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n° 23093Fiche technique12046 caractères12046
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Temps de lecture estimé : 9 mn
26/05/25
Résumé:  Parfois, il suffit d’un banc, d’un carnet et d’un peu de tisane pour que les racines apprennent à respirer autrement.
Critères:  #poésie #réflexion #psychologie #ruralité #nonérotique #initiatique #nostalgie
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message

Projet de groupe : Une chanson, une histoire
Né ici

Nouvelle librement inspirée de la chanson

« La ballade des gens qui sont nés quelque part » de Brassens

https://www.youtube.com/watch?v=T1OrKpBFgc4


J’aime aussi beaucoup la version de Tarmac :

https://www.youtube.com/watch?v=BTn7jgLtz6s




Je suis né ici, et j’ai jamais eu l’intention d’en partir. Pas par manque d’ambition, hein. Juste que quand on a grandi au pied du clocher, avec les murs qui sentent la pierre chaude et le pain du matin, on finit par croire que le monde entier tient entre la place du marché et la rivière aux écrevisses.


Chez nous, les gens ne voyagent qu’en rêve, et encore, seulement les nuits sans orage. On connaît tous les chiens par leur nom, et même les arbres ont l’air de te saluer quand tu passes.


Moi, c’est Marcel. Soixante-deux ans, retraité d’une vie sans surprise. Mes racines sont profondes, plus que les trous des poteaux de la fête foraine. Je les ai arrosées toute mon existence à coups de Ricard et de parties de belote. Et j’en suis fier.


Faut dire qu’ici, on aime ceux qui sont d’ici. Et on regarde les autres comme des tomates en hiver : c’est joli, mais ça n’a pas de goût.


Mais ça, c’était avant son arrivée. Avant les chaises colorées, les livres qui traînent sur les bancs publics, et le mot « bienveillance » écrit à la craie sur le trottoir. Avant qu’un mec pas d’ici me fasse douter de ce que ça voulait dire, justement, « être né quelque part ».


Il a débarqué un lundi. Un de ces lundis mornes, où même le soleil a l’air de faire la gueule.


Une camionnette blanche, un vélo accroché derrière, et une plante verte qui débordait du siège passager comme une crinière mal peignée. Il s’appelait Milo. Trente-cinq ans, une barbe de trois jours qui semblait entretenue au millimètre près, des lunettes rondes et des baskets toutes neuves. Le genre de mec qui dit « bonjour » à tout le monde. Il a repris l’ancienne boulangerie, celle de la mère Vaillant, morte l’année d’avant en tombant dans son pétrin – au sens propre.


Mais au lieu de vendre du pain, lui, il a ouvert un truc… comment il a appelé ça déjà ?

Ah oui : « librairie-salon de thé participatif ». Tu parles d’un sacrilège. Chez nous, le seul salon qu’on fréquente, c’est celui où y a la télé. Et le seul thé qu’on boit, c’est celui qu’on oublie sur le feu.


Il a repeint la devanture en bleu canard. Bleu canard ! On aurait dit qu’il avait trempé la façade dans une piscine de hipsters. Il a accroché une ardoise dehors, avec une citation :


« La vraie patrie est celle qu’on choisit. »


Et en dessous, il a signé : Brassens.


Déjà, ça m’a fait tiquer. Moi, j’allais jusqu’ici chez Jojo, le bar d’en face, où les murs sentent la bière renversée et la sueur du baby-foot. On n’y lit pas, on n’y cite personne, à part peut-être Obélix ou Jean Gabin. Alors, évidemment, ça a commencé à jaser.



Moi, je disais rien. J’observais. Ce Milo, il m’agaçait. Il souriait trop. Il avait l’air heureux. Et chez nous, quelqu’un qui a l’air heureux pour rien, c’est louche.


Le village s’appelait Saint-Martin-sur-Lande, mais tout le monde disait juste « Saint-Martin ». Sauf Milo. Lui, il insistait pour prononcer le nom en entier, comme si chaque syllabe comptait. Déjà, rien que ça, ça agaçait.


À Saint-Martin, y a trois choses immuables : le clocher, le vent qui décoiffe les poules, et le rituel du café du matin chez Jojo. Tous les jours, à huit heures tapantes, on était quatre à tenir le comptoir comme un vieux radeau :

Lucien, l’ancien prof d’histoire qui radote sur la guerre d’Algérie, même quand on parle météo.

Jeannot, un maçon à la retraite qui porte toujours la même casquette « Ricard » depuis 1993.

Claudine, veuve dynamique, qui connaît les secrets de tout le monde, surtout ceux qu’on n’a pas confiés.

Et moi, Marcel, le local de l’étape, le gardien des traditions, celui qu’on consulte pour savoir si « ça se fait » ou pas.


On commentait tout : la météo, les haies trop hautes, les voitures mal garées. Et maintenant, Milo.


Il faisait tache, ce gars-là. Le dimanche, il allait cueillir des herbes sauvages au bord de la rivière. Il appelait ça « se reconnecter au vivant ». Nous, on appelait ça « se faire piquer par des moustiques pour rien ».


Un jour, il est venu au marché avec un panier en osier, une chemise à fleurs et un sourire grand comme une nappe. Il a acheté des légumes oubliés : topinambours, panais, cardons. Même la marchande savait plus comment les cuisiner.


Il parlait aux enfants. Pas comme nous, avec un clin d’œil ou une blague un peu grasse. Non. Il les a écoutés, assis par terre, à hauteur de leurs genoux.


Ça a troublé Claudine, qui a dit plus tard :



Mais bon, elle disait aussi que son chat lui répondait quand elle lui parlait, alors on n’a pas trop relevé.


Un samedi matin, Milo a collé une affiche sur sa vitrine. Une grande feuille blanche, écrite à la main :


Samedi prochain : Scène ouverte. Venez dire ce que vous avez sur le cœur.

Pas besoin d’être poète. Juste d’être vivant.

Entrée libre. Tisanes offertes.


Des tisanes. Chez nous. Le mot seul a failli tuer Jeannot d’indignation. Il a tapé du poing sur le zinc :



Lucien a ri, Claudine a levé les yeux au ciel, et moi j’ai dit, un peu trop fort peut-être :



Je sais pas ce qui m’a pris ce jour-là. Peut-être l’ennui. Peut-être un reste de curiosité que j’avais pas encore réussi à enterrer. Toujours est-il que je me suis retrouvé devant la librairie de Milo, mains dans les poches, l’air de rien, comme si j’attendais un bus qui ne viendrait jamais.


Lui était assis sur un banc en bois peint, juste sous le vieux marronnier. Un carnet sur les genoux, un crayon dans la main. Il écrivait en souriant. Qui sourit en écrivant ?


Il m’a vu, il a levé la main en signe de salut. J’ai répondu d’un hochement de tête, façon diplomatique.



Je me suis assis à l’autre bout du banc. À bonne distance. Il a refermé son carnet.


Un silence. Un de ceux qui pèsent, mais qui n’agressent pas.



Il a souri.



Il a ri doucement.



J’ai haussé les épaules. C’était le genre de phrase qui te laisse sans réplique, pas parce qu’elle est brillante, mais parce qu’elle te dérange.



Il a levé les yeux vers les toits.



J’ai failli lui dire que c’était pas un musée, notre bled, mais j’ai rien dit. Parce qu’au fond, j’ai trouvé ça joli. Un peu cabossé. Ça m’allait bien, à moi aussi.


Il a ajouté :



J’ai fait mine de pas comprendre.



J’ai grogné, façon de dire non sans dire oui.



Il a dit ça sans ironie. Juste comme une évidence.


On est restés là encore un moment, à regarder passer le temps, sans chercher à le retenir. Deux étrangers assis dans le même paysage. Quand je suis reparti, j’ai pensé : « Il est pas d’ici, mais il fait pas de mal. »


C’était un début.


Le samedi est arrivé comme un chat dans une salle à manger : sans prévenir, mais avec l’air de savoir ce qu’il fait. La place du marché était méconnaissable. Milo avait tendu des guirlandes de fanions entre deux platanes, installé un vieux micro grésillant sur une caisse à pommes, et disposé des chaises dépareillées en demi-cercle, comme pour une veillée improvisée.


Une odeur de tisanes flottait dans l’air, mélangée à celle du fromage fort de la fromagerie d’à côté. Le contraste piquait un peu les narines.


Je suis venu en retrait, bras croisés, appuyé contre le mur de la mairie. Un peu planqué, mais pas trop. Juste assez pour dire « j’y étais » si jamais on en reparlait.


Les gens sont venus. Peu, mais sincères.


Lucien, le prof, était là, en veste de velours, avec une pile de vieux poèmes sous le bras. Claudine avait mis un chapeau improbable, à fleurs, « pour faire bohème », avait-elle dit. Même Jeannot, grognon, était assis au fond, un demi à la main, marmonnant « On va bien rigoler. »


Milo a pris le micro, avec son sourire d’enfant émerveillé.



La première à monter, c’est une petite qu’on n’avait jamais entendu parler plus fort qu’un miaulement : Nina, la nièce de la boulangère. Elle a lu un poème qu’elle avait écrit pour sa grand-mère. Ça parlait de confiture, de mains usées, de mémoire et de rides.


Le silence qui a suivi était plus lourd qu’une église vide.


Puis Lucien a déclenché l’hilarité générale en lisant un sonnet salace écrit en 1982, « sous influence de Bordeaux rouge », selon ses mots.


Un ado a rappé un texte sur le collège, une mamie a chanté une berceuse en occitan, et une jeune mère a raconté son accouchement comme on raconte une épopée guerrière.


C’était doux. Vivant. Mélangé.


Et moi, j’écoutais. Je pensais à mon père, à mon vieux vélo, à ce rêve d’aller à Toulouse qu’on avait oublié ensemble. Je me suis surpris à chercher dans ma poche quelque chose à dire. Mais je n’avais que mes mains. Et un vieux ticket de loto jamais gratté.


Milo s’est approché, m’a tendu le micro.



J’ai secoué la tête. Il a insisté du regard. J’ai pris l’objet comme s’il allait m’exploser dans les mains.


Et j’ai dit, d’une voix rauque, sans chercher les mots :



Et j’ai reposé le micro, comme on pose une pelle après avoir enterré quelque chose.


Les jours ont repris leur cours. Le marché a retrouvé ses cageots bancals, le bistrot ses verres mal rincés. Et pourtant, quelque chose avait bougé.


On ne parlait plus de Milo comme « l’intello », mais « le gars de la librairie ». Il avait trouvé sa place. Ou peut-être qu’on lui avait laissé un bout de la nôtre.


Moi, j’ai recommencé à marcher un peu plus loin. Jusqu’au verger de pommiers, là où on voit le ciel en grand. Et parfois, je m’arrêtais, regardais l’horizon et pensais à ce foutu rêve de Toulouse. Pas avec amertume. Plutôt comme on regarde une vieille photo : un sourire dans le coin des yeux, une ride de plus.


Un matin, je suis entré dans la librairie. J’ai acheté un carnet. Un simple carnet à spirales, sans lignes, comme une route sans balises.


Milo m’a tendu un stylo.



J’ai hoché la tête, pas besoin d’en dire plus. J’ai glissé le carnet dans la poche intérieure de ma veste, celle qui ne sert jamais. J’ai senti qu’il y avait de la place, maintenant.


Le soir même, j’ai écrit un mot. Un seul. « Peut-être. »


Je l’ai regardé longtemps. C’était un bon début.


Depuis, j’écris parfois sur la table de la cuisine. Des souvenirs, des odeurs, des silences. Je ne sais pas si c’est bon. Mais c’est à moi.


Et dans le village, quand je passe sur la place, je souris en voyant les enfants jouer au pied des chaises colorées.


Il y en a une que j’ai repeinte moi-même. En bleu canard.



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On dit que Milo a affiché une nouvelle citation dans sa vitrine. Celle-là, c’est moi qui lui ai soufflée :


« Être né quelque part, c’est un hasard. Avoir le courage d’y être libre, c’est autre chose. »


Et ça, tu vois, je l’ai appris assis sur un banc, à côté d’un mec qui buvait de la tisane.