Il est recommandé d’aller au moins jusqu’au deuxième chapitre…
Bonne lecture :)
Résidence des papillons
Dans un appartement visiblement médicalisé, deux seniors encore assez alertes sont en train de faire causette avec une jeunette qui semble peu farouche. Le terme « causette » semble être vite devenu un euphémisme, si on en croit un certain enchevêtrement…
Goguenard, le locataire des lieux lance à son invité qui est actuellement très occupé :
- — Alors, Luigi, elle est bonne hein, la petite loupiotte !
- — Ô fouâtre de pucinellu, t’as mille fois raison, Mauricio ! Aaah, encore merci de m’avoir proposé de me joindre à vous…
- — Ouais, elle aime bien que j’offre son popobuze à un autre mec comme si elle était ma petite flûte… Pas vrai, petite loupiotte ?
- — Oh oui, Monsieur Mauricio ! J’aime bien que vous soyez mon papy porcinet qui me traite comme sa petite lanterne pas terne, faisant ce qu’il veut avec moi… parce que mon fiancé… franchement… l’est bien gentil, mais question de me faire escalader aux stores…
Continuant de s’activer comme aux heures glorieuses de sa jeunehommitude, l’invité en sueur demande à Mauricio :
- — Et vous vous êtes connus comment, tous les deux ?
- — Figure-toi que c’est une de mes voisines !
- — Ah bon ? Carrément ?
Avachi dans son siège, à moitié béat, Mauricio désigne le plafond du doigt :
- — Que je t’explique : sur le toit, il y a une terrasse, et j’y vais de temps en temps pour bronzer.
- — Ah oui, je vois : tu m’y as emmené une fois.
- — Comme ici, c’est l’immeuble le plus haut du quartier, et que je suis souvent le seul à accéder sur cette terrasse, je me fais souvent bronzer à zoil et gazoil…
- — Et alors ?
Il s’adresse à la jeune femme située un peu plus bas :
- — Arrête momentanément ton activitétée buccale et raconte donc la suite, ma loupiotte…
Modifiant son affairement en passant en mode manuel, la jeune femme répond :
- — Ben moi, je viens d’arriver dans l’immeuble. Quand j’ai lu les papiers relatifs à la copro, j’ai vu des infos sur l’utilisation de la terrasse. Un jour, je monte pour voir à quoi ressemble cette fameuse terrasse, et je découvre Monsieur Mauricio sur son transat, en habit de bébé, en train de faire la sieste… Ce jour-là, je n’avais pas eu le temps d’être papatouiller au bureau et j’avais une envie de mandarin…
Mauricio prend le relais :
- — Et moi, je me réveille tandis qu’elle me joue un petit concerto ! Elle arrête la musique, elle me fait un grand sourire, me dit « Buongiorno » et continue son récital…
- — Et puis, le flûteau est vite devenu saxophone ! Alors, alléchée par cette perverspective, je me suis emplugastée pour chanter et vocaliser…
- — Perso, j’étais un peu surpris qu’une si jolie jeune fille me propose ainsi un concert privé, mais bon, je n’allais pas me plaindre, surtout que je suis mélomane à mes heures…
Toujours entreprise, la jeune fille affiche un air gourmand :
- — C’est que je suis une loupiotte baladeuse, j’ai tout le temps envie de baguenauder…
- — T’as pas de copain ? (dixit l’invité du jour)
Mauricio lève les yeux au ciel :
- — Mais si, elle a dit qu’elle avait un fiancé, t’écoutes ou pas ? Mais son chéri est incapable de la satisfaire ! Résultat, elle trouve son bonheur ailleurs…
Toujours aussi dactyle, la demoiselle pouffe :
- — Moi, je suis toujours d’accord pour qu’on me fasse le Yang-Tsé-Kiang…
- — Alors si ma petite poulpinette n’a pas trouvé quelqu’un pour jouer à la pagode à quatre rames comme elle aime en faire durant la journée, ou si elle souhaite un extra, elle m’appelle un peu avant de quitter son boulot pour me prévenir qu’elle va passer en pagayant pour canoter vers mon canon.
Toujours affairé à son affaire, en semi-extase, Luigi s’exclame :
- — J’adore le concept ! J’espère que j’aurai encore l’occasion de te cabotiner le long des côtes, petite loupiotte insatiable !
- — Vous savez vous y prendre pour dresser les mâts, et mater les concupiscences, donc je pense que ça pourra se faire prochainement, mais j’attends de voir la fin de votre performance !
- — Ah ça, pour performer, je vais performer et perforer !
Amusé par la réplique impulsive de son ami, Mauricio décide de venir ##@@%%
- — DINO ! Ne me dis pas que tu dessines encore tes cochonneries ?
Je sursaute. Encore heureux que je ne réalise plus que le crayonné et non l’encrage !
Atelier
Ma chère épouse devant Dieu et les hommes vient d’entrer soudainement dans mon atelier. Comme très souvent, elle regarde par-dessus mon épaule :
- — Eh mais oui ! Tu travailles encore sur tes cochonneries de fumetti [nota : Bd italiennes en petit format] ! Je te signale qu’il fait beau dehors, Dino !
- — Mes cochonneries, comme tu dis, Antonia chérie, elles nous ont fait vivre durant des années, toi, les enfants et moi. Et ces mêmes cochonneries ajoutent actuellement du beurre à nos maigres pensions de retraite.
- — Je sais, je sais, mais tu pourrais arrêter un peu, non ?
- — J’ai fortement ralenti, cara mia, mais ça m’amuse d’en faire une de temps en temps. Et puis, parfois une seule de ces histoires équivaut à plusieurs mois de retraite.
Elle consulte les diverses planches déjà crayonnées :
- — Et en plus, c’est une jeune fille avec deux vieux papys pervers ! Gros dégoûtant !
- — Ça se vend très bien, figure-toi. Je m’aligne sur le goût du public.
Mon épouse regarde mieux mes planches :
- — C’est quoi ces dialogues à la con ?
- — Mon éditeur mettra le texte qu’il voudra. Moi, ça m’amuse d’écrire ce genre de connerie. Perso, j’aurais préféré dessiner un clone de Pépito, des trucs pour enfants, mais je n’ai jamais réussi à percer dans ce domaine.
- — Oui, je sais, tu as essayé plusieurs fois, mais tes éditeurs te réclamaient sans cesse des histoires de ton Luciferax, ce voleur sadique et de sa belle compagne Satanella carrément nympho !
- — Ah Satanella ! Ma belle Satanella !
Peu jalouse et pour cause, ma femme se met à rire :
- — Je m’en souviens que trop bien : c’est moi qui servais de modèle à ta fameuse Satanella ! Combien de fois tu m’as photographiée pour avoir des poses sous les yeux ? Parfois, je posais devant toi en train de dessiner pour te dépanner.
- — Toutes ces photos sont réparties dans deux gros classeurs… D’ailleurs, je m’en suis servi tout à l’heure pour quelques cases. Des clichés de toi datant des années Quarante.
Désignant une maquette (commencée par mes soins, un peu avant la guerre) qui représente un forum romain et divers bâtiments autour, elle se souvient :
- — À cette époque-là et un peu avant, tu dessinais pas mal de machins historiques, du péplum avant la date. C’était au moins pédagogique…
- — Oui, il fallait valoriser le glorieux peuple italien issu des puissants Romains. D’ailleurs, tu étais très mignonne en esclave ou en dame romaine. C’est après la guerre que Luciferax a pu décoller, et nos revenus aussi…
Antonia croise les bras :
- — N’empêche que tous tes amis et copains m’appelaient Satanella, ou parfois Nella. Il y en a même qui louchaient sur moi.
- — Oh, tu étais flattée, avoue-le !
- — Oui, c’était flatteur, mais le plus embêtant était quand certains voulaient coucher avec moi pour vérifier si le modèle vivant ressemblait à la fille de papier ! Des sacrés pots de colle, en restant polie !
Ce n’est pas la première fois que ma femme raconte ce genre de chose, je dirais même qu’elle en tire une certaine gloire. Je souris, il vaut mieux faire envie que pitié :
- — La rançon de la notoriété !
- — Je te trouve bien léger concernant la vertu de ta femme qui est aussi la mère de tes enfants !
- — J’ai toujours eu pleinement confiance en toi, ma chérie…
- — Tu pouvais avoir confiance, et tu le peux toujours, mon petit Dino.
Malgré les années qui s’écoulent inexorablement, tel le sable dans le grand sablier de l’existence, ma femme reste toujours aussi appétissante…
Néanmoins, je préfère changer de sujet et revenir sur ce que je suis en train de faire afin d’arrondir nos fins de mois qui ne sont pas la panacée en la matière. Avoir tant travaillé pour si peu, finalement ! c’est franchement décourageant !
- — J’ai bientôt fini. Plus que huit pages et c’est bon. C’est Marcello qui s’occupera de l’encrage. Ça lui fera des sous, il en a bien besoin.
- — Le pauvre, il n’arrive toujours pas à s’en sortir avec ses BD sérieuses, celles avec son marin ?
- — Hélas non, son marin est trop proche du Corto de Pratt. Du coup, il travaille pour Disney en pondant des planches insipides à la chaîne. Mais là aussi, il y a trop d’autres dessinateurs.
- — C’est triste pour lui.
Toujours assis sur mon siège bien usé, je soupire, la conjoncture actuelle n’est pas clémente pour les obscurs tâcherons :
- — C’est triste pour bien des dessinateurs. Mis à part quelques-uns qui réussissent, la plupart des autres sont anonymes ou ont fini par changer de métier. Moi, je n’ai pas vraiment réussi, mais vers la fin, je gagnais mieux ma vie en allant dans des conventions pour rencontrer des fans qu’en dessinant pour des éditeurs. Et en plus, les frais étaient payés.
- — Ils sont toujours payés. Rappelle-toi Rome, il y a à peine deux ans.
- — Oui, ça fait plaisir, même si je passe de plus en plus pour un dinosaure…
Se penchant vers moi, Antonia m’enlace pour me rassurer :
- — Meuh non, t’es pas si vieux que ça !
- — Eh, je n’ai plus la soixantaine, maintenant…
- — Oh, que depuis deux mois !
- — Je sais, je sais, mais j’ai quand même franchi ce cap avant toi…
Antonia est un peu plus jeune que moi. Montrant du doigt un poster plastifié qui trône sur le mur depuis des décennies, à son tour, elle change de sujet, tout en se redressant :
- — Marcello ne peut pas reprendre ton Luciferax ?
- — Encrer, ça va encore. Mais il est trop pur pour imaginer ce genre de fumetti, les poses surtout… En revanche, Alberto…
- — Oh lui, c’est un sacré pervers ! Il a eu combien d’enfants ?
- — Il en a reconnu au moins onze…
Mains sur les hanches, ma chère femme demande perfidement :
- — Avec combien de femmes différentes ?
- — À une certaine période, quand il restait un mois avec la même femme, on criait au miracle.
- — Ça lui fait quel âge ?
- — Douze ans de moins que moi et toujours aussi vert, le bougre d’animal ! Mais toujours autant besoin d’argent !
Antonia hausse les sourcils :
- — Avec toutes les pensions alimentaires qu’il doit payer, ça ne m’étonne pas !
- — Remarque, Alberto a monté un studio, ce sont les autres qui travaillent pour lui à présent. Lui, il rédige les grandes lignes des scénarios et il conçoit graphiquement les personnages.
- — Et tu vois ta création être pondue ainsi à la chaîne ?
- — Pas vraiment… Satanella est trop inspirée de toi pour que je l’abandonne ainsi !
- — Ça fait plaisir à entendre, même si c’est une sacrée garce de papier.
C’est pas faux ! Si Antonia avait fait le centième de ce qu’a accompli Satanella, je serais déjà mort cardiaque depuis des lustres !
Éruption et papillons
Toujours assis sur mon siège élimé, je demande :
- — Au fait, pourquoi as-tu débarqué en trombe dans mon atelier ?
Antonia se frappe le front :
- — Ah oui, j’étais venu te dire : l’Etna est entré en éruption [nota : été 1979], ça barde ! Et il y a un gros nuage de papillons au-dessus de nos têtes, c’est très joli à voir.
- — Ah zut, j’avais prévu qu’on aille à Catania [Catane] en octobre ou novembre.
- — Je sais, c’est pour ça que je te le dis.
Je regarde la grande carte de mon pays natal qui décore la moitié d’un mur. Combien de fois je l’ai utilisée pour vérifier l’emplacement de mes histoires. D’ailleurs, cette carte est la sixième à être ainsi accrochée. Je soupire :
- — Bon, on ira ailleurs. Avec ce fumetto, on pourra s’offrir quelques semaines dans le sud du pays. Il y fait meilleur que chez nous, à Padova [Padoue].
- — Ça peut attendre, Dino chéri… Tout comme ta BD, elle peut attendre, tu la finiras après-demain, tu auras le temps, il est prévu qu’il pleuve. Viens voir les papillons, ça te détendra, au lieu de rester planté là sur ta planche à dessin !
Je me lève lentement pour ménager mon dos, je n’ai plus vingt ans, ni le double, ni le triple. J’accompagne au-dehors ma femme, mon égérie, mon modèle. C’est vrai que je l’ai souvent dessinée, peut-être un peu trop, sur des centaines de planches, des milliers de planches et même plus, les lecteurs connaissent aussi bien que moi son anatomie.
Mais quand on aime, on ne compte pas.