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n° 23089Fiche technique7501 caractères7501
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Temps de lecture estimé : 6 mn
24/05/25
Résumé:  Un drame par deux géants de la chanson.
Critères:  #héros #chronique #biographie #drame
Auteur : Patrick Paris            Envoi mini-message

Projet de groupe : Une chanson, une histoire
La danseuse ridicule

Cela fait trois fois que je fais le tour de cette place écrasée de soleil, impossible de trouver la sortie, il doit bien y avoir un passage, celui par lequel je suis entré. J’ai beau chercher, rien, cette place est sans issue.


Tout autour, un long mur en bois. Pourquoi faire ? Personne n’aurait l’idée de construire un mur pour empêcher les gens de sortir, pour les retenir prisonniers. Qu’est-ce que je leur ai fait ?


Ce matin, deux hommes sont venus me chercher. Le jour était à peine levé, je venais juste de me réveiller. Sans rien me dire, ils m’ont fait monter dans un camion. J’étais seul, à l’étroit.

Le voyage n’a pas été long. À l’arrivée, ils m’ont enfermé dans une cage noire, je n’y voyais rien. J’ai entendu des cris. Dehors, il devait y avoir beaucoup de monde. Je ne suis pas peureux, mais je me demandais où j’étais, et ce que je faisais là. J’ai attendu longtemps, de plus en plus anxieux, j’avais faim, j’avais soif. Personne n’est venu me voir. À un moment, la porte s’est ouverte, enfin, j’allais voir le jour et pouvoir me dégourdir les jambes. Ébloui par le soleil, j’ai foncé droit devant moi, j’ai entendu le clac d’un verrou qui se referme. Sans le savoir, j’étais piégé.


Un temps, j’ai cru que j’allais juste changer de pâturage. Je croyais qu’ils m’emmenaient voir une copine, comme les autres fois ; ça, j’aime bien, après je me sens léger et heureux toute la journée. Mais la place est vide. Au lieu de l’herbe tendre baignée de rosée que je broutais tranquillement ce matin, il n’y a que du sable sous mes pieds. Je n’aime pas le sable, ça me gratte les pattes.


D’ici, je vois bien un bout de ciel bleu, mais le soleil est loin. En levant la tête, je découvre beaucoup de gens qui gesticulent au-dessus du mur. Ils agitent des mouchoirs, crient et chantent à tue-tête. Que font-ils là ?


Je refais encore un tour, juste pour voir si je ne me suis pas trompé. Les gens au-dessus du mur m’acclament, je comprends qu’ils sont venus pour me voir. Profitez-en braves gens, j’espère que tout le monde me voit bien, j’entends des vivats, des « Olé » rien que pour moi. Marchant à petits pas, fier, je redresse la tête.


Très vite, je m’aperçois que ce n’est pas moi que la foule applaudit, mais des pantins de pacotille qui s’agitent de l’autre côté de la place. Comment sont-ils arrivés là ? J’en aurai le cœur net, je vais refaire un tour pour trouver la porte par laquelle ils sont entrés. Encore un mystère, rien, toujours rien.


Les cris de la foule me cassent les oreilles, les pantins remuent leurs chiffons rouges dans tous les sens. Ils me volent la vedette. Je vais leur dire ma façon de penser, un bon coup de corne va les faire valser en l’air.



Je ne vais pas trembler devant eux.



C’est décidé, je leur fonce dessus… Ratés, ils avaient dû me voir venir. J’y retourne. Ils sont cinq, je vais bien pouvoir en embrocher un ou deux. Encore raté. Ils agitent toujours leur chiffon rouge, et à chaque fois que je les manque, j’entends un grand « Olé » venant de dessus le mur, c’est à n’y rien comprendre. Les femmes ont mis leur longue robe multicolore, elles sont belles avec de grands chapeaux pour se protéger du soleil, mais pourquoi les hommes crient-ils si fort, je suis certain qu’ils ne feraient pas mieux que moi, pourtant certains portent des cornes plus grandes que les miennes.


À force, je me lasse de ce petit jeu, qu’ils s’amusent sans moi, je vais faire un tour de l’autre côté, je serai plus tranquille.


Tout à coup, je sens une piqûre dans l’épaule, il y a de sacrés moustiques par ici. Encore un, il faut que je m’éloigne, le coin est plutôt malsain. Mais j’ai des trucs qui ballottent sur mon épaule. C’est quoi ? Je n’arrive pas à les voir. En me secouant, je devrais pouvoir m’en débarrasser… Impossible, c’est bien accroché.



Mais voici les picadors, et la foule se venge



La rage monte en moi, il faut que j’en embroche un pour me calmer. Je transpire, de la fumée me sort des naseaux. Pour me battre, je dois reprendre mon souffle.


Tiens, voilà trois chevaux, ils ont aussi réussi à entrer ceux-là. Je les reconnais, je les ai souvent vus dans le champ à côté de ma prairie, une simple barrière nous séparait. Je vais pouvoir leur demander ce qu’il se passe.


Ils sont drôlement harnachés, tout caparaçonnés, je les trouve un peu ridicules avec tous ces brillants, mais je ne leur dirai pas. Je connais aussi leurs cavaliers, avec une grande lance. Ils viennent souvent me flatter quand ils passent dans le champ. Ils doivent être perdus comme moi… Aïe, sans prévenir un des cavaliers plante sa lance dans mon cou, pourtant, je n’étais pas agressif, je n’avais aucune envie de leur faire du mal. Je remarque des gouttes rouges qui tombent sur le sol autour de moi, mon sang se répand dans le sable.


La fatigue me gagne, je titube, j’ai du mal à tenir ma tête droite, j’ai envie de me coucher. Mais en voyant tous ces pantins qui continuent de s’agiter, je les charge une nouvelle fois.



Voici les toreros, la foule est à genoux.



Ouf ! Il n’en reste plus qu’un, il fait le fier avec sa grande cape rouge. Je n’ai jamais appris à me battre, mais celui-là, je ne le raterai pas. La tactique, attaquer le premier. Je reprends ma respiration, un peu d’élan, je frotte mes sabots dans le sable, et je m’élance. En passant près de lui, j’aperçois une épée cachée dans la cape qu’il secoue devant moi. On dirait une ballerine, danseuse ridicule, il tourne et retourne sur lui-même, il me nargue. Je ne vais pas me laisser faire, une fois, deux fois, dix fois, manqué, je l’ai encore manqué. Les cris de la foule résonnent dans ma tête… Ils vont voir qui est le plus fort.


Je le regarde dans les yeux, en colère, et l’attaque en baissant la tête.



Mais l’épée va plonger, et la foule se penche.


Mais l’épée a plongé, et la foule est debout.



En quelques secondes, mes yeux se brouillent, mes jambes ne me portent plus, je me couche sur le sable. Au-dessus du mur en bois, les gens se sont levés, les dames avec leurs grands chapeaux agitent des éventails. Avec ce soleil, elles doivent avoir trop chaud, alors que moi, j’ai froid, de plus en plus froid. Une flaque rouge se forme autour de ma tête. Le sable est doux, c’est fou comme ça peut faire du bien. Je ferme les yeux et prie pour que tout s’arrête. J’ai envie de dormir, de dormir.


Andalousie, je me souviens, tes vertes prairies où j’aimais gambader, ton soleil jamais assez chaud, les chants qui montaient à la tombée de la nuit…


— --oOo-- —


Plus personne ne fait attention à moi, deux chevaux me traînent à travers la place, laissant une trace rouge dans le sable, la trace de mon sang. Eux, ils trouvent facilement la porte que j’ai cherchée pour m’échapper.


Une clameur s’élève des gradins, tous les spectateurs sont debout pour mieux voir. Dans son costume brillant, prenant son temps, mon bourreau fait un tour de piste en bombant le torse, deux oreilles sanglantes à la main. Majestueux, il salue la foule qui l’acclame.


Pourquoi les gens sont-ils aussi joyeux le jour de ma mort ? Longtemps, j’ai cru être la vedette de la journée, je n’étais qu’un jouet qu’ils ont voulu casser, comme des enfants capricieux.



Je ne pensais pas qu’on puisse autant s’amuser autour d’une tombe.


Est-ce que ce monde est sérieux ?



Le dieu des taureaux les a laissé faire.

On devrait pouvoir leur pardonner, en pensant à Carthage, à Waterloo, à Verdun, à…, à…



— --oOo-- —


Merci à Francis Cabrel et à Jacques Brel :


Francis Cabrel - La corrida

https://www.youtube.com/watch?v=2HyLN4PwfkA


Jacques Brel - Les Toros

https://www.youtube.com/watch?v=7KQ6aQiEePQ