Présentation: Un récit historique se plaçant juste après la construction de la tour Eiffel.
Résumé: Je viens d’être informé que mon andouille de premier fils vient de rompre avec fracas. Pourtant, il connaît sa fiancée depuis de nombreuses années, et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Un récit historique se plaçant juste après la construction de la tour Eiffel. Bonne lecture :)
Rupture
Je viens d’être informé que mon andouille de premier fils vient de rompre avec fracas. Pourtant, il connaît sa fiancée depuis de nombreuses années, et tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Nos deux familles sont fort proches, ce qui est utile dans le monde des affaires parisien de cette fin du XIXe siècle. Je ne pense pas que ça remette trop en cause notre partenariat, car je suis plus « gros », mais je n’aime pas qu’on donne un coup de pied à l’édifice que j’ai longuement mis en place, un peu comme cette fichue tour d’acier qui s’est érigée sous mes fenêtres.
À prime vue, Monsieur a succombé au charme d’une courtisane (restons polis), Clotilde de Cheneaux, une fort belle femme un peu plus âgée que lui, mais entourée d’un harem d’hommes à sa dévotion, et non des moindres. La plupart des artistes et des politiques se sont plus ou moins frottés à cette créature, et parfois entre deux draps.
J’avais bien entendu des rumeurs sur la possible inclination de mon fils, mais je pensais qu’il avait la tête sur les épaules. Il est vrai qu’il n’est pas toujours facile à vivre, il a son petit caractère, mais, dernièrement, il s’était assagi. Je me demande si ce n’était pas une ruse de sa part pour endormir son entourage pendant qu’il faisait ses petits coups en douce…
Ce qui me déplaît, c’est la façon dont il a rompu avec cette pauvre Augustine qui lui est pourtant toute dévouée. Il y a des choses à ne pas dire, et je suppute qu’on ne m’a pas tout rapporté par égard pour mon statut de père. Quoi qu’il en soit, on ne jette pas à la figure d’une honnête jeune fille le fait qu’elle ne soit pas aussi séduisante, provocante et expérimentée qu’une femme qui passe son temps à s’allonger.
Une grande horizontale, comme on le dit à mots couverts…
Augustine
Je pense avoir réussi à arrondir les angles avec les parents d’Augustine. Ils ont bien vu que j’étais navré de la tournure des événements, moi qui me faisais une joie d’accueillir leur fille en tant que bru. Mais qui sait, c’est peut-être un coup de sang de la part de Valentin, une révolte comme bon nombre de jeunes ont avant de rentrer dans le rang.
Je mets les choses au point en précisant :
— Tout ceci ne remet pas en cause l’emploi qu’Augustine possède chez nous.
— Notre pauvre fille reste enfermée dans sa chambre depuis l’incident, elle passe son temps à pleurer et elle refuse de s’alimenter.
— Je comprends sa détresse. Sachez que votre fille garde toute ma confiance. Laissons passer le temps. Dès qu’elle se sentira mieux, qu’elle vienne me voir, et nous aviserons s’il convient de la laisser là où elle est, ou si un autre poste ne lui conviendrait pas mieux.
— Merci pour votre compréhension…
— Ce serait plutôt à moi de prononcer cette phrase. La conduite de mon fils est inqualifiable !
Nous nous séparons en bons termes, ce n’est pas la foucade d’un jeune imbécile qui va mettre à bas des décennies de collaboration.
Mais je sens confusément qu’il y a quelque chose de cassé, comme quand on jette au sol une montre à gousset…
Mademoiselle Clotilde de Cheneaux
Toujours est-il que j’ai décidé d’aller voir de plus près cette fameuse courtisane qui a détourné mon fils du chemin déjà tout tracé. Je me demande d’ailleurs pourquoi j’y vais. Je ne vais certainement pas lui faire la morale, la supplier ou la payer pour qu’elle laisse tranquille mon fils. Je suis même persuadé que c’est plutôt Valentin qui est demandeur.
Ayant décroché un rendez-vous par pneumatique, je vais voir sur place, puis j’aviserai, mais j’aime avoir toutes les clés en main avant de prendre une décision.
Peu après, je suis introduit dans le salon-boudoir de l’habitante des lieux. Belle décoration, des meubles et des tapisseries de luxe, je constate que l’argent coule à flots. Clotilde se lève et fait la moitié du chemin vers moi. De mon côté, je parcours l’autre moitié.
Mon interlocutrice est habillée de façon vaporeuse, ce qui révèle très aisément pourquoi bien des hommes ont succombé, et je ne peux pas leur jeter la pierre. Valentin n’avait quasiment aucune chance contre cette araignée. Augustine non plus.
Après un baise-main de courtoisie que je viens de lui faire, Clotilde de Cheneaux prend la parole d’une voix enjôleuse :
— Même si vous ne vous étiez pas annoncé, j’aurais tout de suite compris qui vous étiez : votre fils vous ressemble trop.
— On me l’a souvent dit, je l’ai moi-même constaté, je ne peux pas renier Valentin.
— En effet, vous ne pouvez pas le renier.
J’en viens vite au fait : la rupture de Valentin et d’Augustine, et le fait que je voulais voir de mes yeux le pourquoi du comment. Je concède :
— Mon fils est jeune, inexpérimenté et fougueux, et sa fiancée n’est pas de taille contre vous, c’est certain. Qu’est Valentin pour vous ?
— Pour être franche : Valentin m’amuse, il est attendrissant à sa façon, mais il ne comprend pas la situation.
— Qu’il n’a aucune chance, c’est bien cela ?
— Il a quand même la chance d’être l’un de mes soupirants, et parfois un peu plus, mais il ne me voudrait rien qu’à lui. Et ça, il refuse de comprendre que ce projet est une douce chimère.
Elle se penche vers moi, me faisant admirer ses appas :
— En revanche, vous… vous êtes différent, vous êtes vraiment un homme.
— Je vous remercie du compliment, mais je ne suis pas intéressé.
— Pour quelle raison êtes-vous vraiment venu ?
J’explique sans fard le pourquoi de ma venue :
— Je voulais vous voir de plus près afin de mieux comprendre. Dans mon métier, il m’arrive souvent d’aller sur le terrain pour mieux appréhender le contexte. J’aime me faire mon idée par moi-même.
— Et quelle est cette idée ?
— Je comprends parfaitement pourquoi vous avez fait tourner la tête de mon fils. Je confirme aussi que sa quête est vaine. Je suis venu, j’ai vu et j’ai compris.
Clotilde m’adresse un petit sourire :
— Il y a quatre types de pères : ceux qui me font la morale, ceux qui me supplient de délaisser leur fils, ceux qui me payent pour que j’oublie leur descendance, et ceux qui succombent comme leur progéniture. Eh bien, je vais ajouter une nouvelle catégorie, ceux qui viennent voir sur place par curiosité.
— Pourquoi vous ferais-je la morale ? Je ne suis pas du genre à supplier ni à payer. Quant à succomber, bien que je reconnaisse que vous êtes une fort belle femme, vous êtes trop dangereuse.
Elle hausse les sourcils :
— Moi, dangereuse ?
— Pour la tranquillité de l’âme, sans oublier ceux qui sont passés dans un autre monde.
Il y a un mois, un duel a opposé deux quidams pour les beaux yeux de la Dame. Ça s’est mal terminé pour l’un d’eux. Et j’ai eu vent d’autres histoires, donc deux suicides avérés. Clotilde affiche un petit sourire navré :
— Je n’y suis pour rien si certains se battent en duel ou se suicident !
— Vous y êtes quand même pour quelque chose : votre simple existence. Mais si ces hommes ont pu faire des folies, c’est bien de leur propre chef, je vous l’accorde.
— Vous êtes généreux, Monsieur.
— Oh, ça ne me coûte rien de le dire, Mademoiselle.
Nous bavardons aimablement encore un peu, puis je prends congé. J’ai su ce que j’avais à savoir. Les choses sont claires, mais ce n’est pas bon signe pour Augustine, l’ex-fiancée de mon fils qui est décidément un chiot égaré dans un monde trop dangereux pour lui.
Autour d’un thé
J’ai demandé à Augustine de venir me rejoindre cet après-midi dans mon bureau, à l’heure du thé, afin de discuter avec elle de la suite à donner concernant la rupture unilatérale venant de mon fils. Elle est actuellement assise face à moi, de l’autre côté de la petite table ronde sur laquelle est disposé tout un goûter.
Un peu intimidée, Augustine regarde autour d’elle :
— C’est rare que je vienne ici…
— Il s’agit de mon bureau, mon petit coin privé à moi, avec vue sur la Seine et ce machin tout en métal que j’ai fini par tolérer un peu à force de l’avoir sous les yeux.
— C’est vrai que j’ai vu plus beau que cette tour en ferraille…
— Ferraille, heureux sera le ferrailleur qui achètera ce machin, une fois l’enthousiasme passé ! Et que ça se fasse vite avant que ça ne rouille de la tête aux pieds et que ça s’effondre sur les passants !
Augustine sourit, moi aussi. Ça détend un peu l’atmosphère. La jeune fille tend le bras pour prendre sa tasse tout en avouant :
— Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi je suis ici aujourd’hui. Valentin ne veut plus de moi, je sais que c’est définitif, il n’a d’yeux que pour cette courtisane. N’essayez pas de le forcer à m’épouser, vous feriez deux malheureux : votre fils et moi.
— Je sais, j’ai parfaitement appréhendé la situation. Et même si mon fils venait à changer d’avis, je ne crois pas que ce serait une bonne idée pour vous deux de convoler.
— Dans ce cas, tout est dit, Monsieur.
Je lui adresse un petit sourire plein de chaleur :
— Augustine, ça ne remet pas en cause l’affection que je te porte.
— Je vous remercie, Monsieur.
— Et ça ne remet pas aussi en cause ton emploi ici, tes parents ont dû te le dire.
— Je vous en remercie aussi, Monsieur.
Puis elle boit un peu de thé pour se donner une contenance. Elle n’a toujours pas digéré l’effondrement de ses rêves bâtis depuis des années. Ce n’est pas évident quand celui que vous croyez être votre futur mari et père de vos enfants part se jeter dans les bras d’une grande courtisane, alors que vous savez pertinemment que c’est illusoire.
Surtout après ce que mon fils a osé lancer à la figure de mon ex-future bru. C’est surtout ce comportement que je ne tolère pas ! Rompre avec sa fiancée de longue date est malheureusement quelque chose qui peut arriver pour diverses raisons dans la vie d’un homme, mais, dans ce cas, il est bon de se comporter en gentleman.
— Je te connais depuis longtemps, Augustine, je connais tes qualités.
— Et mes défauts aussi, Monsieur…
— Si tu as des défauts, ils ne sont rien du tout comparés à ceux de Valentin !
C’est curieux : depuis que je sais qu’Augustine ne deviendra sans doute jamais ma bru, je la regarde d’une autre façon. C’est un beau brin de jeune fille qui me rappelle un peu ma défunte femme sur divers points de détail. Mis à part une certaine timidité, je lui trouve beaucoup de qualités, et maintenant, je constate qu’elle est fort appétissante. Oui, c’est indéniable, même si la mode actuelle modifie beaucoup la silhouette des femmes. Je me rappelle des robes sous le Second Empire, c’était autre chose, surtout pour les décolletés !
Pourquoi diable mon fils a été s’amouracher de cette courtisane entourée d’un harem d’hommes, et non des moindres ? L’attrait de l’inaccessible ?
Inconsciente du changement de regard que j’ai sur elle, Augustine pose délicatement sa tasse devant elle :
— Valentin vous ressemble beaucoup physiquement. Pour avoir plusieurs fois vu divers portraits de famille, on dirait que c’est vous au même âge. Mais moralement, il est… euh… différent.
— Tu peux parler franchement, Augustine. Même si Valentin est mon fils, je ne suis pas aveugle quant à ses qualités qui sont largement en dessous de celles de mon autre fils qui ressemble plutôt physiquement à sa mère. Je n’ai pas du tout aimé ce qu’il a pu oser te dire, du moins, d’après ce qu’on m’a rapporté, puisque je n’étais pas présent.
Elle ne répond pas, elle rougit un peu. Je continue :
— Honnêtement, j’avais espéré que Valentin bonifierait en ta présence. Malheureusement, je me suis trompé. J’aurais aimé que tu sois ma bru, mais ce ne sera pas le cas. Je suppose que tu n’as pas d’inclination pour Maurice…
— Je… j’aime beaucoup Maurice, mais… mais pas comme Valentin.
— J’avais compris. Hélas pour toi comme pour moi, il faut que nous fassions une croix sur ces fiançailles !
D’une petite voix, elle avoue :
— J’aurais aimé que Valentin soit vraiment comme vous…
— Je te remercie de la haute opinion que tu as de moi, Augustine. Il est vrai que, si j’avais été à la place de mon fils, jamais je n’aurais fait ce qu’il a fait. Tu es une parfaite jeune fille.
Elle devient toute rouge :
— Vous exagérez, Monsieur. D’après Valentin, je ne suis pas assez… je n’ose le dire…
— J’ai eu une explication avec mon fils. Monsieur court après les étoiles filantes. Il n’est même pas capable de voir le bonheur quand il l’a sous son nez !
— Vous… vous exagérez vraiment !
— Pas du tout ! Si j’avais vingt ans de moins et si j’étais célibataire, je sais très bien ce que je ferais. Quoique… avec Valentin, tu as pu en avoir une petite idée…
Elle devient cramoisie :
— Il est vrai que votre fils n’est pas du genre à patienter…
— Avez-vous été trop loin ?
— C’est ce qu’il me reproche : de ne pas avoir été trop loin.
— Je vois, je vois…
Assez confuse, elle murmure :
— Et puis… il y a l’art et la manière…
— Que mon fils n’a pas, je sais, hélas.
— Il n’est pas aussi policé que vous, Monsieur…
Je me mets à rire :
— Je ne suis pas un parangon de vertu, tu sais… J’ai mes élans, ma chère épouse en a su quelque chose.
— J’ai cru comprendre… mais vous formiez un beau couple, je m’en rappelle… Oh pardon, je n’aurais peut-être pas dû évoquer ce souvenir qui vous reste douloureux.
— Je te remercie de l’attention. N’aie crainte, j’ai fini par m’y faire, la blessure est toujours là, mais elle s’est quand même refermée.
Je pousse un petit soupir. Je pense souvent à ma défunte femme, nous avons vécu tant de choses à deux. Depuis son décès, j’ai eu quelques aventures, je l’avoue, mais rien qui me fasse sortir de mon veuvage. Juste des coucheries pour l’hygiène. Pourtant, si j’avais trouvé chaussure à mon pied, même la moitié d’une, je me serais laissé tenter. Mais ce ne fut pas le cas.
Autour d’un thé – Bis
De l’autre côté de la table ronde, derrière le service à thé, Augustine m’envoie un petit sourire de connivence :
— Tant mieux pour vous, Monsieur, si vous commencez à tourner lentement la page, vous méritez d’être à nouveau heureux.
— Je te remercie de ta sollicitude, Augustine. Tu as raison, il faudrait que… mais qui…
— Oh, vous ne devriez pas avoir beaucoup de mal à trouver, vous savez !
— Tu me flattes, mon enfant. Je suis réaliste, je commence à être un peu âgé quand même.
Elle proteste :
— Vous n’avez même pas cinquante ans, et pour une personne de votre âge, vous portez toujours bien ! Bien des hommes plus jeunes sont ventripotents !
— Hahaha ! Tu souhaites faire ma réclame, Augustine ? Je reconnais qu’il y a pire que moi, ton propre père semble plus âgé que moi alors que c’est l’inverse.
— C’est ce que je disais : vous êtes encore très bien, vous plaisez toujours, Monsieur. Vous devriez tourner la page et être heureux à nouveau en faisant le bonheur d’une gentille épouse.
— Je te remercie de ta sollicitude, mon enfant.
— Euh… je ne suis plus tout à fait une enfant, vous savez.
— Je sais, tu as tout d’une femme, d’une belle femme.
Elle se met à rougir :
— Oh, Monsieur, vous exagérez !
— Non, non, pas du tout. À présent, c’est mon tour de faire ta réclame. Comme je te l’ai déjà dit, tu es une parfaite jeune fille, non, une parfaite jeune femme. Il ne manque plus qu’un homme à tes côtés, un homme à ta hauteur, un homme qui te mérite.
— Oooh, vous exagérez un peu trop !
Je proteste :
— Non, non, je parle comme si j’avais vingt ans de moins. Disons que j’essaye de me mettre à cette place-là. C’est souvent en me mettant à la place des autres que j’ai compris bien des choses dans la vie et dans les affaires.
— Vous avez dit que… que vous sauriez exactement quoi faire…
— Je ne renie pas ce que j’ai dit, Augustine.
— Et… vous feriez quoi ?
Mine de rien, Augustine me titille. Avec son air de jeune fille très comme il faut, je commence à entrevoir autre chose derrière la façade qu’elle offre à tous. Amusé, je joue le jeu :
— Célibataire et au même âge, il y a fort à parier que j’aurais pris la place de mon fils. Mieux vaut l’original que la copie.
— Vous êtes célibataire…
— Mais je n’ai pas le même âge, j’en ai vingt de trop.
— Oh, dans votre cas, ça ne se voit pas.
— Je te remercie pour ta bonne opinion à mon sujet.
— C’est sincère, Monsieur.
Tout en souriant, je remplis la tasse de ma visiteuse, puis la mienne. Elle me remercie, je repose la théière. Puis je me cale dans mon siège avant de dire :
— Augustine, je préfère jouer franc jeu avec toi. Si je dois avoir une femme dans ma vie, ce sera pour qu’elle me comble, sachant que j’ai quelques exigences à formuler. Je n’envisage pas le mariage, du moins pas tout de suite, ça dépendra de qui. Non, tu as raison sur le fait que je dois tourner la page et qu’aimer une femme serait une bonne solution. Pas n’importe qui…
Augustine n’a pas froid aux yeux, même si elle ne me regarde pas :
— Une jeune femme comme moi pourrait-elle faire l’affaire ?
Je ne pensais pas entendre ce genre de réponse, enfin, pas toute de suite, pas aujourd’hui. Autant rester franc, ce sera mieux pour nous deux :
— Tu as beaucoup d’atouts, c’est incontestable. Mais je ne voudrais pas ruiner ta réputation. D’après ce que j’ai cru comprendre, tu es toujours vierge, n’est-ce pas ?
— Euh… oui…
— Je sais que ça compte beaucoup dans notre milieu, même si je trouve que c’est surfait. Néanmoins, j’ai cru comprendre que tu avais déjà joué un peu, n’est-ce pas ?
— Euh… oui aussi…
Je me lève de mon fauteuil, je contourne la table pour m’accroupir à côté d’elle, mettant ma tête à la hauteur de la sienne :
— Imaginons, hypothésons : en admettant que cette solution se concrétise, tout ce que tu pourrais être dans un premier temps, c’est ma maîtresse cachée. Puis, éventuellement, ma maîtresse officielle. Ce n’est pas une bonne… euh… solution pour une jeune femme comme toi. Tu mérites mieux, Augustine.
— Je suis assez grand pour savoir ce que je mérite, ne croyez-vous pas, Monsieur ?
— Pour ton propre bien, tu mérites de vivre au grand jour avec un jeune homme qui t’aime et que tu aimes, fonder une famille, être heureuse. Ne crois-tu pas ?
— C’est en effet intéressant… mais…
— Mais ?
Elle plonge ses yeux dans les miens :
— Avant d’envisager cette vie idyllique, si j’ai la possibilité de vivre quelque chose de différent, d’obtenir une… expérience… je prends…
— Une sorte de parenthèse avant de revenir dans le droit chemin ?
— Oui, une parenthèse, juste pour… pour savoir… à condition que personne ne sache…
Nous restons silencieux tous les deux. Toujours accroupi, j’évalue le pour et le contre. J’entrevois ce que recherche cette jeune fille, je parie que mon fils a dû lui faire entrevoir certaines choses, et elle a sauté à la conclusion que j’étais mieux armé que son ex-fiancé pour abonder dans son sens. J’insiste à nouveau :
— Ce genre d’expérience… pour ta réputation, oui c’est certain, il faut en effet que ça ne se sache pas, c’est vivement recommandé.
— Pour la vôtre aussi.
— Oh, la mienne, c’est peu de chose en comparaison. Je ne compte plus le nombre de connaissances qui ont des jeunes maîtresses ou épouses. Parfois trop jeunes, beaucoup trop jeunes. Et puis, il y a d’autres candidats que moi pour jouer les Pygmalions…
Sa réponse fuse aussitôt :
— Si je dois avoir un Pygmalion, ça ne peut être que vous !
Puis elle rougit, plaquant ses mains sur sa figure, tout en baissant la tête. Je suis à la fois troublé et amusé :
— Eh bien, c’est le cri du cœur !
Elle ne répond pas. Je me redresse pour déposer un bisou sur son front. Debout, je regarde par la fenêtre, mon regard accroche cette tour en métal au symbolisme assez criant. Augustine est toujours confuse, craignant d’en avoir trop dit. Il est vrai que la plupart des jeunes filles n’auraient pas ouvert la bouche, mais c’est touchant de constater qu’une femme, même un peu jeune, vous voue une certaine admiration. À moi de ne pas la décevoir.
— Augustine, tu sais sans doute que j’aime les choses claires et nettes, je n’aime pas trop les zones d’ombre quand je dois prendre une décision.
— Je sais, Valentin s’en plaignait parfois, mais moi, je trouve que c’est une qualité.
Je me poste derrière elle, puis je pose mes mains sur ses épaules, elle frémit. Je continue :
— Je te remercie, jeune fille. Au fait, que vois-tu par la fenêtre ?
— Par la fenêtre ?
— Oui, la fenêtre.
— Je vois surtout cette nouvelle tour. Je n’arrive pas à savoir si c’est beau ou si c’est laid. Mais je crois que m’habitue.
Cette jeune femme me facilite les choses :
— Peux-tu te lever pour te mettre à la fenêtre et mieux la regarder ?
— Euh… oui, pourquoi pas.
Elle se poste devant la fenêtre aux lourdes tentures, regardant droit devant elle. Une fois de plus, je me positionne derrière elle, posant mes mains sur ses épaules. Elle frémit moins, cette fois-ci. Je lui demande :
— Ma petite Augustine, que vois-tu ?
— Euh, je ne comprends pas où vous voulez en venir…
— Dis simplement ce que tu vois…
Assez dubitative, elle s’exécute :
— Eh bien… le boulevard, des arbres, la Seine et cette tour. Ah oui, je vois aussi des passants et des péniches… et des bateaux…
— Très bien. Par la même fenêtre, on voit plein de choses différentes. Parfois, on ne voit pas certaines choses.
— Je ne vois pas où vous voulez en venir, Monsieur.
Je fais glisser mes mains le long de ses bras pour venir les poser sur sa taille, légèrement au-dessus de ses hanches. Elle frémit légèrement, sa respiration s’accélère un peu, mais elle ne proteste pas.
— Ce qui compte est ce qu’on a envie de voir et de découvrir, sans toutefois négliger le reste. Trop de gens ne voient que ce qui les intéresse et ils oublient les à-côtés. Qu’est-ce qui est le mieux ? Flâner sur les boulevards ? Voguer sur la Seine ? Monter dans la tour Eiffel ?
— Je n’ai jamais visité cette tour…
— Si ça te dit, nous pouvons la visiter…
Regardant toujours devant elle, Augustine me demande :
— Quand et sous quel prétexte, Monsieur ?
— Faut-il un prétexte, Augustine ?
— Tout dépend de sa position dans la hiérarchie. Moi, je ne fais que débuter, je n’en suis même pas au premier étage de cette tour, alors que vous…
— Il suffit de prendre l’ascenseur.
Augustine m’oppose un bémol :
— Il paraît que ce n’est pas bon marché.
— S’il n’y a que ça, je peux t’offrir ce billet, Augustine.
— Et… que demandez-vous en contrepartie ?
— Rien de plus que tu aies envie de m’accorder.
Mes mains toujours sur sa taille, elle frémit. Il faut que je prenne une décision :
— Retourne-toi, Augustine.
La jeune fille s’exécute lentement, tandis que je fais descendre mes mains posément sur ses hanches. Elle lève la tête vers moi, nos yeux s’accrochent les uns aux autres. Je penche doucement ma tête vers elle. Entrouvrant les lèvres, Augustine continue toujours de me regarder dans les yeux.
Quelque chose cède en moi, ma bouche s’empare de la sienne, dans un baiser d’abord fort léger, puis de plus en plus exigeant et passionné. Elle répond presque de même, d’abord un peu hésitante, puis de plus en plus assurée. Mes mains basculent de ses hanches à son dos, attirant ce corps juvénile contre le mien. Augustine se coule contre moi, preuve évidente qu’elle n’est pas contre l’évolution de la situation.
Toutes les bonnes choses ont une fin, nos lèvres se détachent, je la garde captive contre moi :
— Je crois que les choses sont nettement plus claires.
— Je me le demande… je suis… je suis très confuse…
— Tu regrettes ?
— Non, Monsieur.
Cette absence de regret me plaît et cette appellation formelle me fait sourire :
— Tant mieux. Appelle-moi Émilien, s’il te plaît.
— Je… je n’oserai jamais, Monsieur !
— Tu t’y feras vite, mon enfant…
Puis, n’y tenant plus, je la plaque à nouveau contre moi, afin de l’embrasser et de mettre un peu de désordre dans tous ses jupons. Elle pourrait jouer la jeune fille effarouchée, mais je constate avec plaisir qu’il n’en est rien. Elle essaye même de participer, de façon maladroite certes, mais ça augure des lendemains très intéressants.
Galatée et Pygmalion
Le feu sous la glace est une expression un peu forte pour qualifier Augustine, d’autant qu’elle ne s’est jamais montrée glaciale envers quiconque. Mais l’idée générale est là. Pour l’instant, nous nous cachons, c’est préférable. Au début, ce sont la curiosité, l’attrait de la nouveauté et un parfum d’interdit qui me poussaient.
Mais quand j’ai découvert ce qu’il y avait dans le coffre, je me suis nettement investi, me disant que le Destin m’était très favorable, et je serais un idiot fini de laisser passer ma chance. Je suis dans les affaires depuis de nombreuses années, et je sens, je sais quand une très bonne opportunité passe à ma portée !
Revenons un peu en arrière.
Augustine et moi avons décidé d’y aller lentement mais sûrement, avec la possibilité d’arrêter quand elle voulait. En ce qui concerne nos affaires, nous nous voyons deux à trois fois par semaine. Souvent ça se limite à quelques instructions qu’elle devra suivre, comme lire certains livres ou aller au Musée du Louvre pour y contempler certains tableaux ou sculptures. Ça peut paraître banal ou étrange, mais je sais où je vais. D’ailleurs, cet itinéraire plaît à Augustine, lui ouvrant petit à petit d’autres fenêtres.
De temps à autre, je glisse des demandes un peu plus coquines, mais raisonnables, du moins au début, car tout est dans l’art de la progression et de la transgression.
Pour éviter que nos petits mots tombent dans de mauvaises mains, ceux-ci sont camouflés dans des textes manuscrits tout à fait banaux, mais faciles à déchiffrer pour celui ou celle qui connaît l’astuce.
Pour l’instant, il y a un tabou : Augustine doit rester une pure jeune fille. Cette contrainte découragerait un certain nombre d’hommes, mais moi, elle me stimule. Je dirais même qu’elle pousse à une certaine perversion, sans toutefois devoir verser dans les excès.
Entretemps, ignorant tout, ma fille aînée Daphnée s’entretient avec moi :
— Ce qui arrive à Augustine est fort regrettable, mais elle ne fait plus partie de la famille. Pourquoi l’emmenons-nous quand nous allons au théâtre, par exemple ?
— Je sais très bien qu’Augustine ne sera plus ma bru, mais ça lui change des idées. Elle a été repoussée par son fiancé, je ne tiens pas à accentuer les choses en la repoussant, moi aussi. Et puis, je croyais que vous étiez amies ?
— Depuis que je suis mariée avec un enfant, c’est différent. C’est comme si nous étions dans deux mondes à part. Au fait, mon crétin de frère est toujours à Spa ?
Ça va faire une bonne semaine que Valentin est parti pas loin de Liège, en Belgique. Spa est un endroit très chic où on croise diverses têtes couronnées, ce qui est souvent utile, mais un faux pas peut se révéler critique. Je confirme :
— Oui, ton crétin de frère a suivi sa… hmm… connaissance à Spa. Il paraît qu’elle prend les eaux chaque année à la même époque.
— « Sa connaissance », je dirais bien autre chose, mais j’ai été bien éduquée. Mais pourquoi Valentin s’est entiché de cette… courtisane ? Il aurait été si bien avec Augustine !
— Comme tu l’as si bien dit : ton frère est un crétin, et c’est un euphémisme. Parfois, je me demande si j’en suis bien le père, mais, comme physiquement c’est mon portrait au même âge, pas de doute possible, hélas…
Ce n’est pas plus mal que mon fils ne soit plus à Paris, ça me donne les coudées franches auprès de son ex-fiancée. D’ailleurs, comme pour une locomotive, j’ai augmenté la pression et elle ne déteste pas.
— Dévoile-moi ta poitrine, ma jolie.
— Euh… d’habitude, c’est vous qui vous en chargez…
— Je sais, mais aujourd’hui, nous allons introduire un peu de changement. Je veux que ça vienne de toi.
Elle rougit un peu, ce qui ne l’empêche de s’exécuter lentement mais sûrement. Comme le diraient les Anglo-saxons, elle me fait un strip-tease, un effeuillage qui manque un peu d’assurance et de savoir-faire, mais plein de bonne volonté. Oui, ma maîtresse a du potentiel et son ex-fiancé n’en a rien vu du tout. Tant pis pour lui.
Augustine a maintenant ses deux mignons seins révélés à mon regard. Ni trop gros ni trop menus : la taille idéale. Elle se mordille la lèvre. Je lui demande pourquoi :
— Tu as un souci, Augustine ?
— Je… je ne comprends pas ! Mes… mes seins me font mal… c’est la première fois que ça m’arrive ! Enfin, aussi fort…
— Je crois savoir comment les apaiser.
Aussitôt, je les prends délicatement entre mes mains, elle soupire aussitôt :
— Aaah !
— Ça va un peu mieux ?
— Oui… ce… c’est étonnant !
— Je vais les apaiser encore un peu plus.
Ma bouche capture un premier téton, elle soupire de plus belle, son corps agité de fins frissons. Tout en se laissant faire avec ravissement, elle gémit :
— Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
— Ton corps a ses propres envies, Augustine…
— Ah bon ?
Tandis que ma bouche s’occupe toujours de ses seins, une main part en exploration sous ses jupons. Comme convenu depuis quelque temps, aucun tissu ne barre ma route vers son pubis et sa fente. Je me fais un plaisir de la masturber délicatement pour commencer, puis de plus en plus ardemment.
Sous cette double attaque en règle, Augustine ne met pas longtemps à gémir puis à jouir bruyamment, une nouvelle chose qu’elle a apprise : ne pas étouffer ses cris de plaisir, se laisser aller sans fausse honte.
— Oh oui ! Oh oui ! Ouiii !!
C’est en franchissant ainsi divers gués qu’Augustine est vraiment devenue ma maîtresse. Exception faite du fameux petit détail.
Opération Opéra
Ce soir, Augustine et moi allons en fiacre à l’Opéra, ce sera une bonne façon d’officialiser notre relation. En catimini, les jours précédents, j’ai tâté le terrain auprès de mes connaissances. La réponse globale est que quasiment tout le monde est étonné que je ne m’affiche toujours pas avec une bonne amie. De nos jours, il est usuel pour un homme de rang d’avoir une maîtresse, souvent jeune.
Il a fallu que j’informe les parents de la jeune fille, que je négocie avec eux. Ils ont été assez étonnés de la tournure imprévue des événements, mais la carotte que j’ai proposée a fait taire leurs éventuelles récriminations. J’ai eu la singulière sensation qu’ils étaient soulagés par ce revirement, car une fille abandonnée par son fiancé ne vaut plus très cher sur le marché. De plus, il n’est pas rare qu’une jeune maîtresse soit ensuite casée, faisant un beau mariage, la dot offerte par l’amant. Les Rois et les Grands d’antan faisaient souvent la même chose. Avec un certain naturel, ils m’ont dit qu’ils comptaient sur moi pour assurer l’avenir de leur fille, et, me connaissant, sans esclandre et scandale.
En résumant cyniquement la situation : une de casée avec profits !
Tandis que nous traversons le grand hall d’entrée noir de monde, fébrile, Augustine s’inquiète un peu de sa tenue :
— Je… je n’en dévoile pas trop ?
— Tu es une belle fleur qu’il convient de mettre en valeur. Mais ne t’inquiète pas, notre loge sera plongée dans une semi-obscurité. De plus, tu garderas ton manteau jusqu’à ce que nous soyons arrivés à nos sièges. Il ne faut pas trop forcer les choses pour une première…
— Je préfère… j’avoue que j’ai un peu peur…
Ma main autour de sa taille, je souris :
— Tu n’as rien à craindre, mon Augustine, je suis là. Néanmoins, n’oublie pas que tu es ma maîtresse. À ce titre, j’ai droit à quelques fantaisies.
— Y compris celle de me… de me balader presque dévêtue ?
— Oh, tu verras que bien des femmes en montrent beaucoup plus que toi. L’opéra est l’endroit où les hommes montrent leur bonne fortune dans tous les sens du terme. Tiens, regarde sur ta droite, et dis-moi si c’est bien toi la plus dévêtue !
Tournant la tête, Augustine constate que certaines femmes ne sont pas avares de leurs appas, on pourrait même affirmer qu’elles sont la vitrine du succès de leur amant et protecteur. À se demander s’il n’y a pas un concours implicite entre riches et influentes sommités de la Haute Société pour en mettre plein la vue aux personnes présentes à l’Opéra.
— Oui, en effet, je suis très loin de les égaler…
— Est-ce un regret ?
— Je n’oserai jamais m’affubler de la sorte ! J’aurai trop honte !
— Ma chère Augustine, il y a quelques semaines, pensais-tu devenir ma maîtresse et avoir accompli tout ce chemin ?
— Euh non, c’est vrai…
Puis elle me regarde vaguement inquiète :
— Émilien, auriez-vous dans l’idée que je devienne l’une de ces femmes ?
— Je suis plutôt partisan de la propriété privée que de la propriété publique.
À moitié rassurée, elle me sourit. Peu après, je la présente à diverses personnes de ma connaissance. Elle n’ose pas trop ouvrir la bouche, mais je sens que les regards qu’on porte sur elle sont flatteurs.
Puis nous prenons congé, nous dirigeons vers la loge que j’ai réservée. À l’abri dans la pénombre, j’en profite pour embrasser et câliner ma maîtresse avant que le rideau ne se lève. Je sais qu’Augustine aura ensuite les yeux et les oreilles fixés sur la scène, car elle adore l’opéra, je m’en étais aperçu les deux autres fois où nous y avions été en famille, du temps de ses fiançailles avec Valentin.
Bien que je fasse l’éducation d’Augustine, je préfère oublier de lui dire que certaines personnes sont actuellement présentes, non par amour de l’art, mais pour choisir éventuellement leur future maîtresse. En clair, une soirée à l’Opéra s’apparente pour eux à la consultation d’un gros catalogue…
Toujours ce côté sombre derrière la lumière.
Ce soir est un bon cru, tout est calibré au millimètre. Le spectacle est parfait, je suis content d’avoir emmené Augustine avec moi. La jeune femme est visiblement ravie, les yeux grand ouverts fixés sur la scène, la bouche ouverte. Puis arrive l’entracte.
— Je présume que tu souhaites rester ici, ma petite…
— Si ça ne vous dérange pas…
— Je comprends… Tu souhaites que je te rapporte quelque chose, une boisson, un petit en-cas, autre chose ?
— C’est vrai que je commence à avoir soif… si ça ne vous dérange pas, Émilien…
Je me penche pour embrasser ses lèvres si rosées et sucrées. Puis je quitte la loge. Arrivé en bas, un de mes bons amis me demande carrément :
— Ah, Émilien, mon compère, où as-tu déniché cette jeune beauté que j’ai vue avec toi dans ta loge ?
— Dans mon cercle proche, il me suffisait d’ouvrir mieux les yeux.
Puis il regarde aux alentours :
— Au fait, tu l’as cachée où ?
— Elle est restée dans la loge, elle est assez timide.
— Je suis étonné que tu t’affiches ainsi ouvertement, aurais-tu changé d’avis concernant les femmes ?
— Tu sais très bien que j’ai eu diverses aventures féminines, d’autant que c’est toi qui m’as présenté certaines d’entre elles.
— Mais aujourd’hui, tu te montres ostensiblement, mon cher, alors que tu te faisais très discret auparavant, sans t’attacher.
J’explique le commencement du fond de ma pensée à ce vieil ami :
— Comme tu le sais, ma chère épouse est décédée depuis quelques années, je n’avais pas trouvé une autre femme qui puisse me la faire oublier.
— Et cette jeunette te la fait oublier ?
Je continue ma précision :
— Non, c’est autre chose : je joue les Pygmalions. Ça me change agréablement les idées.
— Dans ce cas, bonne chance ! Tu désires la transformer en quelle créature ?
— Je verrais jusqu’où aller. L’important, c’est le chemin, pas forcément l’arrivée.
— Je te renouvelle mes vœux de bonne chance, mon cher ami !
Nous nous séparons. Deux verres dans une main, une bouteille de Champagne léger dans l’autre, je rejoins Augustine qui est restée dans la loge. Après deux flûtes chacun, je m’offre le luxe de l’embrasser tout en laissant courir mes mains sur ses courbes. Peu après, elle est à nouveau fascinée par ce qu’il se passe sur la scène. Au moins, elle ne fait pas semblant d’aimer l’opéra, contrairement à certaines femmes qui n’y viennent que parce qu’il faut y être.
Tout comme je sais qu’elle ne fera pas semblant d’aimer ce que je vais lui faire subir au lit, une fois que nous serons rentrés chez nous !
Valentin
C’est le monde à l’envers : à peine revenu de Spa (où tout ne s’est pas déroulé comme prévu pour lui), mon fils Valentin me fait carrément une scène !
— Père, tu n’as pas le droit d’avoir pour maîtresse ma fiancée, et de vous exposer tous les deux ainsi à la vue de tout Paris !
Mes autres enfants ont été plus ou moins surpris quand j’ai officialisé ma relation avec Augustine, mais personne ne m’a incriminé. Mes filles m’ont simplement demandé si j’étais sûr de moi, et mon autre fils m’a félicité. En revanche, Valentin ne semble pas être du même avis. Je rappelle quelques points de détail à mon fils :
— Ton ex-fiancée, je te le rappelle. Sauf erreur de ma part, c’est bien toi qui as rompu avec elle pour les beaux yeux d’une certaine Clotilde, et aussi d’autres femmes fort légères et pas toujours de meilleur goût.
— Augustine a toujours été ma fiancée, depuis toutes ces années !
— Je croyais que tu avais oublié. En tout cas, elle ne l’était plus depuis ces derniers temps. Avais-tu envisagé de renouer avec elle après avoir eu une petite période de folie ?
Assez désarçonné par ma question, mon fils hésite un peu :
— Euh oui, bien sûr !
— Je ne te crois pas. Non seulement tu galopes après cette Clotilde, mais, en plus, tu as aussi des vues sur une de ses consœurs plus accessibles, ta solution de repli pour plus tard. Donc, ne me parle pas d’un retour de flamme auprès d’Augustine.
M’entendant déballer ses petites combines, Valentin est gêné. Parce qu’il croit qu’il peut me cacher quelque chose ? Je continue sur ma lancée :
— Je sais que tu caresses néanmoins l’idée d’avoir Clotilde à toi, mais tes rivaux ne sont pas de simples gens du peuple. On y compte même un prince et quelques hommes très bien placés. Tu vas les provoquer en duel comme avec ce pauvre Michelet ?
Pauvre homme, dont le seul tort réel est d’avoir été au mauvais moment et au mauvais endroit. Se souvenant de cet épisode finalement peu glorieux, mon fils proteste :
— Michelet n’en est pas mort, à ce que je sache.
— Tu l’as bien estropié ! Je remarque au passage que tu as oublié de souffleter Dunaugaint ou Villeretz. Il est vrai que ces deux-là s’y entendent en duel, aussi bien à l’épée qu’au pistolet. J’ai fait le compte : il te faut provoquer au moins cinq rivaux pour dégager la voie qui mène à ta maîtresse. Et il n’est même pas certain qu’elle succombe dans tes bras, d’autant que tu n’as pas vraiment les moyens de l’entretenir.
Valentin devient provocant :
— Nomme-moi à ta place !
— Tu as déjà eu ta part d’héritage. Ce n’est pas ma faute si tu as mal investi et que tu as dilapidé le reste, peu soucieux des conseils que tout le monde t’a prodigués en vain. Quant à t’asseoir à ma place, tu n’y resterais pas longtemps, le Conseil d’Administration t’obligerait rapidement à démissionner, car tu as le chic de prendre les mauvaises décisions stratégiques. Tu ne réfléchis qu’à trop court terme, juste de la tactique immédiate, aucune stratégie de fond.
Mon fils serre les poings :
— En revanche, mon beau-frère a la bénédiction du C. A. !
— Ton beau-frère a grimpé les échelons, il connaît les rouages, et il connaît sa place. De plus, il est bon mari et bon père. Ça compte aussi. Et si je n’avais pas eu confiance en lui, jamais il n’aurait épousé ma fille et ta sœur.
— Tu le préfères lui à ton propre fils !
Ce n’est pas faux, je considère mon gendre comme l’un de mes fils, la balance est rééquilibrée. Je change légèrement de ton :
— Comme le disent les Anglo-saxons, faisons un deal : tu prends la direction de notre succursale auvergnate, et tu y fais tes preuves.
— En Auvergne !? Mais c’est loin de Paris !
— C’est une évidence ! Où et comment crois-tu que j’aie commencé ? Rome ne s’est pas construite en un seul jour.
Mon fils grimace, il se rappelle encore ce temps où nous n’étions pas installés dans la Capitale, même s’il a tendance à oublier son passé provincial. Je reprends la parole :
— Il est temps que tu voles de tes propres ailes, que tu fasses tes preuves. Montre-moi que tu es mon digne fils, capable de gérer une grosse affaire, ici à Paris ou en Province.
— J’ai besoin d’argent pour commencer…
— Pour que tu le dilapides aux courses, comme hier ? Oui, je suis au courant. Tu crois un peu trop que tout t’est dû, et tu t’étonnes de ne pas gagner aux courses ou aux casinos, rien qu’en claquant des doigts. L’argent ne tombe pas du ciel, sauf dans de très rares cas, et encore. Certains Grands de ce Monde ont été exilés, déshérités, voire enfermés ou suicidés, pour mettre fin à leurs égarements.
— Ta réponse est non ?
Je fais un geste :
— Je t’accorde dix mille francs, ce qui est une belle petite somme.
— Je ne vais pas aller loin avec ça !
— Pour ta gouverne, un domestique gagne cinq cents francs par an, et un aiguilleur de chemin de fer, mille francs pour quinze heures de travail par jour, avec une grosse responsabilité avec bien des vies dans la balance.
— Seulement !?
— Oui, seulement. Beaucoup d’autres métiers gagnent encore moins. Combien d’heures crois-tu que je sois parfois rivé à mon bureau pour faire tourner mes affaires ? Ce qui ne m’a pas empêché de m’occuper de ma famille. Même dans un ministère, les employés doivent un minimum de dix heures, et toi, au bout de deux heures, tu te lasses déjà.
Valentin grimace, j’aurais dû avoir cette conversation plus tôt. On ne sait certaines choses que trop tard. On appelle ça l’expérience. Mon fils revient au sujet initial :
— N’empêche que tu m’as pris ma fiancée !
— Augustine est ma danseuse, comme on dit. Elle est mon délassement. J’estime y avoir droit après toutes ces années de labeur, sachant que ce n’est pas fini. Tu as fait une grosse bêtise en rompant avec elle, c’est une gentille fille, une rose pas encore éclose, qui pourrait éventuellement rivaliser avec ta Clotilde.
Franchement surpris par mon affirmation, mon fils s’exclame spontanément :
— Augustine, rivaliser avec Clotilde ? Tu perds la tête, Père !
— Une fois de plus, tu ne vois qu’à court terme. Pour l’instant, ton ex-fiancée est loin derrière ta maîtresse, c’est certain. Mais Augustine est façonnable, telle l’argile, tu lui fais prendre la forme que tu veux, juste avec un peu de doigté. Nous en reparlerons dans quelques mois, mon fils.
— Je… j’ai des doutes !
Je me redresse, indiquant ainsi la fin de notre entretien :
— Eh bien, oublie ta fiancée, laisse-moi faire et tu verras. Quant aux dix mille francs, je te laisse réfléchir jusqu’à lundi prochain. Cette somme est pour monter une affaire, pas pour la dépenser sur des chevaux, en fêtes ou avec des femmes. Tu peux rester ici dans la demeure familiale ou ailleurs à Paris, mais j’insiste : tu montes une affaire qui me démontre tes capacités. Sinon, tu peux être nommé dans notre filiale, mais sans cette somme, ce qui est logique, n’est-ce pas ?
— Je… je vais y réfléchir…
Mon fils sent bien qu’il a tiré un peu trop sur la corde. Son jeune frère est plus subtil que lui. Il joue les journalistes mondains, il est toujours là où il faut être, mais il dépense peu. Et les articles qu’il rédige sont lus et appréciés. Je sais qu’il a une maîtresse, une lingère qui semble se contenter de peu, contrairement à d’autres femmes dont le train de vie est beaucoup plus conséquent. Il faudra que je rencontre cette jeune femme pour me faire une idée.
Vaguement inquiet, mon fils quitte le bureau.
Maurice
Comme je m’en doutais, sachant qu’il allait avoir des sous, mon fils en a déjà dépensé une partie avant de les avoir en main. Je ne panique pas : ça fait partie de mon plan.
Entretemps, j’ai convoqué mon autre fils dans mon bureau. Quand nous sommes en face-à-face, je ne tourne pas autour du pot :
— Et si tu me présentais ta chère amie ?
Un peu surpris, Maurice répond en plaisantant :
— Je crains un peu que tu me la piques, elle aussi.
— Quelle réputation tu me fais ! Je ne pique pas les fiancées de mes fils. Ton frère avait rompu avec Augustine, je te signale. De ce fait, elle n’était plus sa fiancée.
— Je sais, c’était juste une plaisanterie un peu limite, je le reconnais, Père. Pourquoi veux-tu rencontrer Eugénie ?
Je joue les étonnés :
— Ah ? Elle se prénomme comme l’Impératrice ?
— Ses parents sont napoléoniens, ses grands-parents aussi, etc., ça remonte à la fin de la Révolution, au Directoire. Leur rêve commun serait un Napoléon IV, mais je crains que ça soit mal parti.
Je sais déjà tout ça depuis un certain temps, mais mon fils ignore que je me suis déjà renseigné au sujet de sa conquête. Ça me permet de vérifier si Maurice joue franc jeu avec moi. Accoudé au rebord de la cheminée, je dandine de la tête :
— Un rêve qui dure depuis presque un siècle donc. Pour en revenir à ta question, j’ai bien le droit de voir de mes yeux la jeune fille que tu aimes. Quelles sont tes intentions à son égard ?
— Honnêtement, je ne sais pas, Père. Mais ce que je sais, c’est que je suis bien avec elle, elle… comment dire… elle m’apaise…
— Je vois. Ta mère avait le même effet sur moi. Dommage qu’elle soit partie trop tôt.
Maurice change de ton :
— Je peux me permettre une question indiscrète, Père ?
— Je t’écoute.
— Si Mère était encore de ce monde, aurais-tu Augustine dans ta vie ?
La réponse fuse aussitôt :
— Non, il n’y aurait aucune place pour elle. Tu es assez âgé pour comprendre certaines choses : ta mère était à la fois mon épouse et ma maîtresse.
— C’est bien ce qu’il me semblait. Pour ma part, je ne sais pas si Eugénie sera un jour ma femme, elle n’est pas de notre monde. Parfois, je me dis que ça n’a pas d’importance ; parfois, je me dis que ça pourrait être préjudiciable. Peut-être que je suis encore trop jeune pour y voir clair.
Je pose ma main sur l’épaule de mon fils :
— Tu es honnête avec toi-même, c’est bien. Tu as raison, laisse couler un peu d’eau sous les ponts. Peut-être que ton Eugénie est celle qu’il te faut, peut-être ne l’as-tu pas encore rencontrée.
— Le souci est que l’herbe est souvent plus verte dans le pré voisin.
— Ce n’est pas faux, mais il convient de ne pas lâcher la proie pour l’ombre. Les tentations existeront toujours, c’est un fait, mais quand on a trouvé la bonne personne, on se dit que le jeu n’en vaut pas la chandelle !
Maurice se met à rire :
— On dirait que nous faisons un concours de proverbes !
Deux jours plus tard, je rencontre la fameuse Eugénie qui tremble de la tête aux pieds. C’est une brave fille courageuse plutôt jolie, venant d’un milieu très modeste, mais honnête. Il y aurait meilleure alliance à faire, mais cette jeune lingère saura faire garder les pieds sur terre à mon fils, contrairement à Clotilde. Et puis, quand on est jeune, on possède des idéaux qui se modifient au fil des années.
Ajoutons qu’Alexandre Dumas a bien eu son fils le plus célèbre avec une couturière.
La façon dont mon fils regarde Eugénie est assez éloquente. La façon dont elle le regarde l’est tout autant. Je ne sais pas si cette relation durera longtemps, mais il est bon pour mon fils de vivre ce genre de sentiment. Et même si ça casse, il pourra toujours se dire plus tard qu’il a aimé et qu’il a été aimé pour lui-même, ce qui n’est pas le cas de tout le monde.
Lutinage à l’ombre de la tour
À travers la fenêtre, je distingue bien cette tour en fer qui est devenue un point de repère stratégique dans Paris. Je préfère la contemplation de la Seine entre les arbres, c’est plus reposant. Je me demande combien de temps cet ouvrage restera debout, on parle déjà de le démonter. Comment recycler pareille structure ? Comme poste d’observation ?
En tout cas, comme paratonnerre, ça fait efficacement son office, ce qui protège tous les bâtiments aux alentours. Comme point de repère dans Paris, c’est assez utile aussi.
Cet après-midi, comme souvent, je lutine ma maîtresse. Petit à petit, la rose s’épanouit. Il y a encore du chemin à faire, mais j’aime cette balade, je comprends de plus en plus la joie qu’il y a de jouer les Pygmalions, surtout avec Augustine comme matière première.
— Oooh, Émilien, qu’est-ce que vous me faites là ?
— Du plaisir, ma jolie, du plaisir…
— C’est vrai que… que ça me fait du bien… mais est-ce bien… raisonnable ?
— Hmmm, raisonnable et amour sont deux termes qu’on met rarement ensemble !
Dans l’intimité, Augustine est une bonne élève très appliquée et assidue. Bien des choses qu’elle estimait auparavant impossibles sont devenues usuelles ou presque. Il suffit d’y aller doucement, mais sûrement, ce que souvent les jeunes hommes ne comprennent pas, car ils veulent tout, tout de suite.
L’impatience de la jeunesse !
Pour l’instant, pour éviter certains événements fâcheux qui surviennent neuf mois plus tard, nous évitons certaines pratiques. Louis Pasteur a découvert, il y a peu de temps, un vaccin contre la rage. S’il en découvre un contre la conception, je prends tout de suite ! Est-ce possible, je ne sais pas, je n’y connais rien en biologie, mais quelque chose me dit que c’est envisageable, mais pas pour tout de suite. Dans dix ans, vingt ans, qui sait. Ou dans un siècle…
Si une firme découvre ce produit miracle, sa fortune est faite ! Dommage que je n’y connaisse rien dans ce domaine. Il reste les préservatifs, qu’ils soient masculins ou féminins, mais, ou bien les sensations sont réduites, ou bien ce n’est pas fiable à 100 %.
Je n’ai pas connaissance qu’une femme soit tombée enceinte en pratiquant des fellations. Idem pour les sodomies, bien que parfois, on a des surprises désagréables. D’après ce que j’ai pu comprendre, la paroi peut être déficiente, ça m’étonne quand même. De plus, il se peut que le sperme qui s’évade de la porte des artistes puisse glisser jusqu’à l’autre entrée. Il suffit de faire attention et de ne pas se laisser emporter par ses instincts.
— Ah ! Une fois de plus, vous m’avez épuisée, Émilien !
— Tu m’inspires, ma mignonne Augustine ! Avec toi, j’ai facilement vingt ans de moins !
— Et moi, vous m’épuisez tellement que j’ai l’impression d’avoir vingt ans de plus !
— Hahaha ! Tu es beaucoup plus résistante que tu ne le crois, ma petite !
Maintenant qu’Augustine est devenue ma maîtresse officielle, elle passe très souvent la nuit en ma compagnie, chez moi. Un homme en pleine maturité comme je le suis, se fait un plaisir de démontrer à sa compagne le désir qu’il a d’elle, à chaque coucher et à chaque lever. Du moins, un minimum.
Le lointain Tonkin
Comme j’en doutais, manquant de recul, Valentin s’est fourvoyé dans un truc pas possible. Résultat, ses « associés » veulent lui mettre la main dessus pour lui expliquer à leur manière brutale, mais efficace, qu’il n’est pas bon de tenter de les rouler dans la farine. Depuis, mon fils change d’endroit fréquemment, ne restant jamais deux nuits au même endroit. Et c’est quand on est dans la panade qu’on découvre qui sont ses vrais amis. Et dans son cas, il les compte sur les doigts d’une main, et encore.
Dans une pièce soigneusement à l’écart d’un de mes ateliers, je discute avec Valentin qui est venu déguisé en simple ouvrier, ce qui a dû lui demander un certain effort, lui qui est si dandy d’habitude. Il s’exclame :
— Il faut les faire arrêter !!!
— Sous quel prétexte, Valentin ? Tu es leur débiteur, tu as signé des papiers.
— Mais ils me menacent !
— Oui, ils te menacent pour que tu les rembourses. Dis-toi bien que si l’affaire passe en justice, c’est toi le fautif, c’est toi qui seras condamné !
Il semble sincère quand il me demande :
— Mais pourquoi !?
— Parce que ça serait trop facile de promettre monts et merveilles, de risquer l’argent des autres et de ne pas en subir les conséquences en cas de problème. Je t’ai donné une certaine somme pour te lancer, je t’ai même déjà donné ta part d’héritage. Tu ne vaudrais pas qu’en plus j’efface l’ardoise de toutes tes bêtises, sachant que tu recommenceras prochainement ?
— Mais je suis ton fils !
Je m’énerve un peu :
— La belle excuse ! J’ai fermé les yeux sur pas mal de choses te concernant, c’est sans doute là que j’ai failli. Je t’ai encore fait confiance avec ces dix mille francs, et pour quel résultat ? Même ta fameuse Clotilde te renie à présent. Néanmoins…
— Néanmoins ?
— Il existe une solution pour effacer ton ardoise, pour te refaire une virginité. Mais ça demandera un petit sacrifice ta part. Je vais t’expliquer.
Je développe ma solution, souvent utilisée dans pareil cas par d’autres familles de bonne réputation de notre monde. À la fin de mon explication, Valentin s’exclame :
— Au Tonkin !?
— C’est la meilleure façon de mettre de la distance entre toi et tes créditeurs.
— Mais le Tonkin, c’est loin et c’est un trou perdu, avec rien de rien ! Tu ne peux pas simplement les payer ?
Agacé, je fais de grands gestes :
— Tu m’as dit toi-même qu’ils réclamaient le double. Et la prochaine fois, ce sera quoi ? Le triple ? Le quadruple ? Tu feras quoi comme autre imbécillité ? Je n’ai plus aucune confiance en toi !
— Mais il faut que tu payes pour qu’ils arrêtent.
— Ils sont déjà venus me voir, j’ai versé un petit acompte pour les calmer.
— Mais il faut tout payer !
Excédé, je m’exclame :
— Payer, encore payer, toujours payer ! Tu n’es pas mon seul enfant, je te signale, et moi aussi, j’ai besoin d’argent pour investir, car la concurrence ne fait pas de cadeau. Non, tu vas disparaître momentanément de la capitale, et le Tonkin est un très bon endroit pour s’évaporer durant un certain temps.
— Mais c’est loin, le Tonkin !
Je hausse les épaules :
— C’est fait pour ! Bien sûr, nous n’ébruiterons pas ta destination, et même si ça se sait, ça découragera tout le monde d’aller te retrouver là-bas.
— Je ne peux pas rester à Paris ?
— Ben voyons ! Si tu veux qu’il t’arrive des histoires, reste donc à Paris. Mais cache-toi bien. Même ta fabuleuse Clotilde ne veut plus entendre parler de toi, vu les individus que tu t’es mis sur le dos. Je sais aussi que la plupart de tes connaissances refusaient de t’héberger.
Il grimace, tout le monde est au courant de la mélasse (pour ne pas dire autre chose) dans laquelle il est actuellement plongé :
— Je pourrais me cacher à la maison, non ?
— Ils sont déjà venus chez moi, je te rappelle. J’ai joué les pères indignés qui reniaient leur enfant. Un grand moustachu m’a même répondu qu’il me comprenait. Je les ai calmés avec un peu d’argent, mais si j’ai bien compris, c’est plus une question d’honneur pour eux et non d’argent. Et chez ces gens-là, l’honneur, c’est quelque chose de sacré !
Tout ceci est intégralement faux, mais mon fils n’a aucun moyen de le vérifier. Et si je me fais prendre, rien ne m’empêche de suggérer que c’est une bande rivale qui a voulu profiter de l’aubaine. Valentin se tord les mains :
— Ah… ils sont venus…
— Je t’en ai parlé, je te signale ! Tu peux tenter de te cacher à la maison, mais ce sera là-haut dans une mansarde sans en bouger, car on voit trop bien ce qu’il se passe dans les étages du dessous. Et je suis persuadé qu’ils surveillent la maison.
— Et si je me déguisais ?
— Tu crois faire illusion longtemps ? Tes « amis » se renseigneront et sauront très vite que tu es là.
— Et un autre endroit ?
— Il reste quelques mansardes disponibles à l’usine et aussi dans les ateliers.
Il grimace à nouveau, le confort laisse à désirer, surtout en hiver. Je poursuis :
— De plus, se cacher signifie ne pas mettre un pied dehors, ne pas jouer aux courses, ne pas courir les cabarets et autres endroits festifs. Car c’est bien là qu’ils chercheront en premier. Non, si tu veux conserver une relative liberté, il faut que tu partes loin, très loin, car tes amis ont des amis dans chaque ville de France. Sinon, il reste la campagne, mais te connaissant, tôt ou tard, tu voudras t’amuser dans la ville la plus proche.
— Mais le Tonkin, quand même !
Je désigne son menton :
— En te laissant pousser la barbe, tu pourras t’y promener à ton aise.
— Et en Afrique du Nord ?
— Tu sais très bien qu’ils ont des contacts sur place… Si tu veux, tu as aussi la Guyane, la Calédonie.
Une lueur d’espoir s’allume dans l’œil de mon fils :
— Et Tahiti, la Polynésie ?
— Je ne connais personne là-bas… Mais si tu veux t’y rendre, attends-toi à un très long et pénible voyage.
— Tu n’y connais vraiment personne ?
Je suis affirmatif :
— Non, je ne connais personne sur ces îles totalement perdues au milieu de l’océan. Si tu y vas, tu devras te débrouiller tout seul sur place. Cependant au Tonkin, j’ai des contacts. J’en ai aussi un en Guyane et deux en Calédonie.
— Rien à l’île de la Réunion ou dans le golfe du Mexique ?
— Pourquoi aurais-je un contact sur une île ? Ça ne m’est d’aucune utilité pour l’entreprise, pas de matière première et aucun débouché. Réfléchis un peu, voyons !
Valentin s’est renseigné auquel cas il porterait plainte. Son contact bien placé lui a confirmé qu’aux yeux de la loi, c’était lui le fautif et ça lui coûterait très cher, en tout cas beaucoup plus cher qu’à ceux qui l’ont menacé. Il est tombé des nues :
— Mais c’est quoi cette justice pourrie ! Je suis un fils de bonne famille, moi !
— Ton père n’est pas ministre et pas assez haut dans la hiérarchie. Il peut limiter la casse, mais tu auras droit à une grosse amende et à un emprisonnement. Si tu étais un simple quidam, c’était direction le bagne pour moins que ça, Valentin.
Résigné, mon fils est parti quelques jours plus tard pour le Tonkin. Ce qui l’a définitivement décidé, c’est d’avoir été repéré et poursuivi par ceux qui le recherchaient, il a réussi à les semer en zigzaguant dans diverses ruelles, puis en se cachant fébrilement derrière des immondices. Ça s’est passé le lendemain matin de notre rencontre.
Il en frémissait d’horreur quand il m’a raconté cette folle mésaventure. Alpagué dans la rue, il a vite compris que ce n’était pas exclusivement une question d’argent, car il a bien essayé de négocier un petit délai, sans résultat probant. Non, ces énergumènes voulaient lui expliquer à leur façon qu’on ne se moque pas d’eux impunément. C’est là qu’il s’est enfui sans attendre la suite des événements.
Quelques heures plus tard, crâne à moitié rasé, favoris en moins, méconnaissable, il était dans un train en direction du Havre afin d’embarquer pour l’Indochine, sans tambour ni trompette, avec un minimum d’affaires personnelles.
— Reste là-bas au moins trois ans, il faudra au moins tout ce délai pour que l’agitation retombe, mon fils. Mon contact sur place te prendra en charge.
— C’est long, trois ans !
— Tu aurais préféré te retrouver à l’hôpital avec plusieurs membres brisés, ou pire, allongé pour l’éternité auprès de ta mère ?
En réalité, c’est à moi qu’il a dû cette course-poursuite. J’ai payé pour que trois individus d’allure patibulaire le poursuivent sans le rattraper. Ils rigolaient bien quand ils m’ont expliqué où Valentin s’était caché, car ils n’étaient pas dupes.
— Merci pour les sous, mon bon prince. Si vous avez un autre fils, prévenez-nous !
— Désolé pour vous, mais mon seul autre fils n’est pas un voyou. Mais je retiens votre aimable proposition.
Je ne pense pas que ces trois hommes viendront me chercher des noises ultérieurement. Un bon ami me les a conseillés, car il utilise leurs bons services depuis plusieurs années, et n’a jamais eu à se plaindre par la suite.
Quant aux fameux associés auxquels mon fils s’est acoquiné, eux aussi ne me causeront pas de souci, puisque c’est moi qui ai monté toute cette affaire pour donner une bonne leçon à mon fils. Mais s’il le sait un jour, ce sera sur mon lit de mort.
Mon Augustine à moi
Pour l’instant, on dirait que tout est remis d’aplomb. Valentin est parti au loin pour un certain temps. Dans les temps anciens, il existait des lettres de cachet qui permettaient de mettre à l’ombre les fautifs, mais nous ne sommes plus sous l’Ancien Régime, ni même sous un Empire. Resté fort sage, Maurice est toujours sur son petit nuage avec son Eugénie. Mes deux filles sont casées et heureuses. Quant à moi, j’avoue avoir fait le bon choix avec Augustine.
— Tu es méchant avec ton fils, mon doudounet !
— Oh, il l’a bien mérité ! Après ce qu’il t’a fait, tu prends sa défense ?
Allongée nue contre moi, sa main sur mon torse, Augustine soupire :
— Valentin était quand même mon premier fiancé, celui avec qui je devais me marier et avoir des enfants…
— Tu m’as avoué toi-même que c’était moi que tu cherchais à travers lui, ma chérie.
— Je sais, je ne le renie pas, mais je croyais franchement que Valentin, c’était quelqu’un comme toi, en plus accessible.
— Vaut mieux l’original que la copie.
Elle se met à rire :
— Je ne peux pas te donner tort !
— Et si on pensait un peu à nous ?
— Tu veux encore faire des cochonneries, t’es insatiable !
Je la serre un peu plus contre moi :
— Je reconnais que je ne suis pas contre abuser de toi, une fois de plus, mais je songeais à autre chose.
— Laquelle, Doudounet ?
— Je prévois d’aller voir tes parents et de leur demander ta main.
— Ma main !?
Augustine me regarde avec de gros yeux étonnés :
— Tu veux leur demander ma main, mais…
— Tu mérites mieux que d’être ma maîtresse.
— Tu veux vraiment m’épouser, Doudounet ?
— À condition que ça ne change rien entre nous deux, ma chérie !
— Pourquoi veux-tu que ça change ?
En effet, rien n’a changé depuis qu’elle est devenue mon épouse officielle et aussi la mère de notre premier enfant. Elle a simplement un peu plus d’amour à donner. Quand vient la nuit, dans notre lit conjugal, je profite éhontément de son corps juvénile, j’ai alors l’impression d’avoir vingt ans de moins, de braver le temps qui passe. Tandis que je m’oublie complètement en elle, je me sens prêt à défier le prochain siècle, le prochain millénaire qui arrive.
Et je parie que cette fichue tour d’acier sera toujours là.