| n° 23021 | Fiche technique | 52717 caractères | 52717 8762 Temps de lecture estimé : 36 mn |
28/04/25 |
| Présentation: Récit de fiction qui raconte l’histoire de la métamorphose d’une femme. | ||||
Résumé: Emilie ressent au fond d’elle un appel étrange. Ses pulsions érotiques sont les portes d’entrée à une étrange métamorphose qui la mèneront dans les profondeurs. | ||||
Critères: #érotisme #sciencefiction #fantastique | ||||
| Auteur : Dick Laurent Envoi mini-message | ||||
Ce récit se situe dans un futur proche. Peut-être alternatif, peut-être pas. Il s’agit de la confession singulière et troublante d’Émilie. Comment m’est-elle parvenue ? Je ne vous le dirais pas. Mais j’ai pensé qu’elle méritait d’être partagée. Émilie se livre ici avec une franchise qui m’a, parfois, mis mal à l’aise. J’ai été un temps proche d’elle. Je l’ai côtoyée plusieurs fois de manière épisodique sans me rendre compte de quoi que ce soit. Depuis la lecture de ce troublant récit, mon regard sur les gens que je croise a changé. Voici son récit…
J’ai passé tant de temps derrière ces fenêtres. L’ombre des croisillons traçait des crucifix déformés sur le parquet ciré. Mon regard traquait l’apparition des ombres dessinées par les nuages et les branchages. Elles donnaient vie à un bestiaire inconnu et difforme sur le parquet ciré. Je percevais les bruits diffus de l’extérieur comme en apnée. J’étirais mes membres nus et démesurés dans cette pièce vide. Mon ombre ondulante s’allongeait au fur et à mesure du déclin du jour. Bientôt, l’ombre des véhicules sur la route dessinerait des figures menaçantes, rapides et agressives sur les murs. Mon cœur se mettrait à battre plus fort au milieu de cette sarabande mystérieuse et hostile. L’ivresse de l’immersion était intense et tumultueuse. C’est ainsi qu’alors, je connaissais la plénitude et une torpeur proche de l’extase, une peur palpable qui dissipait mes angoisses.
Je passais des heures entières inconsciente du temps qui s’écoulait. J’étais nue et je rampais sur le sol. J’étirais mes membres et les faisais onduler dans une chorégraphie lente et lascive. Mon esprit dérivait vers des profondeurs océanes. Personne ne pouvait me voir, je le savais. Je savais me fondre dans le décor de cette pièce qui pourtant était bien visible de la rue. Je n’ai jamais cherché à me cacher. J’ai toujours su me rendre invisible, transparente, présente, mais ignorée. Du fond de mon aquarium, je m’échappais de votre monde.
J’avais six ans alors. J’étais assise sur un banc, bien sagement à l’ombre, l’esprit dérivant déjà vers des contrées inconnues. Plusieurs fois elle était passée devant moi sans me voir. Je l’avais vue passer et repasser de plus en plus angoissée. Je n’avais rien dit, pas esquissé un mouvement, indifférente à sa panique.
Combien de fois cette scène s’est reproduite ? Combien de fois ai-je été la petite fille oubliée et retrouvée, à l’école, au jardin public, lors de promenades ? Tout cela me paraissait normal. Et pourtant…
Lorsque les bruits de la grosse cylindrée de Régis se faisaient entendre, j’émergeais de ma torpeur, enfilais une robe simple, mais élégante à même ma peau et refermais à clé la porte de la pièce. Personne n’y est entré depuis longtemps. Je gardais jalousement la clé et mes secrets enfouis. Les derniers mois, avant ma… transition… j’y avais accumulé des galets gris ramassés sur la grève. Je les avais disposés sur le parquet. J’éprouvais un plaisir particulier et sensuel quand mon ventre, mes seins entraient en contact avec leur minéralité douce et fraîche.
Cette pièce aurait dû être la chambre de notre fille. Régis l’avait imaginé ainsi. Il voulait un enfant. Je m’étais laissée convaincre pour lui complaire. Je savais au fond de moi que la chose était impossible. Pourtant, je l’ai accompagné dans son projet. Il pensait que la volonté et la médecine pouvaient tout. Il ignorait que la nature ne permet pas certaines choses. Qu’il existe des interdits, des barrières que l’on peut franchir. À cette époque, je le sentais confusément, organiquement, sans le comprendre vraiment. Depuis, la science m’a donné des arguments et a transformé le doute en certitude, puis la certitude en décision. Régis a toujours cru que dans ce refuge au bout du couloir, je faisais le sanctuaire du deuil de ma maternité impossible. Il se trompait.
Il y a cinq ans, Régis a fini par m’avouer qu’il était le géniteur d’un enfant, une petite fille âgée de cinq ans qu’il avait eue avec une liaison au cours d’un de ses voyages professionnels. Il venait de l’apprendre, disait-il. Il avait beaucoup de mal à trouver les mots pour me le dire sans me blesser. C’était touchant. Je n’ai rien dit, mais cela m’a ôté un poids. J’étais réellement soulagée qu’il ait pu transmettre son précieux patrimoine génétique. Il y tenait tellement ! Si j’avais pu devenir féconde, je crois pourtant que je n’aurais jamais pu ressentir aucune forme d’attachement avec une créature issue de notre union. Je n’aurais sans doute pas supporté de porter un être à venir dans mon ventre, j’aurais fini par me tuer. Pondre des œufs et les libérer dans un creux de rocher, les regarder, en rêvant, se balancer au rythme des marées et des tempêtes au-dessus de ma tête est tellement plus… authentique…
J’ai toujours été indifférente à l’amour maternel et peut-être à l’amour tout court aussi bien pour ma mère que pour les enfants de mes sœurs. J’éprouvais une réelle hostilité pour ces petits êtres égocentriques, remuants, braillards, vindicatifs, mais faibles. Je les voyais comme des proies faciles et vulnérables. Leurs mères les couvaient d’un œil attentif, ils représentaient un avenir fragile, quoiqu’improbable. Elles avaient raison de les protéger. J’étais là, immobile, attentive, masquant tant bien que mal mon hostilité. Mais je pouvais encore me contrôler. Plusieurs fois, j’ai été proche du pire.
Heureusement pour moi, le désir et l’espoir avaient presque quitté ce monde. Pas seulement le désir d’enfant, la générosité, l’empathie aussi. Des gens par milliers se noyaient en traversant la mer dans l’indifférence presque générale. L’enfant se faisait rare, la natalité était partout en chute libre. Les nouveaux-nés étaient chétifs et maladifs, leur croissance était lente. Ils ne parvenaient à la maturité sexuelle et économique qu’à un âge de plus en plus avancé. Certains restaient vivre dans leur chambre d’enfant jusqu’à plus d’âge. L’Humanité semblait avoir renoncé, accepté sa défaite. Elle attendait sa perte, elle n’avançait qu’aux prix d’efforts inouïs d’un pas de plus en plus laborieux. Ceux qui croyaient à la volonté, à l’Autorité, à la Nation, hâtaient le suicide collectif. Ce n’est pas moi qui regretterais ce monde. J’assistais indifférente à sa disparition programmée.
Seuls scintillaient des êtres étranges, indifférents, cruels et ambitieux, mais qui n’avaient d’humain que l’aspect. Ils forçaient l’admiration des foules. Régis et moi en faisions partie, surtout lui. Malgré nos différences nous nous étions trouvés. Régis avait besoin d’un troupeau pour exister pleinement, moi pas. Il avait besoin de lumière, d’espace, moi, la douce fraîcheur de l’ombre me suffisait, c’était mon Royaume. J’ai toujours été solitaire et indépendante. Froide et distante, disait ma mère. Craintive, agressive, animale, pourrais-je rajouter.
« On ne naît pas femme, on le devient », a-t-on écrit il y a plus d’un siècle maintenant. On ne saurait mieux le dire dans mon cas. Il m’a fallu tout apprendre, tout imiter pour disparaître aux yeux des autres. Je me suis conformée à ce que mon apparence physique prétendait être. Comportement social, professionnel, sexuel, tout cela, je me le suis imposé pour apparaître normale et pour masquer le chaos intérieur qui me ravageait. Je vivais un ersatz d’humanité, sans plaisir ni douleur. Je croyais être la seule dans ce cas. Depuis, je le sais, je suis loin d’être seule. Unique peut-être, mais pas seule.
Les preuves étaient là, depuis bien longtemps sous mes yeux. Les représentations animales peuplaient l’imaginaire et l’iconographie, dans les églises, sur les murs des cavernes, dans les films, les livres. La Divinité et la Sainteté étaient toujours associées à un étrange bestiaire. Leur lignée était le plus souvent stérile ou maudite, quand elle existait, elle était bizarrement corrompue, dotée de pouvoirs étranges, accablée par le Sort. L’obstination de la condamnation de l’union physique entre espèces par les religions depuis les origines, m’avait éveillée sur notre véritable nature et sur celle de notre Monde. Nous étions multiples et différents malgré notre apparence similaire, condamnés au purgatoire de notre existence absurde.
Ni Régis ni moi-même n’étions pleinement humains, je peux le dire maintenant. Nous étions des naufragés échoués sur cet îlot que l’on nomme Humanité et qui se croit le centre de tout. Régis était de nature taurine, je l’ai deviné, puis je l’ai su. J’ai vu tout de suite que lui aussi était différent ; sauvage, puissant et beau. Il passera son existence dans une incarnation qui n’est pas la sienne. Sans doute, parfois se sent-il à l’étroit en proie à des colères incontrôlables où son énergie explose sans qu’il en comprenne la raison. Il ignore presque tout de sa condition, il ne cherche pas à savoir. L’action lui suffit. Dans l’ensemble, ça ira pour lui. Il aura une vie que l’on peut dire normale en apparence. On dira de lui qu’il a été un homme en phase avec son temps. Moi, je me savais différente, ma divergence devenait irréconciliable. Mais je ne m’étais pas encore trouvée. Il me faudra du temps, d’abord pour me connaître, m’accepter, puis pour couper les amarres.
Par conformisme, j’ai fini par séduire Régis. Ça, je savais faire. C’était la première relation stable que j’avais. C’était un homme simple, entier, lisible, prévisible, volontaire et loyal. Je suis sortie de mon ombre et me suis révélée à lui, éclatante, colorée et séductrice comme je savais le faire quand il m’en prenait l’envie. Je l’ai capturé, vive et rapide comme l’éclair. Il s’est laissé faire, emprisonné par mes charmes. Ces moments ont été pour moi d’une rare intensité. Je le voulais, je l’ai eu. C’était inéluctable. Une prise rapide comme quand le fou traverse l’échiquier pour mettre le roi en échec et déclenchant la combinaison finale. Foudroyant et tellement jouissif. J’ai aimé cette conquête, puis je m’en suis lassée.
D’ailleurs, je crois bien que lors de notre mariage, j’avais déjà cessé d’aimer Régis. Notre relation a duré plus de vingt ans, pourtant. Je n’en ai pas fait le décompte exact. Elle a été harmonieuse, vue de l’extérieur. Satisfaisante de son point de vue. Mais j’ai vite été indifférente à sa personne, même si je l’ai toujours désiré sexuellement avec autant de passion. Son corps a été un régal pour moi. Son odeur, la texture de sa peau, nos contacts m’ont toujours électrisée au plus haut point. Malgré nos entorses au contrat, je n’ai jamais pu me passer de lui. Je l’ai toujours désiré avec ardeur. La logique des corps n’est pas celle des âmes.
La nuit lorsqu’il se levait pour aller aux toilettes, il m’arrivait de le suivre, furtive et silencieuse. Je collais mon corps nu au sien, je le surprenais, l’entourais de mes bras fins, je me frottais au cuir épais de son dos, j’aimais sa mâle odeur, chaude et épicée, son souffle puissant et apaisé. Ma main s’emparait de son pénis. Je faisais grossir son membre viril qui commençait à se gorger de sang. J’aimais la texture de son organe. Il était large et puissant, ses couilles étaient lourdes et bien pendantes. Je décalottais légèrement son membre et j’attendais que le flot d’urine inonde la cuvette. J’aimais sentir le liquide gonfler le méat urinaire et entendre le jet se libérer, tandis que j’appuyais légèrement sur son organe pour en contrôler le débit. De retour dans la chambre obscure, ma langue se posait sur son frein, je goûtais au liquide salé et amer, puis aux filaments visqueux qui témoignaient de son désir. Il était alors à moi, entièrement, totalement. Je me lovais sur son ventre. Je sentais tout de lui, sa respiration, les battements de son cœur. Ma bouche envahissait la sienne, mon antre absorbait son sexe. Mon ventre commençait sa lente reptation autour de son pieu érigé. Il y était piégé, captif, serré dans l’étau de mon sexe. Imperceptiblement, j’entamais les mouvements qui scelleraient notre union. Un incroyable sentiment de pouvoir m’envahissait. Il était entièrement sous mon contrôle. Mes bras, mes mains, mes jambes le tenaient captif. Il se perdait emprisonné par mon étrange pouvoir, il capitulait. Son plaisir était sa perte, son souffle s’amenuisait. Bientôt la vie le quitterait, j’en jouissais d’avance dans une plénitude inégalable. Alors venait la révolte, déchirante, brutale, il s’échappait de l’emprise, ruait, je devenais son jouet. Mes chairs répondaient malgré moi à ses mouvements désordonnés, détruisant la toile que j’avais patiemment construite. Le plaisir explosait en lui, peut-être aussi en moi. Mon cri était le mélange de ma brutale défaite et du plaisir que ma partie humaine s’était octroyé. Une fois de plus, je n’avais pas accompli mon destin de prédatrice. Mon esprit se plongeait dans les profondeurs océanes où ma vraie nature exerçait son pouvoir sans entrave. Le souffle régulier de Régis témoignait de son profond sommeil.
Quand la nuit était calme, je me positionnais nue devant la fenêtre ouverte, je sentais la brise maritime, le bruit régulier des vagues. Discrètement, je quittais la chambre, emportais mon sac et me fondais dans les ruelles qui menaient à la mer. Sur les rochers je me dévêtais et me laissais couler dans l’eau noire et profonde. Je sentais le mouvement de respiration de la mer qui m’absorbait pour mieux me repousser, je savais que n’étais encore prête. J’étendais mes bras et me laissais onduler, absorbée par le monde sous-marin. L’univers sonore était tellement plus net, précis et acéré qu’à l’air libre. Mes sens étaient en tension. Je me sentais vivante, enfin. Je retenais ma respiration aussi longtemps que je le pouvais. Je n’émergeais qu’à l’extrême limite de mon souffle. Le contact dur de mon corps sur les rochers n’était pas celui que je désirais, je me cognais au lieu de glisser à leur surface. Je sentais qu’il existait une porte étroite où, un jour, je pourrais m’introduire pour apprivoiser ce milieu et connaître l’harmonie. Le bienfait que je retirais de ces escapades nocturnes ne saurait jamais être complet. L’attirance des profondeurs se faisait pourtant chaque jour plus grande. Un jour mon immersion serait complète. C’est avec un réel déchirement que je sortais de l’eau. Le ciel prenait sa teinte de fin de nuit, le froid de l’air nocturne se faisait piquant. Il fallait que je rentre. À côté du corps paisible de Régis endormi, je trouvais l’apaisement et moi aussi. Je sombrais dans un sommeil et dans des rêves qui rendaient ma métamorphose enfin complète.
Je ne sais comment, je suis tombée au hasard sur le récit de la transition de cet étrange bibliothécaire. Longtemps il avait officié au sous-sol de la bibliothèque de l’Université d’Édimbourg et professeurs et étudiants s’étaient habitués à son comportement excentrique, sa démarche traînante, son caractère mutique. On disait qu’il n’était pas sorti de ses rayonnages depuis des années et que la nuit, il s’adonnait à des rituels étranges. Mais, comme il dirigeait son étage de main de maître, personne n’y trouvait à redire. Son départ précipité pour le Japon surprit tout le monde. C’est là que s’opéra la première mutation de l’histoire de l’humanité. Comment s’y était-on pris ? Je ne saurais le dire. En tout cas, c’est dans le corps d’un orang-outan que l’on eut des nouvelles de lui. Il communiquait à partir d’une forêt de Bornéo où il vivait désormais au milieu d’une communauté de congénères dans une parfaite harmonie. Par un langage spécifique, il lui arrivait de communiquer avec la société humaine. Il était devenu l’interface nécessaire entre cette espèce menacée et le monde humain.
La fable était trop belle, sans doute générée par une interface non humaine. Comment désormais discerner le vrai du faux maintenant ? Seul mon désir de croire ou ne pas croire ce récit ferait la différence, comme depuis le début de l’Humanité. Cette histoire était-elle plus crédible que celles que racontaient les constellations du ciel étoilé aux navigateurs des époques passées ? Ceux qui avaient été guidés, ceux qui s’étaient perdus. L’éventualité d’un possible était ma seule issue.
Le bateau
Les sons me paraissent lointains et assourdis et me rappellent un réel auquel j’ai fini par échapper. Je m’en souviens. Je suis dans un bateau au mouillage, je suis dans l’habitacle assoupie sur une bannette. Et pourtant, je suis aussi ailleurs, bien bas, immergée dans l’eau bleutée, irrésistiblement attirée par l’obscurité des profondeurs, il me suffit de projeter mes tentacules pour m’enfoncer dans cette eau sombre, mon Royaume, loin de l’humanité terrestre. Les sensations sont nettes, précises, je maîtrise mon nouveau corps, mes huit longs bras pourvus de ventouses. Ces sensations sont d’une sensualité qui n’a rien à voir avec ce que mon corps de femme a, jusque là, pu m’offrir. Aucun combat, une lenteur magique et un flux de sensations nouvelles qui irradient mon corps à chaque instant, à chaque contact avec le milieu marin. Au fond, j’ai dévoré mon premier crabe, son jus nourricier m’a envahie. J’ai senti sa carapace éclater sous la pression de mon bec. La cruauté de la chasse est tellement grisante. Ma métamorphose est en cours. Elle se passe pendant mes phases de sommeil paradoxal. Je sais qu’à ces moments je suis vulnérable, incapable de réagir, de quitter les mondes aquatiques pour retrouver mon enveloppe humaine. Je ne maîtrise pas quand cela se produit.
Et cette fois, c’est lors de cette balade en mer après le bain que cela s’est produit.
Il me faut revenir, exister pour les autres à nouveau. Je ne le veux pas, mais il le faut. Combien de temps, des minutes, des heures une éternité, je ne saurais pas le dire. Mon temps sous-marin n’a pas le même poids que mon temps terrestre. Et si je suis partie depuis trop longtemps ? Un instant de panique, pendant lequel, je réémerge dans mon incarnation humaine, mais l’appel des abîmes se fait pressant. Le quitter est une déchirure. Suis-je folle ? Mes yeux sont ouverts, je ne bouge pas, je tiens mon maillot de bain dans ma main, il est encore humide, de mon bain. Je suis nue, évidemment. Je suis incapable d’effectuer mes voyages autrement. Je sens la chaleur étouffante de l’été qui cuit le plastique de l’embarcation. J’entends les pas de Marc qui s’affaire sur le pont. Il faut que je fasse la paix avec moi-même et goûter au bonheur d’être en vie.
Marc est devant moi, dans son maillot de bain ridicule qui cache la blancheur de ses fesses. Il ne se met jamais à poil. Je me doute que c’est à cause de sa bite qu’il trouve ridicule. Régis me l’a dit. S’il savait comme je m’en fous ! Marc est l’ami de Régis depuis une éternité et accessoirement mon amant. Régis n’aime pas le bateau, la compagne de Marc non plus. Alors l’idée c’est de partir ensemble faire un tour et se baigner au pied des falaises, bercés par le ressac des vagues. Beau gosse, frimeur, il aime se faire admirer à la barre de son hors-bord. C’est une sorte de macho un peu ridicule, mais il garde un côté touchant. Il aime me baiser. Il aime avoir un tableau de chasse dont je fais partie. Je sais qu’il s’en vante. Mais de cela aussi, je me fous.
Le soleil a réchauffé ma peau, sa brûlure devient insupportable. Je me lève malhabile sur le pont du navire qui tangue doucement. Je suis étourdie, je titube, un flash lumineux m’envahit brutalement. Je suis de plain-pied dans la réalité du monde. J’ai soif, le réfrigérateur m’offre un peu d’eau fraîche. Je sens mon corps s’hydrater. Ouf ! Marc me rejoint. L’attraction des corps s’opère. Les signaux qui nous échappent. On pourrait croire que ce sont nos attitudes, nos regards qui nous guident. Tout s’est joué bien avant, indépendamment de nos volontés. Ce sont nos parts non humaines qui se sont trouvées ; elles ont joué avec nos volontés, infléchi nos comportements. Nous sommes désormais consentants et prêts à assumer nos désirs à effectuer cette union dans cette transe étrange.
Mon ventre s’est creusé, je sens ses ondulations imperceptibles. Mon sexe désire la chaleur de sa bouche. Son regard est implorant et exigeant à la fois, il gémit d’impatience. Il faut qu’il pose sa langue sur moi, qu’il la rentre en moi, que je sente ses crocs sur ma vulve. Je suis à quatre pattes, les genoux écartés. Je le sens impatient, nerveux et incontrôlable, derrière moi. Le sang afflue dans mes parties génitales pour lui affirmer mon désir et ma soumission au sien. Je sens que mes lèvres sont gonflées et rougies par mon excitation. Je devrais avoir honte, mais l’excitation est plus forte. J’attends mon mâle, je veux qu’il me ravage. Je veux le vent, je veux la tempête, l’ouragan. Sa langue entre en contact avec son sexe. Je le sens vibrant, incontrôlable, haletant. Il sait ce que je désire. Les ondes de voluptés parcourent ma colonne vertébrale. C’est mon cul qu’il lèche maintenant avec avidité. Ses grognements disent son excitation, son avidité à me lécher là témoigne de la brutalité de son désir. Il n’est déjà plus lui-même, il se laisse aller à sa part canine. Sa langue m’ouvre, me fouille, me goûte à la recherche de saveurs inavouables. Moi aussi, je le veux au fond, tout au fond, encore plus loin. Je m’ouvre, mon ventre n’est plus que béance et des éclairs de plaisir explosent en tout point de mon corps. Ma part humaine, crie-t-elle ? Gémit-elle ? Hurle-t-elle ? Je ne saurais le dire. Seuls les bruits extérieurs me parviennent avec netteté, les grognements de la bête qui m’assaille, le clapotement du bruit de l’eau, le cri des mouettes. J’ai quitté ce décor. À l’intérieur, tout n’est qu’écho et silence, grésillement et décharges électriques du plaisir qui me font vibrer. Sa bouche se fait impatiente et cruelle, je sens ses crocs dans mes parties intimes, le plaisir cède à la peur. La peur de devenir uniquement une proie qu’il dévore. Je n’ai pas de moyens de lui échapper du moins dans ce monde. La brutalité est son Royaume. A-t-elle pris le dessus sur ses pulsions sexuelles ? Il aime le goût du sang des chairs qu’on déchiquette. Je me donne comme je me suis rarement donnée. J’ai renoncé à la vie à ce moment, je serai, s’il le désire, son festin de chair. Enfin, il décolle sa gueule infernale de mon entrejambe. Il profère des obscénités sans aucun sens, pour se raccrocher au monde humain et échapper, un temps, à ses pulsions animales. Sa queue raide me pénètre, gonflée, douloureuse pour lui comme pour moi. Il me couvre, je sens son poids sur mon dos. Ses poussées ont failli me faire basculer. Son bassin s’active, ses mouvements sont brefs, intenses, ses griffes labourent mon dos. Je ne ressens aucun plaisir physique à cette saillie, seulement la brûlure qu’il m’inflige encore et encore et le poids de son corps. Il faut cependant subir ce moment, trouver la porte de sortie à ce déchaînement. Il ne pourrait pas sortir de moi, autant que je ne pourrais sortir de lui sans m’arracher la matrice. Ses mouvements sont saccadés et brutaux, il gémit de douleur ou de plaisir, je ne sais. Son immobilité soudaine est le signe de la libération de son impérieuse substance dans mon ventre infécond. Le monde retrouve sa densité un instant perdue. Le contact de nos corps nous est insupportable. Nous nous éloignons.
Immobiles, le souffle court, nous quittons cette bulle imaginaire où nous étions captifs. Dans quel jardin gambade-t-il léger la truffe au vent ? Moi, pour ma part j’ai regagné mes ténèbres océaniques, gracieuse et ondulante. Solitaire, cruelle et patiente. Je sais maintenant la soumission de la proie à la fin cruelle que lui impose son prédateur. Sur ce moment nous n’avons pas échangé le moindre mot, chacun de nous a gardé enfouis les secrets de cette intense fusion.
Le Rêve de la femme du pêcheur
Ma main tremblante a refermé le livre. J’en suis fiévreuse. Des larmes salées coulent de mes yeux. Je le vis comme à chaque fois un déchirement. Je pensais que le temps aidant, le pouvoir de l’image allait s’atténuer que l’ouvrage deviendrait une masse de papier inerte sur l’étagère. Au contraire, chaque fois, le besoin d’ouvrir le livre se fait plus pressant. Et quand je parviens à le refermer, le déchirement est plus intense. Mon cœur se brise, le chagrin m’envahit, je ressens une brûlure intolérable dans la poitrine. Je ressens une peine incommensurable dont l’intensité n’a d’équivalent que son irrationalité. On dit que le pouvoir de l’image s’atténue avec le temps, pour celle-ci, c’est différent. Elle agit comme une porte interdite, je reste sur le seuil ardente et impatiente, j’attends qu’enfin la porte s’ouvre et qu’enfin, moi aussi, je rentre dans l’image.
L’image est connue sous le nom de Femme au poulpe, elle est considérée comme une estampe japonaise. La première fois, je l’ai considérée comme une fantaisie érotique, à la fois curieuse et un peu dérangeante. La jeune fille que j’étais, à l’époque, a sans doute souri à la vision de cette image de femme japonaise aux prises avec les plaisirs que lui procuraient deux octopodes libidineux.
Le rêve de la femme du pêcheur est un autre titre, bien plus onirique, donné à l’œuvre. Toutefois ce sont des noms donnés a posteriori et ce ne sont que des lectures possibles de l’œuvre d’Hokusai. Chacun est libre de son choix, de son interprétation. L’artiste ignorait peut-être, lui aussi, ce qui apparaissait sous son pinceau. Était-il la chambre de résonance d’un mythe bien plus ancien qui aurait dérivé au fil du temps jusqu’à lui ?
Pour ma part, à chaque fois que j’imagine la scène, je la vois en transparence à travers les ondulations d’une mer vert pâle et transparente. Son reflet dynamique me parvient à travers la surface mouvante et l’anime. Vivante, incroyablement vivante, et à moi seule révélée. Tout se passe à l’interface du monde des profondeurs et celui des hommes, comme si un secret venu des abysses m’était dévoilé. Le propos n’est nullement érotique, bien que sa douce volupté puisse le laisser penser. Je le ressens comme le début de la fusion de la pêcheuse d’ormeaux avec sa nature profonde. Les poulpes lui montrent la voie, la guident vers la plénitude de l’accomplissement de sa métamorphose. Bientôt l’enveloppe humaine de la femme sera rejetée sur le rivage, vide, inerte, comme si la vie ne l’avait jamais habitée, tandis que son âme s’incarnera dans les profondeurs, légère, gracieuse. Et les fosses abyssales l’accueilleront dans le royaume de Ryūjin.
Je me tiens fermement à la rambarde devant l’aquarium. J’ai dix ans, peut-être onze. Je porte une robe à carreaux, j’ai les cheveux noués. Ma mère me veut comme sa chose. Une réplique de ce qu’elle a été, ce qu’elle aurait imaginé rester. Être une petite fille c’est cela. Pourtant, une réplique, je ne le suis en aucun cas. Un tremblement de mon être vient de se produire, la faille s’est ouverte, les répliques seront violentes, soudaines, et se dérouleront sur des dizaines d’années. Ce moment est celui de mon premier tremblement d’Être.
J’en suis persuadée maintenant, la pieuvre captive m’a parlé, à moi seulement à moi, petite fille anonyme. Elle m’a choisie. Pourquoi moi ? Parlé ? Non n’est pas le mot adapté. Les mouvements imperceptibles de l’octopode m’ont délivré un message, il a résonné en moi, m’a donné vie. Je voudrais en comprendre le sens, connaître sa teneur, je sens que c’est essentiel pour moi, que cela déterminera mon existence. J’en ai l’intuition. Je voudrais lui dire ma peine de la voir à jamais enfermée dans ce réduit de verre. Je voudrais qu’elle lise en moi comme dans un livre, lui offrir mon cœur. Je le voudrais de toute mon âme, je voudrais m’ouvrir à elle, complètement. Soudain, des mains m’arrachent avec brutalité de la barrière. Je tente de résister, rien n’y fait. Mes efforts sont vains.
Moi non plus, je ne savais rien. Comme une automate, je m’étais laissée guidée sur une trajectoire que je ne maîtrisais pas. La volonté avait abandonné mon corps et je m’étais senti glisser, guidée par une main invisible, le vrai chemin était de la suivre. Et maintenant, c’est la poigne de ma mère qui me tirait. Je la hais, je veux sa mort à ce moment. C’était la première fois, et j’en garde un souvenir précis, net et chirurgical malgré le temps.
Je devais avoir vingt ans, maintenant. Comment m’étais-je retrouvée sur ce quai la nuit ? Une soirée, des amis étudiants tout comme moi. Des sons de conversation qui me saturent les oreilles, mon bruit intérieur qui prend le dessus. Le battement du sang dans tempes, celui de mon cœur, le bruit de mes pas, la lumière qui pâlit. Je descends un escalier. Mes pas résonnent dans le hall. Je ne devrais pas faire ce que je suis en train de faire. Je devrais être avec mon petit ami du moment, là-haut. La distance s’accroît malgré moi, je me sens tirée par les tentacules invisibles.
J’ai basculé de nouveau sans m’en rendre compte. Je me sens appelée. La réplique. La première depuis longtemps. Un état de transe comme devant l’aquarium, dix ans auparavant. Mes pas me guident à travers les paysages nocturnes du port, ses hangars aux gigantesques portes fermées éclairés par la lumière jaune et hésitante des lampadaires. Les pavés luisants sous la bruine d’automne et l’eau noire paisible du bassin à flot. Les bateaux de pêche sont déjà partis, le port ne s’animera qu’après les premières lueurs du jour. Tout est silencieux, faussement tranquille, sournoisement hostile. De l’ombre des bâtiments qui s’étire, on sent pouvoir jaillir une violence fulgurante. Des hommes en proie à des pulsions morbides pourraient surgir et assouvir sur moi leur envie de violence et de meurtre. Je sens la peur en moi, je me sens cible.
Disparaître est une obligation. Mais, j’ai ce don d’invisibilité, je suis mûr devant le mur, ombre dans l’ombre. Ici, le port, c’est un monde à côté du monde. Les règles de la société n’y ont plus cours. La prédation peut l’emporter sur l’intérêt économique, une violence brutale, gratuite, motivée uniquement par la soif de domination. L’odeur de la marée m’attire. Le vent aussi. Pas ici, sur terre, mais dans le ciel des nuages rapides et blancs passent devant la lune. Ils témoignent de l’accélération du temps, de l’urgence de ce qui va survenir, un monde impatient, de tempête, de vagues, de bourrasque. Je m’approche des flots noirs et paisibles au pied du quai. Dans l’entrelacs des poutres de bois recouvertes de goémon vert et glissant. Je perçois deux yeux brillants, hypnotiques qui aimantent mon regard. Je me penche dangereusement, captive. Je ressens au fond de moi l’appel pressant. Le temps s’écoule, je suis hors de lui, inconsciente de toute durée. Je sais que tout serait révélé si je franchissais le pas, si je me laissais couler, si je me laissais entourer par les tentacules doux et sensuels qui me feraient entrer au Royaume.
J’ai failli basculer. Une main invisible m’a retenue. Un bruit incongru qui a rompu le charme et ramené dans le monde des hommes. Personne. Je suis seule, invisible aux yeux de tous, je le sais. Ce que je viens d’éprouver m’est destiné. Un jour, personne ne me retiendra, j’en suis certaine. Ce moment n’appartient qu’à moi, je ne peux le partager. Je peux être le témoin anonyme de la fin d’un monde, je peux tout voir, tout sentir, disparaître, personne ne se souviendra de ma présence. Je suis indifférente désormais, mon monde est ailleurs.
Plus loin en remontant, il y a un bar, ou une boîte, ou les deux à la fois. On entend le son saturé des guitares électriques et le battement régulier de la batterie. Je retrouve l’humanité à regret. Bruyante, anarchique, insensée. Tout est dit harmonieux pour celle qui vient de l’extérieur comme moi. Je taxe une clope à un mec bourré assis sur les marches sa bière posée entre ses jambes écartées. La transe musicale entre en moi doucement, par les pieds, les hanches. J’ai réintégré physiquement le monde ordinaire. J’entre dans la salle. Je me laisse aller au son hypnotique de la voix, à la syncope régulière du batteur aux cheveux courts et aux muscles saillants. Un morceau, puis un autre, et enfin, le chanteur annonce un entracte de 15 minutes.
La salle se rallume, les pompes à bière sont en surchauffe. Je sors dans la rue, échange deux ou trois mots avec une meuf à propos du groupe. Elle me dit qu’elle est la copine du bassiste. Un type m’aborde, me paye une clope, une bière. Il porte un blouson de cuir pour la moto. Il me dit qu’il n’a jamais eu de bécane, que c’est juste un truc qu’il a chopé dans une solderie. Il s’appelle Hugues. Il me regarde dans les yeux, son regard est triste et révolté. Il ne cherche pas à draguer, juste quelqu’un pour l’écouter. C’est un écorché vif, un type blessé par la vie, et pourtant, il n’est pas si vieux. Il aime le rock et la défonce. Ce soir il a envie de chialer ou de tout casser. Je le sens capable de brancher des types violents pour se faire casser la tête. Je ne veux pas qu’il lui arrive du mal. Je me colle à lui. Je sens son corps ferme, l’odeur de transpiration, de tabac et de bière. Comme il n’habite pas loin, il m’invite chez lui. Il a de l’alcool et aussi du speed. J’ai envie de le suivre. De me noyer moi aussi. D’attendre le matin avec lui, pour ne pas dormir, pour ne pas oublier la pieuvre sous le quai. Il habite un studio au deuxième étage à deux rues de là. C’est petit pas très propre. Il sort une bouteille de rhum. La bande son c’est Closer de Joy Division.
Il me parle de sa vie de ses douleurs. Je regarde ses mains, ses mains d’ouvrier, avec les doigts déformés par le travail manuel, ses ongles épais. J’imagine le gosse aux phalanges fines qu’il avait dû être, du temps de l’innocence. La nuit n’est pas froide, seulement fraîche, la fenêtre est entrouverte. Nous nous sommes couchés l’un contre l’autre comme deux animaux blessés. Ma peau avait besoin de la sienne. Mes jambes se collées aux siennes pour échanger nos chaleurs. J’ai senti la dureté de ses muscles, un corps solide vigoureux et rendu nerveux par le speed, prêt à exploser.
Nous aurions pu en rester là, mais nous nous sommes laissés aller à une baise sans réelle envie, ni de son côté ni du mien. Nous avons baisé parce que nous nous en sentions obligés, pour une raison qui nous échappait. Comme un rituel qu’il fallait accomplir. Il a enfilé une capote, m’a baissé la culotte et m’a prise en cuillère, pas très profondément, juste au bord. Ça m’allait bien. Il a joué à l’entrée de ma chatte. Je sentais son souffle alcoolisé dans mon cou. Je me suis cambrée pour le sentir un peu plus fond et pour lui faire sentir qu’il était temps d’y aller. J’ai gémi un peu pour l’encourager. Je l’ai senti s’agiter plus vite, de manière plus ample, puis il s’est figé dans un soupir de soulagement. On aurait pu dire « ça y est, c’est fait », de concert. Ni lui ni moi n’avions rien ressenti de plaisir notable, pas plus que de désir. Nous avions accompli ce que le renouvellement de l’espèce attendait de nous, du moins le simulacre d’un coït. Lui était redevenu vide. La vie l’avait quitté. Il n’était plus qu’une enveloppe charnelle qui accomplirait sa vie de prolétaire comme un automate.
Je connaissais sa destinée. Ses moments de vie seront de plus espacés. Les drogues l’aideront, un temps, à se sentir exister. Les moments de catatonie seront de plus en plus fréquents. Son corps demeura intact, mais toute flamme l’aura quitté. Il y a maintenant tant de corps sans âmes. Tant d’enveloppes charnelles où une âme vagabonde comme la mienne pourrait trouver refuge.
Quand je l’ai quitté au petit matin, je suis passée devant les étages éclairés de l’hôpital. Là, des individus étaient morts cette nuit dans la solitude d’une chambre fermée, d’autres avaient poussé leur premier cri. Tout ceci était banalement absurde et dépourvu de sens, mais pas de souffrance. Je me rends compte maintenant que c’est cette histoire un peu triste, mais banale que je voudrais conserver de mon humanité terrestre et que j’emporterai dans les profondeurs pour ne rien regretter des jours sans joie que j’ai passés sur terre.
Métamorphose.
J’avais allumé les phares, les nuages noirs et menaçants ne présageaient rien de bon. Je roulais lentement, seule sur cette route au milieu des bâtiments désertés. J’avais connu ces lieux, du temps de mon activité professionnelle. J’y retournais comme en pèlerinage. Il y avait alors des entreprises, des bureaux, des magasins, des restaurants. Pendant une vingtaine d’années, il s’était créé une sorte de ruche grouillante de vie d’activité et d’espoir de prospérité. Et puis tout avait reflué, crise économique, pandémie, tous les symptômes qui indiquaient que tout allait finir. Les casseurs, les tagueurs, ont pris le relais de l’activité économique, puis eux aussi se sont lassés et la nature a commencé à reprendre ses droits. Des herbes, puis des arbustes, parfois du gros gibier égaré et des vestiges de véhicules brûlés. Seuls quelques data centers ultras sécurisés poursuivaient la compilation et la diffusion de faits innombrables, mais sans importance. Des milices armées patrouillaient et assuraient la sécurité des lieux.
Des grosses gouttes se sont mises à tomber sur mon pare-brise, des grosses gouttes étrangement tièdes qui tombaient et qui sonnaient comme une menace de plus. J’évoluais dans un brouillard cotonneux et assourdi, comme le plus souvent maintenant. La réalité avait de plus de mal à reprendre le dessus. J’avais besoin de la violence du monde pour me sentir pleinement humaine. Ma vie ressemblait à un réflexe conditionné, chacun de mes actes était relié au précédent par une logique implacable, mais l’ensemble n’avait aucun sens. Avoir mal, avoir peur ; les seules choses qui me rattachaient encore à ce monde. J’aurais dû être en panique totale. Mon dossier médical était alarmant, il était ouvert sur le siège passager. Les chiffres des analyses oscillaient sans raison entre l’inquiétant et l’affreusement normal, comme cela, sans raison.
Il triturait nerveusement son stylo. Il s’était embarqué dans des explications sans aucun sens qui trahissaient son profond trouble. J’étais étrangement sereine, indifférente à ses propos. Je ne souffrais pas. Je savais mieux que lui que la dissociation avait commencé, qu’il me faudrait passer le cap, prendre une décision. J’avais encore le choix de mourir subitement d’une cause qui resterait aux yeux des autres inconnue ou plonger dans un autre monde tant espéré, mais que je redoutais pourtant. Plonger dans le corps d’une autre, plonger dans l’océan, vivre une vie que j’avais rêvée, fantasmée et qui demeurait maintenant la seule issue. Il n’y avait plus d’alternative, il fallait que je me débarrasse de ma dépouille humaine qui me trahissait maintenant, autant que je l’avais trahie. La décision était prise, mais le temps était-il venu d’ouvrir la porte ? J’hésitais devant le seuil de ma métamorphose. J’attendais un signe pour m’y engager pleinement.
Le ciel grondait. Bientôt ce serait les éclairs, les bourrasques. J’ai arrêté l’auto devant l’immeuble où j’avais exercé mon métier, toutes ces années. On s’imagine, quand c’est fini, ne jamais y revenir. Et puis on finit par retourner sur les lieux, alors qu’il y a tant à découvrir, ailleurs. Un détail essentiel m’avait-il échappé ? Un détail qui justifierait le temps passé ici. La nécessité d’un salaire était-elle la seule triste raison à tous ces moments gâchés en tâches ineptes ? Le bâtiment était demeuré intact, comme préservé du chaos.
Je suis descendue de mon véhicule. Le vent s’était levé, il soufflait en bourrasques sèches et brutales, balayant des feuilles mortes agitant les maigres buissons. Je me suis mise à l’abri devant le porche de la porte d’entrée en verre. La grêle s’est mise à tomber, brutale, coupante et compacte, comme du verre de pare-brise jeté depuis le ciel, rageuse, violente et glacée. J’essayais de trouver un recoin pour me protéger, trempée, glacée, meurtrie. Je collai mon visage détrempé à la vitre de l’immeuble. Les lumières des serveurs informatiques jetaient une pâle lueur que je pouvais apercevoir. Je frappai de mes poings la porte vitrée. Je ressentais le froid et la terreur, la peur d’être déchirée par la grêle, la peur du froid qui me pénétrait soudainement jusqu’aux os. La porte finit par s’ouvrir, j’entrai dans le hall soudainement silencieux. Je n’avais pas pris conscience du tumulte extérieur qui s’était assourdi quand je suis entrée.
Un type se tenait devant moi dans son costume de vigile. Il était vêtu en tee-shirt militaire, il avait les cheveux courts. À sa ceinture, il avait une arme de service et une matraque. Il avait une petite trentaine, mais il était déjà marqué par la vie.
Son ton s’était radouci.
Il me désignait un couloir au bout de la rangée de racks informatiques qui ronronnaient en clignotant des lumières orangées et parfois bleutées. Il me suivait, il avait sorti son arme de service.
Dans la pièce, il y avait une table, une chaise, un lit pliant, une bouilloire et un mur d’écrans de contrôle qui montraient des couloirs vides et des plans fixes de l’extérieur. Il me servait un café soluble. J’ai fini par parler :
Son ton était monocorde et désabusé. Il y avait de la fatigue chez lui.
Je me suis levée, j’ai parcouru, hypnotisée, l’allée de serveurs, accompagnée par le bourdonnement des ventilateurs. Mon espace intérieur s’était refermé. Je voguais seule, touchant de temps à autre la face sombre des appareils pour en éprouver la tiédeur. Finalement, de tout ce qui faisait la vie des gens, de leur excès, de leurs émotions, de leurs envies, il ne restait qu’une chaleur tiède, uniforme et cotonneuse, le ronronnement d’une digestion informatique lente. Une preuve de plus de l’inanité de toute existence.
Éclairée par la lampe torche de mon portable, je m’engageais dans la cage d’escalier depuis longtemps désertée. J’avais l’impression angoissante d’un retour dans le temps, de violer la sépulture d’une époque révolue. Que restait-il de ces années de travail que j’avais passées ici ? Une moquette défraîchie, l’emplacement des meubles dessiné sur les murs par la décoloration de la lumière, quelques objets épars laissés là par les derniers déménageurs ? L’étage était vide, je n’y trouvais aucun des repères qui m’étaient familiers. Aux fenêtres, il restait quelques stores vénitiens en mauvais état. L’œil était immanquablement attiré par la vue à 180° sur le chaos du dehors. Le ciel était balayé des éclairs d’un orage qui fonçait sur nous. Les stores à occultations vibraient sous les bourrasques soudaines malgré les fenêtres fermées.
C’est ici que tout devait se passer, j’en avais la certitude. Une intuition forte. Tout était là, la peur, l’espoir, la tempête, l’électricité dans l’air. Tout était réuni pour le grand basculement. Mes vêtements gisaient par terre. Je tanguais maintenant nue et possédée dans la lumière stroboscopique de l’orage. Mes ombres se dessinaient sur le sol et les murs dans une danse lascive et douce. J’essayais de percevoir le rythme de ce rituel inconnu qu’il me fallait accomplir. Comme hypnotisée, j’essayais d’ouvrir la porte en verre qui menait à la terrasse. Elle me résista un peu, puis finit par céder à mes pressions. Le souffle du vent envahit la pièce en s’engouffrant avec une plainte sinistre. La pluie intense mouillait la moquette. Je me précipitai nue sur la terrasse fouettée par pluie de l’orage.
Ai-je poussé un cri ? En tout cas il a été couvert par le craquement d’un éclair qui venait s’abattre tout près. Je sentais l’odeur chaude de l’électricité, mes jambes ne me soutenaient plus, j’étais désarticulée et rampais sur le sol, tirée par mes membres qui étaient devenus infiniment longs, infiniment souples, infiniment forts. Il suffirait qu’un éclair me touche pour qu’une autre forme de vie prenne naissance en moi. Je le touchais du bout de mes tentacules. L’eau coulait, bienfaisante sur mon corps. Visqueuse, je me déplaçais sur la terrasse en ciment. Que l’éclair prométhéen me délivre enfin de mon apparence humaine ! Que les flots envahissent la Terre et que le Déluge me libère !
J’étais collée à la vitre et regardais l’aquarium vide de l’intérieur du bâtiment et l’ombre du céphalopode que j’étais devenue enfin.
Le vigile venait d’arriver dans la pièce attirée par le vacarme des rafales qui s’engouffraient en sifflant. Il était sur la terrasse, maintenant. Il criait des mots inaudibles et coléreux couverts par le souffle du vent et les craquements du tonnerre. Il était livide et ruisselant. Il s’était accroché à moi et essayait de me tirer vers l’intérieur. Visqueuse, je m’échappais, obstinée, mais il avait fini par agripper mon corps par le milieu, me laissant sans force. J’essayais tant bien que mal d’accrocher mes tentacules à chaque obstacle, il parvenait petit à petit à me ramener à l’intérieur. Quand il parvint à refermer la porte en verre, je savais que j’avais perdu. Définitivement perdu.
Qui dira que j’aurais abdiqué sans combattre une dernière fois ? Je m’engageais alors dans mon ultime corps à corps. Qui sait comment nous nous retrouvâmes tous les deux nus et enchevêtrés ? Son désir d’homme était sa faiblesse. Son dard pointé cherchait mon ouverture. Son désir était ardent, impérieux, mais irrémédiablement aveugle. Combien de compagnons d’Ulysse ont péri de leurs pulsions insatiables ? De prédateur, il est devenu victime lorsqu’il a connu mon intimité qu’il a crue accueillante, parce qu’elle était douce et humide. La lutte devenait inégale, je l’entraînais vers les abysses. J’étais patiente et cruelle, je le regardais s’enfoncer au pays des délices qui serait aussi celui de sa fin prochaine. Je chérissais ma proie en rampant en la suçant partout sur son corps. Mon tentacule s’était introduit dans son cul, il le fouillait profondément, étirant son intérieur, l’élargissant, le dilatant pour en éprouver l’élasticité et la chaleur. Le foutre s’était échappé de lui sans qu’il s’en rende compte, sans qu’il éprouve le moindre de plaisir sexuel. Il gémissait doucement dans une demi-conscience. Son esprit naviguait vers d’autres rives tandis que je l’étouffais de tout mon corps. Je jouissais de sa fin bien plus fort que tout ce que mon existence m’avait offert. Et, lorsque, dans le craquement d’un coup de tonnerre si proche qu’une boule de feu traversa la terrasse faisant éclater les vitres, son corps se cabra une dernière fois, mon ventre expulsa un flot d’une substance noirâtre qui aspergea ma victime.
Je gisais là sans force, retrouvant mon corps de femme que j’avais cru quitter un instant. Le corps du vigile était là inconscient, tremblant de gestes incontrôlés en proie à un tourment intérieur que je ne pouvais plus sonder. La tempête s’était soudainement calmée. Avais-je rêvé ? Je me sentais vide. J’étais assise, nue, les cheveux trempés hagarde, je tremblais de froid. Je rassemblais mes vêtements que j’enfilais avec lenteur et difficulté tant mon trouble était profond. Je jetai un dernier regard au corps nu et agité de l’homme qui continuait le cauchemar de sa noyade infernale le corps parcouru de spasmes. Tout le bas de son corps était recouvert d’une substance noire et visqueuse et dont les filaments dessinaient d’étranges motifs primitifs. Ce furent les dernières images que j’emportais. Je quittai alors le décor définitivement.
Épilogue.
Les caméras de surveillance montraient la silhouette d’une femme inconnue dans la pénombre quittant le Bâtiment 8 du data center dont les vitres avaient éclaté sous l’impact de la foudre. Elle entra dans une automobile puis quitta le champ de vision. La plaque d’immatriculation permit d’identifier Émilie P.
Personne n’a fait le rapprochement avec la femme frêle à la longue silhouette qui se présenta au guichet de l’aéroport et prit un billet pour le Japon. La piste était là, mais aucun enquêteur n’avait été chargé de la suivre. L’aéroport d’Osaka répondit au signalement diffusé depuis. À l’aéroport, elle a changé une importante somme d’argent en liquide. Elle n’a plus effectué de paiement numérisé depuis cette date. L’enquête était lancée depuis 27 heures. La trace d’Émilie se perd dans un quartier populaire d’une petite ville au nord de Honshu, près de la mer. On présume sa présence dans un bus en direction de l’embarcadère, mais les faits sont à confirmer. Il semblerait que sa coiffure et ses vêtements ne soient plus les mêmes. D’autres pistes nous mènent dans d’autres directions, mais elles restent à explorer.
Une caméra fixe immergée sur un récif au large du Laboratoire Ronjui montre une image de récif à une vingtaine de mètres de profondeur. Si l’on reste assez longtemps en observation, on perçoit des mouvements lents d’un poulpe qui s’est fondu dans la masse rocheuse. Le chercheur chargé de l’étude depuis plus d’un an prend sur un cahier des notes manuscrites. On y lit que l’acte reproductif a eu lieu. Le poulpe va bientôt se retirer dans une grotte sous-marine, y pondra ses œufs, puis sombrera dans une longue léthargie qui lui sera fatale. Peut-on faire le lien avec la femme qui se prénomme Émilie et qui a disparu quelques mois avant ? Certains peuvent le supposer.
L’intelligence artificielle chargée de l’affaire fouille inlassablement les pistes qui permettraient de trouver trace de la femme disparue. Parfois elle fait appel aux données stockées dans les serveurs du Bâtiment 8. En bas dans la salle de surveillance, éclairée par la lumière tramée et pâle des écrans, un homme est allongé sur un lit de camp. Ses yeux sont ouverts. Il cherche de toute son énergie à éviter le sommeil. Quand il ne pourra plus résister, le cauchemar reprendra. Il glissera vers les profondeurs, entraîné par des tentacules gigantesques. D’abord et presque voluptueusement, il se laissera aller, puis, entouré de froid et de ténèbres, il aura peur. Son corps sera incapable du moindre mouvement. L’obscurité sera profonde, irréversible sans retour en arrière, il essayera de crier, mais aucun son ne pourra sortir de sa bouche. L’eau salée envahira sa bouche, s’insinuera en lui. Il perdra tout espoir, toute conscience. Puis il sera régurgité, brutalement, le retour à la surface le laissera terrorisé, hagard. Il se demandera dans quel monde, il s’est éveillé, essoufflé et meurtri. Ce cauchemar se reproduira nuit après nuit. Un jour, peut-être, un autre vigile retrouvera son corps inerte et avertira la société qui l’emploie de son décès.