| n° 22934 | Fiche technique | 57388 caractères | 57388 9858 Temps de lecture estimé : 40 mn |
22/02/25 |
Résumé: Chirurgienne reconnue arrivée récemment en France, Alyssa se sent seule dans son grand duplex levalloisien. Mais un soir, elle a la sensation d’être observée… | ||||
Critères: #psychologie #initiation #romantisme #différencedâge #exhibitionniste #masturbation f fh fplusag jeunes voisins complexe amour exhib noculotte caresses pénétratio | ||||
| Auteur : Miss Alyssa Envoi mini-message | ||||
Je me souviens encore très bien du jour où j’ai décidé de plier bagage et de quitter New York. Beaucoup l’avaient annoncé, ils l’avaient même promis en le criant haut et fort à qui voulait l’entendre, mais moi, je l’avais fait. C’est terrible à dire et encore plus à ressentir, mais j’avais honte de ce qu’était en train de devenir mon pays de naissance. J’étais révoltée et en colère ! Le tonnerre de l’investiture de Trump et de sa bande de fachos grondait et mon désir d’ailleurs, déjà ancien, était devenu impérieux.
Une fois ma décision prise, le choix de ma destination m’apparut comme une évidence : Paris ! J’avais toujours été fascinée par la France. Que ce soit sa langue, sa culture, son raffinement, son histoire, son mode de vie, tout m’attirait dans ce pays que j’avais déjà visité à plusieurs reprises. Enfant et adolescente tout d’abord, avec mes parents adoptifs, quatre fois, puis trois autres, seule, en tant qu’adulte. À chaque fois que je repartais, je me promettais de revenir, avec l’idée folle de m’y installer pour vivre enfin ce rêve auquel j’aspirais depuis si longtemps.
Aujourd’hui, il s’était réalisé. J’avais posé mes valises en région parisienne. J’exerçais mes talents de chirurgienne pédiatrique à Paris, à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, et j’habitais à Levallois-Perret dans un quartier paisible en bord de Seine. Au tumulte de ma vie professionnelle répondaient le calme et la sérénité de mon nouveau chez moi. Situé place Georges Pompidou, mon duplex occupait le dernier étage d’un immeuble moderne, aux lignes épurées, qui en comptait dix. C’était mon petit nid douillet suspendu au-dessus de la ville. Le soir, sur ma terrasse, il m’arrivait souvent de laisser mon regard flotter dans le cercle des lumières entourant la place. Selon où je me plaçais, je pouvais même apercevoir le fleuve qui scintillait entre les bâtiments. Je me sentais transportée dans un tableau de Gustave Caillebotte ou d’Alfred Sisley. Au fond de moi, c’était comme si un chapitre de ma vie s’ouvrait. Un chapitre où tout serait possible.
Mon appartement, je l’avais voulu à mon image : élégant, moderne et surprenant. Mon salon, vaste et baigné de lumière, se prolongeait sur cette fameuse terrasse où j’aimais prendre mon café. Les murs étaient ornés de tableaux bigarrés, dénichés aussi bien au détour de simples vide-greniers qu’à prix d’or dans des galeries du VIe arrondissement. Ce mélange éclectique me correspondait. À l’étage, il y avait deux chambres, dont la mienne. La décoration était plus épurée que dans le reste de l’appartement. Je l’avais aménagé de façon à laisser la lumière courir sur les murs. Située juste à côté, la salle de bain avec son jacuzzi et sa douche à l’italienne était un espace de repos indispensable, pour mon corps comme pour mon esprit, après une longue journée de travail à l’hôpital.
La seconde chambre, je l’avais transformée en dressing. Ce n’était pas du luxe pour une fashion victim fan de shopping, célibataire de surcroît, et vivant dans la capitale mondiale de la mode. Je pouvais y passer des heures. Devant mon grand miroir sur pied chiné aux puces de Montreuil, chaque matin, je prenais un soin tout particulier à choisir ma tenue. Un peu moins d’un mètre soixante-huit pour un petit cinquante-six kilos, j’avais conscience que ma silhouette dessinée par presque vingt ans de danse moderne ne laissait pas indifférente. J’en étais fière et j’avoue que l’idée de la mettre en valeur me plaisait.
Une autre chose qui flattait mon ego, c’était mon bagage linguistique en français. Mes précédents voyages, comme mon goût prononcé pour la littérature m’ayant rendue presque totalement bilingue, cela m’amusait de surprendre mes interlocuteurs. « La nouvelle chirurgienne venue des États-Unis » ou « la Japonaise de pédiatrie », comme on m’appelait à mes débuts, maniait la langue de Molière sans le moindre accent. Mes confrères et collègues ne s’attendant pas à m’entendre m’exprimer aussi impeccablement, les regards qu’ils portaient sur moi changeaient dès que j’ouvrais la bouche. En quelques mots, j’avais eu l’impression d’être reconnue pour ce que j’étais et non pour ce que je paraissais être.
Ma vie professionnelle me comblait. Chaque matin, je me levais avec l’enthousiasme de celle qui vivait un rêve patiemment construit. J’exerçais la chirurgie pédiatrique dans un des établissements les plus réputés au monde, et je sentais que mon travail avait un véritable sens. J’avais le sentiment de contribuer à quelque chose de grand et cela nourrissait mon ambition autant que mon dévouement. Pourtant, le soir, lorsque je rentrais chez moi, je ressentais un vide indescriptible. Mon cœur battait pour mon métier, certes, mais je n’avais personne avec qui partager mes victoires quotidiennes ou mes doutes lancinants. En amour, c’était le calme plat.
Heureusement, en amitié, il y avait Elise. Elise c’est l’agente immobilière qui m’avait aidée à trouver mon chez-moi. À l’instant même où j’avais poussé la porte de son agence, le courant était passé. Se tenant derrière son bureau, blonde et souriante, ses yeux bleus pétillant d’une assurance communicative, elle m’avait tout de suite mise à l’aise. Nous avions parlé de mon projet, de ma venue prochaine en France, et elle m’avait promis de me dénicher un bien « à mon image ». Avec cette expression qui m’avait marquée, elle avait fait mouche. Quelques jours plus tard, une seule visite suffit pour que je tombe raide dingue du bien qu’elle me présentait. Le coup de cœur intégral ! Le bonus étant que le duplex qu’Elise m’avait fait visiter se situait juste en face de son propre appartement, de l’autre côté de la place Pompidou. Le compromis de vente signé, je repartis pour quelques semaines aux États-Unis avec un sentiment de gratitude, son numéro de téléphone en poche et l’impression d’avoir trouvé bien plus qu’une simple négociatrice.
Au fil des semaines qui suivirent mon emménagement, cela se vérifia. Je la croisais souvent dans le quartier en partant bosser ou en faisant mes courses, et à chaque fois, nous prenions le temps de discuter. Je l’appréciais et cela paraissait réciproque. L’énergie bienveillante qu’elle dégageait était un véritable bol d’air pur. Et même si nos plannings respectifs faisaient que nos promesses de nous voir plus longuement restaient lettre morte, je me sentais moins seule.
Un dimanche après-midi, alors que je faisais mon jogging, je tombai par hasard sur Elise en compagnie de son mari, David. Il était grand, brun, les yeux marron et semblait incarner une force tranquille qui contrastait avec l’énergie communicative de sa compagne. Leur couple dégageait une harmonie que j’espérais pouvoir vivre un jour. Après avoir passé une bonne demi-heure sur le trottoir à parler de tout et de rien, Elise lança l’idée que je vienne prendre l’apéritif chez eux, le soir même. J’acceptai bien volontiers sans vraiment y réfléchir.
Juste le temps pour moi de prendre une douche et de revêtir quelque chose de plus approprié que ma tenue de sport, et me voilà de l’autre côté de la place. Même si je n’étais pas fan du classicisme de leur mobilier et de leur déco en général, je devais bien reconnaître que l’atmosphère de leur appartement était chaleureuse. En dépit de l’absence de balcon, les larges baies vitrées de leur salon offraient une vue imprenable sur les toits alentour.
Cette petite vanne nous permit de mettre en évidence notre passion commune pour le 7ᵉ art, ce qui eut le mérite d’amorcer la conversation. Par la suite, pendant qu’Elise s’affairait à sortir les verres et quelques amuse-gueules, David s’intéressa au parcours de vie qui m’avait amenée en France. De ma naissance en Floride à mes études à l’université de Columbia, à New York, rien n’échappa à sa curiosité. Bien qu’il n’osât pas aller sur ce terrain, vu mon état d’esprit actuel vis-à-vis de mon pays, sa fascination pour les États-Unis transpirait dans chacune de ses questions.
Nous éclatâmes d’un rire franc tandis que David débouchait pour l’occasion une bouteille de champagne.
J’avais complètement oublié leur fils. À ma décharge, il s’était jusqu’alors montré d’une discrétion absolue. Brun comme son père et les mêmes yeux bleu azur que sa mère, c’était tout ce que le jeune garçon qui avançait vers moi d’un pas plus qu’hésitant avait en commun avec ses parents. D’allure chétive, le visage marqué par l’acné et les cheveux en bataille, il n’avait, comme on dit vulgairement, rien pour lui. Si on ajoute à cela des lunettes en métal qui ne lui allaient pas du tout et un choix vestimentaire plus que douteux, je comprenais sans peine le manque d’assurance qu’Antoine affichait.
L’intervention d’Elise n’arrangeait rien. Elle pensait bien faire, c’était certain, comme tous les parents que je voyais régulièrement défiler dans mon bureau de consultation, mais c’était contre-productif. En cherchant à justifier ce qui apparaissait comme une évidence, en l’occurrence la démarche d’Antoine, elle affichait publiquement son handicap. Si ce dernier avait choisi de m’apparaître ainsi, debout sur ses jambes et non appareillé, il avait ses raisons. En trois phrases, même avec les meilleures attentions, sa mère venait de les faire voler en éclat.
Les réactions d’Elise et David à mes propos qui contredisaient les leurs m’importaient peu. La seule chose qui m’intéressait était de faire naître dans les yeux de leur fils un petit éclat de fierté, et cela se produisit. J’eus même le droit à un petit sourire.
Mes hôtes se mirent à ricaner. Face à mon incompréhension, David dut m’expliquer le double sens de ma phrase. La langue française a tellement de nuances et d’expressions que je ne les maîtrisais pas encore toutes. Après avoir rassuré tout mon monde sur le fait que je n’avais aucune vue sur Elise, notre discussion reprit une direction beaucoup plus classique. Elise et David formaient un couple avenant, curieux de tout, et aucun sujet ne semblait être tabou. Après une deuxième coupe de champagne, nous fîmes même quelques incursions sur des thèmes jugés habituellement dangereux, comme la politique ou la religion. Bien que le respect fût à chaque instant de mise, il nous apparut vite plus raisonnable d’en rester à un simple survol de nos divergences dans ces domaines.
Antoine, lui, sans jamais vraiment prendre part à nos échanges, se contentait de quelques discrets rictus pour affirmer son accord ou son désaccord face à nos arguments. Et, si parfois il se tournait vers moi, c’était pour soutenir la pertinence des miens par rapport à ceux de ses parents. Enfin, c’est ce que je pensais jusqu’à ce que je surprenne l’une de ses œillades se perdre sur la courbe de ma hanche. Voyant que je l’avais grillé, il détourna aussitôt le regard, le teint empourpré. Il ne put voir mon sourire amusé. À l’aube de ses 18 ans, quoi de plus normal ?
Elise était sincère, je le savais. Elle m’avait posé assez de questions sur mes goûts en matière de décoration pour que j’en sois certaine. Cela n’empêchait pas que son intervention s’avéra aussi être une jolie manière de me mettre à la porte. J’hésitai entre faire comme si de rien n’était ou la taquiner en montrant que je n’étais pas dupe. Je choisis la seconde option :
Égal à lui-même, Antoine se contenta de me serrer la main tandis que je claquai la bise à ses parents. Son attitude si réservée m’attendrissait. Plus que ça même, elle avait tendance à m’émouvoir.
Retrouver mon chez-moi ne me prit que quelques minutes. Le temps pour moi de traverser la place, et l’ascenseur fit le reste. Toujours sous le charme de ce début de soirée inattendue, je me mis à l’aise avant de me préparer une petite salade de riz. Je n’avais pas spécialement faim, mais, pas habituée à boire, même du champagne, je sentais la tête me tourner. Il valait mieux que j’aie quelque chose dans le ventre. Un peu plus tard, affalée sur mon canapé devant un film sans intérêt, je repensais à Elise et David. J’enviais la complicité évidente qui les unissait. Comblée dans le domaine professionnel, cette sensation me manquait terriblement sur le plan personnel. En attendant mieux, j’étais au moins heureuse de connaître des gens avec qui je pouvais nouer une sincère amitié.
Décidément, le film était vraiment nase. Le seul souvenir que j’en ai, c’est qu’il était avec Bruce Willis. J’aurais aimé aller me coucher pour profiter d’une nuit complète, ce qui n’était pas si fréquent avec ma profession, mais le marchand de sable semblait avoir oublié mon adresse. Qu’à cela ne tienne. Une infusion menthe/citron à la main, je me posai sur ma terrasse afin de lui signifier ma présence. Ni trop chaude, ni trop froide, la température était idéale. La douce caresse de cet air tiède venant lécher par intermittence mon visage me faisait un bien fou. En face, je pouvais apercevoir l’appartement de mes nouveaux amis. Je ne pourrais dire si la nuit écrasait la distance, mais il ne me semblait pas si éloigné que ça finalement. La lumière de leur salon était encore allumée. Soudain, juste à droite, une autre fenêtre s’éclaira. Derrière le rideau, je distinguai une silhouette immobile. Supposant que c’était celle d’Antoine, mon cœur se mit à battre un peu plus vite. Mon esprit avait-il décidé de me jouer un tour ? Sûrement. De là où j’étais, il m’était impossible de distinguer clairement les choses, pourtant j’avais l’impression troublante d’être observée.
« Rentre… Rentre et referme la baie vitrée derrière toi », me disait une petite voix dans ma tête. La voix de la raison sûrement. Or, mon corps refusait d’obéir. Je restais là, sans bouger, la tasse de thé me réchauffant toujours les mains. Je ne faisais rien de mal après tout, non ? Pourtant, sans oser me l’avouer, c’était bien une petite étincelle d’excitation qui me retenait sur place. Une délicieuse chair de poule parcourait mes bras dénudés et le froid n’y était pour rien. « Rentre Alyssa… Rentre avant qu’il ne soit trop tard », me répéta alors ma conscience torturée.
Le trop tard, ce fut peut-être la fine bretelle de ma nuisette qui glissa négligemment de mon épaule. Ma moralité n’étant plus qu’un murmure presque inaudible, je ne cherchai pas à la remettre en place. Au contraire, je la laissai poursuivre sa course sur ma peau jusqu’à ce qu’apparaisse le sommet de mon aréole sombre. La distance était trop grande pour qu’Antoine puisse en profiter, je le savais bien, mais imaginer seulement qu’il le puisse suffit à m’étourdir. Je m’excitais toute seule. Entre mes jambes, me rappelant à mes origines, le climat devenait tropical : chaud et humide. Mon cœur se mit à battre la chamade. Submergée par un florilège d’émotions que je ne parvenais plus à contrôler, j’étais prête à m’abandonner aux sirènes d’un plaisir solitaire quand les lumières, en face de moi, s’éteignirent. D’abord celle du salon, puis celle de la chambre. L’ouragan annoncé se transforma dès lors en simple avis de tempête. Et, après un dernier coup d’œil emplit d’espoir vers l’autre côté de la place, je me résignai à rejoindre mon lit, la tête pleine d’images interdites et les doigts en zone inondée.
Les jours qui suivirent m’obligèrent à m’interroger sérieusement sur ma santé mentale. J’en rigole maintenant, mais c’était loin d’être le cas à l’époque. L’ombre derrière ce rideau était devenue une obsession, mon obsession. Elle avait les traits d’un jeune homme de 18 ans, au physique ingrat, que je n’avais vu qu’une fois dans ma vie. Néanmoins, chaque soir, telle la lumière d’un phare avertissant le marin du danger, celle de sa chambre me guidait à travers l’épaisse brume de ma solitude. J’avais pris l’habitude de ne plus fermer aucun rideau, voire de vivre les fenêtres ouvertes quand les températures d’un printemps capricieux le permettaient. Au diable les économies d’énergie, chaque lampe, chaque plafonnier, chaque luminaire devait donner sa pleine mesure pour que mon petit voyeur profite du moindre de mes mouvements. Je ne lui montrais rien, mais lui suggérais tout. Il ne me voyait jamais nue, jamais dans des situations compromettantes, mais je lui donnais tous les éléments pour que son imagination assemble les pièces du puzzle. En tout cas jusqu’à cette nuit d’avril…
La journée avait été particulièrement rude. J’avais perdu un petit patient sur la table d’opération. Ce n’était pas la première fois que cela m’arrivait, malheureusement, et ce ne serait pas la dernière, mais au moment de prononcer l’heure du décès, je m’étais effondrée en larmes. Plus que la tristesse, c’était l’énervement qui avait fait exploser cette carapace que je m’étais construite au fil des années. Un ballon qui s’égare sur la route, un enfant qui échappe une fraction de seconde à l’attention de sa maman, un conducteur qui regrettera toute sa vie cet instant d’inattention… Ce n’était la faute de personne et de tout le monde à la fois. Même la mienne qui n’avais pas réussi de miracle. Quel gâchis !
En rentrant à la maison, j’avais encore les nerfs à vif. Impossible de rester en place au risque de repartir dans une crise de larmes incontrôlable. Il fallait que je me défoule, que j’évacue ce trop-plein d’émotions qui me rongeait de l’intérieur. Courir jusqu’à ce que mes muscles me supplient d’arrêter, c’était ça dont j’avais besoin. Pour une fois, j’espérais ne croiser personne, et surtout pas Elise ou David. Mes Buds rivés aux oreilles, crachant ma compil funk préférée, j’aurais de toute manière tracé, en prétextant ne pas les avoir entendus. Je ne sais pas combien de temps je mis pour rejoindre La Défense, redescendre vers le pont de Neuilly, emprunter l’île de la Jatte, et revenir sur Levallois, mais la nuit était largement tombée quand je refermai la porte de mon duplex derrière moi. Je crachais mes poumons, étais en sueur, mais cette horrible impression d’avoir la tête dans un étau avait enfin disparu.
Dernière pierre à l’édifice de ma reconstruction, l’eau chaude de la douche ruisselant sur mon corps endolori me procura un immense réconfort. Débarrassée de mes idées noires, quarante bonnes minutes plus tard, je sortis de la salle de bain emmitouflée dans mon peignoir en satin violet. Plus que la couleur, c’est pour son motif que j’avais complètement craqué sur ce vêtement hors de prix, pas loin de 300 €. Sur tout le dos, la lutte incessante entre le tigre et le dragon me rappelait à mes origines asiatiques. Je réfléchissais même à l’idée de m’en faire un tatouage. Qu’est-ce qu’en penserait Antoine d’ailleurs ?
Le seul fait de m’être posée, la question me fit sourire. La baie vitrée était encore fermée, mais je pouvais voir la lumière de l’autre côté de la place. Il était là, se demandant sûrement pourquoi j’avais été aussi longue à réapparaître. Peut-être lui avais-je manqué. C’était fou de penser ça, alors que nous ne nous étions quasiment jamais parlé. Puis, brusquement, ma douce euphorie se mua en un énorme coup de blues. Et si cette relation qui avait pris tant de place dans mon existence n’était qu’une vue de mon esprit rongé par la solitude ? En décapsulant la bouteille de Coca zéro que je venais de piocher dans le frigo, j’en arrivai à me questionner sur la nature même de cette ombre.
En à peine dix secondes, mes belles certitudes s’étaient transformées en d’affreux doutes. Ces montagnes russes émotionnelles allaient me rendre dingue si je n’y mettais pas un terme. Il fallait que j’en aie le cœur net. Cela ne pouvait plus continuer ainsi. Et même si je devais me taper la honte de ma vie, tant pis, personne ne serait là pour le voir de toute manière. La poignée de la porte-fenêtre dans la main, je pris une grande inspiration. En fait, non, le pire ne serait pas l’humiliation, ce serait qu’Antoine, 18 ans, le fils de mes nouveaux amis, soit bien cette chimère sur laquelle je fantasmais… Je ne savais plus. J’étais perdue !
Au moment d’expirer, j’étais déjà avancée d’un mètre sur la terrasse. L’air frais d’une nuit de ce printemps encore jeune glissait sur mon corps nu. Mon kimono était à mes pieds. Le regard hébété, je fixais ce point lumineux de l’autre côté de la place. J’étais tétanisée. Je me donnai une minute, pas plus, avant de me retourner pour pleurer sur mes illusions perdues.
Stupide, non, je ne l’étais pas tant que ça. Le fantôme de mes soirées solitaires avait bien le visage espéré. Antoine était là, si proche et pourtant si loin. Il n’avait pu résister à l’envie de me contempler sans le filtre du rideau derrière lequel il se cachait. Il était assis sur son fauteuil roulant, c’est la seule chose dont j’étais certaine. Pour le reste, je ne pouvais que deviner ce que mes yeux peinaient à distinguer. J’aurais tellement aimé voir l’étincelle dans son regard au moment où il m’avait vue dénouer la ceinture de mon peignoir. Nos cœurs devaient battre la chamade à l’unisson, moi de lui exhiber ma nudité, et lui de tomber le masque.
Une goutte… Une deuxième… Puis des dizaines, voire des centaines ! Les cieux se chargèrent de débloquer une situation qui paraissait figée. Empiétant sur le mois d’avril, les fameuses giboulées de mars mirent un terme prématuré à notre troublante échappée belle. Le vent ayant changé ce qui n’était qu’une averse en véritable déluge, je me précipitai à l’intérieur. Déjà trempée, je dus ressortir affronter les éléments pour rattraper mon kimono sur le point de s’envoler. Pas question que je le perde. Il était devenu collector. Je me surpris même à le serrer en boule dans mes bras comme je l’aurais fait avec une peluche. J’étais en train de perdre la raison, je le savais, mais que cette sensation était douce !
Les premières notes de Shaft, d’Isaac Hayes, me parvinrent alors aux oreilles. Elles m’indiquaient l’arrivée d’un message sur mon portable. Qui cela pouvait-il bien être à cette heure ? L’hôpital ? Non. Pour une urgence, on m’aurait téléphoné. Une promo sur une des multiples marques auxquelles j’étais abonnée ? Fort possible. Pas plus tard que la veille, ce procédé d’hameçonnage m’avait amenée à faire flamber ma CB sur le site d’Adidas. Bien que d’humeur joyeuse et donc dépensière, cela attendrait cependant que je me sois séchée et rhabillée.
Perdue dans mes pensées, je faillis oublier jusqu’à l’existence même de ce SMS. En redescendant dans la cuisine en quête de mon sacro-saint thé du soir, ce fut par le plus grand des hasards que mon S24 se rappela à mon bon souvenir. Moi qui peste d’habitude contre ces notifications les trois quarts du temps inutiles, j’allais me féliciter d’en être inondée. Elle provenait de X, ex-Twitter. Mes positions provax et antiTrump m’amenant un grand nombre de « fans », il s’agissait sûrement encore d’insultes faisant allusion à l’éventuel métier exercé par ma mère, ou un conseil sur la meilleure manière d’avaler un saucisson autrement que par la bouche. Sans intérêt pour quelqu’un qui ne mange pas de viande. Le fait de les virer de mon écran me permit en revanche de lire le message que j’avais en attente : « Vous êtes très belle madame… »
Ces cinq mots furent autant de battements que mon cœur rata. Je ne pratique pas de sport de combat, mais je pense savoir ce que peut ressentir un boxeur ayant reçu un coup au foie. Le souffle coupé, mes jambes vacillantes, j’étais presque KO debout. Un deuxième uppercut faillit m’achever quand, tournant la tête vers la fenêtre, je constatai que la lumière de la chambre d’Antoine était éteinte. Trop tard ! J’aurais pu me maudire, me traiter de tous les noms dans les cinq langues que je parle, mais je n’en fis rien. Au lieu de ça, laissant de côté les conséquences d’un geste purement instinctif, j’appuyai sur l’icône de rappel de l’expéditeur. Regrettant immédiatement mon geste, je faillis raccrocher dès la première sonnerie. À la deuxième alors ? Non, car il n’y en eut pas.
Seul le bruit d’une respiration continue me faisait savoir que je n’étais pas seule. Quelqu’un avait bien décroché, mais il semblait encore plus terrifié que moi.
Je ne pus retenir un sourire face à cette supplique attendrissante.
Je me mordis immédiatement les doigts d’avoir posé cette question. Il ne fallait surtout pas qu’Antoine l’interprète comme un reproche. Je repris avant qu’il ne réponde :
Ce qui avait en plus le mérite d’être vrai. Bien que fluette, elle avait une sonorité duveteuse. Chaque mot qu’il prononçait était une caresse adressée à mon âme.
Sans que je m’en rende compte, affalée sur mon canapé, ma main libre caressait lascivement l’intérieur de ma cuisse.
Un court silence s’installa. J’imaginais Antoine chercher ses mots de crainte de commettre un impair. Le jeu auquel je jouais était dangereux, j’en étais consciente, mais il était trop avancé pour faire machine arrière.
Mes yeux se fermèrent mécaniquement sous le poids de cette confession. La ligne rouge était là, devant moi, je la voyais se matérialiser dans mon esprit torturé. J’aurais voulu faire un pas en arrière afin de faire retomber la pression, mais je n’y parvenais pas. J’étais comme happée par les abysses de l’interdit qui se refermaient sur moi. Non, je mens, je n’avais aucune intention de fuir ce désir prégnant d’aller voir ce qui se cachait derrière le miroir de ma conscience. J’y plongeai le cœur léger.
Après plusieurs tentatives infructueuses, mes doigts réussirent à se faufiler sous le tissu imbibé de ma culotte. Mon sexe moite réclamait de l’attention. Le premier contact sur mon clitoris gonflé me fit frémir.
J’entendis sa voix se briser, comme s’il empêchait certains mots de sortir de sa bouche.
Le pauvre. Rien que le fait de répondre à mon appel avait dû lui demander un courage immense, alors exprimer ses pensées les plus intimes, je ne vous raconte même pas. Timide comme il l’était, chaque syllabe prononcée relevait de l’exploit.
Le silence qui me fit écho valait tous les mots.
Il n’osait plus rien dire. Je devais le faire participer à nouveau au risque de le perdre.
Même si je me doutais très fortement de sa réponse, l’entendre faillit me faire jouir.
Un nouveau blanc, cette fois beaucoup plus lourd de sens, entrecoupa notre échange.
Je ne vais pas en rajouter des tonnes sur les doutes qui m’auraient poussée à un examen de conscience, car il n’y en eut aucun. Mes mots fusèrent à la vitesse de l’éclair. Ils partirent de mon ventre, passèrent par mon cœur, mais oublièrent mon cerveau, là où la raison veille :
Le gloussement que je ne parvins pas à retenir lui mit la puce à l’oreille.
Ultime échappatoire que je n’empruntai pas. À l’inverse, je fonçai tête baissée en ignorant le panneau « sens interdit » qui clignotait d’un rouge pourtant écarlate devant moi.
Vu la tournure prise par notre conversation, j’abandonnai jusqu’à l’idée d’avoir un orgasme. Mon sexe jusqu’ici humide comme les Everglades, était devenu aussi aride que la vallée de la Mort.
La lèvre inférieure pincée entre les dents, je serrai de toutes mes forces le coussin du canapé. Je pris une grande inspiration en tenant de ralentir mon rythme cardiaque.
J’aurais tellement voulu ravaler mes mots. Pas que je regrettais leur sens, mais je trouvais la formulation tellement maladroite.
Je ne sais pas pourquoi, j’avais espéré ce « non ». Qu’il soit prêt à sécher le lycée pour moi me chamboulait encore un peu plus.
Mes synapses entrèrent en fusion. Comment faire ? Mes suivis post op, impossible d’y échapper. Et même si cela avait été le cas, je m’y serais refusée. En revanche, l’après-midi, je pouvais donner à Philippe, mon collègue pédiatre, l’occasion de payer sa dette en assurant mes consultations. Il me devait un grand service pour avoir couvert une de ses incartades auprès de sa femme.
Chacune de ses maladresses était une flèche de plus qu’il me décochait en plein cœur. Le poison dont étaient enduites leurs pointes se diffusa en moi durant le restant de la nuit. Impossible de trouver le sommeil. Même cet orgasme que j’allais finalement chercher du bout des doigts n’y fit rien. Le second non plus d’ailleurs. Une question tournait en boucle dans mon esprit : « Mais qu’est-ce que tu fais putain ?!? ». Le problème étant qu’elle n’avait qu’une seule réponse possible et que je refusais de l’admettre : « La plus grosse connerie de ta vie… »
Contre toute attente, le matin, je me réveillai fraîche comme une rose qui vient d’éclore. Mon bol de céréales, mon jus d’oranges pressées et mon café engloutis, je me précipitai sous la douche avec une immense banane en guise de sourire. Ma bonne humeur communicative ravit mes petits patients autant qu’elle surprit mes collègues. Il faut dire que j’étais particulièrement enjouée. Ce n’est que vers les coups de midi, une fois les consignes passées à mon remplaçant, qu’une certaine fébrilité s’empara à nouveau de moi. Aucune nouvelle d’Antoine depuis que nous avions raccroché la veille au soir. Il était peut-être en cours finalement ? Et si c’était annulé ? Après tout, ça serait sûrement mieux ainsi. Cela nous empêcherait de commettre une erreur irréparable. Ces doutes renaissants m’accompagnèrent tout au long du trajet qui me ramenait à la maison. Ligne 5, puis ligne 3, je descendis une station plus tôt, à Anatole France, afin de passer à la pharmacie. Après tout, je n’avais pas non plus reçu de message me disant qu’il ne venait pas…
Une fois rentrée, je me retrouvai toute conne avec la boîte de préservatifs dans la main. Les mettre en évidence ? Les cacher et les sortir en cas de besoin uniquement ? Je choisis la seconde option. J’en mis deux dans ma petite boîte à encens posée sur la table basse et emmenai le reste avec moi à l’étage. Dans le tiroir de la commode, ça serait parfait. Plantée devant le miroir de mon dressing, il ne me restait plus qu’à choisir ma tenue. Histoire de ne pas plomber une atmosphère qui risquait déjà de l’être, je faillis opter pour la solution de facilité. En l’occurrence, celle consistant à ne pas me changer. Jean, chemisier et baskets permettraient à Antoine de se sentir en confiance, pensais-je avant de me raviser. Il savait très bien pourquoi il venait, et moi pourquoi je l’avais invité. Cette décontraction factice n’aurait servi à rien d’autre qu’à brouiller les cartes d’un jeu déjà compliqué.
La météo plutôt clémente me poussa à jeter mon dévolu sur une petite robe d’été blanche ornée de motifs floraux orange. Son tissu ultra léger et son amplitude m’interdisant le port d’un soutien-gorge, je pris le parti de me passer aussi de culotte. En regardant le résultat dans la glace, j’explosai d’un rire nerveux. En à peine quelques minutes, j’étais passée d’une tenue très « sage » à un truc beaucoup plus suggestif. Au moindre mouvement un peu brusque, Antoine risquait d’avoir un aperçu pas si discret que ça de mon anatomie, que ce soit en bas ou au niveau de mon décolleté. Pour compléter l’ensemble et rester dans le thème estival, je me perchai sur des talons d’une douzaine de centimètres avec des mules en cuir et toile tressée.
Cheveux montés en chignon ou lâchés ? Un cruel dilemme que je n’eus pas le loisir de trancher. La sonnerie de l’interphone s’en chargea pour moi en me faisant sursauter. Plus le choix, je les laissai retomber en cascade sur mes épaules. Il était 13 h 50. Par crainte d’être en retard, Antoine se retrouvait avec dix minutes d’avance. Encore un trait de caractère que nous avions en commun. J’étais pareille. Comme le dit un ami qui avait épousé la carrière militaire : en avance c’est à l’heure, à l’heure c’est en retard, et en retard c’est inadmissible. À l’instar de mon jeune prétendant, j’avais fait mien ce principe de vie.
Un ultime coup d’œil à ma chambre pour vérifier que tout était en ordre, et je dévalai les escaliers en direction de l’entrée. Il fallait que je me calme. En arrivant devant la porte, je respirais comme une vache asthmatique. Le temps que je fasse retomber mon exaltation, une seconde sonnerie me rappela que je ne devais à être la seule dans cet état. L’index hésitant, j’appuyai sur le bouton :
Quelle abrutie ! Comme s’il ne savait pas que j’habitais au dernier étage ! Il la connaissait par cœur mon immense terrasse de toit à force de me regarder y évoluer. Quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit, j’étais sur le palier. Je m’attendais à le voir arriver en fauteuil, mais non, il avait traversé la place avec ses béquilles. Me souvenant de ce que m’avait raconté Elise à propos de la honte ressentie par son fils vis-à-vis de son handicap, j’imaginais ce qu’il avait pu vivre depuis la veille à l’idée de se présenter devant moi. Les béquilles étaient finalement un compromis entre une incapacité physique, celle de se mouvoir sans aide, comme la première fois que nous nous étions rencontrés, et une impossibilité psychologique, celle de se résoudre à ce que je le vois en fauteuil. L’effort surhumain que cela avait dû lui demander me toucha plus que je ne pourrais le dire.
Il affichait un sourire timide. Comment aurait-il pu en être autrement d’ailleurs ? Son regard angélique parcourut brièvement ma tenue, puis se fixa sur mon visage. Un élan de tendresse me serra le cœur quand nos yeux se croisèrent.
J’évitai de relever la confidence qu’il venait de me faire au sujet de son état psychique. Qu’aurais-je pu lui dire de toute manière ? Que je l’étais aussi ? J’aurais pu même en rajouter en lui avouant que j’étais terrifiée, ce qui n’était pas loin de la vérité. Préférant me taire, je me lançai dans des banalités confondantes en refermant la porte derrière lui.
Pitoyable répartie… Après avoir accompagné Antoine jusqu’au salon, puis l’avoir invité à prendre place sur le canapé, je me rendis à la cuisine. Le broc de jus de fruits faillit m’échapper alors que je le sortais du frigo. « Du calme ma belle, du calme… », me répétais-je en boucle, consciente du tourbillon émotionnel qui menaçait de m’emporter.
Malgré ma consigne, il but une longue gorgée, comme pour se donner de la contenance. Je m’installai à ses côtés, légèrement de biais, afin de pouvoir le regarder.
Ma moue mutine ne faisait pas le poids face au regard empli d’intensité qu’Antoine posa sur moi. D’un index mal assuré, il remonta ses lunettes sur son nez. Il cherchait à me dire quelque chose sans arriver à l’exprimer. Les mots restaient coincés dans sa gorge serrée par le trac, ça se voyait. C’était à moi de prendre les devants, moi l’adulte, moi la femme d’expérience, moi qui étais l’initiatrice du jeu terriblement dangereux auquel nous jouions depuis plusieurs semaines.
Bien que j’eusse amorcé un minuscule premier pas, je laissais à Antoine le plus dur à faire. Je me serais collé des baffes. Mon manque de courage face à une situation que j’avais créée me dégoûtait. Heureusement, ce petit bonhomme frêle d’à peine dix-huit printemps en avait pour deux.
C’est bête à dire, mais il venait de me soulager d’un énorme poids.
Je me rapprochai de lui et posai délicatement ma main sur son bras. Un geste qui se voulait rassurant, mais qui le fit sursauter. Il avait les joues en feu.
Antoine hocha la tête sans oser me regarder.
Peu importait ce retour en arrière ponctuel. Même avec ce « madame » que je n’attendais plus, en une phrase, il venait de me terrasser. Quant aux larmes qui se mirent à couler sur ses joues, elles m’achevèrent.
Les quelques centimètres qui nous séparaient furent vite comblés. Je passai mon bras autour de son cou, l’incitant ainsi à poser sa tête sur mon épaule. Antoine pleurait à chaudes larmes. Il craquait complètement. Ces mots résonnaient dans mon cerveau comme un écho à mes propres désirs. Tant de raisons me poussaient à mettre un terme à cette folie, mais aucune ne serait assez forte pour m’éloigner de lui.
Le flot de ses sanglots finit par se tarir. Un ultime silence figea dans le temps ce moment qui allait changer nos vies à tout jamais. D’un index délicat posé sous son menton, je lui relevai la tête. Nos regards brûlants se rencontrèrent une dernière fois avant que, l’un comme l’autre, nous fermions les yeux. La morale, le danger, la peur, tous ces mots censés me raisonner n’avaient plus aucun sens, tandis que nos souffles se mélangeaient.
Nos lèvres entrèrent en contact. C’était doux, incroyablement doux. Et ce n’était que les prémices de sensations encore plus voluptueuses. Me servant toujours de mon doigt pour guider Antoine sur le chemin menant à ce monde nouveau pour lui, d’une légère pression, je lui entrouvris la bouche. Il se laissa faire. Ma langue s’avança à la recherche de sa compagne de jeu. Leur premier effleurement nous arracha tous deux un soupir que notre baiser étouffa. Ce n’était pas la première fois que j’embrassais un garçon, loin de là, mais je me retrouvai projetée dans une autre dimension. J’étais dans un état second. Percluse de doutes il y a peu, je n’étais plus qu’un amas de certitudes quand le besoin d’air nous obligea à nous séparer.
Le frisson qui m’irisa la peau n’avait rien à voir avec l’émotion cette fois-ci. Antoine avait la main gelée ! Un vrai morceau de glace.
Si en plus il se mettait à jouer du verbe, il n’allait pas tarder à me séduire. Si ce n’était pas déjà le cas.
Les difficultés de mobilité d’Antoine m’obligeant à adapter ma position, je me redressai et me mis à genoux sur le canapé. Je ne l’enjambais pas, pas encore, mais restais à ses côtés en essayant au maximum de lui faire face. Un bruit sourd le fit tressaillir.
Mon but n’était pas d’instaurer une relation de domination. En le surplombant de la sorte, je me régalais juste par avance de pouvoir admirer chacune des expressions qui n’allaient pas manquer de déformer son visage.
Avec une infinie douceur, je guidai la main d’Antoine jusqu’à ma cuisse. Ce simple contact suffit à m’électriser des pieds à la tête. J’avais la chair de poule.
Antoine ne respirait plus que par intermittence. Il était en apnée. Sa gestuelle était certes maladroite, mais, étonnamment, ses doigts ne mirent pas longtemps à remonter jusqu’à la lisière de ma robe.
Pour seule réponse, je m’avançai de quelques centimètres afin que sa main disparaisse sous le tissu. Pour la première fois de sa vie, Antoine touchait le sexe d’une femme. Avec une fébrilité bien naturelle, il en découvrait le moindre recoin, la moindre aspérité. Je pouvais lire sur son visage angélique chaque nouvelle conquête faite par ses doigts. Il grimaça en s’égarant sur ma toison noire, s’amusa de la texture de mes grandes lèvres, sourit de constater la moiteur naissante des petites, et quand la minutieuse exploration de mon intimité l’amena sur mon bourgeon gonflé de désir, ce fut à mon tour de perdre pied.
Ma main descendait déjà sur son ventre. Il ne me répondrait pas, je le savais, pas verbalement en tout cas. Il en était incapable. Le fait qu’il ne me repousse pas me suffit à poursuivre vers le but que je m’étais fixée. Sa ceinture, puis la braguette de son jean ne résistèrent pas à ma dextérité chirurgicale. C’est terriblement con ce que je vais dire, mais je me souviendrai toute ma vie de son slip. À dominante bleue avec des rayures blanches, l’élastique était rouge. Cette image de mes doigts s’apprêtant à plonger en dessous allait imprégner à tout jamais ma mémoire.
Le pauvre était terrorisé. Mon petit bout d’homme était presque larmoyant de constater que son pénis restait désespérément flasque.
À force de se focaliser sur son absence d’érection, Antoine avait totalement oublié ma petite chatte.
Un conseil fort judicieux. Le simple fait de détourner son attention le débloqua totalement. Le miracle s’opéra, et ce au-delà de toute espérance. En l’espace d’une seconde, sa verge jusqu’ici inerte déploya sa splendeur. Vu sa dureté, elle avait atteint son apogée.
Surpris de me voir abandonner son sexe, Antoine resta les bras ballants alors que je me levai du canapé. Il comprit cependant bien vite le sens de mon geste en suivant le parcours de ma robe qui coula jusqu’à mes pieds. J’étais nue. Nue devant ce jeune homme qui n’avait d’yeux que pour moi. Le sentiment d’être sa huitième merveille du monde était grisant, je l’avoue sans peine.
Ce ne fut pas simple, mais je réussis à ne pas exploser de rire face à l’émouvante naïveté de sa question.
Je m’y attelai avec la délicatesse de celle à qui on vient d’offrir le plus somptueux des présents. Antoine était un joyau et ses vêtements matérialisaient son écrin. Si me déshabiller avait été une formalité, pour mon petit homme, cela s’avéra plus compliqué. La tension du moment amplifiait encore les difficultés liées à son handicap. Cela le gênait de ne pas y parvenir par ses propres moyens, je le voyais, mais il n’osait pas me le dire. Peut-être avait-il perçu le sentiment de rage qui me traversait l’esprit au fur et à mesure qu’il se dévoilait. Ce n’était bien sûr pas contre lui. Je repensais juste à ces filles qui s’étaient moquées de son physique. Ça me rendait folle, car moi, je le trouvais beau. Exceptionnellement beau, même !
Je n’avais plus qu’un pas à faire pour le lui prouver. Plus qu’un petit pas pour que nos existences respectives s’en trouvent bouleversées. Avec une infinie lenteur, cherchant la position idéale pour lui comme pour moi, je plaçai mes genoux de chaque côté de son corps. L’équilibre était parfait, permettant ainsi à mes mains de conserver leur liberté. Celle de gauche, la forte, enveloppa avec précaution son sexe érigé. Il était tellement dur que le moindre contact était susceptible de l’approcher dangereusement du point de non-retour. J’en avais conscience, mais je pris tout de même le risque de le décalotter avant de le guider entre mes cuisses.
Ces mots forts que d’aucuns trouveront prématurés, voire dénués de sens, je les pensais pourtant du fond du cœur. Le contact du gland turgescent d’Antoine sur ma vulve n’avait fait que précipiter leur expression. Dès que mes doigts allaient libérer son vit de leur étreinte, son innocence s’envolerait. Ce moment, je l’avais tellement attendu.
Plus que son sexe, c’était son âme que mon ventre venait d’aspirer. Antoine était en moi, à nu. Je n’avais pas oublié de lui mettre un préservatif, je m’y étais refusée. Pas question que la plus fine des entraves vienne se mettre entre lui et moi. Le destin ferait son œuvre et j’en assumerais les éventuelles conséquences.
La respiration totalement anarchique de mon petit homme avait couvert de buée les verres de ses lunettes. Cette vision était si attendrissante que je fus prise d’une folle envie de l’embrasser. Mais je savais que le moindre mouvement de ma part risquait de lui être fatal. Déjà, je sentais presque les premiers spasmes de plaisir palpiter dans sa queue.
Perdu pour perdu, ce baiser passionné que je désirais tant, l’allai le chercher. Le simple fait de me pencher vers lui fit rendre les armes à Antoine. Il s’était retenu autant qu’il avait pu. Son sperme chaud inonda bientôt ma matrice pendant que ses doigts martyrisaient mes hanches. Il ne le faisait pas exprès, il ne s’en rendait même pas compte, mais ses ongles plantés dans ma peau me faisaient un mal de chien.
Au contraire, il avait été parfait. Afin de l’en persuader, je pris sa tête entre mes mains et plongeai ma langue dans sa bouche. Les papillons que j’avais dans le ventre n’étaient pas la résultante d’un plaisir physique, nous en étions loin. Ils étaient bien plus profonds, beaucoup plus significatifs. Ils me confirmaient surtout une évidence que mes mots passés avaient amorcée. Pour avoir connu une fois dans ma vie ce sentiment à nul autre pareil, je pouvais le dire sans risque de me tromper : j’étais tombée amoureuse !
Je ne le laissai pas terminer en posant mon index sur ses lèvres.
Antoine se mit à rougir comme une tomate trop mûre. Sa verge qui s’était largement ramollie et avait été expulsée par mon vagin, retrouva subitement toute sa vigueur. Je la sentais palpiter contre mes fesses.
Le tutoiement, mon prénom, et au milieu de tout ça, le mot fatidique. Ce n’était pas une énième flèche que Cupidon venait de me planter dans le cœur, cette fois, il y avait carrément été au harpon. Mon lit allait attendre encore un peu. Au prix d’un déhanchement lascif guidé par un désir brûlant, je m’empalai à nouveau sur la queue d’Antoine.
Oui, je sais ce qu’on dit, les promesses n’engagent que ceux qui les croient, surtout quand elles sont faites sous le coup de l’émotion. Et pourtant…
Trois ans… Cela faisait trois ans jour pour jour que mon petit homme était entré en moi, emmenant tout sur son passage. Que ce soit mon corps, mon cœur ou mon âme, il n’avait rien laissé. Trois ans d’un amour qui n’avait cessé de grandir malgré l’incompréhension des uns ou l’intolérance des autres. En le regardant à mes côtés, encore profondément endormi, je mesurais le chemin que nous avions parcouru. Notre rencontre avait permis à Antoine d’acquérir une confiance en lui qui le magnifiait. Encore plus depuis que nous avions officialisé notre couple. Il s’était même découvert des qualités d’éloquence qui l’amenaient à faire des brillantes études de droit. Il dégageait une sérénité apaisante, cela se voyait dans son attitude comme sur son physique. Plus de lunettes, plus d’acné, plus de tenues débraillées, plus de coupe de cheveux improbable, et par-dessus tout, plus de honte à l’idée d’afficher son handicap.
En posant une main bienveillante sur mon ventre à l’arrondi qui commençait à se dessiner, je me rendais compte à quel point j’étais fière de lui. Fière qu’il s’assume comme il était. Fière de m’afficher à ses côtés quand j’allais le chercher à la fac. Fière de le présenter à mes collègues quand c’était lui qui venait me rejoindre à l’hôpital. Fière qu’il se moque autant que moi des regards en coin que nous adressaient ceux qui ne pouvaient pas comprendre. Fière de mon homme, tout simplement !
Sur le point de se réveiller, c’était en tout cas ce qu’il voulait me faire croire, Antoine se tourna légèrement vers moi. Il me faisait rire en feignant de dormir. Ses mouvements oculaires malgré ses paupières closes, le trahissaient. Et s’il restait encore un doute quant à cette pitoyable simulation, le rictus de satisfaction marquant son visage, alors ma main disparaissait sous la couette, le leva définitivement.
Le temps que je glisse jusqu’à mon Graal, Antoine avait retiré son bas de pyjama.
Avec la confiance vient l’humour, et Antoine me prouvait encore une fois qu’il n’en était pas dénué.
En le prenant dans ma bouche, j’étouffai toute velléité d’une réponse construite. Antoine se contenta d’un gémissement rauque tandis que ma langue s’enroulait autour de son gland, portant encore le goût de nos ébats de la veille.
Pas une seconde, je n’ai regretté ce jour d’avril où tout a basculé. J’étais heureuse. Antoine me rendait heureuse. N’ayant jamais accepté notre relation, Elise et David avaient préféré déménager. Ils ne supportaient pas de nous croiser et de voir qu’on affichait notre bonheur à la vue de tous. Elise ne travaillait même plus à Levallois. Les rapports entre Antoine et ses parents ne se résumaient plus qu’au strict nécessaire. Cela le faisait souffrir, je le savais. Naïvement, j’avais pensé que le fait de leur annoncer ma grossesse aurait pu nous faire basculer vers quelque chose de plus positif, mais il n’en fut rien. J’espérais toujours que ça s’arrangerait, surtout pour Antoine, même si je n’y croyais plus trop. Et vous voulez que je vous dise ? Si ça ne tenait qu’à moi, je n’en aurais rien à foutre ! Je vais conclure sur un point de vue terriblement égoïste, mais on ne peut plus vrai : dans cette histoire, j’ai peut-être perdu une amie, mais j’ai gagné l’amour de ma vie… That’s the end !