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Temps de lecture estimé : 18 mn
19/04/25
corrigé 19/04/25
Présentation:  Je travaille à ces chroniques depuis environ dix ans : une petite idée de Micha ? On la griffonne et on verra. Ces « contes » sont racontés comme un aventurier les raconterait : dans le désordre le plus total. Tout le monde est libre d’y contribuer.
Résumé:  Durant l’âge hyborien, si Conan le Cimmérien vivait des aventures, il n’était pas le seul. Ces chroniques racontent, sans ordre chronologique, cinq nouvelles péripéties de la vie de Micha l’Aventurière.
Critères:  #recueil #chronique #merveilleux #conte conte
Auteur : Samir Erwan            Envoi mini-message

Collection : Rites, moeurs et aventures d'un monde lointain
Rites, moeurs et aventures d'un monde lointain - II

VI – La Louve et le Roi

(Raconté par un vieil ermite aux yeux jaunes, qui prétend avoir vu la fille danser nue sous la lune.)



Micha chevauchait seule, comme toujours. Le soleil mourait à l’horizon, la poussière soulevée par les sabots d’Épine, sa jument, se mêlait à l’odeur de sel, de terre, et de sang sec qui ne quittait jamais sa peau. Sa chevelure noire, attachée en longue queue de cheval, battait ses omoplates et son dos, son épée à son côté, son haut de cuir compressant ses seins et sa culotte de cuir aussi, lacé sur les côtés, étaient recouverts d’une cape.


Elle traversait un bois ancien, feuillu, dense, où les rumeurs allaient bon train : des bêtes étranges rôdaient, disait-on, des hommes-loups, jeunes, perdus, affamés de chair et d’autre chose plus trouble encore. Micha avait toujours aimé les bois, les forêts. Elle ne parlait pas aux animaux, elle ne possédait pas ce don, mais était capable de les apprivoiser, de les amadouer. Elle aimait enfouir ses mains dans leur fourrure. Elle ne ralentit pas malgré les rumeurs sur ces supposés lycanthropes effrayant les éleveurs.


Quand les trois surgirent, à la tombée de la nuit, elle n’eut pas peur. Ils étaient jeunes, presque adolescents, encore maladroits dans leurs corps hybrides, mi-hommes, mi-bêtes, les membres longs, les crocs trop brillants, les yeux luisants de désir brut. Ils grognaient, hésitants, les queues battant l’air, tendus d’envie. Micha descendit de cheval. Lentement. Détacha sa cape. Fit glisser la lanière de cuir qui tenait son haut de cuir, dévoilant ses seins.



D’un geste rapide, elle dénoua le nœud maintenant sa culotte de cuir en place. Elle s’allongea à demi dans l’herbe, sur un coude, et écartant les cuisses. Ils s’approchèrent, tremblants, fascinés. Elle les caressa, les lécha, les guida. Un à un, elle les fit jouir, les doigts pleins de leur chaleur, la bouche salée de leur adolescence. Ils gémissaient, haletaient, appelaient leurs mères mortes dans des langues oubliées. Micha en avait plein le visage, plein les mains. Et alors que les trois adolescents-loups se roulaient sur le sol, repus, une ombre se glissa dans la clairière.


Le Père.


Il était énorme. Une montagne de fourrure sombre, de muscles hurlants, d’yeux rouges et d’odeur âcre. Il ne parla pas. Micha recula, toujours couchée à demi sur le dos. Il la plaqua au sol. D’une main. Elle tenta de se débattre. Il la frappa. Il entra en elle sans douceur. Un sexe monstrueux, noueux, rugueux comme une racine de chêne.


Micha hurla. Mais elle ne supplia pas. Elle se cambra. Elle serra les dents. Et elle encaissa. Le viol dura longtemps. Brutal. Animal. Quand il en eut fini, elle était couverte de morsures, de sang, de terre. Il grogna. Et disparut dans les fourrés. Les trois jeunes s’étaient enfuis.


Micha se releva. Raide. Silencieuse. Songeuse. Un éclat froid dans les yeux.


Deux lunes plus tard, elle accoucha. Seule. Dans une grotte, les jambes écartées, les doigts crochus sur la pierre, en sueur, le ventre noué. Ce fut une fille.


Une femme-loup, déjà à moitié transformée, les yeux d’ambre, les crocs apparents, une touffe de poils noirs à la naissance de la colonne. Micha la lava dans un ruisseau, la serra contre son sein, puis l’enroula dans sa cape. Elle ne l’aima pas. Mais elle la reconnut.


Elle porta l’enfant jusqu’aux montagnes, là où vivaient les siens. Les vrais. Les Loups.


Au cœur d’un palais de pierre humide, de peaux, de chants rauques, le Roi des Loups l’attendait. Immense. Ancien. Magnifique. Une fourrure sombre, des muscles hurlants, des yeux rouges et une odeur âcre. Micha en avait gardé le souvenir. Micha souleva son enfant-loup entre ses mains et l’offrit au Père. Un rictus sur ses mâchoires. Le Roi-Loup parlait peu, mais ses yeux savaient. Il vit l’enfant. Il vit Micha.


Le Père de l’enfant-loup fit un signe à Micha. Celle-ci hocha la tête, feignant la soumission. Elle le suça dans la pénombre, agenouillée sur une peau de bête, ses mains griffant ses cuisses poilues, sa bouche pleine de chaleur et de menaces. Il jouit dans sa gorge, les doigts crispés dans sa chevelure. Il dormit. Confiant.


Micha, nue, silencieuse, sortit sa lame et lui coupa la gorge d’un seul geste. Le sang jaillit comme un vin noir, éclaboussant le sol.


Elle laissa l’enfant au Temple des Louves, là où les filles aux crocs vénèrent la nuit, la force, la naissance et la mort.



Puis Micha repartit. Sans se retourner.


On dit que la fille grandit vite. Qu’elle danse nue sous la pleine lune. Qu’elle baise avec fureur et mord avec passion. Qu’elle ne dit jamais « mère ». Mais que parfois, quand elle sent l’odeur du cuir battu et de la sueur d’épée… elle sourit.



*



VII – La Conseillère

(Raconté par une prêtresse d’Ashur qui n’ose plus s’asseoir sans grimacer.)



C’était au début. Micha avait une vingtaine d’années, peut-être moins. Elle portait déjà son regard insolent, son épée toujours au côté, et sa fameuse queue de cheval noire, si longue qu’elle traînait parfois dans la poussière, comme un étendard personnel.


Elle chevauchait seule, les cuisses nues, le dos droit, le corps brûlant de cette énergie inextinguible qu’ont les jeunes qui ont déjà vécu trop vite. Elle dormait à la belle étoile, baisait qui lui plaisait, frappait qui l’ennuyait, et fuyait tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une attache.


Un matin, alors que la brume s’accrochait encore aux feuillages, elle aperçut un arbre étrange, perdu dans une clairière. Immense, noueux, l’écorce brillante d’une sève opaline. Il dégageait une chaleur sourde. Et de ses branches pendaient… eh bien… des formes.


Des rameaux longs, courbés, durs à la base, souples à la pointe. Un véritable verger de godes naturels. Micha éclata de rire.



Elle descendit de cheval, toucha l’écorce. Elle sentit aussitôt une vibration, un frisson remonter dans sa paume, jusque dans son ventre. Mais l’arbre avait un gardien.


Il surgit du tronc, comme un cauchemar végétal : un Sylvain, homme d’écorce, haut comme deux hommes, les membres noueux, la peau couverte de mousse, les yeux verts et lents. Son sexe aussi était de bois, sculpté, dur, luisant de sève. Il grogna. Pas de mot. Mais une intention. Très claire.


Micha dégaina. Il para. Le combat fut bref, brutal, presque animal. Il la fit tomber. Elle le renversa. Ils roulèrent dans les feuilles, frappant, mordant, griffant. Puis soudain… le souffle court… la tension devint autre. Elle le regarda. Et rit.



Elle ouvrit sa tunique, se mit à califourchon sur lui. Et ils baisèrent.


Il la prit comme il était, pouvant faire pousser de nouveaux godes, de nouveaux sexes. Elle le chevaucha comme un trône sacré, un sexe dans chaque main, un autre dans sa bouche. Son sexe de bois entrait en elle avec une chaleur étrange, vivante, presque trop. Chaque coup la faisait gémir, ses seins bondissant, ses hanches claquant. Elle hurlait de plaisir, s’abandonnait à cette chose sauvage, à moitié plante, à moitié mâle, jusqu’à ce qu’il rugisse en la remplissant de sève brûlante partout sur elle.


Elle se releva, nue, ruisselante, les cuisses collantes de nectar magique.



Et elle coupa les branches.


Au village suivant, elle arriva avec un sac plein de morceaux d’écorce sculptée. Les jeunes filles s’attroupèrent. Curieuses, rouges, mais avides. Micha sourit.



Elle leur montra. Sans honte. Une des filles essaya. Les autres éclatèrent de rire.

Et très vite… elles en voulurent toutes. Micha vendit tout. Repartit avec une bourse pleine et le sexe encore moite de sève sacrée.



Vingt ans plus tard.


Micha repassa par ce même village, par hasard.


Les maisons étaient repeintes de vert. Des tentures représentaient des femmes nues aux hanches larges, portant de longs phallus sculptés en bois clair. Des statues en forme d’arbres ornaient la place centrale, les branches levées comme une offrande. Aucun homme du village ne voulait s’asseoir.


Une grande prêtresse s’avança. Torse nu. Queue de cheval noire postiche. Un sceptre-pénis dans chaque main :



Et toute la foule s’agenouilla. Micha descendit de cheval. Lentement. Regarda autour d’elle. Souffla entre ses dents :



Depuis, on raconte qu’il existe, quelque part dans le sud, une religion menée par des femmes armées de bois vivant entre leurs cuisses, inversant les rôles dans la société et chevauchant les esprits comme Micha l’avait fait.



*



VIII – Les cheveux longs des filles

(Raconté dans un coin d’ombre, au creux d’un souvenir que Micha n’a jamais vraiment oublié.)



Avant l’errance. Avant l’épée. Avant même que le feu ne naisse entre ses cuisses, Micha vivait dans un village où les règles étaient anciennes, et les désirs, connus de tous.


Chez elle, les filles se laissaient pousser les cheveux. De longues queues de cheval tressées, nouées, qui dansaient dans le dos comme des promesses. C’était un signe, une attente : tant qu’une fille portait sa queue de cheval, elle était libre. Intouchable.


Mais un jour, si elle en faisait le choix – ou si elle se laissait prendre – un homme pouvait lui couper la tresse. Et là, tout changeait.


L’homme brandissait la queue coupée, tel un trophée. Le village savait alors : celle-là était prise. Mais pas soumise. Non. Chez eux, les coutumes étaient plus subtiles.


Car dans le lit, c’était la femme, désormais aux cheveux courts, qui devenait « l’homme ». Elle montait. Elle guidait. Elle montrait comment prendre, comment jouir, comment faire jouir. Et celui qui avait coupé la tresse se retrouvait souvent les jambes en l’air, haletant, suppliant qu’on ne s’arrête pas.


Micha ne s’était pas encore fait couper les cheveux. Mais elle regardait les autres.


Les soirs d’été, les filles se retrouvaient près du vieux bassin, se baignaient nues, s’embrassaient dans l’eau sombre, se frottaient l’une contre l’autre avec une douceur qui n’avait rien d’enfantin. Micha avait goûté des lèvres. Elle avait pressé ses cuisses contre celles de Marla, l’une de ses amies, en silence, à la lisière des bois. Mais elle n’était jamais allée jusqu’au bout.


Elle attendait. Pas l’homme, non. Elle attendait le moment.


Ce soir-là, son amie Elaya la rejoignit sur le toit du vieux grenier, là où elles aimaient observer les étoiles. Elaya avait les cheveux courts. Très courts. Rasés presque sur la nuque. Et elle brillait, encore moite d’une aventure fraîche.



Micha la fixait, les yeux ronds.



Elaya haussa les épaules. Elle mordit dans une pomme, la bouche rouge, puis dit :



Un silence. Puis Elaya ajouta, en la regardant de biais :



Cette nuit-là, dans son lit étroit, Micha se tourna sur le ventre, la joue contre l’oreiller rêche. Sa queue de cheval reposait contre son dos nu. Longue. Épaisse. Intacte. Elle se demanda ce que ça ferait.

Si un garçon, un jour, osait la lui couper. Et ce qu’elle lui ferait, à lui, quand viendrait le moment d’ouvrir les jambes et de montrer… comment on commande.


Elle glissa une main entre ses cuisses. Elle pensa à Elaya. À Tovan. Et elle sourit.



*



IX – Les Cales de l’Hirondelle Noire

(Raconté par un vieux marin édenté, qui jure que Micha n’a plus jamais regardé les chaînes de la même façon depuis cette nuit.)



Micha avait dix-sept ans, pas un jour de plus. Elle portait encore des bottes trop grandes, volées à un soldat ivre. Elle avait les cheveux longs, noués avec une corde de lin. Et son épée – fine, courbe, d’un métal noir – ne quittait jamais sa hanche. Elle la caressait plus souvent qu’elle ne dormait.


Ce jour-là, elle avait rejoint une petite bande de coupe-jarrets affamés : trois hommes, deux femmes, un plan foireux. Leur cible : un navire à l’ancre, l’Hirondelle Noire, riche marchand venu de Shem, plein de soieries, de denrées, et d’épices. Et peut-être, murmura-t-on… d’or. Vadrel, le chef de leur petit gang, avait dit :



Ils abordèrent à la nuit. Silencieusement. Par surprise. Les gardes du marchand furent égorgés sans bruit. Le pont fut pris. Les cabines fouillées. Quelques bijoux. Des coffres. Rien de fou. Mais Micha, elle, fut attirée par la trappe de la cale.


Elle descendit seule, la torche à la main. Et là… elle découvrit ce qu’aucun des autres ne vit.


Les cales étaient pleines. De corps. Pas morts. Pas encore. Des captifs. Des hommes et des femmes, à demi nus, enchaînés les uns aux autres, assis dans la paille humide. Leurs yeux grands, vides. Certains la regardèrent sans espoir. D’autres, en silence.


Ils venaient du sud, du désert, d’un village pillé. Ils étaient là pour être vendus. Échangés contre des perles, de la soie, ou des armes. Micha s’arrêta, un long moment. Puis elle recula et remonta alors que le soleil battait le matin au-dessus du pont, large et rouge comme un dieu saoul.


Autour de Micha, l’équipage riait. L’un d’eux – Jonn, le balafré – secouait une bourse pleine, les pièces tintant comme des dents arrachées. Une autre, Sorla, s’était couchée sur un tonneau percé, la bouche pleine de vin volé, le regard déjà flou.


Le capitaine, le dénommé Vadrel, comptait les coffres empilés, les doigts rapides, les yeux brillants. Il n’avait pas encore descendu dans les cales. Aucun d’eux, d’ailleurs. Mais Micha, si. Et elle savait.


Elle monta lentement. Le pas lourd, les yeux sombres. Ses doigts serraient encore la garde de son épée. Personne ne le remarqua son retour de suite, son changement d’humeur. Vadrel levait déjà la voix pour annoncer la répartition :



Micha s’approcha, droite, silencieuse, puis elle s’arrêta derrière lui. Il tourna la tête :



Elle ne répondit pas. Elle sortit son épée. Il n’eut pas le temps de cligner des yeux. Elle le tua, d’un seul coup. La lame traversa sa gorge de part en part. Un jet chaud éclaboussa le pont. Il n’eut même pas le temps de hurler. Ses yeux s’arrondirent et il tomba, mort.


Le vin se renversa. Les rires cessèrent. Un silence, épais, irréel. Puis les cris.



Elle fit face. Son épée gouttait.



Elle tourna sur elle-même, le regard froid comme l’acier, elle continua :



Ils hésitèrent. Puis Jonn bondit. Trop lent. Trop prévisible. Elle planta sa lame dans sa hanche, puis la fit remonter jusqu’à ses côtes. Il hurla – un râle grotesque – et s’écroula dans ses propres tripes. Sorla tenta un coup de poignard, bourrée, maladroite. Micha l’attrapa par les cheveux, la désarma et lui planta la lame dans la clavicule. Le sang jaillit en un arc chaud. Sorla tomba à genoux, râlant dans le sang, une main sur sa gorge, l’autre battant le pont comme une bête qui se noie dans le vide.


Et les deux autres avançaient déjà. Pas de pitié. Pas de doute. Tarl, le plus large, une hache dans chaque main. Un ours tatoué, qui ne jurait que par le combat. Et Freyden, fin, rapide, silencieux – un rat avec une dague dans chaque manche et le souffle d’un serpent. Ils n’attendirent pas.


Tarl fonça, hurlant, hache levée. Micha ne recula pas. Elle esquiva de biais, fit glisser sa lame sous son bras levé, et lui coupa l’aisselle jusqu’à la côte. Un cri de douleur, mais pas mortel. Tarl recula d’un pas et Freyden sauta par-dessus lui, rapide, une dague vers la gorge de Micha, l’autre vers sa hanche.


Mais elle se pencha, roula, et en sortant de sa roulade, planta son épée dans le genou de Freyden. Il hurla, tomba sur elle. Elle le laissa s’écraser. Puis elle lui planta sa lame dans le bas-ventre, un angle sec, un craquement. Le sang coula.


Freyden bougea encore. Elle lui écrasa la gorge du talon et le silence fut immédiat.


Tarl, derrière, la hache toujours levée, vit tout et rugit. Il voulait la justice à sa façon. Il abattit sa lame, Micha bloqua. Son bras ploya, mais elle tenait. Ses pieds glissèrent sur le sang, puis elle se redressa. Et elle frappa.


Un coup dans l’estomac, trop bas pour tuer, assez pour ouvrir. Les entrailles tombèrent. Tarl gémit.

Mais resta debout. Micha le regarda, une grimace de mépris au visage. Tarl tenta de remettre ses intestins dans son ventre. Micha y planta son épée.


Quand le silence revint, le pont n’était plus qu’un bain de sang.


Micha était seule debout. Son épée gouttait. Son souffle était rauque. Son regard, calme. Elle essuya sa lame sur la manche de Vadrel. Puis elle descendit de nouveau dans les cales. Elle ouvrit chaque cage, une à une. Elle brisa les verrous avec une barre de fer. Elle détacha les chaînes. Elle leur donna de l’eau, du pain et elle leur parla. Elle leur dit :



Certains pleuraient. D’autres riaient. Un vieil homme la regarda et dit, dans un dialecte rugueux :



Micha, du haut de ses dix-sept ans, sourit. Aucun coffre ne fut ouvert ce jour-là.


Ils prirent le navire. L’Hirondelle Noire. Micha guida le reste du voyage. Elle les emmena jusqu’à un port sûr. Puis elle disparut, comme une lame dans la mer, leur laissant les trésors.


Depuis, dans certaines îles, on raconte que Micha ne cherche plus l’or dans les cales… Mais les chaînes. Et quand elle en trouve… Elle les coupe toujours.



*



X – La Fille de Personne

(Raconté dans les coins d’ombre, à voix basse. Comme un avertissement.)



Des années ont passé. Micha est plus mûre, plus dure. Elle porte son âge comme d’autres portent une épée : avec orgueil. Son corps est une carte de cicatrices et de triomphes. Elle a aimé, tué, trahi, survécu à des dieux, des rois, des monstres. Elle ne cherche plus rien. Mais quelque chose la cherche, elle, qui chuchote son propre nom, celui qu’elle s’est donné :



La Fille-Louve. La prêtresse-guerrière du Temple de la Lune Fendue. Celle qu’on dit née d’une humaine et d’un roi-bête. Celle qui prend des femmes comme des trophées, et défie les hommes jusqu’à les briser. Celle qui cherche Micha.


Elle avait grandi dans le froid, dans le Temple de Roche-Noire, où les murs ne parlaient pas, mais où les prêtresses lisaient les cicatrices comme d’autres lisent les étoiles. On ne lui avait pas dit qui était sa mère. Seulement qu’elle était passée. Un jour. Pleine de sang de son Père, le Roi-Loup. Et qu’elle avait donné l’enfant sans nom.


À cinq ans, Nhalia parlait déjà comme une femme. Et à huit, elle refusait tous les noms qu’on voulait lui donner.



Mais dans ses rêves, elle voyait une silhouette. Un dos nu, des cheveux noirs, attachés, puis tranchés. Un rire, un cri et une lame. Toujours une lame.


À treize ans, elle tua un homme qui avait voulu la prendre. À quatorze, elle quitta le temple. Et à quinze, elle trouva la première rumeur.


Une femme, grande, forte, au regard de feu, une queue de cheval battant comme un fouet. Et un nom soufflé à demi-voix.



Nhalia suivit les récits comme on suit des miettes de guerre. Un bordel incendié à Tor-Denil. Une expédition dans la jungle. Un prince égorgé avec le sourire. Et enfin, dans une taverne d’altitude, une vieille, ridée comme un vieux cuir, lui dit :



Nhalia s’y rendit et rencontra Varn, le vieux. Elle ne sut s’il était né humain ou non, ave son dos voûté, son rire rauque comme une pierre raclée, et ses mains longues et noueuses. Varn n’eut pas besoin que Nhalia se présente. Il lui dit, plutôt :



Nhalia hocha ta tête. Varn continua :



Nhalia s’y rendit. Micha fut prévenue, et ne put refuser le défi tendu.


Varkossa était un creux de poussière et de feu, bâtie autour d’un gouffre ancien, où l’arène centrale a été taillée dans la gueule d’un volcan mort. On l’appelle « la Gueule de Varkossa. » Chaque combat y est vu d’en haut, par les gradins entassés dans les parois, et quand le sang coule sur la pierre noire, les gens disent qu’on entend le volcan remuer.


Tout a commencé par un murmure. Une fille, grande, jeune, belle comme une lame, venue des cols, seule, avec dans les yeux la couleur de l’orage. Et dans sa bouche : un nom.



Au début, les gens ont ri. Puis ils ont compris qu’elle ne plaisantait pas. Et qu’elle n’allait pas s’en aller.


Le jour suivant, Micha entrait dans la ville. Comme si elle avait entendu l’appel dans les os. Elle n’a rien dit. Elle s’est inscrite à l’arène. Pas sous un faux nom. Pas cachée. Micha. Et alors… Varkossa a frissonné.


Le bouche-à-oreille a fait le reste. Les soldats ont mis leur solde sur la mère. Les voleurs sur la fille. Les tavernes affichaient déjà des prix. Les artisans vendaient des statuettes des deux combattantes en cire noire. Et dans les ruelles, dans les bordels, dans les tours de guet, on ne parlait plus que de ça :



Le jour du combat, la Gueule était pleine. Des centaines. Peut-être plus. Suspendus à la roche. Les gradins pleins d’yeux. Et en bas : la poussière noire, le sable mêlé de vieux sang. Au centre, deux femmes.


Micha.


Nue, tatouée de suie, la peau mate couverte de cicatrices, les seins lourds, le ventre dur. Ses cheveux tressés en arrière, la fameuse queue de cheval nouée haut, noire comme l’ombre d’une nuit sans lune. Elle tenait une lame courte dans une main, un poignard recourbé dans l’autre.


Nhalia.


Sa fille. Plus jeune. Plus souple. Plus rapide. Son corps était une sculpture animée : hanches larges, taille fine, cuisses puissantes. Sa peau brillait, haletante, fauve. Ses crocs perçaient légèrement sous sa lèvre inférieure. Ses yeux étaient d’or. Sa queue de loup bat l’air, féline. Elle n’avait pas d’arme. Elle n’en avait pas besoin. Elle avait des griffes.


Elles s’observèrent. Longtemps. Silence.


La cloche sonna. La foule se tut. Un silence tendu, brûlant, presque sacré.


Nhalia bondit la première. Elle glissa sur le sable noir comme une bête, les griffes en avant, le corps plié, le souffle court. Elle feinta à droite, puis frappa à gauche. Micha para. Un éclair d’acier bloqua la griffe. Une contre-attaque fendit l’air. Mais Nhalia roula, se releva d’un bond.


Elles tournèrent l’une autour de l’autre, les jambes fléchies, les regards rivés. Puis Micha attaqua. Son poignard fendit l’air, visant l’épaule, puis le flanc. Elle enchaîna trois coups – précis, brutaux. Mais Nhalia dansa.


Elle esquiva, glissa, se laissa tomber pour mieux remonter d’un coup de genou sous les côtes. Micha gronda. Elle recula d’un pas, essuya le filet de sang à la commissure des lèvres. Et sourit. Le combat s’intensifia.


Les lames de Micha traçaient des lignes rouges dans l’air. Les griffes de Nhalia cherchaient la gorge, les reins, les poignets. Elles se heurtaient, s’empoignaient, tombaient au sol, roulaient dans la poussière.


À un moment, Nhalia attrapa la queue de cheval de Micha, et Micha, sans hésiter, lui planta la lame dans la cuisse. Pas pour tuer. Pour répondre. Elles se séparèrent en haletant. Le sable était rouge. Leurs bras marqués. Leurs torses tachés. Mais aucune ne flanchait.


La foule hurlait à chaque impact. Mais là, elle se tut de nouveau. Parce que Micha avait jeté sa lame. Et Nhalia s’était redressée. Les deux femmes se firent face, désarmées. Micha ouvrit les bras :



Nhalia bondit. Elles s’empoignèrent. Pas de technique, pas de feinte. Juste le choc pur des muscles, des râles, des corps qui s’éprouvent et se refusent. Micha finit par rouler sur elle. Elle la plaqua au sol. Une main sur la gorge. Le souffle court. Le silence tomba. Et Micha murmura :



Elle se releva puis tendit la main à sa fille. Nhalia la prit et elles se retrouvèrent, debout, l’une devant l’autre, à se fixer du regard. Et la foule, soudain, cria. Pas pour la victoire. Pas pour la fin. Pour avoir vu deux vérités s’affronter et ne pas s’anéantir. Et pour la reconnaissance l’une de l’autre.


Depuis, les rumeurs vont. Parfois, on dit qu’on a vu Micha et Nhalia ensemble, sur une route, côte à côte, deux épées dans la même direction. Parfois, on dit qu’elles se détestent, qu’elles s’aimeraient, qu’elles se cherchent encore. Parfois, on dit qu’elles s’attendent. Mais une chose est sûre : le monde est trop petit pour contenir deux légendes comme elles.