Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 23030Fiche technique37191 caractères37191
6826
Temps de lecture estimé : 28 mn
03/05/25
Résumé:  Une quête acharnée qui ne l’emmène pas forcément là où elle le pensait...
Critères:  fh
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message

Concours : Conspirations et manigances
Un amour impossible !

Je suis subjuguée par les mains qui vont, virent et reviennent. Le visage aux paupières closes d’Alma semble suivre chacun de leurs mouvements, dans un ample balancement du haut du corps. Des heures durant, je pourrais suivre les ondulations rythmées de ce corps qui vit au son des notes qui s’égrènent avec une douceur prenante. Brune, une petite quarantaine, la femme est belle. La musique, une prolongation de son âme. Je ne me lasse pas d’écouter ce qu’elle joue, dans le silence du soir. La maison tout entière paraît comme attentive à toutes les vibrations qui me bercent le cœur et m’enchantent l’esprit. Oui ! Alma est merveilleusement belle, pour et par sa musique, mais également pour tout un tas de raisons que je ne lui avouerai jamais.


Le bruit d’un moteur, la récréation est finie. L’a-t-elle aussi perçu, cette voiture qui vient d’entrer dans le garage ? La mélodie flotte dans la pièce et la porte de l’entrée s’entrouvre pour que l’homme vienne se dessiner dans l’encadrement du chambranle du salon. Luciano met un doigt en travers de ses lèvres, geste destiné seulement à ma pomme. Il s’avance à pas de loup… et du sofa où je suis assise, j’admire la scène. Ses deux paumes viennent se coller sur les yeux fermés, dans un mouvement d’une infinie tendresse. Puis la tête du quadra plonge vers cette nuque que le chignon de la musicienne dégage dans sa globalité. À l’instant même où les lippes flirtent avec la peau que j’imagine douce, mille frissons me parcourent l’échine.


Combien je l’envie, combien ce baiser, j’aimerais qu’il soit mien ! Pourtant, les mains sur le clavier se relèvent, et elles se portent sur celles qui masquent son regard de brune.



Alma est désormais debout et se tient face à l’arrivant. Luciano, son mari. Les tempes où le sel commence à l’emporter sur le poivre, Luciano et ses yeux bleus, son charme un peu désuet, Luciano qui serre Alma dans ses bras. Les deux visages qui se rapprochent, trop peut-être pour que je n’ai pas un vrai pincement au cœur. Oui ! Le baiser qui fait suite à ce retour est de nature à me troubler. Et j’assiste malgré tout, en détournant le regard pour échapper le plus possible à ce qui me fait réellement souffrir. Mon cœur saigne de cet échange trop réel, trop… proche aussi. Et je serre les poings, me crispe sans le montrer, en attendant sagement que l’orage passe.


Lorsqu’enfin les deux corps soudés par l’étreinte se désolidarisent, je me remets également sur mes pieds.



Et c’est ainsi que je me retrouve dans le hall de l’entrée de mes amis. Ma veste, mon sac dans lequel je farfouille à la recherche de mes clés de voiture et je leur fais face. Ma main se tend vers l’homme et c’est bien ma frimousse qui cette fois va se frotter à celle de la pianiste. Ma bouche effleure la joue si douce de la femme qui me serre sans complexe contre elle. Nos poitrines se frictionnent un instant et de nouveau, une chair de poule extrême m’envahit.



La voix masculine résonne à mes oreilles. Mais ce n’est pas celle-ci qui me fait frémir de cette manière. Non ! Je ne sais pas comment expliquer ce qui m’anime. Mais depuis si longtemps que je fais semblant, que je ne montre rien, que je cache si mal, pourtant ce qui me fait mal et me rend tout aussi heureuse, puis malheureuse à chaque visite. Bon, je dois filer, vite, très vite pour que rien ne transparaisse dans mon attitude. C’est quasiment en courant que je traverse la cour de la maison, puis que je me coule sous le volant et laisse exploser un énorme soupir. Bon sang, comme c’est difficile. Comment est-ce possible, comment en suis-je arrivée là ? Je roule un peu n’importe comment, avec les yeux embués. Il ne me reste plus qu’à rentrer dans la solitude affligeante de mon appartement.


Là, vidée, je jette clés et sac sur le canapé et balance rageusement mes escarpins qui atterrissent à chaque bout du salon. Zut… c’est de pire en pire. Je vais finir par ne plus me rendre chez Alma. Je me raconte cette fable à chacun de mes passages chez elle, chez eux en fait et dès que j’en ai l’occasion, eh bien, je replonge et y retourne. Ça me fait mal, ça me rend malheureuse, mais c’est une vraie drogue et je sais de moins en moins taire ce qui me bouffe de l’intérieur. J’en arrive à franchement haïr les bras vigoureux de son mari, et des idées pas très recommandables se font jour dans mon crâne… oui… pour un peu, j’aurais des envies… de meurtre. C’est dingue !



— xXx — 



Difficile de me cantonner à mes bonnes résolutions. Un mois, quatre longues semaines sans une visite à cette amie qui me hante. Je tiens bon, mais ce n’est pas sans tracas. Je ronge mon frein et l’image de ses mains, de son visage, de son corps qui se balance au gré du déplacement de ses doigts sur le clavier, un calvaire pour mon ciboulot tout empreint d’Alma. J’ai beau retourner cela dans tous les sens, me dire que ce n’est qu’une folie, rien n’y fait. Mon palpitant dans ma poitrine fait des bonds de cabri dès que j’entends un air de piano. Elle est ancrée, chevillée à moi en permanence, ne me laissant aucun répit. C’est au point que je ne mange pratiquement plus, que je ne sors que le strict nécessaire, ne voulant plus voir personne.


Ma résistance a ses limites et c’est viscéral. Elle me manque sans que j’en comprenne bien les raisons. Ou plutôt je ne les sais que trop bien. Mais il n’est pas permis d’aimer ainsi une autre femme, sans compter qu’en plus elle est mariée. Donc double peine pour moi ! Comment ça peut arriver ce genre de truc ? Je suis incapable de me l’expliquer, alors en rendre compte aux autres, impossible. Mais c’est affreux d’aimer en silence, de devoir se taire, de ne plus oser regarder l’autre en face de peur de se trahir. Et… cette trouille immonde se transforme en panique à l’idée qu’un mot, qu’un geste équivoque de ma part peut entraîner la fin de ce qui au départ n’était qu’une belle amitié.


La solution radicale de ne plus passer de temps chez Alma n’est pas la panacée. Chez elle, il y a celui que finalement je hais le plus au monde. J’ai beau me raisonner, me dire qu’il n’y est pour rien, qu’il vit le même rêve que celui qui m’habite, il représente dans ma tête sans doute dérangée l’ennemi, celui qui est en travers de ma route. Il me barre le chemin pour oser, pour espérer une seule seconde. Parfois, dans de rares moments de lucidité, je songe qu’il n’y est pour rien, que je suis anormale, pire, amorale. Mes flashs rétrospectifs ne durent jamais longtemps et presque immédiatement, Luciano retrouve sa place d’empêcheur de tourner en rond. J’envisage mille manières de pallier sa présence. Mon cerveau échafaude des tas de plans plus imbéciles les uns que les autres.


Je n’en mets bien entendu aucun à exécution, mais je me perds de plus en plus dans les méandres de mon âme tourmentée. Comment le fait d’aimer quelqu’un peut-il rendre une autre personne aussi… dépendante et surtout pourquoi la folie est-elle si proche depuis quelque temps ? Je dérive, déraille, reste des heures prostrées, ne m’habille plus durant des jours. Et mes quelques sursauts où je sors de mon coma bizarre, c’est encore pour m’apitoyer sur mon sort. Je sais bien que dans ces instants si précieux, parce que rares, je devrais aller consulter. Le courage, l’envie, et surtout l’idée de partager mon secret avec un médecin quelconque, ce serait comme salir cet amour qui me brûle de l’intérieur. Est-ce que tout est perdu ? Je veux croire que non, puisqu’il me reste ces plages où je sais, je me rends compte de ma connerie à l’état pur !


Donc ? Ce matin, un café rapide pour sortir d’une énième nuit où j’ai dormi en pointillé. Une douche, et ma décision est prise vite, avant que mon esprit embrumé ne me ramène à cette léthargie coupable. Oh ! Alma est bel et bien là, qui court sous ma chevelure que je lisse en la séchant. Elle est encore et toujours là, mais je m’efforce de bouger. Ma décision est prise, il me faut me sortir de la tête cette passade insensée. Passade qui navigue dans mon ciboulot depuis des années… est-ce que mon terme est bien choisi ? Une autre façon de couper des cheveux en quatre, sûrement. Bon… un jean, un pull qui moule ma poitrine, des chaussures plates et, sans artifice particulier, pas de soin du visage, me voici bien décidée à affronter mes vieux démons.


D’abord… Paul Durant, mon généraliste. Il saura peut-être me conseiller un praticien apte à me sortir Alma de la caboche. Pas de rendez-vous, mais le zombi que le reflet dans le miroir de ma salle de bain me renvoie me fait peur. Cernes ? Que dis-je, malles sous les yeux, joues creusées, maigreur de mon buste, un épouvantail que le vieux toubib va découvrir. Je suis sur la route, avec autant des questions sans réponse qui se bousculent au portillon. Et je patiente les fesses sur une chaise, dans l’antichambre du docteur. Deux heures, durant lesquelles, des dizaines de fois, je dois me faire violence pour ne pas lever le camp. Trop tard désormais ! La porte du cabinet s’entrouvre et la patiente sort, suivie de Paul. Il a une sorte de sourire.



Il soupire, hoche sa crinière blanche et se lève.



Je m’exécute et le bonhomme fait son métier. Il fait la moue, mais demeure muet. Il prend mon poignet.



C’est pourtant celui-là qui me fait tourner en bourrique. Mais je ne sais plus trop quoi raconter à celui qui vient de m’ausculter.



Un homme ! C’est vrai qu’il ne peut pas deviner. Je me garde de lui dire évidemment, mais j’attends. Sur une de ses ordonnances, il écrit des pattes de mouches incompréhensibles pour le commun des mortels. Un courrier qu’il plie avant de l’enfermer dans une enveloppe sur laquelle il note le nom et l’adresse d’un spécialiste.



Je me lève et lui aussi m’accompagne vers la porte capitonnée. Il marmonne encore quelques mots. J’ai cru entendre ou il l’a dit ? Peut-être… oui, je crois qu’il a murmuré…



Je viens de faire un grand pas. Il me tend la main pour me saluer et il ajoute encore.



La rue, j’ai le tournis d’être à l’air libre. Je marche en titubant. Si quelqu’un me regarde sans doute que les gens vont penser que je suis bourrée. Un plaisir de reposer mon derrière sur le siège de ma voiture. Et… le retour à la maison me rassure. Merde Alma… qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour t’aimer de la sorte ? Je sais ! C’est nul, c’est con, mais je n’y peux rien, c’est plus fort que moi, que toi aussi, bien sûr ! Autant appeler de suite le numéro de cette Becker, pour ne plus reculer, je dois m’y atteler de suite. Et deux minutes plus tard, c’est mission remplie. Le nom de Durant est un sésame qui m’ouvre la porte de la psy ! Sent-elle mon désarroi ? Ma voix me trahit-elle ? Aucune idée, mais j’ai rencard demain matin déjà. Tant mieux.



— xXx — 



Pourquoi est-ce que psy évoque chez moi forcément un homme ou une femme avec des lunettes, âgés aussi, comme si les années apportaient la sagesse ? Et là… la femme n’a assurément pas plus de trente, trente-cinq ans. Une voix douce, des gestes mesurés et calmes, elle me reçoit dans une pièce de sa maison visiblement remodelée en cabinet. C’est à la fois très intime et déroutant. Après les questions d’usage, histoire de se forger une opinion de ce qui m’amène chez elle, elle sort un dossier, ou quelque chose qui y ressemble. Elle note les renseignements que je lui apporte et elle me demande de m’allonger sur un long siège, genre sofa, mais de la largeur d’un corps. J’hésite un peu, puis me voici donc étalée de tout mon long sur son divan. Oui ! Ça fait très cliché, mais c’est juste la réalité.


Puis elle s’assoit sur le siège que je viens de quitter pour m’allonger. Sa voix… sonne bien et tombe dans mes oreilles.



Je ferme mes paupières et… elle est de nouveau présente. Alors j’y vais. Oui ! Alma me hante !


Elle est là… je vois ses mains. Sur le pupitre, et les notes, c’est comme des papillons qui volent partout dans mon cerveau. Ses paupières, on dirait qu’elle dort. Oui, elle pense sa musique, elle la vit, elle est belle. Bon sang ! Ce que j’aime quand elle berce sa tête alors que ses doigts flirtent avec son clavier. C’est beau ! Elle ne joue plus, elle est la musique. Et mon cœur bat si fort que j’ai des palpitations. Tout son être est le prolongement de l’instrument qui distille dans la pièce la fabuleuse partition qu’elle sublime par son interprétation magnifique. Et j’ai son parfum aussi… oui, il s’associe aux accords, enrobe les notes… non ! Non, en fait, ce sont les notes qui flottent partout qui s’emmêlent dans sa fragrance épicée.


C’est ça… les notes parfumées m’entourent et rentrent partout dans les pores de ma peau. Elles me transmettent toutes les vibrations qu’Alma répercute dans son phrasé musical si particulier. C’est… comment expliquer ? Il n’y a plus un piano et celle qui joue, plus de note, non. Il ne reste que la musique, des sons purs, cristallins, et oui, c’est de l’amour en blanches ou en noires, en croches et en dièses qui me rentrent dans l’âme. Alma… est une muse musicienne, elle est « Euterpe » redescendue sur terre. Elle fait de moi une auditrice privilégiée, une spectatrice aussi de son jeu extrêmement prenant. Et… zut… le moteur, celui de la voiture de son mari… il tue soudainement ce charme très personnel…


Lui ! Je le hais d’être si proche. Je lui en veux de poser sa bouche sur la corolle rose de ses lippes. Je ne supporte plus d’imaginer de retourner dans ma tête qu’il prend la meilleure part de celle qui joue. Ces baisers… honnis soient-ils d’être là à me priver de ce qui donne un sens à ma vie ! Je ne parviens plus à savoir où débute le rêve, et où se meurt la réalité. Luciano est un imposteur, un voleur d’amour. Je suis méchante sûrement, mais je serais ravie qu’il meure, qu’il… crève pour de bon ! Alma… pourquoi n’est-ce pas mon visage qui souffle sur le sien ? Pas mes yeux qui viennent lui montrer la fièvre qui m’habite ? Oui… j’aimerais, je voudrais être lui, pour elle, pour être à sa place quand elle le serre contre son cœur.


Mon Dieu… c’est à devenir folle. Luciano… Alma, pourquoi l’aime-t-elle lui et pas moi ? Qu’est-ce que je dois faire pour qu’elle sache combien elle m’est précieuse ? Alma… ça fait si longtemps… je ne vis plus vraiment sans elle, sans la voir, Alma, ma musicienne, ma flamme, oh ! Comment survivre hors de sa vue ? Et imaginer les pattes… les doigts de son homme qui… c’est au-dessus de mes forces ! J’ai essayé, j’ai lutté, mais c’est trop profond, c’est là, dans ma mémoire, dans chaque bouffée d’air que je respire. Elle est mon oxygène, mon élixir de jouvence. Sans elle, je me fane, je m’enlaidis, je me flétris ! Alma… elle est celle que je veux, voudrais couvrir de fleurs, couvrir de baisers… Alma, c’est mon unique amour depuis… toutes ces années.


Ma respiration se fait plus courte, et quelques soupirs s’échappent de ma gorge serrée. Rouvrir vite les yeux pour chasser ses pensées saugrenues, et calmer ma voix qui débite d’une manière saccadée ce qui m’oppresse. Je marque une longue pause, un blanc durant lesquels le stylo de celle qui m’écoute ne griffonne plus sur le carnet qu’elle tient. Oh ! Elle aussi se tait, mais ses prunelles restent plantées sur mon corps allongé. Patiemment, elle me laisse un répit nécessaire à l’évacuation du trop-plein qui m’inonde de sueurs froides. Reprendre le cheminement de mes pensées, où stopper là mes aveux presque trop spontanés ?


Et c’est bien d’une voix enrouée que je crève le mur de ce silence qui me pèse sur les épaules…



Sur un bristol, elle me note le prochain rendez-vous et me revoici dans la mouvance des rues. Je respire un grand coup, histoire de chasser les bribes de ce qui vient de se passer. Mais à dire vrai, Alma marche encore dans mon sillage. C’est surtout dans ma relation avec son Luciano que je me sens moins… stressée. C’est lui la clé de voûte de mes rapports avec celle qui demeure nichée dans mon crâne. Alma, un prénom qui rime avec Amour dans ma caboche, gravé au fer rouge, impossible à déloger. Curieusement, ce passage chez la psy me rend des perspectives, que d’emblée je qualifie de positives. Ouais… Le mari, le compagnon de ma belle, c’est bien là que le bât me blesse. Et si…



— xXx — 



Est-ce que c’est sur un bout de trottoir que me vient cette foutue idée ? Et si… pour avoir la femme, je devais passer par le mari ? Au début, ça me fait marrer. Enfin, c’est bien dans ma caboche que je ris ? Parce qu’en marchant dans la rue, il me semble que les regards des gens que je croise me toisent bizarrement. Et au fil de mes pas, ça devient une évidence. Passer par le mec pour gagner l’élue de mon cœur. La lui voler ou la partager avec lui ? Ce n’est pas une mince affaire, mais c’est toujours mieux que rester inactive, non ? Et puis… zut ! Je la veux, j’y tiens, alors pourquoi me préoccuper des pots cassés. Au pire, elle me chassera, nous ne serons plus amies, mais j’aurai tout tenté pour vivre un peu de cette fièvre qui m’habite tout le temps. Au diable les médecins, les psys et cette engeance médicale qui finalement ne m’apporte pas grand-chose.


Plus je me rapproche de chez moi et plus je me sens confiante. Et si c’était ça, la solution ? Le point sensible de cette affaire, c’est que je ne me sens pas de me taper le bonhomme. Coucher avec un type ? Pas enchantée pour deux ronds, mais si c’est l’unique moyen pour… avoir celle qui me fait délirer depuis… si longtemps. Je pèse, soupèse dans mon cerveau. Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Et puis, je dois m’assurer que le sacrifice de mon corps peut m’amener dans le lit de celle qui me hante. Pas si simple en définitive ! Mais ça me tourne dans le caberlot, le ver est dans le fruit, quoi ! Et je m’enfonce de plus en plus dans ma connerie. Je sais que c’est une énormité, mais allez faire comprendre ça à ma raison ! Et je passe du temps à échafauder des tas de plans sur la comète.


Tout me ramène à la même base. Pour l’avoir elle, je dois en passer par lui. L’écarter d’une manière ou d’une autre ! J’imagine donc toute une montagne de stratagèmes, tous aussi loufoques les uns que les autres. Dénicher une fille pour la lui coller dans les pattes ! Le séduire pourrait faire l’affaire ? Oui ? Mais dans ce cas-là, Alma m’en voudrait et… le résultat ne serait pas celui escompté. Je ne veux pas la perdre elle, en baisant son type. Ce serait le comble. Et puis… les goupillons masculins, j’avoue que c’est vraiment pas mon truc. Alors… mon idée fait long feu ? Ben non ! Je m’y accroche, esprit malade de cet amour complètement déjanté. Et je refais de nouveaux scénarios encore plus dingues que les précédents.


Ça me laisse complètement vidée, je suis à la ramasse, quasiment incapable de penser sainement. Le pire, c’est que je ne me rends pas vraiment compte de mon délire perpétuel, et ma seule boussole, c’est Alma. Bon sang ! Comment oser, comment lui dire, comment… comment quoi en plus ? Aller la trouver ? Lui dire tout bêtement que j’en suis amoureuse à en crever ? Oui, c’est bien de cela qu’il s’agit, j’en crève de cette femme. Merde à la fin ! Pourquoi ça m’arrive à moi ce genre de plan ? Comme si cette terre n’abritait pas assez de personnes esseulées ! Non ! Il a fallu que je m’amourache de la seule qui ne voudra jamais de moi, et puis son bonheur me dégouline par tous les pores de la peau. Qu’est-ce qu’il a de plus que moi, ce Luciano ?


Un leitmotiv, un mantra qui font exploser le peu de raisonnement qui me reste. Et ça tourne et vire sous mes tifs sans qu’une solution miracle n’émerge. Draguer un type lorsqu’on est un tant soit peu attirée, ça peut se concevoir. Mais… pour reprendre ce qui dans mon esprit m’appartient de droit, c’est une gageure, un challenge. Et j’échafaude des plans, tous plus bancals les uns que les autres. Il arrive un moment où l’action est nécessaire et… il me revient que je sais où bosse le type. Donc c’est logiquement dans le coin où j’ai des chances de le croiser que mes pas m’entraînent. Plusieurs jours de suite, sans que j’aperçoive l’ombre du bonhomme. Ce n’est que lorsque je n’y compte plus qu’enfin, il m’apparaît, entouré d’un trio de gus qui visiblement sont ses collègues.


Hasard, chance ? J’arrive à repérer le bar où ces gaillards vont prendre un pot. Information essentielle pour la mise en œuvre de mon projet imbécile, mais je m’y cramponne tel un morpion sur un poil pubien. La semaine qui suit ce repérage, je suis chaque soir assise sur un haut tabouret au zinc et le serveur commence à me reconnaître. Mais je me fiche bien de sa gueule d’ange « empingouiné » dans son tablier noir. Et ce n’est que le vendredi soir que le quatuor fait une entrée bruyante dans le bar. Sur l’instant, ils s’installent de l’autre bout de ce comptoir assez long et je suis placée le corps de trois quarts, ce qui ne permet pas de m’identifier. Sans doute que le regard de certains me caresse sans le montrer trop ostensiblement.


Il faut dire que je suis en jupe sombre, petit chemisier assorti et échasses de trois pouces et quart, un maquillage savant, l’ensemble me donnant un air sûrement de pouffe ! En relevant le menton, je peux tout à loisir suivre l’évolution de la discussion des quatre mâles qui refont le monde dans leur coin. Et de temps à autre, un nez se redresse pour venir frôler mes courbes accentuées par la position assise. Mais jamais Luciano ne daigne seulement me jeter un coup d’œil. Je suis sur le point de me dire que si je ne fais rien, ça risque fort de foirer mon entreprise. Et… la chance vient à mon secours. L’un des gars passe à l’attaque. Celui dont les quinquets sont les plus fréquemment sur mon derrière rebondi. Lui s’écarte discrètement des autres, et s’approche.


Ce qui fait que le reste de la troupe se demande ce qu’il fabrique et que dans le miroir, Luciano accroche enfin mon visage. Je vois de loin son raidissement soudain. Peut-être se demande-t-il si je suis bien celle qu’il pense reconnaître. Et cette fois, il me fixe avec une insistance accrue. Je tourne donc mon visage vers le trio, à l’instant même où l’échappée arrive à mes côtés.



Je m’apprête à le renvoyer dans les cordes, mais celui qui m’a forcément identifié s’approche à son tour et s’écrie, au nez et à la barbe de son pote.



Les hommes font cercle autour de mon siège girafe. Le dénommé Dimitri, s’il accuse le coup, n’en demeure pas moins… attiré et sa manière de draguer, si elle se fait plus discrète, n’en est pas pour cela effacée. Mais il ne m’intéresse pas et c’est bien Luciano que je cible. Je me creuse la cervelle pour trouver la faille. Seul, sans doute que ce serait différent, mais tous ces types savent bien qu’il est en couple et il ne peut donc pas décemment se montrer trop entreprenant envers moi. Je me fais des nœuds au cerveau. Il ne se préoccupe pas vraiment de ma petite personne. Incorruptible ? Mon sex-appeal n’a donc aucun effet sur lui ? Mes œillades incendiaires ne sont pas destinées à ce Dimitri qui, de son côté, me fait des ronds de jambe sans pareil. Mais il ne semble pas comprendre qu’il ne m’intéresse pas.


L’un d’entre eux, je ne sais pas trop lequel, n’ayant pas retenu leur prénom, m’offre un verre. Drink que je sirote en fixant dans les yeux le voleur qui m’a piqué Alma. Arrive le moment où Luciano décide qu’il est l’heure pour lui de rentrer au bercail. Alors, cette fois, je saute sur l’occasion.



Eux ont parfaitement saisi que le bonhomme n’avait aucune chance, et que, malgré son insistance, il n’arriverait à rien. Mais je me dois de répliquer…



Je viens de laisser tomber cette phrase avec un aplomb et un sourire qui frise l’insolence. Et si lui reste bouche bée, ses compagnons d’apéro, eux, saisissent parfaitement l’allusion directe.



Il m’attend à un mètre de mon siège et, avec mes talons, c’est assez scabreux. Je prends mon temps pour ne pas chuter. Voyant cela, sa main vient cueillir la mienne et elle m’aide à m’extraire de ma position dominante et à me remettre sur mes cannes sans dommages. Je salue poliment tous ces gentils messieurs, et leur ami et moi quittons l’endroit sous leurs regards interrogatifs. Sans doute que celui qui me cherchait plus ou moins doit avoir quelques regrets. La voiture de l’homme d’Alma est toute proche, garée sur une place réservée, mes fesses viennent échouer sur le cuir fauve de la bagnole. Nous traversons la ville, qui à cette heure, est plutôt calme. Le conducteur se tait, concentré, perdu dans des pensées dont il ne sort pas.


Déjà, nous voilà au bout de ma rue. Il se range proprement. Je dois faire le premier pas, une fois de plus ?



Comme quoi, il a bien saisi l’allusion et il me la retourne comme un boomerang. Je me tais et lui décoche mon plus beau sourire. Bouche en cul de poule et pétillement des prunelles, de quoi le faire chavirer ? En tout cas, il se décide brusquement.



De nouveau une œillade provocante et je quitte l’habitacle alors que de son côté lui sort également de dessous son volant. Ben, me voici au pied du mur. Et nous sommes dans l’ascenseur qui, pour une fois, est en état de fonctionner. La chance sourit donc aux audacieuses. Mon doigt appuie sur le bouton trois et nous grimpons à toute vitesse. Ma patte farfouille dans mon sac… à la recherche du trousseau de clés qui doit s’y cacher. Nous franchissons le seuil de mon appartement et il est intimidé ? Ou seulement un zeste inquiet de se retrouver seul avec la meilleure amie de sa femme ? Je ne calcule plus rien, je fais au hasard des mouvements machinaux. Dans un brouillard, je le vois s’asseoir dans un des fauteuils de mon salon.


La crédence, pour y quérir une bouteille de whisky et lui en servir une dose dans un verre… ma main qui tremble pour faire de même avec le second godet. Merde ! Comment me sortir de ce guêpier dans lequel je me suis fourrée toute seule. Il est là avec ses deux billes qui me scrutent et je me sens… gênée. Il lève son verre pour trinquer. Une ambiance électrique, quelque chose d’anormal que je n’ai pas prévu. Et mes lèvres s’entrouvrent sur le bord de mon verre. Lui me sourit. Il suit le parcours de ce récipient et le niveau de la boisson qui disparaît dans ma gorge. Sa voix… tel un coup de tonnerre dans le silence de mon salon.



Je le vois se relever de son fauteuil. Il pose son verre sur la table basse, et je ne peux pas croire ce qui arrive. Il se penche sur moi, tend la main pour se saisir de mon poignet. Je me sens soulevée, et atterrir contre la poitrine de cet homme. Ses bras se referment autour de mes épaules. La cage me serre fortement et… mon Dieu ! La bouche qui vient se souder à mes lèvres… je ne peux pas… résister. N’est-ce pas moi qui ai fait entrer le loup dans la bergerie ? Le baiser qui se noue là, est-il si mauvais ? Si c’est le cas pourquoi est-ce que j’y réponds avec une telle ardeur ? Alma… mon amour pour elle, Alma et son Luciano… j’ai l’un sans l’autre. Et… je me laisse envahir par ce que toute ma vie j’ai voulu rejeter. Le palot suivant, c’est bel et bien de ma propre initiative qu’il naît.


Dans le silence de mon logis… ce qui découle de cette entrevue indéfinissable est contre nature. Elle est si loin ma meilleure amie… et je me suis prise à mon imbécile de piège, mais visiblement, ce que je ressens n’est pas, plus véritablement de l’antipathie… et c’est là, que je perds toute dignité et toute notion de respect pour celle que j’ai crue si follement aimer. Ce qui se trame dans le salon sur le canapé… est une trahison… et la mort de mes amours saphiques… je vais désormais devoir vivre avec le poids de ma conscience… est-ce que le jeu en valait la chandelle ? Je ferme les yeux et apprécie seulement l’instant présent…


Alma… s’évanouit dans un autre corps à corps, un mano à mano où elle n’a plus sa place…