| n° 22886 | Fiche technique | 18651 caractères | 18651 3415 Temps de lecture estimé : 14 mn |
19/01/25 |
Résumé: Une photographe pour une histoire d’amour! | ||||
Critères: fh | ||||
| Auteur : Jane Does Envoi mini-message | ||||
| Concours : Récit d'après 4 images imposées |
Vous retrouverez le règlement de ce concours ici.
Je me retourne et un homme est là. Élégamment vêtu, il me sourit et je suis troublée. Sans hâte, avec cet aplomb qui sied si bien aux gens sûrs d’eux, il attend quelques secondes, puis réitère sa question.
Il me sourit de nouveau, et, sentant la nervosité qui me gagne, il s’empresse de me rassurer.
Je réalise soudain que ce type, qui me fait face, est un faiseur de miracles ou un fossoyeur de première classe, en fonction de ce qu’il écrit sur les œuvres qu’il visite dans les galeries les plus huppées du monde entier. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’imaginais plus vieux… et c’est à peine s’il a dix ans de plus que moi. Il comprend que je sais qui il est, devant le raidissement imprévu de mon corps, que le type détaille sans vergogne. Alors, il reprend d’un ton égal :
Son bras fait un demi-cercle, comme pour désigner la vingtaine de personnes qui défilent, s’arrête aussi devant chacune de mes photos exposées chez mon amie Alyzée. J’ai les jambes en coton du coup. Comment ce type que je ne connais que de réputation peut-il être là, à me parler à moi ? Je ne suis rien ni personne, juste une passionnée de photographies, et l’amie de maman a bien voulu montrer au public quelques-unes de ce que je considère comme des scènes de la vie ordinaire. Alors ? Comment ce type aux tempes argentées, à la gueule d’ange, peut-il me complimenter ? Je suis sur un nuage.
Il s’en rend compte ? Profite-t-il de mon état de faiblesse pour me draguer sans que je sois en mesure de résister ? C’est dingue toutes ces pensées qui se bousculent sous mon crâne. Lui ? Eh bien, il reste affable, et embraye sur son idée de rencontre.
Il me colle dans la main une carte de visite où figure son numéro de téléphone et il se dirige gentiment vers la porte, non sans m’avoir salué d’un geste de la main, il disparaît dans le hall d’entrée. Je suis plantée au beau milieu des visiteurs qui défilent et bourdonnent calmement en marquant quelques arrêts devant les morceaux de vie que l’œil de mon « Leica » a surpris et figés pour toujours. Je suis bouleversée. C’est dans un état second que je rejoins Alyzée qui taille une bavette avec maman. Ma mine doit refléter mon ressenti et je sens leurs mirettes interrogatives qui me dévisagent.
C’est la propriétaire de la galerie qui, cette fois, s’adresse à moi.
Elle attrape le bristol et je la vois blêmir. C’est d’une voix chevrotante qu’elle lit à haute voix le nom du gus qui m’a abordé.
Nous rions toutes les trois, mais au fond de moi, je me sens émue. Un type pareil qui s’intéresse à ce que je fais par passion, c’est juste impensable. Et à la fermeture, nous nous retrouvons, maman, Alyzée et moi, pour aller boire un verre chez l’amie de ma mère. De là, je rentre chez moi alors que les deux copines insistent sur la bouteille de champagne. Je suis perplexe. De quelles photos, en particulier, le critique veut-il m’entretenir ? Ça me turlupine et j’ai beaucoup de mal pour m’endormir en songeant à tout ceci. Finalement, ma nuit est agitée, et mon réveil pas très glorieux par manque de sommeil.
— xXx —
Je ne peux pas croire que c’est moi, cette fille qui compose les dix chiffres du bonhomme qui m’a remis sa carte. Et sa voix posée me surprend. Nous convenons d’une rencontre en milieu de semaine et me voilà dans mes petits souliers dans l’attente de ce rendez-vous insolite. Qu’est-ce que j’en attends véritablement ? Je n’en sais fichtre rien. Il y a sans doute dans ma démarche une part de fierté d’avoir été « repérée » par ce type. Une autre de crainte aussi, je l’avoue. Il faut reconnaître aussi que maman et Alyzée ont pas mal fait pression pour que j’ose faire un pas vers le gars. Plus le rencard approche et plus je suis fébrile.
Voilà ! Dans une petite heure, je vais me retrouver face à ce Montiers et je ne suis pas rassurée du tout. Tant pis ! Puisque le vin est tiré, le boire devient nécessaire. J’ai, allez savoir pourquoi, mis tous les atouts de mon côté. Petit tailleur bon chic bon genre, chaussures s’apparentant à des échasses, une tenue vestimentaire qui me montre sous un jour qui n’est pas forcément celui que j’aime le plus. Et sous les regards attendris des deux copines, avec mille et une recommandation de la bouche de ma mère, je quitte mon appartement pour le restaurant où le critique m’a invité. Et comme toujours, il suffit d’un chauffeur du dimanche pour que je sois raisonnablement en retard.
Il attend devant la porte de l’établissement, sans signe d’énervement particulier. Si moi je suis sur mon trente-et-un, lui a opté pour une tenue plutôt « sport ». Une table visiblement réservée nous reçoit et le repas qui se déroule gentiment dans une salle complète, nous parlons donc photo. Il prend la température et c’est moi qui lâche du lest, en osant aborder les questions qui me tarabustent depuis le soir de la galerie.
Pourquoi s’est-il senti obligé de rajouter cet « évidemment » qui prouve un peu le contraire de ce qu’il raconte ? La sensation grandissante qu’il me drague subtilement revient au grand galop. D’un autre côté, il n’est pas mal gaulé et… il y a en lui un truc qui m’attire. C’est comme ça que, sur un coup de tête, je fais ce faux pas qui risque de m’entraîner vers l’inconnu.
Mes derniers doutes s’envolent. Ce type me fait du rentre-dedans et ça flatte mon ego. Après tout, il est aussi très plaisant et cultivé et il n’a rien d’un sauvage. C’est donc presque le cœur léger que je vois les phares de son véhicule suivre ma route pour aller chez moi. J’espère seulement que maman et Alyzée se sont éclipsées. Je suis rassurée en constatant que, dans la cour de mon immeuble, la « saxo » des deux femmes n’est plus là. Nous voici, Gabriel et moi, dans l’ascenseur qui nous emmène au troisième étage, où je réside. Mes doigts tremblent et je dois m’y reprendre à deux fois pour déverrouiller la serrure. Ce qui fait sourire mon accompagnateur.
Dès notre entrée, je le dirige vers le salon et lui propose un café qu’il refuse, prétextant des insomnies possibles. C’est donc tranquillement assis, lui sur un fauteuil et moi sur le canapé, qu’il examine une à une les photos que recèlent mes books ! Son doigt en pointe une sur laquelle figure Gertrude.
De nouveau, une risette fleurit sur les lippes du critique qui note sur un calepin je ne sais quoi. Il griffonne des lignes et des lignes. Serait-ce pour véritablement écrire un article ? Je suis presque déçue, c’est bizarre ça. Enfin, le voici qui tourne les pages de mon album personnel. Son index d’un coup s’attarde sur une autre photo.
Quand et comment est-ce que je sens que ses yeux ne sont plus tout à fait dirigés sur les pages glacées du livre qui contient mon travail ? C’est fugace, bref, et c’est comme si ce Gabriel me suivait des yeux. Il me dévisage avec de drôles d’éclairs dans les prunelles. Le pire, c’est que, loin de m’effrayer, ça me rend, comment expliquer cela ? Plus chatte ! Plus féminine ou réceptive aux signaux mâles qu’il me destine. En imaginant la trajectoire de ses mirettes qui me couvent, je m’aperçois qu’en fait, ma position sur le divan lui offre une vision bien moins glamour. Je serre les jambes, un peu tardivement sans doute. Bien entendu que, depuis sa place… il a dû croiser la blancheur de cette culotte qui… s’auréole sûrement depuis quelques minutes d’une tache trop significative.
A-t-il compris que je sais ce qu’il observe ? Il ne s’en cache pas vraiment. Il me laisse parler. De l’étang de Gertrude, de cette relation qui lie mon « Leica », mon œil et celle ou celui que j’immortalise dans des poses simples. Là, devant le plan d’eau, Gertrude qui s’offre au soleil sans fausse pudeur. Un moment magique pris au fil du temps. Bien sûr qu’elle est belle, cette fille. Face à moi, qui fait saliver Gabriel Montiers en cet instant ? La vue éphémère de ce qui me couvre les fesses, ou la douceur des lignes du corps de mon inconnue ? Je m’en fiche pourtant de le savoir. Chez moi, c’est le grand remue-ménage. Tous mes sens sont en effervescence.
Qui de nous deux avance le visage vers l’autre ? Bon sang, c’est au ralenti que je vis cette réunion de nos lippes. Est-ce que je rêve le baiser de feu qui m’enflamme soudain ? La main qui empoigne mon avant-bras, qui m’attire dans un même élan contre le torse de Gabriel, est-elle irréelle ? Puis cette langue qui me fouille la bouche, qui va, vient et revient dans mon palais, mélangeant nos deux salives, je ne peux pas l’ignorer. Difficile du reste de ne pas renouveler la douceur d’une embrassade qui embrase tout mon être. Il n’y a plus de photographie, plus d’album et encore moins de limite à ce qui se passe comme dans un film.
De baiser en baiser, les mains, les siennes, mais également les miennes se font plus hardies. Et au diable les beaux vêtements, la fille, le lac, le bœuf et toutes ses poses figées, nous sommes lui et moi en mouvement. Plus rien ne peut arrêter ce qui va arriver, ce que je désire tout autant que lui. Un homme, une femme, deux corps qui se donnent là, sans fausses promesses, juste un moment volé à l’éternité des jours qui s’enfuit. Gabriel et moi… nous ne visitons pas ma chambre noire, préférant la lumière plus générale de mon salon. Ce qui s’y déroule ne se raconte pas et c’est bien dans le huis clos de mon appartement que… je sais que les critiques d’art sont des hommes avant tout…
Une faible lueur troue la nuit qui nous entoure. Le matin nouveau se lève… et mes albums au sol, dans le désordre indescriptible des fringues entrelacées… Gabriel Montiers revient pour la énième fois me montrer que ses envies sont très terre-à-terre… la photographie, finalement, mène même à l’amour… Nous en oublions Gertrude… et l’œil sombre de mon appareil photo, pour nous préoccuper uniquement de nous ! Les scènes qui se font et se défont là ne sont pas à immortaliser !