| n° 23087 | Fiche technique | 7908 caractères | 7908 1447 Temps de lecture estimé : 6 mn |
24/05/25 |
Résumé: Elle s’appelait Louise. Elles s’appellent toutes Louise. Celles qui nous brisent. | ||||
Critères: #poésie #réflexion #psychologie #nonérotique | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Une chanson, une histoire |
Nouvelle inspirée de la chanson « Louise » de Thomas Fersen
https://www.youtube.com/watch?v=xEkVMZhmkIU
Il y a des gens qui naissent avec un piano sur le dos. Moi, c’était un accordéon. Il geignait dès que je posais le pied hors du lit, râlait sous la pluie, couinait les jours de cafard. Je n’étais pas triste de nature, non. Juste… un peu fendu, comme une tasse qu’on garde quand même, parce qu’on l’aime bien.
Avant Louise, ma vie était une grande nappe blanche sans taches ni miettes. Je vendais des graines pour pigeons dans un kiosque, avec pour seul collègue un perroquet insomniaque qui répétait : « T’as vu passer l’amour, toi ? »
Et puis un jour, Louise.
Louise avec ses souliers rouges qui claquaient sur les pavés comme des castagnettes. Louise avec son rire en jupons et sa façon de dire « bonjour » comme on dit « viens ». Elle n’était pas belle, non. Elle était inclassable. Une confiture d’orties ou une valse au ralenti.
Et moi, j’ai fondu comme un sucre dans le café.
Elle s’est installée chez moi le jeudi, sans prévenir. Avec une valise en poils de vache, une plante grasse nommée Fernand et un chat borgne qui me regardait comme si je n’étais qu’un figurant dans son film.
Au début, c’était le carnaval tous les jours. Elle mettait des chapeaux pour faire la cuisine, m’appelait « mon cornichon » et glissait des vers de Prévert dans mes poches. On dansait dans la baignoire, on chantait faux à tue-tête, on faisait du vélo dans le salon.
Après une de ces journées qui sentent la confiture et la pluie, on s’est endormis dans le canapé, collés l’un à l’autre comme deux tranches de pain chaud. Elle portait une chemise à moi, trop grande, boutonnée de travers, et ses jambes nues dessinaient des notes de musique sur le vieux tissu.
J’ai demandé :
Elle a ri doucement, ses cheveux dans ma bouche.
Puis elle m’a murmuré des poèmes inventés, avec des mots comme « chocolune » et « rêvalanche », pendant que je traçais des lettres invisibles sur sa peau.
Cette nuit-là, nos souffles ont rimé. Pas besoin de plus.
Et puis… le vent a tourné.
Elle a commencé à rentrer plus tard. À sourire à ses pensées. À parler toute seule dans la salle de bain. Elle disait que j’étais trop prévisible, que la routine lui grattait l’âme comme une étiquette oubliée dans le col. Moi, je me suis mis à faire des rimes tristes sur les boîtes de conserve. Mais ça ne l’a pas retenue.
Un matin, elle n’était plus là. Plus de valise poilue, plus de Fernand, plus de chat. Juste un mot sur le miroir : « Merci pour les parenthèses. Je pars écrire le reste. »
Je n’avais pas été surpris. Elle avait passé la soirée à frotter la table, le regard vide, comme si elle souhaitait effacer jusqu’aux traces de nos coudes.
Je lui ai demandé :
Elle a soufflé :
Puis elle est allée se coucher sans moi. J’ai dormi sur le tapis, près des chaussons. Ils avaient l’air perdus, eux aussi.
Au réveil, il ne restait plus rien, sauf ce mot, ce vide, et l’odeur du citron sur le miroir.
Depuis qu’elle est partie, je parle à mon rideau. Il est de velours grenat, un peu râpé sur les bords, comme moi. Il m’écoute sans m’interrompre. Parfois, je crois même qu’il hoche la tête.
Le matin, je prépare deux cafés. Un pour moi, un pour elle. Le sien refroidit doucement sur la table, et je le bois après, quand le mien est fini. Comme si je pouvais encore goûter à ses lèvres.
J’ai gardé ses chaussons. Ils traînent au pied du lit, comme deux petits animaux tristes. Je leur parle aussi :
Ils ne répondent jamais, mais je vois bien qu’ils y croient autant que moi.
Les voisins commencent à s’inquiéter. La concierge m’a demandé si j’étais « en bonne santé », ce qui est une façon polie de dire : « Tu t’habilles en pyjama depuis trois semaines, mon gars. » Mais que voulez-vous, c’est le dernier vêtement qu’elle m’a offert. Il sent encore l’abandon.
Un jour, j’ai décidé de marcher jusqu’au parc où elle aimait regarder les gens passer « comme au théâtre, mais en moins cher ». J’ai pris son chat avec moi. Enfin, pas le vrai – il est parti avec elle. J’ai pris une peluche noire à qui j’ai cousu un cache-œil. Il s’appelle Méphisto.
Sur le banc, j’ai lu un poème que j’avais écrit la veille :
Louise, Louise, aux lèvres cerises,
Tu as planté dans mon cœur
Un clou d’absence, un fil de brise,
Et des soupirs qui me font peur.
Un vieux monsieur m’a applaudi en silence. Ou alors il avait des crampes. Je ne suis pas sûr.
J’ai aussi commencé une collection de tickets de caisse, parce qu’ils portent tous une date. J’y cherche des signes, des messages codés. Une fois, j’ai trouvé un « Merci de votre visite, Louise » imprimé tout en bas. J’ai pleuré sur la caisse enregistreuse.
Il m’arrive de l’apercevoir, Louise. Pas vraiment elle, non. Des ombres. Des esquisses. Une nuque familière dans un autobus. Un rire trop clair au marché. Une paire de bottines rouges, oubliée sur un fil électrique. Parfois, j’entends des pas dans l’escalier. Mon cœur saute une mesure, comme un vieux tourne-disque rayé. Je vais ouvrir, l’air de rien. Mais ce n’est jamais elle. Juste la vie, qui passe en sifflotant.
Il m’est arrivé de courir en criant « Louise » dans ma tête. Jamais à voix haute. Les gens se méfient de ceux qui aiment trop. J’ai même écrit son prénom sur un ballon gonflé à l’hélium, puis je l’ai laissé s’envoler. Il est monté lentement. Le lendemain, il est revenu. Coincé dans mon antenne télé. Je l’ai pris comme un signe. Mais un signe de quoi, je ne sais pas.
Elle s’appelait Louise.
Elles s’appellent toutes Louise.
Celles qui nous brisent.
Les jours se sont pliés comme des lettres qu’on n’envoie jamais. Je m’habitue à son absence… une douleur sourde, une épine plantée au bout du doigt, qui ne fait plus vraiment mal, mais qu’on sent toujours. Elle est devenue un courant d’air dans mon crâne, une chanson qui revient quand on ne veut pas.
Un jeudi, le facteur m’a remis une enveloppe sans timbre. Étrange. L’écriture était celle qu’elle utilisait pour ses listes de commissions. Dedans, une page blanche, pliée en quatre.
Blanche, mais pas vide : elle sentait le citron, son parfum.
Je l’ai encadrée. Elle trône au-dessus du grille-pain, comme une icône. Les jours de pluie, je lui parle.
Et je me plais à croire qu’elle m’aurait répondu :
Mais elle n’a rien écrit. Alors je suppose que c’est à moi d’écrire la fin.
Les saisons ont tourné comme un manège sans musique. J’ai arrêté de compter les jours. J’ai perdu la trace du calendrier. Il était de toute façon resté bloqué sur le mois de Louise.
J’ai commencé à me faire plus léger. À ne plus répondre aux appels, ni aux lettres, ni au facteur. À vivre la nuit, à parler aux lucioles avec des vers de poète. Mon voisin du dessus a dit qu’il ne m’entendait plus marcher. La concierge, elle, a remarqué que mon ombre ne descendait plus l’escalier. Même le miroir a cessé de me refléter, alors j’ai compris. Je devenais transparent. Petit à petit.
Un matin de brouillard, j’ai enfilé ma vieille redingote à carreaux, celle qu’elle détestait, et j’ai glissé dans la rue comme un soupir. J’ai salué le réverbère, et ai laissé une dernière lettre dans le tronc du platane :
Je suis parti chercher Louise là où les souvenirs se déguisent en nuages. Ne vous souciez pas de moi. Je suis dans les herbes hautes, dans les chansons lentes, dans la buée sur les vitres. Je suis devenu ce qu’on devient quand on aime trop longtemps : une parenthèse oubliée entre deux saisons.
On dit que depuis, certains soirs, on entend des rimes glisser sous les portes. Qu’un ballon rouge flotte parfois au-dessus du quartier. Et que les chaussons de Louise, eux, dansent tout seuls au pied du lit.