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Temps de lecture estimé : 37 mn
23/05/25
Résumé:  Alors qu’il vient de prendre sa retraite dans une nouvelle région, cela fait plusieurs fois qu’il véhicule cette autostoppeuse un peu branque. Elle va insidieusement rentrer dans sa vie, sans qu’il le maîtrise vraiment.
Critères:  #drame #romantisme #rencontre fh amour
Auteur : Delectatio      Envoi mini-message
Patchouli

Une route sans ligne droite



Mathieu avait remarqué cette femme une première fois par hasard, un matin d’avril, en remontant la route des crêtes. Un sac en toile délavée posé à ses pieds, elle levait le pouce sans trop y croire. Elle portait une jupe à fleurs dans laquelle le vent s’engouffrait comme dans un linge étendu dehors. Il s’était arrêté sans réfléchir, parce qu’il ne faisait pas bien chaud et que ç’aurait été cruel de la laisser en plan.

Elle était montée sans un mot, avait refermé la portière avec douceur, puis s’était assise, le regard perdu. Il avait jeté un œil discret. Une odeur de patchouli bon marché flottait autour d’elle. Elle avait un visage encore jeune, mais des yeux noirs un peu brisés. Le genre de regard qui vacille entre rêve et réalité.



C’est tout ce qu’il avait obtenu. Et c’était déjà beaucoup.


Depuis, il l’avait revue de nombreuses fois, jamais au même endroit, jamais à la même heure. Il n’osait pas poser de questions trop précises. Elle parlait par fragments, elle disait des choses et leur contraire. Elle avait eu un chien, mais non, elle détestait les chiens. Elle avait une gamine en bas âge, mais, en fait c’était peut-être simplement une nièce. Le père était parti, ou bien jamais venu. Elle mentait comme elle respirait, avec une facilité déconcertante, comme si la vérité n’avait en soi aucune importance.

Mais il comprenait très bien ce genre de personnage. Lui aussi était un peu comme ça : fabulateur compulsif. Ça lui plaisait de s’inventer des vies, et c’est sans doute pour ça qu’il la trouvait géniale.


Mathieu ne disait jamais qu’il était ancien contrôleur des impôts, quelle horreur, de quoi faire fuir le commun des mortels ! Il préférait parler de ses voyages en mer, des pays qu’il n’avait jamais visités, des indigènes qu’il n’avait jamais rencontrés. Self-made-man sans instruction, brillant universitaire ou aventurier au long cours, il variait les plaisirs. Elle ne posait jamais de questions. Elle l’écoutait religieusement, souvent avec de grands yeux ronds, comme un enfant à qui on raconte l’histoire d’un pays imaginaire. Et il faisait de même, il la laissait naviguer dans ses contradictions et s’émerveillait de ses délires sans cesse renouvelés.


La maison dont elle parlait, il l’avait bien cherchée. Une baraque sur la hauteur, au bout d’un chemin de terre. Il avait fait le tour plusieurs fois. Mais rien. Des cabanons en ruines, quelques mobile homes à moitié ensevelis sous les feuilles. Peut-être que cette maison n’existait même pas. Il l’imaginait parfois dormir dans la forêt, dans un tronc d’arbre au milieu des racines, accompagnée de joyeux lutins. Ou alors, si elle existait vraiment, c’était une maison de rien, posée à flanc de colline, invisible depuis la route, accessible uniquement par de petits sentiers tortueux. Mais il avait arrêté de chercher.


En tout cas, cette fille était une marginale, sorte d’Esmeralda moderne, en robe de Gitane, mais en un peu plus destroy.

Ils les adoraient, ces petits trajets, dix minutes, vingt au maximum, des moments qui n’appartenaient qu’à eux et qu’ils renouvelaient le plus souvent possible. Deux mythomanes paisibles, qui se racontaient des demi-vérités sans jamais se regarder en face.



Il notait certaines des réflexions de cette nouvelle amie dans un calepin fatigué, où il collectionnait les pensées du jour :


Je crois que je suis morte au moins deux fois. Mais je ne sais plus quand.


Je crois que l’on peut se faire disparaître en ne répondant plus au téléphone. C’est pour ça que j’ai jeté le mien.


Il ignorait ce qu’elle pensait vraiment. Mais il s’en foutait. Au moins, elle existait, et lui aussi existait.




15 impasse des Colombiers



Un soir, elle avait fini par lui donner une adresse, du bout des lèvres, comme si c’était une trahison :



Il avait hoché la tête comme si ça avait peu d’importance. Mais dès le lendemain, il y était allé.

C’était une impasse sans mystère, juste une langue de bitume fendue par l’herbe folle, avec des ornières remplies de flotte. Un renfoncement triste, bordé de haies sans soin. Le 15 était là, posé comme un oubli : un préfabriqué gris, flanqué d’un auvent en plastique décoloré. Un chien aboyait dans une cour voisine. Le rideau de la cuisine pendait en biais, retenu par une pince à linge.

Il n’était pas descendu de voiture. Il avait juste ralenti, fait semblant de chercher une autre adresse, avant de rebrousser chemin. C’était un peu comme découvrir un décor de théâtre en pleine lumière, trop net, trop réel, donc forcément décevant.


Quelques jours plus tard, dans la voiture, elle avait recommencé à parler de la « hauteur ».



Vraiment étonnant, car c’était perdu au milieu des arbres ! La seule vue qu’elle pouvait avoir, c’était celle des carcasses désossées qui traînaient sur le terrain vague qui jouxtait sa maison. Mais il avait souri doucement. Elle savait qu’il savait. Mais aucun d’eux ne disait rien. Il respectait sa version. C’était la règle tacite entre eux : les mensonges étaient à usage intime.



Elle avait haussé les épaules, une esquive habile.



Et lui, il avait répondu :



Et il n’était pas loin de la réalité !


Ils avaient roulé un bon moment en silence, deux fugitifs du monde réel, bien installés dans leur théâtre d’ombres. Elle chantonnait doucement une chanson qui n’existait pas. Lui tapotait le volant, l’air de rien. Le temps s’étirait, tout allait bien, rien n’était vrai, et c’était très bien comme ça.


Comment lui expliquer qu’il avait pris sa retraite très récemment et était allé s’enterrer dans un trou paumé où il ne connaissait pas âme qui vive. De toute façon, sa vie à lui n’intéressait personne !




Tu pourrais venir un jour



C’était sorti comme ça, un après-midi, lors d’un voyage pour descendre au patelin :



Elle avait dit ça en regardant fixement la route, sans intonation particulière, comme on dit « Il va pleuvoir demain » ou « faut que je rachète du café «. Une phrase jetée sans ancrage, à moitié pensée, déjà oubliée.

Mathieu n’avait rien répondu sur le moment. Il s’était contenté d’un « Humm » évasif. Mais évidemment, il avait noté ça dans un recoin de sa mémoire, entre curiosité et espoir bête.

Quelques jours plus tard, il s’était pointé au 15, impasse des Colombiers. Juste pour voir.

Personne.

Le rideau était toujours de travers. Le chien aboyait un peu plus loin, à l’identique. Mais aucune trace de la Gitane. Pas de voiture, pas de lumière. Il avait attendu dix minutes, moteur tournant. Puis il était reparti, vaguement vexé, mais infiniment soulagé.

Il ne lui en avait même pas parlé. À quoi bon ? Ce n’était pas un rendez-vous, c’était une simple hypothèse.



La fois suivante, c’est elle qui l’avait relancé, entre deux silences :



Pas plus ? Il avait haussé les sourcils. Qu’imaginait-elle ? Qu’il cherchait à la séduire ? Qu’il désirait coucher avec elle ? Il avait au moins douze ans de plus qu’elle, peut-être quinze !

Mais il avait tout de même dit « oui », parce qu’on ne dit pas « non » à ce genre de proposition, quand on est seul et qu’on n’attend rien de spécial.



Elle n’avait qu’un petit sac à dos et des lunettes de soleil sur le nez, alors qu’il faisait presque nuit. Une fois dans la maison, elle ne s’était même pas assise. Elle avait demandé où était la salle de bain. Elle y était allée, directe, sans commentaire.

La porte s’était refermée, il avait entendu le verrou. Puis plus rien.

Il avait attendu un peu. Il s’était ouvert une bière, avait traîné dans la cuisine, relancé un vieux vinyle. Toujours rien. Au bout d’une heure, il avait frappé doucement.



C’est là qu’il s’était aperçu qu’il ne connaissait même pas son prénom.

Un « oui » un peu sourd lui parvint, étouffé. Puis rien d’autre.

Il s’était couché sur le canapé cette nuit-là, sans trop dormir, vaguement inquiet. Au petit matin, il aurait pu retrouver un cadavre. Mais elle était sortie bien vivante, décoiffée, les yeux gonflés, et avait dit :



Il n’avait pas relevé. Il n’était personne, c’était entendu.



Elle était repartie sans manger. Le sac à dos sur l’épaule, les lunettes sur le nez. Elle n’avait pas voulu qu’il la raccompagne. Un « à plus » jeté en l’air, comme on jette une pièce dans une fontaine.

Il avait souri, un sourire un peu flou, lui aussi. Et dans son carnet, il avait noté :


Elle est venue pour fuir ailleurs. Chez moi, c’était un non-lieu. Elle a dormi dans la salle de bain comme un fœtus dans le ventre de sa mère.




L’invitée permanente



Au début, ça restait rare, une fois par semaine tout au plus. Elle arrivait parfois à l’improviste ou alors quand ils se rencontraient sur la route.


Mais, très vite, Solène avait pris ses aises. Elle débarquait n’importe quand, matin, midi ou soir, toujours avec son petit sac. Elle restait parfois une heure, parfois deux jours.

Elle entrait sans frapper, retirait son pull dans l’entrée, qu’il pleuve ou qu’il gèle, et se baladait seins nus comme si la maison était à elle et qu’il n’était pas là. C’était peut-être ça : il n’existait pas, c’était lui le fantôme. Il la laissait faire, intrigué.

Elle ouvrait le frigo, inspectait les boîtes, soupirait à voix haute :



Mais ce n’était même pas un reproche, juste une constatation.

Parfois, elle se faisait des tartines avec ce qui traînait, à d’autres moments elle sortait fumer à la fenêtre, ou alors elle allait s’allonger dans sa chambre sans un mot. Elle squattait volontiers son lit, insouciante, ça ne la gênait pas qu’il dorme sur le canapé.


En soi, Mathieu n’avait rien contre. Il la trouvait parfois belle, souvent touchante. C’est vrai qu’elle avait une très jolie poitrine. Mais elle était un brin envahissante et tout à fait sans gêne. Elle faisait comme s’il n’existait pas et il n’était pas vraiment prêt à être le décor de quelqu’un d’autre.

Un soir, il avait tenté un trait d’humour :



Elle avait souri sans lever les yeux, avant de répondre :



Gentil. Il s’était tu. Trop gentil sans doute. Mais d’un autre côté, il appréciait sa présence, son insouciance déraisonnable, il s’ennuyait les jours où elle n’était pas là.


Il notait de moins en moins dans son carnet. Il n’arrivait plus à formuler ce qu’il vivait. Ce n’était ni un couple, ni une colocation, ni même un squat. C’était autre chose, une sorte de parasitage affectif consentant.

De son côté, elle ne lui posait jamais de questions. Pas de « comment tu vas », pas de « tu fais quoi aujourd’hui ? », elle était avare de politesse. Et quand il osait : « Tu vas rester combien de temps cette fois-ci ? », elle répondait invariablement « Je ne sais pas encore ».


Elle prenait un livre dans la bibliothèque, qu’elle lisait à peine, ou bien elle se peignait les ongles avec un vieux vernis retrouvé dans son sac. Parfois, elle parlait seule, à voix haute, comme pour continuer une conversation entamée ailleurs.


Un jour qu’elle s’était endormie sur son lit en travers, ses pieds sales sur le drap, la bouche entrouverte, en train de ronfler, il l’avait observée longtemps. Et il s’était dit : elle vit ici dans un rêve où je ne suis qu’un figurant flou. Et, dans son calepin, il avait fini par écrire :


Elle habite mes murs comme on habite un lieu abandonné. Elle ne vit pas avec moi. Elle vit à travers moi.


À d’autres moments, au contraire, elle se montrait plus volubile, dans le registre « histoire inventée de toute pièce », et était capable de poursuivre très loin dans l’absurde…




L’horreur des fêtes



Ce soir-là, elle avait dit d’une voix lasse :



Il avait acquiescé, sans commentaire. Il n’attendait plus rien d’elle, mais, sans vouloir se l’avouer, il adorait qu’elle le mette à contribution.

Ils avaient roulé en silence jusqu’à l’impasse. Il faisait déjà sombre, mais il avait tout de suite remarqué quelque chose de différent, des silhouettes dans la cour, de la lumière aux fenêtres. Un feu de camp qui projetait des ombres tremblantes contre la façade du préfabriqué. Et de la musique, des percussions, des rires.



Solène avait haussé les épaules, l’air mi-souriante.



Des amis. Jamais de la vie, elle n’avait parlé d’amis. Encore moins d’une tribu. Et ça avait l’air d’être de sacrés loustics ! De vagues hippies, survivants des années 70.

À peine le temps de défaire sa ceinture qu’une silhouette surgissait de la pénombre. Une femme, la cinquantaine incertaine, les cheveux en dreadlocks grises, pieds nus sur le gravier humide. Elle s’était penchée à sa vitre et avait frappé doucement, un sourire immense au coin des lèvres.



Il n’avait rien dit, juste baissé la vitre à moitié. Une odeur de tabac froid et de patchouli avait aussitôt envahi l’habitacle.



Solène, plus perspicace qu’il ne l’aurait cru, s’était penchée vers lui, pour ajouter à son oreille :



Il avait un peu hésité, à la fois tenté et inquiet. Il se sentait trop vieux, trop propre, et surtout de trop. Et puis, il n’aimait pas qu’il y ait trop de monde.



Elle n’avait pas insisté. Elle avait claqué la portière avec douceur et s’était engouffrée dans la lumière et le bruit.

Il était resté là quelques secondes, moteur allumé. Puis il avait reculé lentement, sans un mot. Les rires s’étaient estompés dans son rétroviseur. Il avait eu le sentiment étrange de refermer une porte qui ne s’était jamais vraiment ouverte.


Plus tard, dans son carnet, il avait écrit :


Je croyais qu’elle errait seule dans un monde vide. En fait, elle vit dans un cirque. Moi, j’étais juste l’arrêt pour se reposer entre deux numéros.


Mais en relisant cette phrase, il se trouva injuste. Il l’avait trouvée prévenante ce soir-là, presque attentionnée lorsqu’elle avait murmuré à son oreille.




Elles seraient mieux ici



Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit.

Il avait regardé le plafond, imaginé les rires, les chants, les fumées étranges s’élevant de la petite bicoque. Il s’était surpris à se demander pourquoi elle avait parlé de lui. Puis il s’était maudit aussitôt d’y penser.

Et surtout, contre toute attente, il était vaguement jaloux. Il y avait beaucoup de mecs là-bas, des bien plus jeunes que lui, et tout ce beau monde vivait en communauté. Il connaissait les légendes, les champignons hallucinogènes, l’amour libre, les partouzes. Et cette pauvre Solène avec qui il n’avait jamais rien fait, il imagina sa jolie poitrine entre les mains de ces inconnus. À l’heure qu’il était, elle devait être seins à l’air, et peut-être même plus.


Au petit matin, alors qu’il buvait son café debout dans la cuisine, encore en pyjama, la sonnette retentit. Deux fois, comme un appel pressé, mais poli.

Il avait ouvert sans réfléchir.

Elles étaient là.

Solène, impassible. Et à côté d’elle, l’autre, la foldingue. Même robe ample que la veille, même pieds nus, même sourire béat collé au visage comme un autocollant mal fixé.



Elle ne demandait jamais ça. Peut-être aurait-il dû se méfier.

Sa copine avait levé la main dans un geste païen, comme pour une bénédiction.



Elle avait dit ça comme si c’était une évidence, comme s’il n’y avait rien d’étrange à venir s’installer dans la maison d’un presque inconnu à huit heures du matin.

Mathieu avait reculé d’un pas. Il n’avait rien dit, il n’avait pas su dire « non ». Il avait juste regardé la tasse vide dans sa main, comme s’il pouvait encore y trouver refuge.

Solène était déjà assise, jambes repliées, dans le vieux fauteuil en velours. La foldingue ouvrait les placards de la cuisine avec curiosité, comme si elle découvrait une maison de poupée.



Il n’avait toujours pas bougé. Il sentait confusément qu’un basculement venait d’avoir lieu, quelque chose de trop simple pour être stoppé, trop léger pour être dénoncé. Il n’avait rien promis, mais elles avaient tout pris. Et lui… il se laissait faire.


Plus tard, dans son carnet, il n’avait écrit qu’une phrase :


Elles sont chez moi comme si j’étais mort depuis trois jours.




L’après-midi des grandes libérations



Vers quinze heures, une nouvelle silhouette était apparue.

Une fille plus jeune. Vingt-cinq, vingt-huit ans peut-être, difficile à dire. Cheveux roses mal rincés, leggings troués, et un air de joie diffuse collé au visage comme du maquillage oublié. Elle avait frappé trois fois à la vitre, puis était entrée sans attendre.



Mathieu n’avait pas répondu. Il ne posait plus de questions. La foldingue aussi avait un prénom, mais il l’avait déjà oublié. Il regardait simplement sa maison se transformer en zone libre, sans trop savoir quand le basculement avait eu lieu.

Les trois femmes s’étaient installées dans le salon. Elles avaient mis un disque de vieux rock psyché que personne n’avait demandé, et très vite, un joint avait circulé. Saphir l’avait sorti de son sac comme une offrande sacrée.



Elles riaient toutes pour rien, se racontaient des histoires à voix basse en s’interrompant sans cesse, comme si leur conversation suivait un plan connu d’elles seules. Les accoudoirs du canapé avaient commencé à noircir, une petite braise mal tombée, un geste maladroit. Personne n’avait bougé.

Mathieu s’était levé, avait tenté :



Solène avait soufflé vaguement dessus.



Saphir l’avait regardé avec un sourire immense :



Il avait regardé la scène. Les pieds crades sur sa table basse. Les rires trop forts. L’odeur de beuh, de patchouli, de renoncement.

Il s’était entendu dire :



Comme si tout était normal, comme si lui aussi commençait à se dissoudre dans l’étrangeté.


Dans son carnet, plus tard, il nota simplement :


Le réel n’existe plus. Il s’envole dans le salon en volutes de fumée. Et moi, je suis devenu leur concierge muet.




C’est quand qu’on me demande ?



Ce fut en fin d’après-midi, alors que Saphir dansait pieds nus sur un vieux tapis, les bras levés comme en transe, et que la foldingue avait entrepris de dessiner des arabesques sur les murs au feutre gras.

Solène, de son côté, était affalée dans le fauteuil, une tasse vide à la main, un vague sourire au coin des lèvres.

Mathieu la regarda un moment. Puis il dit, d’une voix posée, trop calme, mais ferme :



Elle se leva sans discuter et le suivit dans la cuisine. Elle pensait sans doute à une banale remarque, une plainte de vieux garçon fatigué.

Il s’adossa au frigo, les bras croisés. Son visage était un peu rouge.



Elle haussa légèrement les sourcils, pas hostile, juste étonnée. Comme si elle venait de découvrir qu’il avait une opinion.



Elle le fixa, un peu perplexe, comme si elle ne comprenait pas bien ce que « vivre » voulait dire dans ce contexte.



Alors là, il craqua.



Il tapa sur la table. Une assiette trembla, sans se casser. Il cria presque :



Elle le regardait sans bouger. Ni choquée ni blessée. Juste absente, comme si ce moment ne la concernait déjà plus. Puis elle dit, très doucement :



Un silence. Il la regarda, stupéfait. Puis il se sentit idiot, comme si sa colère, immense et légitime, venait de se briser contre un mur de coton, comme si elle n’avait rien entendu.


Plus tard, dans son calepin, il écrira :


Je me suis enfin mis à crier. Mais c’est tombé dans le vide, comme un caillou lancé dans une mer sans fond. Elle m’a regardé comme on regarde un orage au loin. J’ai hurlé dans un rêve qui n’était pas le mien.




Tu veux qu’on fasse l’amour ?



Elle était restée assise, imperturbable, à la table de la cuisine. Il venait d’exploser, de vider un mois d’agacement, d’impuissance, de frustration. Il transpirait, respirait fort, les veines gonflées.

Elle, elle balayait tranquillement des miettes de pain avec le plat de la main, concentrée sur le bord de la nappe comme si c’était un geste sacré.

Puis, sans le regarder, sans hausser le ton :



Le silence, brutal. Il la fixa, la bouche à demi ouverte. Ce n’était même pas du cynisme, encore moins un piège. C’était une offre réelle, comme elle aurait dit « tu veux un Doliprane ? » ou « tu veux qu’on prenne un bain ? ».

Il sentit un grand vide le traverser, plus fort encore que sa colère. Un vide triste, presque beau. Il comprit à ce moment-là qu’elle ne le verrait jamais vraiment. Qu’il était un corps fonctionnel, un lieu d’atterrissage, une ombre gentille qui servait de matelas psychologique.



Elle haussa les épaules, pas vexée. Juste… ailleurs.



Mais il ne savait pas vraiment. Il avait crié et même piqué sa crise, et pourtant rien n’avait changé. Et c’est peut-être ça qui le fatiguait le plus.

Il sortit de la cuisine, s’enferma dans la salle de bain. Pas pour se laver, juste pour être tranquille dans un lieu où il pouvait encore être seul.


Dans son carnet, plus tard :


Elle croit que le corps peut tout réparer. Mais parfois, le mal est ailleurs, dans l’oubli. Elle m’oublie quand elle me regarde, je n’existe pas pour elle.




Pourquoi il est comme ça avec moi ?



Il avait claqué la porte de la salle de bain. Elle était restée seule dans la cuisine. Les miettes étaient rangées, le silence était retombé comme une couverture trop lourde.

Solène soupira. Elle n’était pas blessée, pas fâchée non plus. Juste… déconcertée.

Pourquoi s’énervait-il comme ça ? Elles avaient juste pris un peu de place, c’est tout. En plus, il n’avait jamais protesté avant. Pourquoi avait-il ce ton, cette voix pleine de regrets et de fatigue ? Était-ce à elle qu’il en voulait : oui, bien sûr, à qui d’autre ? Elle n’avait pourtant rien fait.


Elle repensa à ce qu’elle lui avait proposé. « Tu veux qu’on fasse l’amour pour te calmer ? »

C’était sorti tout seul, aucun stratagème, aucune provocation, juste une bouée de sauvetage qu’elle avait lancée. Une de ces idées qu’elle exprimait rarement, mais qui lui passait parfois par la tête. Un simple coup de folie !

Cela faisait pourtant longtemps qu’elle y pensait, parce qu’il était là, parce qu’il était doux, qu’il ne demandait rien, et qu’elle aimait les hommes qui ne réclament rien. Dans ses rêves, elle les voyait souvent jouir ensemble dans un univers paradisiaque.


Pour la première fois, elle se demanda pourquoi elle aimait tant venir ici. Et la réponse était simple : il n’aurait pas été là, elle ne serait pas venue ! Ça valait toutes les explications de la terre, elle était accro à sa présence, c’était la seule personne avec qui elle se sentait vraiment bien. Elle n’avait même pas besoin d’y réfléchir, c’était pour elle une évidence. Elle adorait en particulier ces moments où elle passait poitrine à l’air devant lui, il l’admirait… jamais un geste déplacé. Putain, ce que ça faisait du bien d’être avec un homme qui la respectait.


Maintenant, elle pensait vraiment à lui. Pas comme à un refuge, pas comme à une solution pratique, mais comme une vraie personne qu’elle avait blessée. Elle était peut-être en train de tout gâcher, elle s’en voulait. Il fallait réparer.

Elle essaya de se souvenir : lui avait-il déjà parlé de sa vie ? Pratiquement pas, juste des bribes. Une maison achetée après la retraite. Des silences plus longs que les phrases. S’était-elle intéressée à lui ? Pas plus… elle faisait comme si tout allait toujours bien.

Elle fronça les sourcils.


« C’est qui, ce mec ? Pourquoi me supporte-t-il ? Pourquoi est-il aussi gentil avec moi ? »


Elle n’aimait pas trop ce mot « gentil » qui voulait souvent dire faible. Mais chez lui, ce n’était pas cette forme de gentillesse, plutôt une espèce de bienveillance passive, comme s’il acceptait par avance tous les naufrages qu’elle pourrait lui faire endurer. Une larme lui vint à l’œil.

Elle entendit l’eau couler dans la salle de bain. Il se douchait ou il faisait semblant pour qu’on lui foute la paix.

Elle se leva, marcha jusqu’à la porte, hésita. Puis dit, avec douceur :



Pas de réponse. Elle sourit un peu, sans trop savoir pourquoi.


Dans sa tête, une pensée étrange germait, nouvelle, inconfortable : « Et si c’était moi qui le faisais fuir ? ». Tout le contraire de ce qu’elle désirait.




Allez, ouvre-moi



De l’autre côté de la porte, il ne répondait toujours pas.

Solène y appuya doucement son front, une main posée à plat sur le bois.



Elle attendit une seconde.



Toujours rien.

Elle n’était pas du genre à supplier. D’habitude, elle tournait les talons, elle riait, faisait la fofolle. Mais là, elle avait vraiment envie qu’il ouvre.

Elle n’avait pas prévu qu’il puisse lui en vouloir autant. Elle pensait qu’il était imperméable à toute facétie. Elle le voyait comme une sorte d’arbre humain, solide, enraciné et accueillant.

Elle se sentit idiote. Trop légère, trop flottante. Comme une feuille morte tombée au milieu d’un jeu de quilles.



Un temps, puis elle ajouta plus doucement :



Elle attendit encore. On entendait juste l’eau goutter dans le lavabo.

Enfin, la poignée bougea. Lentement. Il entrouvrit la porte. Il était là, vêtu d’un vieux peignoir éponge, le regard durci, les yeux fatigués.


Il la fixa. Elle semblait sincère, pour une fois.



Elle ne répondit pas. Elle le regardait, elle aussi. Elle avait l’air… différente, moins éparpillée, presque sérieuse.



Il soupira.



Elle sourit doucement. Puis elle entra, posa sa tête contre sa poitrine, comme un chat qui vient se blottir contre un oreiller bien chaud.

Et pour la première fois, il posa une main sur sa nuque sans trembler.


Il notera, le soir même :


Elle m’a dit qu’elle m’aimait beaucoup, j’en suis désormais convaincu, c’est la première fois qu’elle me laisse entrevoir une partie de son ressenti.




Recommencer à zéro



Elle l’entraîna vers la chambre et referma la porte derrière elle, doucement. Puis elle poussa le loquet, pour figer le moment et s’isoler du monde extérieur. Les autres, les foldingues, la musique, les joints, le vacarme, ils n’en avaient pas besoin.

Elle avait les yeux un peu rouges, les joues pleines d’hésitation. Elle regarda tout autour, comme si elle découvrait la pièce pour la première fois.

Puis elle dit, presque en murmurant :



Mathieu resta immobile. Il venait de s’asseoir sur le bord du lit, encore trempé de la douche, le peignoir entrouvert, les épaules nues et pâles. Il leva les yeux vers elle, un peu méfiant, fatigué.



Elle baissa la tête. C’était ridicule. Elle avait dit ça comme on jette une bouteille à la mer. Elle ne savait même pas si c’était vrai. Elle n’avait rien prévu, pas de plan, aucune vraie promesse.

Mais elle était sincère. Une envie soudaine, venue d’un fond qu’elle explorait peu. Parce qu’elle aimait cet homme, elle l’aimait depuis le premier jour, la première fois qu’il l’avait prise en stop. Elle avait raconté n’importe quoi pour le séduire, parce qu’elle avait tout de suite vu qu’il aimait ça.

Il ne répondit pas tout de suite.

Elle s’assit près de lui. Assez près pour qu’il sente son parfum bon marché, un reste de patchouli ou de lavande fanée.



Il tourna enfin la tête vers elle. Il ne souriait pas, mais son visage s’était adouci.



Il hocha la tête, très lentement.



Ils restèrent comme ça un bon moment, sans parler. Pas de baiser, pas de caresse, juste un moment suspendu, fragile comme une porcelaine.


Plus tard, dans son carnet :


Elle a dit « vouloir recommencer », comme si on avait déjà commencé quelque chose. Peut-être qu’on a juste interrompu. Peut-être qu’on pourra quand même faire mieux que rien.




Un peu à l’ouest, mais ensemble



Ils ne parlèrent jamais d’amour. Mais ils le firent, très souvent.

Il y avait des gestes nouveaux, des habitudes étranges qui s’étaient glissées dans leur quotidien, comme des bêtes discrètes. Elle lavait parfois une de ses chemises, sans prévenir. Il mettait un coussin sous sa nuque quand elle s’endormait sur le canapé. Ils mangeaient ensemble des plats absurdes et se marraient comme deux ados.

Elle traînait toujours pieds nus, posait des bougies un peu partout, allumait l’encens à onze heures du matin. Lui râlait, grognait, mais gardait ses fenêtres fermées pour que l’odeur reste.

Et puis, parfois, ils s’engueulaient. Vraiment. Fort. Pour des conneries. Des serviettes mouillées, des bouteilles vides. Il partait s’isoler dans le jardin, elle claquait une porte pour aller pleurer dans la cuisine. Mais toujours, l’un des deux revenait avec un chocolat, une clope, un mot idiot, et ça repartait.

Un soir, sans crier gare, elle glissa sa main dans la sienne pendant qu’ils regardaient un film nul sur une vieille télé. Il ne bougea pas. Elle non plus. Le générique défila.

Alors, elle dit :



Il répondit :



Ils ricanèrent, puis ne dirent plus rien.

Et ce soir-là, ils s’endormirent enlacés sur le canapé. Pas de sexe, pas de gestes précis, juste un sommeil dans les bras l’un de l’autre, inconfortable, mais doux.


Dans son journal :


Elle est imprévisible, bruyante, bordélique. Mais quand elle n’est pas là, tout perd de sa saveur.


De son côté, sur un post-it collé sur la porte du frigo, elle avait griffonné ces quelques mots :


Je crois qu’il m’aime bizarrement et que je lui rends bien.




Ce n’est pas grave, je crois



C’était un soir comme les autres. Il n’y avait pas eu d’orage ni de dispute. Elle était simplement assise sur le bord du lit, enroulée dans un drap, à moitié nue, les cheveux en bataille et l’air un peu ailleurs, comme souvent.



Il releva les yeux du carnet où il gribouillait un poème pas très bon.



Il cilla, mais ne répondit pas tout de suite.

Elle continua :



Elle venait de lui annoncer cette triste nouvelle comme on annonce qu’on a perdu ses clés, sans emphase, sans pitié pour elle-même. Mais lui, il avait senti une sorte de poids énorme lui peser sur le ventre.

Il voulut parler. Mais demander quoi ? Elle ne voulait aucune question, et il la comprenait.

Alors, il se leva, s’approcha d’elle. Elle le regarda, un peu surprise.



Ils restèrent ainsi longtemps, sans bouger. Puis, sans préméditation, sans mots, ils s’aimèrent avec passion. Une sorte d’amour torride, la fièvre s’était emparée d’eux. « Tu veux faire l’amour, pour te calmer ? », elle l’avait si bien dit, c’était tout à fait ça.

Maintenant, ils étaient dans le lit, elle se blottit contre son torse. Il l’embrassait sur les tempes, sur le front, sur l’endroit où peut-être cette chose invisible grandissait.

Elle avait les larmes aux yeux, mais elle ne pleurait pas. Elle murmura :



Il la serra plus fort.



Elle rit. Ce rire, un peu fêlé, un peu triste. Leur musique à eux.


Plus tard, alors qu’elle dormait, lovée contre lui, il nota dans le noir, à l’aveugle :


Elle a une bombe dans la tête, et moi j’ai pas de trousse à outils. Juste mes bras, je la tiens fort.




Je vais très bien




C’était devenu un refrain, comme « ça va passer » ou « j’ai juste mal dormi. »


Il l’observait, de plus en plus souvent. Il guettait des signes. Son regard qui flottait parfois trop longtemps dans le vide. Sa main gauche qui tremblait quand elle ne s’en apercevait pas. Et maintenant, ces vertiges.

La première fois, elle s’était effondrée dans la cuisine, au ralenti, comme une marionnette dont on aurait coupé les fils. Il avait accouru, paniqué, l’avait prise dans ses bras.

Elle avait ri.



Mais il n’avait pas ri, lui.

Il lui avait pris le visage entre les mains. L’avait regardée droit dans les yeux.



Elle avait reculé.



Alors, il avait cédé. Encore. Parce qu’il ne savait pas faire autrement. Parce qu’il n’était pas un sauveur, juste un type avec un cœur de plus en plus gros dans une carcasse de plus en plus fatiguée.

Mais les vertiges revinrent. Plus fréquents. Plus profonds. Elle se cogna l’épaule contre la table. Elle mit du sucre dans le sel. Elle oublia une casserole sur le feu.

Et un soir, elle se réveilla en sursaut, haletante, les yeux écarquillés.



Il ne dit rien. Il la serra contre lui, et veilla jusqu’à l’aube, les yeux ouverts, fixant le plafond, incapable de dormir.


Dans son carnet, il nota :


Je l’aime comme on aime une tempête. Elle m’arrache des tuiles, mais j’ouvre les fenêtres pour la laisser passer.




Après, j’aurai les idées plus claires




Sa voix était rauque, tendue, pas théâtrale, juste vraie. Elle avait les bras ballants, assise sur la chaise bancale de la cuisine, une vieille couverture autour des épaules.



Elle leva les yeux. Il y avait cette chose rare dans son regard : la reconnaissance. Pas de la gratitude, mais la conscience que Mathieu tenait vraiment à elle.


Ses yeux étaient humides. Elle sourit, toute tremblante.



Il resta figé.



Ce n’était pas du chantage. C’était sa manière à elle. Une offrande à la place d’une promesse.

Alors, il s’approcha, lentement. L’aida à se lever. Elle glissa la couverture sur le sol.

Ils allèrent dans la chambre, pas un mot de plus, pas de musique, juste la lumière voilée par une écharpe colorée pendue à l’abat-jour.

Ils se déshabillèrent maladroitement. Il avait le souffle court. Elle, le front brûlant.

Leurs corps ne se comprenaient que trop bien. Leurs gestes étaient tendres, profondément humains, parfois hésitants, mais sincères.


Par la suite, il lui caressa lentement le dos pour poursuivre son bien-être après la jouissance. Elle lui embrassa le ventre, comme pour le remercier.

Ensuite, il y eut ce moment où elle le regarda droit dans les yeux, grave, sérieuse.



Alors, il la crut. Ils s’endormirent serrés l’un contre l’autre. Plus tard, dans un demi-sommeil, elle murmura :



Il répondit sans hésiter :



Dans son carnet, il nota au matin :


Faire l’amour avec elle, c’est comme tenir un cerf-volant dans un ciel d’orage. J’avais peur que la foudre tombe.




Sans habitudes



Les jours passaient, mais rien ne se passait.

Ou plutôt, le temps filait en douce. Un tee-shirt de plus dans le panier à linge. Une brosse à dents qui traîne dans le verre. Une paire de bottes posée dans l’entrée.

Elle ne retournait plus à son ancienne maison. Plus jamais. Un jour, elle avait simplement annoncé :



Puis, sans prévenir, elle avait ramené deux sacs-poubelle pleins de fringues et quelques livres cornés. Elle avait suspendu un foulard au miroir et glissé ses CD rayés dans le meuble à côté de ses bouquins à lui.

Elle vivait désormais là, à plein temps, avec lui. Ce n’était ni officiel ni discuté. Ils n’étaient pas un couple classique. Ils ne dînaient pas à heure fixe, ne se disaient pas « bonne nuit » avant de s’endormir. Mais elle était là en permanence, et ça changeait tout.


Il aurait voulu lui rappeler sa promesse, celle qu’elle avait faite juste après l’amour, qu’elle accepterait au moins un rendez-vous. Mais il n’osait pas la brusquer. Peur de devenir celui qui insiste, qui met la pression, qui gâche le peu de paix qu’il leur restait.

Alors il se taisait, se contentant de l’observer.

Elle riait encore parfois, mais moins fort et surtout moins longtemps.

Elle dansait dans le salon, pieds nus, mais s’arrêtait vite, comme essoufflée.

Elle avait chaud la nuit. Il la sentait frémir sous les draps, mais il se contentait d’observer.


Un matin, elle s’était levée avant lui.

Dans la cuisine, elle faisait brûler une feuille de laurier dans une soucoupe.



Il ne sut quoi répondre.


Dans son calepin, il écrivit :


Elle ne fait pas semblant de guérir. Je fais semblant de ne pas m’inquiéter. Et au milieu, il y a le quotidien, étrange et calme, comme un dimanche qui dure trop longtemps.




Comme une grande




Elle avait lâché ces quelques mots en coupant une pomme, comme si elle annonçait qu’ils iraient faire les courses. La lame de son couteau touchait la planche à découper avec ce petit bruit sec qu’il avait appris à reconnaître : le bruit de Solène quand elle voulait parler sans parler.



Elle ne leva pas les yeux.



Il ne répondit pas tout de suite, recula juste la chaise.



Elle haussa les épaules. Elle fit non de la tête, puis oui, puis rien.



Il serra les mâchoires. Ce n’était pas la peine de faire un drame maintenant. Elle faisait déjà l’immense effort de s’exposer.



Il sourit, le cœur serré.



Elle hocha la tête, presque soulagée. Mais les larmes montèrent sans prévenir. Grosses, silencieuses, comme une pluie d’été. Il tendit la main, toucha la sienne. Elle ne se dégagea pas.

Et lui aussi se mit à pleurer. Des larmes lentes, lourdes, qu’il n’avait pas vues venir non plus. Elles se regardèrent tomber, les leurs et celles de l’autre, comme deux enfants malades dans une cour d’école.



Elle rit, pleura encore. Puis elle dit :



Il l’enlaça. Fort. Et se dit que le vrai miracle, c’était peut-être juste ça : avoir quelqu’un à serrer contre soi quand on flanche.


Dans son carnet, il nota ce soir-là :


Elle va partir pour se faire soigner. Mais c’est moi qui me sens hospitalisé. Sans elle, le silence est plus lourd. Et le frigo trop bien rangé.




Personne de confiance



Il avait détesté l’hôpital dès la première heure, l’odeur d’eau de Javel, la lumière trop blanche, les gens trop pressés, et surtout l’impression d’être de trop.

Quand il posait des questions, on lui répondait vaguement, ou même pas du tout. À croire qu’il était le chauffeur, le voisin, un type de passage.

Jusqu’à ce que Solène regarde le médecin bien en face et lui dise :



Elle avait dit ça d’un ton calme, mais tranchant. Mathieu en était resté interdit. Ce mot « conjoint », c’était comme un habit trop grand qu’elle lui aurait lancé sans prévenir.

Mais ça avait marché. Il eut enfin le droit d’être là quand on venait la voir, de signer des formulaires, d’attendre dans le couloir sans se faire chasser.


Les jours suivants furent un enchaînement de tests, de silences et d’attentes. Les mots médicaux s’empilaient : IRM, tumeur, bénigne, mais expansive, infiltrée, inopérable.

Chaque jour, le dossier s’épaississait. Solène, elle, s’amenuisait.

Elle faisait semblant d’être forte. Mais parfois, il la surprenait les yeux fermés, parlant toute seule, ou bien tapotant son oreiller comme si c’était un animal.

Un matin, le médecin vint avec sa blouse ouverte et ses yeux fatigués.



Il avait laissé un silence avant d’ajouter :



Solène avait hoché la tête. Juste ça. Puis elle s’était tournée vers la fenêtre, pour éviter de pleurer.

Mathieu avait senti le sol se dérober sous lui. Même sans le mot « cancer », tout sonnait comme une menace.


Dans le couloir, il écrivit sur son carnet, les mains tremblantes :


Elle est officiellement vivante, mais entourée de trop de peut-être. C’est moi qui vais mourir à petit feu, à force d’espérer comme un fou.




Une belle statistique




Elle disait ça sans trembler, mais sa voix était mate, éteinte.



Il se pencha vers elle, embrassa son front, puis ses lèvres, quelques secondes.



Elle ferma les yeux. Il sentit son souffle chaud contre sa clavicule.




Elle pouvait enfin rentrer chez elle. Le protocole était prêt : un traitement par cycles, des séances à intervalle régulier. Pas de solution miracle. Juste un combat de longue haleine, usant, un peu absurde peut-être. Mais ce serait chez eux qu’elle pourrait poser son corps et son cœur. Et c’était déjà beaucoup pour elle.


Ce soir-là, elle s’était glissée nue dans le lit. Ils ne faisaient pas l’amour, pas vraiment. Ils s’étaient juste collés l’un à l’autre pour confirmer leur présence réciproque.



Elle le disait sans théâtre, sans plainte, juste une constatation, une certitude, elle se connaissait bien.



Il ne répondit pas tout de suite. Il avait le bras autour d’elle, et sa peau contre la sienne valait mieux que n’importe quelle parole.

Puis doucement :



Dans son carnet, il nota :


Elle croit parfois que je reste avec elle par charité. Elle ne sait pas que c’est elle qui me soigne.




Les jours fragiles



Elle ne sortait presque plus. Un pas dehors l’épuisait. La moindre marche lui paraissait une falaise.

Mathieu s’était adapté. Il faisait tout : les courses, les rendez-vous médicaux, les lessives. Il notait les heures des médicaments sur un petit tableau, préparait les repas qu’elle ne finissait pas toujours. Et parfois, quand elle dormait, il s’asseyait près du lit, juste pour l’écouter respirer.

Un jour, elle lui dit :



Il sourit, leva les yeux de sa tasse.



Elle se retourna vers le mur. Mais il vit ses épaules bouger doucement. Elle pleurait.


Les traitements la rendaient nauséeuse, amorphe. Mais elle ne se plaignait pas. Elle s’était installée dans une sorte de paix résignée.

Le soir, elle demandait qu’il lui lise quelques pages à haute voix. Elle n’écoutait pas toujours le sens. C’était sa voix qui la rassurait. Parfois, elle posait sa tête sur ses genoux, comme une enfant. Elle aimait qu’il caresse doucement son crâne. Désormais, elle était rasée, les cheveux ne sont pas indispensables, mais ça lui donnait un air bizarre dans la glace. Avec les seins nus, ça pouvait quand même passer !


Un soir, elle murmura :



Elle attrapa sa main et la serra très fort.



Elle rit. Lui aussi.


Dans son carnet, il écrivit :


Elle ne rit plus comme avant. Mais quand elle rit, c’est un petit feu dans ma poitrine.




Le hasard qui insiste



Les dernières analyses avaient apporté un semblant de souffle neuf.

La tumeur avait cessé de grossir. Elle s’était même légèrement rétractée, comme une bête qui comprend qu’elle ne gagnera pas cette fois. Les médecins étaient prudents, mais optimistes. Et Solène aussi, même si elle le cachait sous des airs blasés.



Elle rit, appuyée contre son torse, dans ce canapé aux accoudoirs brûlés qu’ils n’avaient jamais remplacé. Il ne servait à rien de refaire la déco quand la vie elle-même reprenait des couleurs.


Ils étaient devenus inséparables. À toute heure du jour, ils se cherchaient, se frôlaient, se prenaient dans les bras pour un oui, pour un non, se faisaient des petits bisous. Comme deux ados ou deux survivants, parfois on ne fait pas la différence.

Leurs corps s’étaient faits plus lents, moins vigoureux, mais infiniment plus affectueux. Il y avait une pudeur nouvelle, une forme de gratitude dans chaque caresse.



Elle le regarda longtemps, sans parler.



Il sourit. Il se souvenait du tout début. Du silence gêné, des demi-mensonges, de la bicoque introuvable. Et maintenant elle était là, dans son lit, avec ses draps qui sentaient un peu le patchouli et beaucoup l’amour.




Six mois avaient passé. Les traitements faisaient leur travail. La fatigue restait, mais elle n’avait plus ce regard flou des mauvais jours. Elle cuisinait parfois, reprenait un carnet de croquis, lançait des idées de meubles improbables à retaper, comme si la vie redevenait un projet.

La route serait longue, peut-être sinueuse, mais il serait là. Elle le savait.

Ce n’était pas l’homme idéal. Il n’avait pas de maison parfaite, ni de voiture neuve, ni de plan de vie.

Elle ne l’avait pas vraiment choisi. Il était arrivé dans sa vie par erreur, ou par hasard. Mais parfois, le hasard fait bien les choses.


Dans son carnet, il nota :


Je ne suis pas son destin. Juste l’homme qui est resté. Et ça me suffit amplement.




Ce qu’il reste



Ils n’avaient jamais parlé d’avenir et ne faisaient pas de projets.

Mais le quotidien était chouette, rempli d’élans de tendresse et de douce complicité, d’éclats de rire et parfois de délires. Un quotidien bricolé à deux, entre une infusion et une crise de larmes, entre un souvenir inventé et une étreinte sincère.


Solène allait mieux, pas vraiment guérie, mais quand même plus en forme.

Elle avait appris à ne plus fuir, à se laisser porter, à dire merci, parfois. Et même « je t’aime », les soirs où l’angoisse reprenait un peu trop de place.


Mathieu avait cessé de se considérer comme un homme en fin de parcours. Il avait retrouvé une stabilité avec sa nouvelle compagne. Il n’avait d’yeux que pour elle, passait son temps à la dorloter, mais en prenant soin de ne pas l’étouffer. Au contraire, il l’encourageait à s’épanouir à nouveau, à faire un peu la folle.


Un jour, elle lui dit :



Elle hocha la tête, ferma les yeux contre lui. C’était déjà énorme.


Et quand on les croisait dans le village, lui, un peu voûté, elle, chancelante, mais fière, on ne savait jamais très bien s’ils étaient des amoureux, des excentriques, ou des vieux amis fusionnels. La vérité, c’est qu’ils étaient tout ça à la fois. Et que, dans ce monde plein de bruit, ils avaient trouvé un silence à deux. Rien qu’à eux.