| n° 23032 | Fiche technique | 16929 caractères | 16929 2902 Temps de lecture estimé : 12 mn |
03/05/25 |
Résumé: Dans cette histoire d’espionnage, seuls les menteurs survivent. Et le mensonge, naturellement. | ||||
Critères: #société #policier fh | ||||
| Auteur : Samir Erwan Envoi mini-message | ||||
| Concours : Conspirations et manigances |
La Grande Place a été reconstruite sept fois en cent vingt ans. Bombardée par des empires, rasée par des républiques, reprise par les uns, contestée par les autres. Aujourd’hui, elle tient debout, pavée de pierres pâles, bordée de cafés, de vitrines closes derrière lesquelles dorment encore quelques secrets. On y sert un café trop clair, mais on y respire toujours la même odeur de poudre refroidie.
La Grande Place a quelque chose de minéral et de résigné. Un espace large, mais oppressant, où la lumière frappe droit, sans pitié, et où l’ombre se fait rare, sauf pour ceux qui savent où la trouver.
Elle est pavée de blocs irréguliers, gris pâle, usés par des siècles de bottes, de pneus, de sabots et de sang. À chaque angle, la pierre raconte une époque différente : l’éclat de la monarchie, les griffures de l’occupation, les impacts nets des tirs de 1943, et une fêlure plus récente, laissée par une grenade artisanale lors des émeutes de 2006.
Autour, des bâtiments bas, aux façades ternies par la pollution et le sel des hivers passés. Les rez-de-chaussée abritent des cafés dont les noms changent souvent, mais jamais la vaisselle : tasses épaisses, soucoupes ébréchées, petites cuillères tordues. Les serveurs, eux, ont des gestes lents et précis, comme s’ils connaissaient les histoires de tous les clients, même les morts.
Certaines vitrines affichent des promotions permanentes : Trois foulards pour le prix de deux, Pain artisanal depuis 1951, Photos d’identité – 10 minutes. D’autres sont fermées, stores baissés, parfois à moitié déchirés, comme si la guerre – ou la peur – ne s’était jamais vraiment retirée.
Les passants y circulent avec une prudence instinctive. Pas vraiment pressés, mais jamais trop lents non plus. Il y a là des employés de bureau en chemises bon marché, des retraités avec leurs sacs de commissions, quelques étudiants distraits, et surtout des touristes – ou ceux qui s’en donnent l’air.
Chaque banc porte la trace d’un ancien rendez-vous : amoureux, clandestin, ou les deux. Chaque plaque de rue, chaque gouttière rouillée, chaque trace de peinture sur les murs semble dire : « Quelqu’un est mort ici, et quelqu’un d’autre l’a oublié. »
Et pourtant, c’est vivant. Des odeurs de café brûlé, de pain chaud, de tabac froid. Le tintement des verres, des voix basses, des talons sur la pierre. Les pigeons règnent en maîtres – sales, vieux, effrontés – comme des vétérans revenus pour constater que le monde n’a pas changé. Ils ne s’envolent que pour de faux drames.
La Grande Place n’est pas belle. Elle est importante. Une scène, toujours en service. Un lieu conçu, peut-être malgré lui, pour qu’on y observe, qu’on y attende, qu’on y manipule – et qu’on y meure.
À une terrasse, un couple. Lui, il porte une chemise de lin, trop propre pour être locale. Elle, elle a une robe crème, tombant juste au-dessus du genou, et des lunettes aux montures trop fines. Ils semblent à l’aise, mais pas distraits. Ensemble, ils forment un centre de calme, une absence de nervosité. Trop silencieux pour être ordinaires. Aussi, la femme cache entre ses seins, derrière un tissu banal, une carte SD. Petite. Anonyme. Légère. Inconnue même de ceux qui veulent la voler.
Ce sont des agents de Lyrie, pays bordant une mer intérieure, instable politiquement, mais dont les espions sont parmi les meilleurs du continent. Et aujourd’hui, elle et lui sont la cause de la tension palpable dans l’air – et les seuls à ne pas transpirer.
*
À la terrasse d’en face, trois hommes de Rugova regardent sans regarder. Rugova est une puissance industrielle du Nord, rugueuse, droite, qui préfère l’intimidation au subtil. En effet, les trois sont semblables : blousons de cuir sombre, épaules carrées. Lunettes noires, oreillettes visibles – comme un avertissement ou une provocation. Deux d’entre eux feignent de lire un menu. Le troisième, le chef, tient son téléphone à l’horizontale, caméra dirigée vers le couple. Il filme sans capturer.
L’un d’eux parle dans son micro, à peine audible :
Ils se passent les certitudes comme des armes chargées. Pour eux, la carte SD change tout. On ne leur a pas dit ce qu’elle contient, mais elle a justifié la levée d’une cellule dormante. Pour Rugova, cela suffit. Ils ne croient pas aux hasards, et encore moins à la poésie. Ils voient un couple à éliminer. Et ils pensent être les seuls à les viser.
*
Elle rit, doucement. Une mèche tombe sur son front ; il l’écarte. Gestes amoureux. Exactement ce qu’on attend d’un couple en séjour. Il ajoute :
Elle lève les yeux vers lui. À mi-mot, ils jouent une scène parfaitement répétée, mais jamais figée. Il y a une tendresse réelle, teintée de tension contenue. Elle ne regarde ni la caméra municipale derrière eux, ni le miroir du café, ni la femme assise à cinq mètres avec un plan de la ville ouvert à l’envers. Mais elle les voit tous. Ils savent déjà qui les regarde. Mieux : qui croit les regarder.
*
Le couple n’est pas le seul centre d’attention. Deux agents de l’Altanie, déguisés en touristes, manipulent un appareil photo et une tablette dissimulée dans un guide touristique. L’Altanie est un petit État dans les montagnes, officiellement neutre, mais avec un service d’espionnage presque omniscient.
Lui, short beige, casquette, lunettes teintées bon marché. Elle, robe fluide, sac en toile avec une antenne intérieure. À première vue : deux promeneurs du dimanche, à la recherche d’un musée.
Mais leurs regards reviennent toujours à la terrasse de ces brutes de Rugoviens.
Ils n’ont pas encore identifié le couple comme cible primaire. Leur mandat est de surveiller Rugova. Car Rugova veut prendre quelque chose. Et l’Altanie veut savoir quoi. Les deux touristes voient donc des hommes nerveux, armés, à l’opération mal ficelée. Ils ne voient pas la main des marionnettistes.
*
Elle sourit, mais ne relève pas. Ses yeux s’attardent sur un reflet dans une vitrine : un homme assis seul, dos voûté, regard rivé sur un écran qu’elle ne peut pas voir. Il ne mange pas, ne boit pas. Il regarde dans son écran. Elle dit, délibérément :
Un silence s’installe, dense, feutré. Il le rompt :
Un nouveau silence, qu’il brise une nouvelle fois. Pas parce qu’il est nerveux. Parce que ces messages, il faut les faire passer.
Elle dit la vérité. Le couple n’est pas suivi. Il est encerclé.
*
Le technicien de Calexia ne quitte pas des yeux son écran. Il a tout. Les angles de vue de deux caméras de la place. Les flux de données des téléphones environnants. Les ondes courtes captées sur deux canaux sécurisés. Calexia est une nation insulaire ultra-connectée, en avance technologique, mais souvent aveugle à l’humain.
L’agent à la tablette a identifié les agents d’Altanie par leur fréquence cryptée. Les Rugoviens par la voix trop grave de celui qui parle trop. Il a même isolé le couple. Les visages, les mouvements de main, les habitudes. Un logiciel trace les répétitions : la femme regarde sa montre toutes les deux minutes. Le type remue deux fois son café sans boire.
Il entre une requête : comportement suspect ? Le programme répond : probabilité d’opération : 83 %.
Calexia pense tout voir. Et pense que tout ce qu’on voit peut se comprendre. Mais Calexia ne sent pas l’air. Ni l’humain.
*
La femme du couple s’étire, puis boit sa dernière gorgée. Elle pose la tasse. Le bruit est parfait, net, sans excès. Il regarde son journal, comme s’il lisait. Mais il compte les secondes.
Elle prend une respiration en regardant son conjoint :
Elle sourit. Un silence. Elle ajoute :
Il hoche la tête, un petit sourire aux lèvres en regardant la femme devant lui, sûre d’elle. Maintenant, il n’y a rien d’autre à faire. Le couple de Lyrie connaît parfaitement la réaction de chacun. Le reste est mécanique.
*
Tout le monde écoutait le couple. Moment d’immobilité soudain. Tous les agents dressent la tête, regardent en tous les sens, même celui de Calexia hyperconnecté scrute le réel. Le Rugovien voit le faux touriste – l’agent altanien – se redresser brusquement. C’est un mouvement anodin : un simple réajustement de la casquette. Mais dans l’oreillette rugovienne, une voix lâche, nette :
Une seconde d’hésitation. Le chef d’équipe répond :
Le Rugovien sort son arme sous la table. Un petit modèle, silencieux. Il vise sous le plateau, vers les jambes. Une pression sur la gâchette. Le bruit est discret, presque étouffé. Mais le hurlement ne l’est pas.
La balle touche l’Altanienne à la cuisse, juste au-dessus du genou. Elle bascule contre sa chaise, qui glisse en arrière. Son cri de douleur et de surprise fait exploser le silence de la place. Le faux touriste se redresse d’un bond, sort son arme miniaturisée de l’appareil photo. Trop lent. La seconde balle le frappe à l’abdomen. Il tire à son tour, par réflexe, sans viser.
La balle ricoche sur le bord métallique d’un parasol et se loge dans l’épaule du Calexien en train de transmettre un flux vidéo. Il tombe à genoux, la bouche ouverte, incapable de comprendre qui vient de l’atteindre.
Un serveur hurle. Une assiette s’écrase. Des verres éclatent. Des gens commencent à courir, certains à hurler, d’autres à ramper. Une vieille dame trébuche, deux chaises renversées tombent sur elle.
Le chef rugovien dégaine à son tour son arme. Il vise le faux touriste et tire deux fois. La gorge de l’homme se fait transpercer au deuxième tir. Il s’écroule en silence. Mais un Altanien blessé est encore un danger. L’Altanienne, à terre, touchée à la cuisse, sortie de sa fausse torpeur, parvient à extraire un petit dispositif – une sorte de lame escamotable intégrée à son bracelet. Elle la lance dans un geste précis. Le métal tranche la main d’un Rugovien qui tentait de s’approcher. Il recule en criant.
Derrière une table, un Calexien accroupi gère en temps réel une tentative de piratage à distance. Il vient de comprendre que ses capteurs thermiques avaient menti : il n’avait pas vu le deuxième binôme d’Altanie. Il tape sur son clavier. Une série de drones passent en vrombissant au-dessus de la place.
Le chef rugovien tire sur l’un d’eux. Le drone explose à deux mètres de haut dans une pluie de plastique brûlé. Il tire encore. Le Rugovien qui avait pris la lame dans la main parvient à peine à ramper sous une table, tenant son poignet sanguinolent. Les tendons sectionnés, il restera là, à se vider de son sang.
Un Calexien plus jeune, qui n’avait encore jamais été sur le terrain, surgi de derrière un pilier. Il ne voit pas le tir partir, ni d’où. Sa tête bascule en arrière avant que ses jambes ne comprennent ce qui vient de se passer.
Les Altaniens avaient été entraînés à la discrétion, pas à la guerre de rue. L’agente au sol tente de se relever, la jambe éclatée. Elle touche son oreillette, mais la ligne est morte. Son collègue, celui qui avait reçu la balle à la gorge, gît en silence, le regard figé.
Le chef rugovien avance maintenant à découvert, pensant le champ libre. Debout, dressé au-dessus de l’Altanienne, il pointe son arme. Elle tente de se protéger avec ses bras. Il l’abat. Mais il n’a pas vu le dernier Calexien. Celui-ci lève son pistolet compact et tire trois fois. Deux impacts : un dans l’abdomen, un dans la clavicule. Le chef tombe comme une masse, emportant une table avec lui.
Et là, un silence. Court, haché, suspendu.
Puis, un autre coup de feu. Venu de nulle part. Le Calexien au pistolet recule d’un pas, lentement. Regarde sa poitrine. Du rouge. Beaucoup. Il tente de respirer, mais l’air n’entre plus. Il tombe à genoux, puis s’écroule sur le côté. Derrière lui, le dernier Altanien – celui que tout le monde avait cru mort – la gorge ouverte, laisse sortir des bulles de sang de sa bouche. Sa main tient l’arme. Son dernier acte. Puis plus rien.
Le silence revient. Moins noble. Un silence de fin de foire.
Les pigeons, un instant dispersés, reviennent. Ils en ont vu d’autres. Des serveurs restent cachés dans les cuisines. Des clients courent encore au bout de la rue.
Et le couple, lui, est resté assis.
*
Elle remet ses lunettes. Il laisse trois billets sous la soucoupe, avec exactitude. Ils se lèvent. Elle prend son sac, il replie son journal.
Derrière eux, les tables sont renversées, les parasols tachés de sang, les clients partis en hurlant. Les pigeons picorent déjà les miettes d’un pain abandonné.
Elle jette un œil à sa montre :
Elle hoche la tête. Rien de plus. Ils quittent la place. Sans courir. Sans se retourner. Comme deux voyageurs tranquilles ayant simplement fini leur café. La carte SD est toujours là, invisible, cachée dans le soutien-gorge de la femme. Personne ne sait ce qu’elle contient. Mais ceux qui la voulaient ne sont plus là pour poser la question.
*
La chambre est petite, sans charme. Odeur de bois humide et de produits de nettoyage bon marché. Une ampoule nue, des rideaux qui ne ferment pas bien.
Il ôte sa veste, lentement. Elle s’assied sur le lit, droite, jambes croisées. Il s’approche, se penche :
Il l’embrasse. Elle répond, le menton levé. Mécaniquement ? Pas tout à fait. Mais au moment où il glisse les mains sous son haut, il demande, avec ce sourire :
Elle le regarde, comme si la question n’a pas été posée :
Il éclate de rire :
Il se penche vers elle, et il insiste, plus bas, plus froid, en disant son prénom entre ses dents :
Il devient brutal. Agrippe le tissu, le déchire sans ménagement. Ses gestes ne sont plus ceux d’un amant, mais d’un homme en mission. D’un homme qui doute.
Elle ne crie pas. Elle attrape sa chevelure, comme pour la dégager – mais en sort une petite broche métallique, fine et affûtée. Un mouvement. Précis. Calculé. Elle lui plante la broche dans la gorge.
Juste sous la mâchoire. Angulation parfaite. Pénétration nette.
Il hoquète. Cherche l’air. Les mains sur sa blessure, les yeux écarquillés. Il tombe à genoux. Puis s’effondre. Le sang forme une tache lente sur le tapis. Elle ne dit rien.
Elle se lève, prend la couverture pour s’essuyer les mains, marche jusqu’à la salle de bain. Elle se douche pendant que son corps refroidit.
*
À l’aube, elle vole une voiture garée derrière la gare routière. Une vieille berline, facile à forcer.
Elle roule sans se presser, capuche sur la tête, regard calme et traverse la frontière vers la Sevrane, un État discret, mais puissant dans le cyber-renseignement, sans doctrine apparente, uniquement motivée par le contrôle de l’information
*
Le lieu de rendez-vous est un quai abandonné, près des anciens entrepôts du canal. Brume. Silence. Je suis là, comme prévu. Je suis le chef de l’agence de renseignement de la Sevrane. Et elle, je l’ai retournée il y a des mois. Couchée dans l’autre sens, mais déjà de notre côté.
Quand je la vois arriver, un sourire naît sur mon visage. Elle a réussi. Elle est seule.
Elle sort la carte SD d’entre ses deux seins. Me la tend. Je la prends sans précipitation.
Je sors mon arme d’un geste. Elle comprend trop tard. Une seule balle. Entre les deux yeux. Elle s’effondre en silence. Je reste un instant debout devant elle. Puis je range l’arme. Et je pars avec la carte SD dans le creux de ma main.