| n° 23024 | Fiche technique | 14726 caractères | 14726 2605 Temps de lecture estimé : 11 mn |
01/05/25 |
Résumé: Amour ? gloire et beauté! | ||||
Critères: #nonérotique | ||||
| Auteur : Pitziputz Envoi mini-message | ||||
| Concours : Conspirations et manigances |
Thomas Ménétrier s’assit lourdement sur le tabouret de bar et compta rapidement les pièces qu’il avait dans la poche. Il avait tout juste assez pour un café ou un pastis.
Tout en sirotant la boisson anisée, il parcourut les petites annonces glanées çà et là dans les supermarchés. Il lui fallait tenir quelques jours, juste le temps de recevoir le chèque que Ludo lui devait et après ? Après, on verra. À chaque jour suffit sa peine.
La femme hocha avec un « Mmm ».
Cécile, c’était son nom, s’arrêta d’essuyer le verre qu’elle tenait.
Il réfléchit une fraction de seconde.
La légion c’était tentant, mais trop gros. Et ses années de taule, il préférait les garder pour lui.
La serveuse le regarda en coin.
Fallait bien une explication.
Elle s’esclaffa.
Il ne lui dit pas qu’il avait intercepté le courrier d’une banque destiné à un homonyme et qu’il avait essayé de retirer le fric.
C’était la question de trop. Il fit un vague geste de la tête qui pouvait vouloir tout dire, posa ses pièces sur le comptoir et se leva.
Une fois dehors, il s’étira. Toujours ce foutu bas du dos… Il fallait qu’il tienne encore un peu. Il huma l’air du sud et entreprit de traverser le village.
Son esprit vagabonda et, comme à chaque fois qu’il le laissait faire, il pensait à Méguy.
Son amnésie, c’était vrai, mais c’était il y a longtemps. Il s’était réveillé la gueule cassée en plein cœur de la capitale, le cerveau au ralenti et du vomi plein les lèvres.
C’était il y avait au moins cinq ans.
Au début, il avait essayé de se souvenir et erré dans les rues à la recherche d’un endroit familier. Il avait marché longtemps. Il n’avait rien dans les poches à part cette carte de visite d’un tatoueur, un gars qui s’appelait Maykel. Ce n’était pas qu’il s’en souvenait, mais son nom était écrit au dos de la carte et aussi « lundi 23 avril ».
Le studio était au fond d’une ruelle, à l’étage inférieur d’un immeuble sans aucun intérêt architectural.
La jeune femme avait levé sur lui d’intenses yeux verts. Sa peau devait être laiteuse, mais elle était recouverte de dessins.
Déception !
Il l’avait regardée d’un air un peu ahuri.
Elle avait un sourire un peu moqueur et une tignasse un peu orange. De près, ses yeux paraissaient très écartés.
Il s’apprêtait à tourner les talons quand la fille l’arrêta et lui répéta :
Il n’en avait aucun en début de soirée et, au petit matin, une petite demi-ancre prête à devenir grande. Méguy était tatoueuse et danseuse et vendeuse de babioles et sniffeuse de coke. Elle avait les cheveux drus et la bouche trop grande. Ses yeux n’étaient en définitive pas verts, mais bruns et le vert était celui de son fard à paupières qui soulignait les poches qui s’étaient formées sous ses yeux après la nuit qu’ils venaient de passer à boire, fumer et parler.
Il s’occupa d’elle ; s’occupait d’elle. Son activité de tatoueuse dura les quelques jours que mit son patron à comprendre qu’elle ne savait dessiner que les ancres de bateau et même pas en entier. Elle était sa princesse, sa reine, sa compagne, l’amour de sa vie.
Et puis, un matin, alors qu’il ouvrait difficilement les yeux après une nuit d’amour et d’alcool, elle lui tomba sur le poil.
Y avait pas de mais !
Alors, il se décarcassa et tomba entre les pattes du Grand Gueulard. Comme tout le monde, il se faisait gueuler dessus et le caïd ne s’arrêta pas, même pour le disculper. Au contraire. Il se prit vingt-quatre mois sans sursis.
Méguy ne l’attendait pas à la sortie. Il la retrouva dans les bras d’une grande gigue, bien fringuée. Elle n’était même plus rousse. Il aurait pu lâcher l’affaire, mais, comme un grand con, se mit en tête de la reconquérir.
Une petite annonce dans les dernières pages d’un quotidien aux nouvelles plus très fraîches attira son attention.
Thomas Ménétrier, ta mère te cherche. On va tout réparer !
Il aurait bien aimé avoir une mère qui voulait tout réparer, mais c’était irréparable et Thomas n’était que son deuxième prénom.
Alors, il se renseigna. Des Thomas Ménétrier, il en trouva trois dans le bottin. Le premier était professeur des écoles et très actif sur Instagram ; un autre était dentiste et très actif sur LinkedIn, et enfin, le dernier n’était rien ou en tout cas rien qui sautait aux yeux.
« Lequel de vous est recherché par sa daronne, hein ? »
Thomas, le nôtre, se prit au jeu de la farfouille sur internet et ouvrit toutes les poubelles virtuelles. Il venait d’essayer d’arnaquer le professeur, et avait évité de justesse de se reprendre des mois de cabane, quand il tomba sur une nouvelle déclinaison vieille d’une dizaine d’années de « Maman te cherche » sur les réseaux.
Maman s’appelait Daphné, vivait aux Avenchets et serait son sésame pour ouvrir les bras de Méguy.
Thomas avait tout bien étudié. C’était simple comme bonjour. Daphné et son fils Thomas s’étaient foutus dessus, Thomas s’était barré en Colombie et avait disparu. Daphné désespérée le cherchait urbi et orbi.
Par bol, Daphné avait posté des photos de son rejeton un peu partout et, s’ils ne se ressemblaient pas trait pour trait, Thomas le vrai et Thomas le faux avaient au moins la même carrure. Le reste, ça s’arrangeait.
Thomas étira une dernière fois le bas de son dos. Normal au fond qu’il ait mal : il prenait treize ans d’un coup.
Daphné leva les yeux de son journal. Voilà bien cinq ans que cela n’était plus arrivé. Et si…
Le vieux majordome à qui rien n’échappait depuis toujours essaya de la dissuader, mais sans succès. Il soupira. C’était reparti.
En entendant le bruit claudicant d’une canne dans le couloir, Thomas se dit qu’il était vraiment un crétin. Il avait préparé toutes sortes d’arguments et répété le scénario mille fois, mais il n’avait pas du tout réfléchi à la première rencontre. Si ça partait en couille, adieu veaux, vaches, cochons, couvée.
La porte du vestibule s’ouvrit : putain, elle ressemblait à sa folle de mère…, du moins le souvenir vague qu’il en avait. Elle le dévisagea quelques longues secondes.
Facile !
Sans un mot elle l’invita à entrer.
Il acquiesça et marcha à ses côtés d’un pas assuré, comme s’il savait où il allait.
Alors, il lui raconta la Colombie, les FARC qui l’ont enlevé, ouais comme machine Betancourt.
Il s’enflammait le bougre. Il y croyait à son histoire.
Merde, celle-là, il l’avait pas vu venir.
Le sourire qu’il lui lança. Il était trop fier. Il aurait pu avoir le César.
Ils parlèrent beaucoup. Elle lui servit à boire et à manger. Elle lui raconta des trucs de son enfance qu’il avait oubliés. Pendant tout ce temps, Clément faisait des allées-venues sur ses guibolles tremblotantes, une vraie vipère.
Il allait falloir le surveiller le larbin.
Et Thomas s’installa.
De la dispute à l’origine de la séparation, ils ne parlèrent jamais, comme si elle n’avait pas existé.
Il prit ses marques. C’était quand même vachement bon de dormir dans le même lit tous les soirs, de bouffer de bons trucs et même de passer du temps avec Daphné. C’était une vieille un peu exigeante, mais bon, elle était pas trop chiante et y avait pas besoin de la torcher, Clément s’en chargeait apparemment, ce qui lui donnait manifestement le droit d’observer ; mais l’homme connaissait sa place et il sembla à Thomas qu’il se détendait au fil des jours.
Tous les après-midi, il descendait au village boire son pastis.
Dans le village, tous n’y croyaient pas à son histoire, mais Daphné remettait à leur place tous ceux qui émettaient des doutes. Elle clamait haut et fort qu’elle avait retrouvé son fils unique après vingt ans de recherches et personne n’osait la contredire.
Il était temps pour lui de reconnecter avec Méguy.
Comme il était devenu bon au jeu de j’te cherche, j’te trouve, c’est dans un standard de divination par téléphone qu’il la localisa. Elle s’était fait larguer par la grande gigue et avait besoin de fric. Il l’invita aux Avenchets.
Meguy le dévisagea interloquée avant d’éclater d’un rire hystérique et tonitruant. Elle s’assit sur ses genoux, face à lui, et lui roula une pelle d’enfer.
Seulement Meguy, la patience c’était pas son truc et sa dégaine pas trop le style de la maison, mais elle s’efforçait de sourire.
Un matin, au réveil, elle se lova contre Thomas encore endormi et susurra à son oreille.
Thomas se redressa.
Tout était dit et transmis. Thomas redoubla de prévenance envers les deux femmes de son existence.
Méguy passait de longues heures, allongée devant la télé, une main posée sur son ventre plat. Elle scrutait Daphné d’un œil et Thomas de l’autre. Plus elle observait la vieille et plus celle-ci semblait jouir de la vie. Thomas était devenu indispensable, surtout depuis que Clément avait eu un AVC qui l’avait laissé la bouche de travers et l’œil gauche fermé.
Et Thomas emmenait ce fichu clebs chez le veto. Le lendemain, c’était la pédicure et le marché. La coiffeuse venait à la maison, c’était toujours ça de pris.
Thomas s’exécutait, tandis que Méguy tournait autour de la table comme un vautour en train de couver. À chaque verre nettoyé, elle donnait une petite tape sur le crâne chauve du vieux majordome qui l’observait peu amène de son œil droit.
Les semaines passèrent et la santé de Daphné se dégrada. Thomas devait maintenant la soutenir lorsqu’elle se déplaçait et l’aidait même à se doucher, à s’habiller et le reste. Meguy, ça la dégoûtait.
Lorsqu’il mettait Daphné au lit, elle le regardait d’un air tendre en lui caressant la joue. Ses yeux exprimaient tout le bonheur qu’elle ressentait de l’avoir auprès d’elle. Il en aurait presque été ému, mais Meguy veillait.
Méguy leva les yeux au ciel.
Exactement treize jours plus tard, Daphné s’envola vers d’autres cieux. Comment ? Personne ne chercha à le savoir. L’enterrement eut lieu quelques jours plus tard, dans l’intimité. Clément, debout devant la tombe ouverte écrasa une larme discrète. Thomas jeta une fleur sur le cercueil tandis que Méguy serrait dans sa poche un poing de la victoire.
Quelques jours plus tard, Thomas fut convoqué pour la lecture du testament.
« Je, soussignée Daphné Élise Henriette Ménétrier, née Blanchard, saine de corps et d’esprit, lègue l’entier de mes biens à mon fidèle majordome Clément Passy qui m’a servi toutes ces années avec la plus grande des fidélités. À Méguy Montiel, pour la remercier de sa compagnie, je donne la dépouille empaillée de mon vieux chien Masticot pour qu’il veille sur elle avec le même enjouement qu’elle a mis à veiller sur moi.
Quant à «mon fils» Thomas Ménétrier qui m’a abandonnée pendant vingt ans, je lègue la somme de 500 000 € à la condition qu’il se sépare de Méguy Montiel et s’engage à ne jamais la revoir. Pour m’assurer qu’il n’aura pas la tentation de contourner cette condition, il ne touchera cette somme que dans dix ans, pour autant qu’il n’ait plus eu de contact avec elle dans l’intervalle. Mes exécuteurs testamentaires y veilleront.
Fait aux Avenchets, le 20 mars ».