans les allées, tout le monde est noir sauf nous, ma Turquoise est scotchée. On rentre en métro, pilule jaune pour tout le monde et on s’envoie en l’air toute la nuit. La petite s’habitue, elle commence à prendre des initiatives et me chevauche comme une vraie fille de rodéo.
Les jours passent. Je veille à ne jamais laisser ma poupée sans un produit ou un autre. Parfois, c’est elle qui me demande si je n’aurais pas un truc pour la faire rire. On retourne au loft, il faut quand même que je bosse. L’idée de l’album produit par Andy fait son chemin et les répétitions s’enchaînent. Louis n’a pas dormi depuis trois nuits et on me demande le produit miracle pour qu’il ne s’effondre pas. J’ai peur que Turquoise se rende compte de mon rôle dans la bande, mais business is business. Comme je pense à elle tout le temps, je comprends que je suis en train de rater complètement ma vie*.
Un soir ou un matin, dans un coin du loft, je dis à Turquoise :
Elle n’est pas inquiète parce qu’elle est complètement stone.
Couchée sur un matelas à côté de nous, du vomi collé sur la joue, Caroline dit* :
Elle joue avec un bout de verre qu’elle a trouvé Dieu sait où. Je lui prends le truc des mains et je m’éloigne avec ma chérie.
Je pense à elle comme au sommet de ma montagne,
Je pense à elle comme à mon apogée,
Je m’attarde sur ses yeux bleu pâle*.
J’ai envie de vivre quelque chose de beau, quelque chose de fort, quelque chose de vrai. Le rat a envie de quitter la cale du navire.
Le lendemain, j’écume les vendeurs de voitures d’occasion et je trouve au fond du Bronx un type qui fourgue un vieux car scolaire. J’embarque à l’aube ou au crépuscule mes cassettes et mon stock de pilules, mes économies et ma poupée et on part en direction de l’Ouest. Comme Turquoise ne veut absolument pas traverser le Minnesota, ou le Wyoming, on prend par le Sud, la Nouvelle-Orléans, le Texas et l’Arizona. C’est plus long, mais il fait plus chaud.
On roule, on baise, on dort peu, on ne visite pas. Je tiens grâce à mes amies les pilules. Mon stock fond à vue d’œil. Il faut que je rationne Turquoise qui me supplie toujours pour en avoir « une petite en plus ». On trouve dans une station essence une cassette d’un groupe californien, Big Brother and the Holding Company. C’est une fille qui chante et on tombe raides dingues de sa voix, tous les deux. On sent déjà qu’on pourra être heureux là-bas, s’il y a des filles comme elle qui chantent, que plus rien ne sera jamais pareil. Peut-être même qu’on pourra arrêter les pilules, je pense.
On croit que le voyage dure éternellement et un soir, au coucher du soleil, les roues du car s’enfoncent dans le sable. Nous sortons du véhicule comme des zombies, nous montons la dune et là, il y a l’océan pacifique qui nous attendait depuis le début, avec ce bon vieux soleil de la préhistoire qui s’en va en Chine, aussi rouge que le président Mao. Nous sommes assommés par la beauté du monde, nous tombons assis, nous respirons avec difficulté.
Nous jetons nos chaussures et nous nous avançons vers l’océan, main dans la main. Turquoise qui était si volubile il y quelques instants encore ne dit plus rien. Sa main est froide dans la mienne. Au bord de l’eau, dans les vaguelettes qui s’écrasent sur le sable, il y a quatre ou cinq phoques, un gros, deux moyens et quelques petits à beaux yeux. Ils nous regardent et nous les regardons. Cela dure plus longtemps que tout le reste de notre histoire.
Turquoise est derrière moi et je l’entends qui se déshabille. Je ne réagis pas. Je ne lui demande pas ce qu’elle fait. Quand elle me dépasse, elle est nue et elle marche vers l’eau et les phoques. Je regarde ses petites fesses que j’aime s’éloigner de moi et je ne pose aucune question. Turquoise contourne les phoques pour ne pas les effrayer et elle entre dans l’eau un peu plus loin. J’aimerais que Janis Joplin chante encore pour nous, que Turquoise revienne, mais je ne bouge pas parce que je sais, depuis le début.
Je t’ai eu, mais je ne pouvais pas te garder,
Je t’ai eu, mais je ne pouvais pas te garder,
Je m’attarde sur tes yeux bleu pâle*.
Elle plonge dans une vague et les phoques la rejoignent et disparaissent aussi. J’attends longtemps de la voir réapparaître, plus longtemps que tout le reste de notre histoire, mais je comprends qu’elle ne reviendra pas.
Je sors de ce songe étrange qui m’a entraîné si loin. Le diamant est au bout du sillon et gratte inlassablement le centre du disque. Le poster de Lou Reed est presque invisible dans l’obscurité. La nuit est tombée et je suis plus seul encore ici que sur la plage de mon rêve. La ville autour de moi bourdonne, des millions de personnes qui vivent, aiment, rient et baisent. Sans moi.
Sometimes I feel so happy
Sometimes I feel so sad
Sometimes I feel so happy
But mostly you just make me mad
Baby, you just make me mad
Linger on your pale blue eyes
Linger on your pale blue eyes
Thought of you as my mountaintop
Thought of you as my peak
Thought of you as everything
I’ve had, but couldn’t keep
I’ve had, but couldn’t keep
Linger on your pale blue eyes
Linger on your pale blue eyes
If I could make the world as pure
And strange as what I see
I’d put you in the mirror
I put in front of me
I put in front of me
Linger on your pale blue eyes
Linger on your pale blue eyes
Skip a life completely
Stuff it in a cup
She said, « Money is like us in time
It lies, but can’t stand up »
Down for you is up
Linger on your pale blue eyes
Linger on your pale blue eyes
It was good what we did yesterday
And I’d do it once again
The fact that you are married
Only proves you’re my best friend
But it’s truly, truly a sin
Linger on your pale blue eyes
Linger on your pale blue eyes
The Velvet Underground - Pale Blue Eyes
https://www.youtube.com/watch?v=WQzPvJWeofU