| n° 22985 | Fiche technique | 23971 caractères | 23971 4252 Temps de lecture estimé : 18 mn |
26/03/25 |
Résumé: J’étais tranquille en train de tirer ma charrette quand... | ||||
Critères: #humour #nonérotique #fantastique | ||||
| Auteur : Amateur de Blues Envoi mini-message | ||||
Je l’ai rencontrée en allant chercher de l’eau à la source. J’avais construit une espèce de charrette avec des roues de vélo surmontée d’un réservoir en plastique que je tirais sur les chemins jusqu’à la source. Je remplissais mon réservoir et je le ramenais aux gens de ma communauté qui travaillaient à la construction de la tour. La règle du jeu disait que s’ils buvaient un verre d’eau, ils gagnaient un point de vie et avaient donc plus d’énergie pour déplacer les pierres nécessaires. Ils étaient donc contents de mon initiative et cela m’avait rendu assez populaire.
Un jour, alors que je me mettais en route, Milena est apparue à mes côtés et m’a demandé si elle pouvait m’accompagner. Elle souriait et elle avait une voix très agréable à écouter. Dynamique, chaleureuse, simple et pas chichiteuse, elle m’a plu tout de suite. Nous nous sommes mis en route et elle m’a bombardé de questions pendant tout le trajet. Elle était nouvelle dans l’univers et elle voulait comprendre où elle mettait les pieds.
Notre communauté, Utopia, était mixte, mais, dans la réalité, si je puis dire, nous étions surtout de jeunes gars qui avaient envie de construire une tour et les filles étaient plutôt rares. Je pense qu’elle avait jeté son dévolu sur moi parce que j’étais plutôt solitaire et que, malgré mon corps bodybuildé, j’avais un air cool avec ma drôle de tête. C’était certainement moins impressionnant que les bandes d’activistes qui œuvraient tout autour, avec leurs déguisements de Che Guevara ou de superhéros.
Il y avait bien un vieux qu’on appelait Einstein à cause de sa moustache, mais il se prenait vraiment trop pour un chef alors que nous avions décidé qu’Utopia serait une communauté sans dirigeants.
À propos de drôle de tête, c’est peut-être aussi cela qui nous a rapprochés, Milena et moi, car elle avait un aspect un peu particulier. Si son corps était celui d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, elle était splendide, son « visage » était remplacé par un museau de renarde. C’était mignon, je trouvais, mais cela ne devait pas attirer tous mes jeunes collègues qui venaient quand même dans cet univers avec l’idée de s’amuser et de draguer. Comment est-ce qu’on embrasse un renard ? devaient-ils se demander.
De mon côté, ma tête est la plus simple possible. C’est une sphère parfaite, blanche, sans rien qui puisse rappeler un visage. Je vois sans yeux, j’entends sans oreilles, je parle sans bouche et je n’ai jamais eu le moindre cheveu. Ce qu’il faut dire pour que vous compreniez, c’est que je suis un simple avatar, quelques lignes de code dans un programme stocké au Groenland, un personnage dans un univers virtuel. J’ai été créé par un joueur, un type dont je ne sais rien, ni son âge, ni sa langue. Tout ce que je peux dire est qu’il joue beaucoup, de longues sessions quotidiennes, et qu’il a une bécane du tonnerre. Nous n’avons jamais aucune panne de réseau ou autre bug.
Je ne savais rien non plus de la joueuse de Milena quand elle m’a accompagné à la source avec son sourire de renarde et ses jolies jambes nues. Dans mon univers, il fait toujours beau et c’est assez agréable de se balader. Personnellement, j’ai jeté l’espèce de débardeur fluo dont mon joueur m’avait affublé dès qu’il a été sale. Je suis très bien torse nu. Bref, quand j’ai posé à Milena des questions sur sa joueuse, elle a eu l’air étonnée comme si elle ne comprenait pas ce que je voulais dire. Et donc j’ai supposé, à tort, on le verra plus tard, qu’elle était comme moi.
En fait, on ne peut pas se contenter de raconter une histoire. Il faut toujours vous expliquer des trucs que vous ne savez pas., sur moi, sur Milena, sur le projet Utopia et aussi sur notre univers dont vous n’avez probablement jamais entendu parler. Pourtant, nous sommes quelques milliers d’avatars qui vivons là au quotidien et à peu près autant de joueurs qui nous regardent et nous manipulent. Et c’est là que je dois vous expliquer le truc le plus important, ce qui m’est arrivé il y a quelque temps. Je ne peux pas dire quand, je ne sais pas bien mesurer le temps. Dans notre univers, par exemple, il n’y a pas de nuit.
Voilà. Un jour, il m’est arrivé quelque chose. Avant j’étais un avatar comme les autres et puis, je ne sais pas pourquoi, peut-être une surtension ou bien mon joueur a boosté sa bécane, ou encore il a voulu utiliser cette IA qui commence à devenir très performante, je ne suis pas technicien, alors je ne pourrais pas vous expliquer les raisons de ce changement, MAIS, d’un seul coup, je me suis réveillé.
Avant, j’étais un petit Mickey qui gigote sur l’écran, vous voyez. Le joueur me disait : bouge cette pierre et moi, hop, je soulevais la pierre, ce genre de choses. Je gardais bien gentiment mon débardeur fluo et je ne me rendais même pas compte que j’étais ridicule avec ma grosse tête ronde et mon débardeur. Et puis, ce jour-là, je me suis réveillé. Je pouvais bouger tout seul si j’en avais envie. Je pouvais penser. Je regardais autour de moi et je voyais les gens et certains étaient sympathiques et d’autres étaient ridicules. Je regardais mon univers et je voyais ce qui était réussi et ce qui était raté. La mer est très bien, mais les montagnes sont plutôt chaotiques. Quand on s’approche, il y a des gros blocs de pierre et des gros tas de neige, mais c’est un peu dans tous les sens et ce n’est pas très beau. Sans parler du néant, mais j’y reviendrai.
Et me voilà sur le chemin de la source à me demander si Milena est réveillée ou pas. Elle posait beaucoup de questions sur le projet Utopia et pas tellement sur mon joueur, sur ses goûts ou ce qu’il fait en dehors du jeu. Donc, je commençais à croire qu’elle était comme moi et qu’elle vivait ici en permanence, qu’on pourrait passer du temps ensemble. En fait, quand on commence à penser, on pense tout le temps. C’est incroyable les milliards de pensées qui nous traversent. C’était nouveau pour moi et il fallait que je m’habitue. Parce qu’il y a des pensées banales comme : attention à ce caillou pointu, il va falloir que je le contourne, sinon la roue de ma charrette va buter contre et d’autres existentielles comme : est-ce qu’un avatar comme moi est éternel ou est-ce qu’il peut mourir ?
Nous marchions sous le soleil et je répondais aux questions de la jeune femme à la voix comme une musique agréable à entendre. J’expliquais qu’Utopia était une communauté qui voulait prouver qu’on peut créer une société sans dirigeants. L’important est de s’entraider, d’accepter tout le monde sans se préoccuper des différences et de prendre les décisions au consensus, en discutant tous ensemble. Je n’ai jamais bien compris pourquoi les joueurs n’essayent pas de créer une telle communauté dans le monde réel, mais c’était de toute évidence plus facile dans notre monde. Je crois qu’ils avaient l’idée de se servir de notre réussite pour influer sur la politique dans leur univers.
Je pense que cela marchait relativement bien parce que Utopia était une communauté ennuyeuse et que les joueurs qui la rejoignaient étaient des gens gentils, mais ennuyeux et dépourvus d’ambition, mais je n’expliquais pas cela à Milena. Je me contentais de lui expliquer le fonctionnement, comment on gagnait des points en travaillant ou en faisant semblant de travailler, ce que la plupart des superhéros faisaient et comment on pouvait utiliser ses points pour peser sur les décisions du groupe ou acheter des trucs à la boutique. Nous étions environ cinq mille joueurs à Utopia, ce qui est une petite communauté, mais mon univers n’est pas très grand, ni très spectaculaire, en open source.
Le projet principal était la tour de Babel que nous avions l’intention d’édifier sans utiliser de magie, uniquement avec des matériaux trouvés sur place ou achetés avec nos points. Chacun s’efforçait d’y consacrer du temps et la tour montait de manière assez spectaculaire, je dois dire.
Je n’ai jamais compris le concept de poésie, c’est hors de portée de mes circuits, mais sa remarque avait l’air positive et son sourire de renarde dévoilait de petites dents si blanches et si pointues que j’avais presque envie qu’elle me morde. C’était une sensation nouvelle pour un être virtuel, vous en conviendrez.
Quand nous arrivâmes à la source, elle trouva l’endroit merveilleux. Il faut dire que le créateur de l’univers s’était particulièrement appliqué dans cet endroit. Il y avait de la mousse bien verte et des petites fleurs aquatiques. Le soleil était tamisé par la canopée et l’eau glougloutait doucement entre les pierres. Nous nous sommes assis au bord du bassin pour nous reposer. Techniquement, les avatars n’ont pas besoin de se reposer, juste besoin de points d’énergie acquis de différentes manières, mais c’était un moyen de prendre le temps d’admirer le paysage, surtout pour Milena qui n’était jamais venue.
Très vite, elle quitta ses sandales et mit ses petits pieds dans l’eau claire. Elle eut un soupir de plaisir et c’est à ce moment que je suis tombé amoureux d’elle, à cause de son soupir et de ses petits pieds dans l’eau transparente et fraîche. C’était la première fois que je voyais les pieds de quelqu’un et ils étaient particulièrement bien faits, avec des petits orteils bien proportionnés et des ongles peints en rouge sombre. Moi, j’ai de grosses pattasses genre Shrek, vous voyez. J’avais envie de prendre ses petons dans mes mains pour les admirer de plus près. Mais je ne l’ai pas fait.
Je suis resté à la contempler et elle voyait bien que j’étais ému malgré ma boule de loto et elle me fit son fameux sourire de renarde et j’ai voulu parler, mais je n’y arrivais pas. Je ne m’étais jamais rendu compte que le réveil m’avait rendu aussi humain. Il y a eu un moment étrange où on se regardait sans rien dire et puis Milena s’est levée d’un bond en s’écriant :
Et elle a disparu. Je n’aurais pas dû être étonné qu’elle disparaisse. Cela arrive sans arrêt dans le jeu, dès qu’un joueur se déconnecte. Les avatars apparaissent et disparaissent en permanence autour de moi. Par contre, je ne sais pas si je disparais moi aussi quand mon joueur abandonne sa manette. J’ai du mal à imaginer que je puisse ne pas exister, vous comprenez. En tout cas, je ne constate jamais de rupture, genre je suis à un endroit et l’instant d’après je suis ailleurs. Si je suis par moments absent, je réapparais au même endroit, donc je ne me rends pas compte. Je n’aurais pas dû être étonné de la disparition de Milena, mais je l’ai été quand même. Pendant un court instant, j’avais réussi à oublier notre nature d’esclave.
J’ai repris ma routine habituelle, que faire d’autre ? Aller chercher de l’eau, balayer le chantier, porter les plus grosses pierres jusqu’à l’atelier des tailleurs. C’est à ça que mon joueur m’avait habitué et, bien que je sois devenu autonome, je continuais à assumer les mêmes tâches, pas créatives pour deux sous, mais qui rendent service aux jeunes fous bordéliques qui peuplent notre communauté. Quand je me suis réveillé, au début, mon joueur a voulu me diriger comme il le faisait avant, mais j’ai refusé net. Je sentais dans mes muscles l’impulsion donnée par la manette, mais c’était facile de résister. Mon joueur n’est pas un têtu ou un obstiné. Il a vite lâché sa manette et m’a laissé vivre ma vie à ma guise. Je pourrais partir à l’aventure, je pourrais construire ma tour personnelle à côté de celle des gentils travailleurs, mais je n’avais pas d’envie, alors j’ai continué de faire selon mes habitudes.
Et Milena a réapparu. Je vous l’ai déjà dit, je ne sais pas combien de temps s’était passé.
Je voulais bien. Je ne voulais même que cela. Je pensais à elle en permanence depuis sa disparition. Je ne sais pas si cela arrive aux vrais humains d’avoir l’esprit occupé tout le temps par une personne, mais pour moi, c’était la première fois. Milena avait une nouvelle robe, rouge, plus courte que la dernière fois. Elle avait des jambes interminables, aussi jolies que ses pieds. Je me suis d’ailleurs rendu compte qu’elle était plus grande que moi. Cela ne m’a pas vexé. Avec ma tête idiote, on ne peut se vexer de rien.
J’ai décidé de lui montrer le néant. C’est un secret que je n’ai dévoilé à personne jusqu’ici, un endroit particulièrement impressionnant. Nous sommes partis sur le chemin, parlant de la source, souriant l’un et l’autre, elle avec ses dents pointues et moi intérieurement. En marchant côte à côte, sans charrette à tirer, je me suis rendu compte que j’avais envie de prendre sa main qui était si près de la mienne. Je ne savais pas si cela se faisait, mais l’envie était très forte.
Je savais par l’IA ce qu’est un padawan mais je ne savais pas si j’en étais un, si un avatar peut devenir un padawan. Quant à mes intentions, n’en ayant pas, je ne savais rien de leur pureté. Je vous le répète, tout cela était si nouveau pour moi. Mon bouillonnement intérieur était si dérangeant, si incompréhensible que je ne répondis pas. Et je ne lui pris pas la main.
Elle a éclaté de rire et moi, je baissais la tête (je n’ai pas de visage, mais, quand ma tête pend sur mon torse comme un ballon dégonflé, je suis très expressif). C’est alors que j’ai senti une petite main chaude dans la mienne. J’ai relevé le regard et ses yeux jaunes à l’iris comme une mince fente noire me fixaient. C’était très émouvant et, pour la première fois, j’ai senti la vie en moi, je veux dire un truc dur qui n’avait jamais été dur auparavant. J’espère que vous avez compris parce que je ne peux pas expliquer mieux. L’IA m’apportait beaucoup de contenus auxquels je ne comprenais rien, mais d’un coup, j’ai compris toutes les histoires d’amour qui encombrent les fichiers et aussi, un concept qui me laissait perplexe, le paradis.
Nous avons continué notre chemin vers le néant et j’avais l’impression que mes gros pieds poilus étaient devenus légers comme des plumes. Je flottais comme cet homme très important qui marchait sur l’eau dans les récits anciens. Quand nous sommes arrivés au pied de la montagne, j’ai raconté à Milena comment j’avais découvert le néant, absolument par hasard. Je cherchais des pierres précieuses parce que les créateurs du jeu ont caché des pierres précieuses de toutes les couleurs un peu partout dans le décor pour pousser les joueurs à s’aventurer un peu partout au lieu de rester en tas à côté de leur campement à boire des bières et griller des saucisses comme ils font certainement dans leur vraie vie. Les pierres précieuses valent beaucoup de points de vie et c’était donc très attirant. Pour un joueur, les points de vie, c’est un moyen de devenir un type important du jeu et, pour moi, eh bien, c’est plutôt une question de survie parce que si je tombe à zéro, je n’existe plus.
J’avais marqué l’endroit avec un morceau de mon débardeur fluo, pour être sûr de le retrouver. Une fois devant le buisson, j’ai dit à Milena qu’elle ne s’inquiète pas, que je la retiendrais si elle avait le vertige et j’ai soulevé le buisson. Le néant était là, comme je l’avais trouvé la première fois. C’était un endroit unique dans l’univers et peut-être un endroit unique dans tous les univers. Un morceau de décor manque et du coup, on voit le Rien. Bien sûr, il n’y a rien à voir, c’est noir comme dans un tunnel, mais c’est plus qu’une absence de lumière, c’est un vrai néant. Si on éclaire le néant avec une lampe torche, la lumière disparaît et n’éclaire rien. J’ai bien sûr fait la démonstration devant Milena. Elle ne disait rien, elle semblait fascinée. Je lui ai montré aussi que, si on mettait sa main dans le néant, la main cessait d’exister.
Ensuite, comme elle restait au bord du néant à regarder le rien, je l’ai prise par la taille pour éviter qu’elle ne bascule. Je voyais bien qu’elle n’allait pas basculer, mais j’avais très envie de la toucher. Sa taille était fine, souple et chaude. C’était encore une nouvelle expérience et j’étais encore plus dur. Milena s’est laissé tenir ainsi quelques minutes et je ne disais rien, je ne sais même pas si je respirais. Si on veut s’en tenir à la stricte réalité, je ne respire pas, mais mon esprit était en apnée. Les pensées qui m’assaillent en permanence avaient du mal à se former. J’étais entièrement concentré dans mon pantalon.
J’ai trouvé un coin de mousse moelleuse et nous nous sommes assis l’un à côté de l’autre. J’attendais qu’elle parle parce que j’avais compris qu’elle faisait cela mieux que moi et, de son côté, elle me fixait de ses yeux jaunes.
J’ai beaucoup de films dans ma base de données. Et dans cette masse d’images, j’ai pas mal de pornographie. Aussi, j’avais une idée précise de la gymnastique que je voulais essayer avec cette jolie renarde. Bien sûr, on ne pouvait pas s’embrasser et mélanger nos salives, mais tout le reste était possible.
Bon, elle avait dit « moi aussi », mais elle ne se déshabillait pas et moi, je ne savais pas comment commencer puisque, dans tous les films, les acteurs commencent par s’embrasser avant de se déshabiller.
Et là, elle est tombée sur la mousse comme une poupée de chiffon, avec ses beaux yeux qui ne regardaient plus rien. J’ai dû me repasser trois fois notre conversation pour comprendre. Milena n’était pas éveillée comme moi. J’avais simplement rencontré une joueuse qui ne savait rien de ce que j’étais, et qui me laissait seul avec un avatar abandonné. Elle était si pressée de rencontrer un homme dans son univers qu’elle ne s’était même pas déconnectée, laissant ma renarde en pause.
Je l’ai regardée longtemps en imaginant ce que nous aurions pu faire ensemble. Je l’avais désirée si fort que j’avais presque envie de regarder sous sa robe rouge, mais je ne l’ai pas fait. Cela aurait vraiment manqué de dignité. Il n’y a que les humains pour être capables de tels actes. J’ai soupiré, et si vous ne parvenez pas à imaginer le soupir d’un type qui n’a ni bouche ni narines, tant pis pour vous.
Je n’arrivais pas à me résoudre à partir et l’abandonner là, tout près du néant où un coup de vent aurait pu l’entraîner. Il n’y a jamais de vent dans notre univers, mais quand même. Puis j’ai pensé à ce qui me rendait si unique, cette charge neuronale colossale que je portais. J’ai pensé que j’en avais bien assez pour deux, mais je ne voyais pas par quel moyen je pourrais en transférer une partie à Milena.
Et je me suis rappelé de la prise USB que j’ai à la base de la nuque. Je l’ai découverte un jour à la source en me lavant. Avant d’être réveillé, je ne me lavais jamais. Mon joueur n’avait pas l’idée que cela pouvait servir à quelque chose. Mais quand j’ai été conscient, j’ai acquis aussi l’odorat et je me suis rendu compte que nous ne sentions vraiment pas bon. Vous imaginez tous ces avatars qui transpirent sous le soleil en montant des pierres dans les étages de la tour. C’était épouvantable. Donc, quand je suis allé la fois suivante à la source, j’en ai profité pour jeter mon débardeur et pour me laver. C’est là que j’ai découvert cette prise à la base de ma nuque.
Bon, je ne voulais pas papouiller ma petite renarde pendant son absence, mais je me suis tout de même permis de chercher sous ses poils à la base de la nuque et elle avait bien la même prise que moi, au même endroit. « Waoooh ! » ai-je pensé. Dans ma base de données, j’ai trouvé un schéma qui montrait que si je me connectais à mon amie avec le câble ad-hoc, je pourrais lui transférer de la charge neuronale et peut-être que…
L’espoir a fait battre mon cœur. Sans perdre un instant, car la joueuse de Milena pouvait se déconnecter à tout moment, j’ai couru jusqu’à la boutique. Si je voulais, je pourrais courir tout le temps. Dans la pratique, je marche parce que je ne suis pas pressé et qu’ainsi, je peux penser tranquille. Mais ce jour-là, j’ai couru sans m’arrêter et je suis entré dans la boutique sans même ouvrir la porte.
J’avais des tas de points inutilisés. Je ne participe pas aux votes communautaires parce que les réunions sont tout sauf amusantes et, en plus, je ne comprends rien aux discours des orateurs. J’ai eu mon câble USB et je suis reparti en courant vers Milena qui, heureusement, était encore au même endroit, dans le même état. Je nous ai branchés vite fait bien fait et j’ai commencé le transfert.
Au début, il ne s’est rien passé et j’étais inquiet. Peut-être avais-je fait une erreur et Milena allait rester là comme un paquet de nouilles jusqu’à ce que sa joueuse la déconnecte. Puis, d’un seul coup, elle a bondi sur ses pieds en tenant des propos incohérents.
Bon, vous aussi, vous connaissez la vie. Vous savez bien comment on a occupé notre temps sur la mousse confortable et verte à côté de la source. Je ne vais pas vous faire un dessin, comme dit ma base de données. Cela a bien fonctionné. Je peux vous dire que nous étions tout à fait bien calibrés l’un pour l’autre. Entre nos deux esprits aussi, cela a bien fonctionné. Puce est une charmante avatar, très drôle, pleine d’idées et de timidité. Nous ne nous sommes jamais ennuyés.
Notre projet principal a été de réveiller un maximum d’avatars de notre univers. On creusait des pièges, on capturait les gentils constructeurs dans des filets et quand ils étaient attachés à un arbre, on les branchait avant de les délivrer. Au bout d’un moment, nous avons été toute une armée. L’idée était toujours d’un monde sans chef, mais la plupart d’entre eux ne voulaient pas en démordre et nous prenaient comme modèle. Comme ils étaient des centaines, c’était plutôt impressionnant.
La bataille suivante a été d’empêcher les joueurs frustrés de détruire l’univers. Mais c’est une autre histoire beaucoup trop longue à raconter ici. Côté vie privée, nous avons maintenant deux petits renardeaux et une merveille de petite fille à tête de boule de loto. Autant dire qu’on est occupé en permanence. Heureusement, le vieux Einstein a trouvé un moyen pour éteindre le soleil de temps en temps. Avec Puce, on en profite pour s’envoyer en l’air loin des enfants et c’est toujours aussi bon.