| n° 22991 | Fiche technique | 24758 caractères | 24758 4522 Temps de lecture estimé : 19 mn |
31/03/25 |
Résumé: Partir ou rester ? Une seule peut décider. | ||||
Critères: #nonérotique #historique #travail fh | ||||
| Auteur : Jane Does Envoi mini-message | ||||
| Épisode précédent | Série : Vache enragée Chapitre 02 / 02 | FIN de la série |
Résumé de l’épisode précédent :
Volet I
Volontaire désigné d’office
Le destin de deux hommes, d’une femme et de son fils…
Les jours se succèdent, et l’hiver s’enracine avec une vigueur toute particulière. La couche de neige qui recouvre la montagne rend plus compliqués encore les travaux de la ferme. Le front en France se stabilise et la radio parle de l’entrée des troupes dans Paris. Bon sang ! Cette fichue bagarre entre les hommes ne semble pas trouver d’issue. Un nouveau front s’est ouvert… du côté de la Russie et Hanna est de plus en plus soucieuse. Son fils est parti sur ce nouveau plan de la guerre. Son mari quelques semaines après, lui aussi est envoyé là-bas. Et l’attente sans nouvelle pour cette femme la perturbe. Elias lui ronge son frein, se contentant de lancer une pique par-ci par-là aux deux ouvriers qui abattent une somme de boulot conséquente. Pour Noël, la blonde a le secret espoir de voir son mari rentrer pour une permission.
Mais les conditions atmosphériques ne sont guère favorables et la circulation des trains est au point mort. Gaston et Benoit passent une grande partie de la journée à dégager les congères que le vent s’ingénie à reconstruire au fur et à mesure. Et de temps en temps, le Maire passe voir sa bru. Il discute avec celui qui parle sa langue, lui donne aussi des informations. C’est au petit matin d’un des premiers jours de janvier qu’il débarque à la ferme, en proie visiblement à une grande agitation. Gaston qui rentre du bois pour le chauffage de la cuisine, sent de suite que quelque chose ne tourne pas rond. Les larmes de Hanna ne sont pas un bon présage, elle ne dit rien cependant et s’enferme dans sa chambre toute la journée. Elias lui paraît en vouloir au monde entier, une fois de plus.
Et dans leur piaule, le soir, après une journée pénible, les deux ouvriers sont aussi silencieux. Benoit, qui ne fait pas un effort pour essayer de comprendre ce qui se passe, cherche auprès de son collègue des informations.
Gaston sort, sa serviette sous le bras, et se dirige vers le lavoir où coule une goulotte qui visiblement ne gèle jamais. Malgré le froid vif, il se met torse nu, et se met en devoir de se décrasser. Là-bas, au fond de la cour, la lumière à la fenêtre est de temps à autre obturée par le passage d’un des deux occupants de la ferme. Les rideaux de la cuisine bougent aussi, et il se sent épié. Elias ou sa mère ? Ça n’offre que peu d’intérêt de le savoir. Il finit par baisser son pantalon et c’est totalement à poil qu’il se passe le gant de toilette. Si c’est le gamin qui le suit des quinquets, eh bien au moins, saura-t-il comment c’est fait, un vrai bonhomme ! Cette pensée farfelue le fait sourire, mais il se reprend vite. Et… l’idée que c’est peut-être Hanna qui… ça lui file un coup de fouet. Celui-ci se traduit soudain par une déformation importante d’une partie de son anatomie.
Il se tourne alors brutalement de manière à ce que ce qui enfle trop ne soit plus à la vue des mirettes qui le surveillent. Gaston finit de se débarbouiller, se sèche rapidement et se rhabille tout aussi dare-dare. Vite, il repart vers son gîte, et tout heureux de retrouver un zeste de chaleur… il tente de calmer son érection qui tarde à retomber. Mince ! C’est vrai que la chute de reins de celle qu’il doit bien appeler « sa patronne » est à l’origine de sa bandaison sauvage. Pourtant, jamais un mot de plus haut que l’autre, pas une allusion, pas un regard équivoque entre celle qui commande et l’exécutant qui obéit. Oui ! Pas le moindre soupçon de rapprochement et c’est la première fois qu’il l’imagine de cette manière. Ça fait déjà plusieurs mois que lui et Benoit sont donc chez Hanna ! Alors pourquoi ce soir, pourquoi aujourd’hui ?
La nuit porte conseil ? Il se réveille avec une trique d’enfer. Anormal, cet état ? Pas spécialement, puisque chez les hommes, l’envie d’uriner au lever leur fait dresser la queue. Alors, il file vers la porte. La neige semble avoir fondu, de plus, il pleut et ceci explique cela. Là-bas, dans la cuisine, la lumière est déjà allumée, à moins qu’elle ne se soit jamais fermée ? Possible aussi. Comme tous les jours, Benoit et lui foncent à l’étable, la traite démarre. Mais pas d’Elias ce matin, ce qui limite les risques d’échauffourée. Il est huit heures trente lorsqu’ils franchissent ensemble la porte de la cuisine. La table est comme toujours prête, Hanna est debout devant ses fourneaux, les yeux bouffis. Benoit ne lui prête aucune attention particulière, il se colle les pieds sous la table. Mais Gaston lui remarque les cernes et s’avance vers la maîtresse de maison.
Aucune réponse, mais une larme qui coule sur la joue de la femme prouve à l’ouvrier que quelque chose est arrivé. Si elle ne veut pas en parler… pas la peine d’insister. Elle lui fait face d’un coup, et il y a dans les prunelles de Hanna toute la détresse du monde… elle lâche douloureusement des mots que Benoit qui ne pige pourtant rien ressent comme quelque chose de terrible.
Benoit qui écoute, perçoit les intonations de voix pas très naturelles et…
Il se tait et Gaston ne sait pas trop comment réagir. Il est à deux pas de la femme qui, blanche comme un linge, a du mal de reprendre son souffle. L’envie de la serrer contre lui, de la bercer contre son cœur, c’est terrible d’y songer, d’y penser aussi violemment et de ne pas oser le faire. La peur que son geste soit mal interprété… qu’elle ne voit dans un mouvement amical qu’une tentative de… non ! Il se reprend à la dernière seconde, mais garde les yeux soudés dans ceux de la blonde qui, cette fois, ouvre les vannes. Sa poitrine est secouée de soubresauts qui n’en finissent plus de le tourmenter. Bon sang ! Qu’est-ce qu’il ressent ? Tout le chagrin de cette femme rejaillit sur lui, le rend malheureux comme une pierre. Et impossible de faire ce pas pour lui marquer toute son affection.
Un bruit dans son dos ! C’est Benoit qui est lui aussi assommé par la nouvelle. Il s’est levé et s’apprête à quitter la cuisine.
Un courant d’air froid, puis le souffle du vent, avant que la porte ne se referme sur le sortant. C’est Hanna qui avance vers Gaston. Elle qui fait ce pas qui les sépare. Bien entendu qu’elle veut se rassurer, qu’elle tient à se sentir d’un coup protégée. Mais l’homme ne peut pas lui ramener son garçon… et cependant, il la laisse venir se caler contre son poitrail. C’est une toute petite chose perdue qui entre en contact avec son torse. Cette fois, elle pleure avec de grands sanglots. Elle dit des mots, mais incompréhensibles pour celui qui la berce lentement. L’étreinte dure une éternité avant qu’elle se calme enfin. Et c’est à regret qu’il sent ce corps chaud qui l’abandonne. Une auréole marque bien le tissu à l’endroit où ses larmes se sont épanchées.
Elle le repousse sans brusquerie. Dans ses gestes, il y a toute la douleur d’une mère, d’une maman qui affronte le pire. La mort d’un fils qui ne rentrera plus jamais à la maison. Sa main fine s’attarde pourtant dans celle qui se veut amicale d’un Gaston, lui aussi bouleversé.
Elle est droite comme un I et, sans crier gare, elle revient au-devant de Gaston. Son visage est si proche de celui de l’homme.
Il n’y a plus de mot, juste deux bouches qui se rassemblent en un drôle de baiser qui se donne en un instant où tout est vacillant. Inutile de se poser mille et une questions. C’est elle qui a pris l’initiative et il goûte à ces lèvres qui sont comme un paradis. C’est doux comme du miel, c’est si chaud. Contre son torse, il peut sentir la pointe de ses seins qui s’écrase contre sa veste de travail. Elle se pend à son cou, s’y accroche désespérément des deux mains nouées sur sa nuque. Et… forcément, ça provoque une réaction en chaîne. Son érection est de retour avec une force qui le surprend. Hanna ne le lâche plus, elle se love contre lui, qui n’ose pas faire un geste de ses mains qui pourtant le démangent. Comme il voudrait la caresser, lui rendre un peu de joie, de folie. Il songe qu’il ne peut pas profiter de son désarroi pour… aller plus loin. Non !
Il recule un peu son visage et elle paraît dépitée. Puis, se ressaisissant, elle le repousse gentiment. Lui est du coup soulagé. Pour un peu, il lui aurait été très compliqué de se retenir. Il a eu sacrément envie de la toucher, de humer sa peau, celle qui n’est pas cachée par son vêtement. Et dans le regard de la femme, il y a cette infinie tendresse qui semble vouloir le remercier de n’avoir pas fait ce mouvement qui… oui ! Elle a forcément senti qu’il la désirait. Il reste planté là, à deux pas d’elle, et… elle baisse les yeux, rougis, comme si elle se rendait compte que la catastrophe vient d’être évitée de justesse. Alors, Gaston balbutie quelques mots… en français, et elle grimace un sourire fané. Bien entendu, elle n’a rien compris, mais elle imagine que c’est mieux ainsi.
— xXx —
Les semaines suivantes sont plus tourmentées, agitées par les contrecoups engendrés par cette mort. Hanna ne se rapproche pas vraiment de Gaston qui espère vainement. Elias, en revanche, prend conscience que son frangin est désormais au cimetière du village, et que, finalement, la guerre n’est peut-être pas aussi rose qu’il l’a toujours cru. Si sa mère fait tout pour éviter les contacts avec Gaston, lui est plus enclin à discuter. Et les semaines deviennent des mois, puis des saisons entières. À la ferme, deux bœufs sont arrivés, pour tirer la charrue. Et les deux ouvriers sont une aide précieuse pour les semailles, les foins, les moissons. Le vieil Hantz décline et fait de moins fréquentes visites à sa belle-fille. De plus, les armées du Reich perdent de leur superbe dans le bourbier russe. Elles reculent et un autre hiver qui s’annonce rude n’arrange rien. De temps à autre, des vagues d’oiseaux survolent les montagnes.
Il paraît que Berlin est la proie d’un pilonnage incessant de la part des avions anglais, américains. Partout sur les fronts, les boches perdent du terrain. Et les courriers de son mari se font rares pour la blonde qui fait pourtant front avec courage. C’est par un petit matin d’automne que le maire rend visite à Hanna. Il a le dos voûté, et ses pas sont vacillants. Il boit un immonde breuvage nommé pompeusement « café » et, de loin, Gaston voit le vieillard se tasser davantage sur sa chaise. Il tient à la main un papier qui tremble au bout de ses doigts. Par pudeur le garçon de ferme s’éloigne, sentant confusément que quelque chose vient encore d’arriver. Et lorsque le bonhomme repart vers le village, sa bru est droite comme un I, blanche comme une neige d’hiver.
À l’heure du repas, elle est toujours plantée tel un piquet au milieu de sa cuisine, éteinte et sans voix.
Les deux ensemble, alors que Benoit n’est pas encore rentré de l’étable, portent plus qu’elle ne marche une Hanna sonnée par les nouvelles. Disparu son Félix, ou pire, aux mains des Russes, mais c’est surtout le possible départ de son dernier fils qui la rend malade. Elle est comme brisée de l’intérieur. Que reste-t-il à cette femme qui lutte depuis des mois pour garder un peu de force ?
Il est planté là et les deux hommes devisent comme deux grands dans la cuisine alors que, de la chambre à côté, la petite voix de sa mère semble appeler. Il se tourne vers Gaston et, avec une sorte de fierté, lui lance simplement :
Merde ! Ce gamin a bien mûri depuis qu’ils sont arrivés, mais de là à l’envoyer dans le lit de sa mère, il y a un pas que l’ouvrier a du mal à combler. Il se déplace pourtant vers la chambre où la pauvre petite chose à la chevelure blonde éparpillée sur l’oreiller tend la main vers le fantôme qui s’avance vers elle. Gaston saisit cette menotte et un peu de chaleur passe de sa grosse paluche à la main fine. Elle a comme un sourire.
Sa main libre s’est portée sur sa poitrine, sur la place de son cœur et elle cogne doucement sur celui-là.
Drôle de dilemme pour lui qui, finalement, est un prisonnier ordinaire. Sauver un fils de soldat allemand ? Cacher Elias ? Mais les boches vont sûrement fouiller la ferme de fond en comble si le gamin ne se rend pas au lieu de recrutement… et puis il y a Benoit… lui ne porte pas le jeune dans son cœur. Alors ? Comment faire ? Tant pis… il doit se débrouiller… et parler avec son pote. Après deux soirs de dialogues acharnés, le second garçon de ferme convient qu’il serait idiot de laisser le gamin aller se faire tuer à Berlin. C’est ainsi que, durant plusieurs nuits, trois ombres creusent dans un bosquet tout proche, une sorte d’abri souterrain. Et puisque Elias est leur complice, il file toutes les nuits se réfugier dans son antre, loin de la maison, en évitant de se faire voir.
Ce sera son dernier recours en cas de contrôle, et Hanna, au courant de l’affaire, se remet lentement de ses émotions. Dès que quelqu’un s’approche de la ferme, par le chemin qui mène à la route, son garçon file se planquer dans son repaire. C’est donc un soir que du bruit se fait entendre, alors que les deux employés sont dans leur chambre. Immédiatement debout, Gaston s’imagine de suite qu’il s’agit de gendarmes à la recherche du fils d’Hanna. Il se redresse dans son lit, mais réalise qu’il se trompe. Elle est là, au pied de sa couche. Il va pour parler, mais la main douce de la blonde vient se poser en travers de sa bouche.
Elle écarte le drap, se glisse dans le lit et… se pelotonne contre l’homme qui ne sait pas trop comment réagir. La bouche de la blonde revient sur celle de Gaston et, cette fois, il a saisi ce qu’elle est venue chercher ici. Commence alors dès cet instant un autre combat. Un corps à corps sans vainqueur ni vaincu. Et une longue partie de la nuit, deux naufragés de la vie font l’amour. Ces deux-là se moquent bien d’être entendus par celui qui occupe la chambre d’à côté. Il n’existe plus que deux ventres qui se cherchent depuis si longtemps. Elle râle sous les lents va-et-vient du bassin de Gaston et ils jouissent ensemble. Ils renouvellent encore et encore cette foire d’empoigne qui les fait s’essouffler, pour se gaver aussi de sensations toutes plus intenses les unes que les autres. Et au petit matin, ce sont les bruits de Benoit qui se lève qui chassent de la couche de Gaston la fermière blonde.
— xXx —
Le ciel est clair sur toute la région et, cependant, les bruits d’un orage lointain semblent crever l’espace. Toutes les oreilles de la ferme de Hanna sont tendues vers ces sons anormaux. Puis, dans les rayons pâles d’un petit matin, des silhouettes grises sortent de toutes parts de la forêt environnante. Elias court se mettre à l’abri dans sa forteresse souterraine et les employés sur le pas de la porte de l’étable regardent avancer vers eux des militaires dont ils ne reconnaissent pas les uniformes. Un véhicule à moteur traverse la route, bifurque pour foncer vers les habitations. Sur le capot de l’engin, une étoile blanche. Benoit balbutie quelques mots que personne n’écoute.
La jeep fait une embardée et les armes pointées dans la direction des deux silhouettes masculines… tiennent en respect les individus.
Hanna est aussi amenée dans la cour sous la menace d’une arme et un officier vient aux renseignements.
Gaston fait ce que demande l’officier qui rigole en écoutant ce Français qui jacte le boche comme père et mère. La femme secoue la tête.
Elle est là avec dans les mains un panier contenant quelques miches et du saucisson. Mais également quelques bouteilles d’eau-de-vie sur lesquelles des pattes avides se précipitent. Ils boivent, mangent, festoient un moment, et puis la joyeuse compagnie s’envole vers d’autres lieux. Benoit et moi sommes là qui, un long moment, restons à nous regarder. Il prend la parole juste avant que j’ai dans l’idée de le faire.
Dans l’encadrement de la porte de sa cuisine… la silhouette fine de Hanna vient de surgir. Alors, Benoit tend son index vers elle.
De derrière nous, la voix féminine nous rattrape d’un coup…
Elle tient une bouteille de vin blanc. Et il y a dans ses yeux un espoir. Alors, Benoit file vers le bosquet et rapplique deux minutes plus tard avec le jeune garçon qui s’est planqué à l’arrivée des Américains.
Si Gaston songe qu’il a eu bien des complices, il ne veut pas refroidir les ardeurs de la belle Hanna. Il se pose une seule et unique question… acceptera-t-elle qu’il reste à la ferme ? Et la réponse est sûrement dans les prunelles de celle qui lui sert un second verre de pinard…
L’air se réchauffe et la vie peut reprendre son cours !