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Temps de lecture estimé : 7 mn
01/02/25
Présentation:  En attendant l’heure du jeu de Patrick Paris, voici une histoire inspirée par une chanson.
Résumé:  Quand l’éphémère rencontre l’éternité
Critères:  #poésie #exercice #réflexion #nonérotique #rencontre #confession #personnages #différencedâge
Auteur : L'artiste  (L’artiste)      Envoi mini-message
Au Fil du Temps

Cette nouvelle est librement inspirée de « Roberta », extraite de l’album « L’amour parfait » de Cali. Vous retrouverez quelques phrases issues de la chanson en italique dans le texte. J’ai souhaité ici rendre hommage à cette œuvre en développant l’histoire qu’elle esquisse.




Chaque dimanche matin, le bruit du percolateur me réveillait. Tandis que les enfants, affalés sur le canapé, riaient devant des dessins animés, ma femme pianotait sur son téléphone, indifférente. La passion s’était émoussée pour laisser place à un quotidien bien moins enivrant. Nous cohabitions dans une parfaite insignifiance : une compagne que je n’aimais plus et qui me le rendait bien, une progéniture pour qui j’étais presque invisible.


Partir en silence était devenu une habitude. Je m’échappais sans un bruit, fuyant la pression d’une existence sans saveur, asphyxiante. Céret n’était pas grande ; je connaissais chaque rue, chaque détour, mais il n’y avait qu’au cimetière que je trouvais la sérénité qui manquait à ma vie. C’est là que je l’ai rencontrée : une vieille dame fragile, presque ployée devant une tombe, murmurant des mots en catalan. Une petite croix brillait à son oreille, captant la lumière d’un ciel maussade.


Quand elle se retourna, nos regards se croisèrent, et elle me sourit, simplement, avec toutefois une douceur inattendue.



Elle hocha la tête, comme pour approuver.



Un échange anodin qui fut pourtant le début d’une étrange relation. Roberta avait 82 ans, trois enfants, qui auraient pu être mes parents, et une manière de parler du passé comme s’il était encore vivant. Le dimanche était devenu notre jour. Nous nous retrouvions pour discuter, pour marcher, pour partager un instant volé au temps. Elle illuminait ma terne routine d’une lueur que je croyais oubliée. Mon mariage était une cage immergée dans un océan d’amertume. Mon quotidien, une litanie de frustrations. Roberta était une odeur de fête.


Nos virées hebdomadaires au cimetière étaient ponctuées de ses récits. Elle ressuscitait les disparus avec une nostalgie passionnée.



Puis elle s’égarait dans ses pensées, le regard fixé sur l’horizon. Parfois, ses silences donnaient l’impression qu’elle parlait aux fantômes.


Après nos promenades, nous nous rendions dans son petit appartement, où les rideaux fleuris filtraient la lumière du jour. Les murs étaient tapissés de souvenirs : une gourde d’eau bénite ramenée de Lourdes, des cartes postales fanées, des photos de ses enfants et petits-enfants, de ses maris. Elle s’asseyait alors sur son vieux canapé, ses mains ridées caressant les coussins à la recherche de je ne sais quelles réminiscences. Je posais ma tête sur ses genoux, et elle jouait avec mes cheveux en chantonnant. Dans ces moments, je sentais une quiétude jamais ressentie m’envahir tout entier…


Un jour pluvieux, elle m’entraîna dans sa chambre, une lueur décisive dans les yeux.



Ses paroles étaient tout autant un aveu qu’une invitation. Et je la vis pleurer. Des larmes mêlant regrets, joie et libération. Elle prit mes joues entre ses mains pour m’embrasser, dégustant mes lèvres comme du bon pain. Dans ses draps qui portaient l’odeur du linge ancien, elle me révéla une tendresse inespérée.


Elle riait des dents qui lui manquaient, et des regards que nous attirions parfois. Pour elle, les années qui passaient n’étaient qu’une étiquette, des chiffres que l’on oubliait en vivant pleinement. Sa petite croix à l’oreille, un éclat d’éternité, rappel constant de sa spiritualité, ne l’empêchait pas de se moquer doucement des dogmes qu’elle considérait comme trop stricts :



Ces dimanches, avec leurs joies, leurs larmes et leurs confessions, devinrent le fil conducteur de mon existence. Ils m’offrirent une évasion et un attachement qui allait bien au-delà des conventions. Je repartais alors, le cœur plus léger… Roberta serait là à mon retour, avec sa sagesse, et cette si étrange, mais si belle, complicité.


Chacune de mes visites me plongeait un peu plus profondément dans son univers, dans son passé fait de rires et de drames. Un matin, tandis que l’arôme du café chaud embaumait la pièce, elle me parla de son premier amour, un jeune cuisinier italien rencontré durant la guerre.



Elle me montra une photographie jaunie par le temps. On y voyait un homme souriant, une toque de chef inclinée sur sa tête. Je remarquai une émotion inhabituelle dans sa voix, presque vacillante. Ce fut l’une des rares fois où elle laissa déceler une fragilité. Puis elle me tendit un vieux carnet :



Les pages regorgeaient de poèmes et de souvenirs ébauchés d’une main tremblante. Chaque mot révélait une facette d’elle que je ne connaissais pas encore. Elle me raconta aussi l’histoire de sa meilleure amie d’enfance, Clara. Une jeune fille vivante et pleine de rêves que la guerre avait emportée bien trop tôt. Roberta m’avait décrit leur quotidien à courir dans les champs, les heures passées à espérer se retrouver loin des conflits. Et elle m’emmena lire une lettre qu’elle gardait dans une boîte en fer, écrite par Clara juste avant sa disparition. Les mots étaient chargés d’une poignante détermination à ne pas se laisser détruire par les horreurs qui l’entouraient.



Le dimanche suivant, Roberta évoqua son travail dans une petite échoppe après la guerre. Elle fabriquait des bijoux, un art qu’elle avait appris par nécessité. Un collier en perles fines était posé sur sa coiffeuse.



Plus complexe qu’elle ne le paraissait, Roberta était une mosaïque de souvenirs et de résilience. Et alors que le vent soufflait fort et sifflait au travers des volets, comme s’il souhaitait pénétrer son sanctuaire, elle évoqua sa peur la plus intime :



Sa voix était empreinte d’une solennité rare, et j’ai senti le poids de cette promesse que je lui faisais. J’ai serré ses mains, froides, mais vivantes, et lui ai juré que jamais je ne l’oublierais. En retour, elle m’a offert un dernier sourire, lumineux, qui semblait défier le temps lui-même. Elle s’est éteinte le lendemain, sans douleur et en paix, j’ose l’espérer.


Roberta n’est plus. Elle m’a confié son histoire, ses amours et ses pertes. Sur sa cheminée, ne trônait plus qu’une photo : de moi, heureux et radieux, surpris en plein rire.





Épilogue




Certaines vies s’éteignent discrètement, comme une bougie consumée, tandis que d’autres laissent une lumière si vive qu’elle éclaire les générations suivantes. Roberta incarne pour moi celles-là.


Ce matin, un voile de brume s’accroche aux cyprès malgré la légère tramontane qui caresse les stèles marbrées. Une poignée de personnes sont venues lui rendre hommage, parmi eux, je crois reconnaître ses enfants. Je me tiens à l’écart, incapable de détourner les yeux du trou fraîchement creusé.


Alors que le prêtre récite les dernières prières, un frisson étrange me parcourt. Ce n’est pas le froid ni le deuil. C’est… comme si elle était encore là, tout près, attentive.


Je reste là, longtemps, désemparé, après le départ des autres. Le silence est profond, presque oppressant, jusqu’à ce que je remarque une lettre, posée sur la pierre tombale, maintenue sous un galet de granit. Je la prends avec précaution. Mon nom y est inscrit, tracé d’une écriture reconnaissable entre mille.


Bruno,

Tu crois que tout s’arrête ici. Mais l’amour ne connaît pas de fin. Va au pied du grand cyprès, troisième rangée, tu m’y retrouveras.

Roberta.


Une sueur froide parcourt ma nuque. Est-ce une plaisanterie ? La gorge nouée, je me dirige fébrilement vers la haie de conifères. Et là, j’y trouve une vieille boîte en fer. Je l’ouvre, hésitant, le couvercle grince légèrement. À l’intérieur sont pliées des lettres et… toutes me sont adressées.


Sous le papier, mes doigts rencontrent quelque chose de dur. Je sors un collier que je reconnais immédiatement : celui qui trônait sur sa coiffeuse. Les larmes me montent aux yeux. Et alors que je m’apprête à refermer ce trésor, une phrase griffonnée sur l’un des courriers attire encore mon attention :


L’amour, ce n’est pas d’être ensemble, c’est de vivre dans le cœur de l’autre, même après la fin.


Ici, sous les cyprès, je comprends que Roberta n’est pas partie. Elle est là, à jamais nichée dans mes souvenirs, et dans chaque mot qu’elle a laissé pour éclairer mon chemin.



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1. Cette tranquillité se retrouve rarement ailleurs de nos jours.


2. Il avait des mains d’artiste.


3. Tiens !


4. Celui-ci, je l’ai fait pour moi.