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n° 22823Fiche technique19156 caractères19156
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Temps de lecture estimé : 13 mn
15/12/24
Résumé:  Noël entre filles
Critères:  fff
Auteur : Landeline-Rose Redinger            Envoi mini-message

Projet de groupe : Noëlies
Noël au tison

Pour cette fois Sabine avait troqué le chapeau que Landie lui avait ramené de ses pérégrinations européennes contre un petit bonnet rouge bordé d’une épaisse fourrure blanche.

Dans l’espoir de divertir son observateur, elle aimait à varier les plaisirs. Ainsi avait-il pu la voir masquée d’un loup de dentelle, d’un chapeau de paille aux beaux jours, d’une toque en hiver et même d’une cagoule de latex noir laissant à son voyeur, seuls ses yeux charbonneux et ses lèvres d’un sang criminel.

Puisque Sabine prenait plaisir à se tenir devant sa toile, là, sous les toits de zinc de sa mansarde, elle voulait que ce bonheur file par la lucarne et se pose comme une brise chez qui voudrait bien en prendre un différent.


Si Sabine ne vivait pas de son art, pour autant, elle vivait. Son job de barmaid lui donnait de descendre de quelques étages et de retrouver une autre forme de vie.

Elle avait gardé la petite toque de Noël sur sa tête, enfilé une micro-jupe, des Doc Martens et son buste dans ce qui ressemblait plus à une camisole qu’à un maillot. On peinait à voir sa poitrine chercher un souffle d’air, mais aussi on n’en décrochait pas son regard.

Elle savait, par pure intuition, que son voyeur à la longue-vue était au nombre des types qui s’accrochaient au bar en matant les filles, en lançant des œillades qui oscillaient entre désir et fantasme. Bref.

C’est lorsqu’elle fit le constat d’avoir oublié d’enfiler une petite culotte, que Sabine refit le chemin en sens inverse.

Debout devant la lucarne, elle oublia le bar et se saisit de ses pinceaux. Son téléphone antique posé à même le sol la fit sortir de sa concentration.



Sur ces trois affirmations teintées de joie sincère, elles convinrent du rôle matériel et logistique que chacune des filles apporterait pour la préparation de leur réveillon de Noël.

Après, Sabine passa une blouse sur son buste nu et espéra entrer pleinement dans l’espace visible du faisceau de son admirateur.


Vitalie était conférencière pour le compte de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et ses interventions l’obligeaient à une tenue réglementaire, stricte et sobre autant que devait l’être son propos.

Sortie de son rôle didactique des lourdeurs de l’Histoire, elle laissait ses bras et ses jambes visibles, véritables fresques tatouées par Boulle qui avait ouvert dans le 15e une boutique grande comme un mouchoir de poche où elle exposait également des couteaux artisanaux dont les hipsters raffolaient.


Lorsqu’elle sortit de l’amphithéâtre où elle avait tenu conférence, elle gagna le vestiaire et, soigneusement plié, changea son uniforme pour une jupette plissée sous un manteau de surplus, refit sa coiffure à laquelle elle intégra des extensions, posa un galurin sur sa tête et lança son sac sur le dos avant de s’engouffrer dans la première rame de métro qui la conduirait jusqu’au bar de Sabine.

C’était l’invariable trajet qu’elle effectuait et qui la rendait à un bonheur sans nom, si peu que la nuit qui s’ensuivait la vît se réveiller au matin dans les draps de Sabine.


Marie-Valentine n’avait en fait que peu hésité à lancer l’annonce fracassante lors du repas dominical avec Jolie-maman et Beau-papa.

Elle l’avait eu si souvent en tête, cette révolte, cette révolution, cet attentat.

Non, elle ne serait pas des leurs, non, elle n’ouvrirait pas les cadeaux avec Pierre-Etienne et les enfants, non, elle ne tiendrait pas le bras de Jolie-maman en équilibre instable sur les pavés qui menaient à Sainte-Jule et sa crèche immuable, et sa messe imbitable et ses deux mioches intenables.

Je l’ai toujours su, marmonna Jolie-maman, ça ne m’étonne guère, renchérit Beau-papa.



Elle aurait voulu leur dire qu’elle allait s’éclater avec les deux gouines, se bourrer la gueule avec la Salope Internationale, et qu’elle larguerait les Repetto, la jupe droite et le col Claudine pour des high-heels de quatorze centimètres, des bas résille et une robe moulante en cuir au ras de l’Origine du monde.

Elle aurait voulu, mais, devant ce silence mortel et les mines flapies de Jolie-maman et Beau-papa, elle se contenta de poser devant chacun un café brûlant. Ses enfants pleuraient, son mari fulminait, mâchoires closes, et Valente sentait une forme de joie à l’aune de la ferveur christique, lui couler dans les veines.

Les conditions du malheur et du désespoir étaient réunies et posées là sur leur monde à l’instar de la tarte aux pommes que Jolie-maman n’eut pas la force de partager, infidèle à l’élan de bienfaitrice qui la tenait chaque dimanche. La vie soudainement leur montrait l’épreuve, le parcours de la peine.

Il faudrait sans doute en prendre son parti, pensa la grand-mère des petits.



N’y tenant plus, Pierre-Etienne lança :



Jolie-maman pleura des larmes de sang.



Pierre argua avec assurance et délivrance que seuls les rassemblements familiaux étaient autorisés pour ce Noël de peste asiatique et que donc…



Étonnamment, Landie fut la seule à se rendre dans le bar de Sabine au soir du réveillon, la seule hormis le petit bonnet rouge de Noël à n’être pas en tenue affriolante.

Berlin, Berne, Prague et Vienne ne lui avaient laissé qu’une fatigue lourde dont elle peinait à sortir.

Aussi, son corps tour à tour convoité, effleuré, désiré et pris, avait-il laissé le désir longtemps entrevu durant ses deux semaines de prestation, de ne plus être drapé de la tenue qui rend aux hommes leur instinct de chasseur, de prédateur.

De ces talons hauts de rigueur, de cette poitrine qui se devait d’être l’élément phare du premier regard que les hommes posaient sur elle, Landie voulait faire table rase.

Ainsi, jean et godillots fourrés, caban marin et pull d’Irlande lui donnaient l’allure d’un ours sous lequel une chaleureuse maille de Damart laissait son buste au chaud.

Ah ! le bonheur de la réalité de la vie tant souhaitée et enfin advenue.


Le soir venu, Valente n’eut ni l’heur ni le courage de quitter la Villa Sainte Matie dans ce qui serait sa tenue de réveillon.

Le coffre de sa Mini Cooper Countryman cachait un trésor affriolant dont la seule image lui laissait la joie d’un corps dynamique dont elle rougissait presque.

L’idée de ne plus être affiliée à une famille dont elle appréciait les effets matériels, mais dont elle rejetait les codes dynastiques, cette idée-là lui conférait le statut tant envié d’une hors-la-loi, d’être borderline aussi d’une impie aux yeux de la lignée versaillaise dont elle était une branche et pas la moindre par son union maritale.


Pourquoi la vie l’avait-elle conduite vers les bas-fonds de la dépravation, pourquoi cette scission imprévisible, pourquoi cette rébellion à deux balles avait enfin conclu Beau-papa pour clore le débat.

C’est en parcourant le bureau Louis XV de sa belle-fille qu’il comprit les effets délétères de la littérature subversive de Marie-Valentine qui cédait aux sirènes d’une philosophie de bazar, d’une sociologie de Prisunic orchestrée par une gauche mélenchoniste, où l’on donnait tribune à une génération de merdeux bourdieusiens qui avait encore la goutte de lait aux narines. C’est ainsi que Beau-papa fut en prise à une colère dantesque et fit une brassée des ouvrages d’Edouard Louis, Lagasnerie, Eribon, – encore un, fit-il – et autre Foucault et même cette petite conne de Galabru qui firent un embrasement dans la vaste cheminée de la vaste salle à manger.

Jolie-maman fut comme pétrifiée devant la flamme à l’instar de Bachelard devant son insert.

Mais Marie-Valente filait dans les rues de Paris, cherchant un parking sombre où elle pourrait enfin passer une robe de latex sur son buste nu, enfiler des cuissardes rouges de chez Zara sur des bas résille – foin de Gucci, Chanel et autre Saint Laurent – fit-elle, en son for intérieur, flûte. Le petit bonnet Mère-Noël qu’elle disposa sur sa perruque platine lui conféra un changement radical d’identité qui chassa les scories de sa mauvaise conscience.

Lorsqu’elle se remit au volant, le sourire qui barrait son visage était à l’égal du bonheur qui s’emparait de son corps.

Elle pointa son index aux faux ongles de diablesse :



Elle fit crisser les pneus avec tout ce que la transgression peut laisser de frissons au corps.


*film vu seule avant le cycle de rétrospective Jacques Demy avec Pierre-Etienne.


Boulle, une grande fille filiforme ne devait son surnom qu’à l’école d’où jeune élève prometteuse, elle enseignait depuis plusieurs années l’agencement de l’environnement architectural et la recherche des objets de manufacture du XIXe à nos jours.

Boulle eut juste à poser le petit bonnet rouge et fourré sur son crâne, car, par un choix, il semblait qu’elle fut hiver comme été cet être dégingandé qui traînait son allure de bar en bar, d’expos en boîtes de nuit, vêtue de fringues rouges invariablement, qui la faisait osciller à qui la voyait passer, entre petit chaperon rouge ou Mère-Noël.

Si l’on peut considérer le studio de vingt-cinq mètres carrés, les sept chats qui l’occupent et un compte en banque aussi rouge que ses jupettes, alors on a fait le tour de la personne. Mais doit-on occulter son goût immodéré pour les fêtes et plus particulièrement Noël ?

Si seule rescapée d’une famille broyée par le décrochage des contrepoids d’une grue de chantier, Boulle sut se construire une vie acceptable entre ses amies et le prozac, et s’allant le cœur léger de station en station, elle considéra ces étapes semblablement à Jésus et ses quatorze stations, mais sa couronne d’épines ce soir avait le poids de la plume.

Elle n’aurait pu trouver famille aussi aimante que ses quatre amies. La grue l’avait peut-être sauvée d’un patriarcat lourd comme les contrepoids qui solutionnèrent l’idée même d’une famille dysfonctionnelle.

Elle quitta la station pour se retrouver quelque cinquante mètres plus loin au bar de Sabine.


Lorsque Vitalie ouvrit la porte du bar, il lui apparut que, pour cette soirée, pour cette nuit, elle allait s’assimiler à ses amies chrétiennes (l’étaient-elles ?) et jouer le jeu de la fête de la nativité. Elle allait se bâfrer, elle dont le corps contenait si peu, elle allait boire et, comme nul ne peut échapper à ses contradictions, elle danserait sur de la musique païenne. La liturgie chrétienne sonnait à minuit, alors même que les cinq filles seraient parcourues de deux grammes d’alcool dans les veines et que la mansarde n’aurait plus rien à envier au smog londonien, mais le brouillard serait d’une tout autre nature.

De cet instant, de cette nuit unique pour elle, Vitalie n’irait pas se vanter à son père à qui elle cachait la moitié de son existence en en travestissant l’autre moitié. Son père qui, par ses accointances, lui avait offert l’appartement cosy et cossu qu’elle occupait à titre gratuit, papa assurant les besoins élémentaires de sa vie.

Il fallait parfois se confectionner un costume si différent de celui dont on était vêtu depuis l’enfance, que le décider en toute conscience ne suffisait pas. Alors, autant prendre le parti des excipients pour entrer de plain-pied dans la fête.

Sans doute Vitalie avait-elle moins d’aisance à le faire que ses amies. Sans doute. Parfois, la vie mansardée de Sabine lui semblait enviable. De celle de Landie, oh ! elle ne voudrait ni ne pourrait la vivre.

Mais cela, non, cela n’entrait pas dans la métaphysique de cette soirée entre filles.

Plus physique que méta, plus sensuelle par la joie qui se dégageait de ses amies, tout comme si d’autres assemblages, des gens qui faisaient sa famille n’étaient aucunement envisageables, pas plus que concevables.

Alors, comme un bandit en cavale, Vitalie pensa en ouvrant la porte du bar qu’elle avait trouvé sa planque.

Elle tapa un shot de vodka sur le zinc et la vie lui entra dans les veines. Une autre forme de vie.


Ce fut un hourvari quand Landie ouvrit la porte du bar où les filles de la soirée avaient déjà bien œuvré. À sa grande surprise, Vitalie qui prônait la sobriété, avait aligné les shots de vodka et faisait le pari d’en venir à bout en criant entre chaque goulée, fuck the world, fuck la peste. Sans bien en saisir les tenants et les aboutissants, Landie inclinait à approuver le propos.



Si la thématique semblait aller de soi, pour autant, Landie ne voulait pas être ce soir, autre chose que ce dont elle avait envie d’être.

Mais les filles, dans cette joie qu’elle ne pouvait décemment pas décevoir, surent faire d’elle une poupée de Noël sexy plus vraie que les renders qui défilaient sur les sites dédiés.

Ce fut une cape courte, des couettes que Boulle tourna en un agile jeu de mains, ce fut un string de cuir rouge que bordait un porte-jarretelles d’où tombaient des bas blancs résille sur des genouillères à talons vertigineux.


Il y avait Boulle, il y avait Valente et Vitalie, Sabine et Landie, la fête pouvait commencer.


Lorsqu’elles montèrent en file indienne dans l’étroit escalier qui menait à la mansarde de Sabine, Vitalie qui la suivait eut un instant le désir de ce cul qui se balançait à hauteur de ses yeux. Le temps viendrait.

C’est dans une belle embardée que Boulle entraîna Valente et elles redescendirent les quelques marches qu’elles avaient peiné à monter. L’une sur l’autre, elles reprirent l’ascension avec la souffrance du grimpeur de paroi.


La table, deux portes que Sabine avait dégondées et posées sur des tréteaux, la table était somptueusement décorée ; fallait-il que les traditions s’ancrent dans les esprits pour qu’on reproduise à l’identique la table familiale ? Chacun refaisait la Cène pouvait-on croire. Chacun à sa façon.

Ce fut Sabine qui d’autorité, distribua les places en n’omettant pas de garder Vitalie à ses côtés. Ces deux-là laissaient la traîne du désir jusque dans le moindre balancement de leur corps.


Après ce qui leur avait coulé dans les veines au bar, les filles entamèrent le repas par un ballonnet de Sauternes frais.

Pour les dindes, lança Sabine en en posant une sur la table sanglée d’un ruban rouge et fardée en son croupion d’un plug anal de Noël.

Il y avait eu le lancement des festivités au bar et, si l’alcool coulait bon dans les corps, la tension comme la chaleur semblaient exponentielles.

Sabine mangeait avec les doigts, plantant dans la chair ses belles dents blanches en dévorant Vitalie plus qu’elle ne le faisait de la viande.

Chacune dût raconter le plus beau réveillon de sa vie, et si qui pleurait, il en fut plus de larmes de rire que de tristesse.

Pareilles aux paillards et ripailleurs des tavernes, les filles versaient dans des confidences intimes que le vin encourageait.


Valente se pinçait les lèvres, car Valente qui n’avait jusqu’à son mariage point été déflorée, ne se donnait à Pierret-Et’ que de samedi en samedi et à la papa sans autre forme d’excentricité. Landie perçut sa gêne, mais au final, Valente s’en sortit honorablement par une jolie cabriole en narrant une histoire de pluri-amour qui, Landie le savait et n’en fut pas contrariée, n’était autre qu’une fantaisie qu’elle avait relatée sur le site Revebebe dont Valente était sans doute une fidèle lectrice. Landie en fut joyeuse et tellement reconnaissante qu’elle en chiala de désespoir pour elle. Le vin aidant, les filles prirent son chagrin pour du bonheur.


Avez-vous remarqué, amies-amis, ce moment où au cœur de la fête, la vie nous ramène avec la hargne d’un tireur de corde vers le fond de notre tristesse.

Vitalie, qui n’était pas en reste, se campa sur la table en mimant l’effeuillage qu’elle avait opéré un soir de fête pour le fils du rabbin qui mouilla jusqu’à sa kippa et prit comme un chevreuil dans les phares ne put décoller ses yeux du corps d’encre et de chair de la belle.

Par le pouvoir de narration de Vitalie par ses mots et sa mimique l’histoire prit un tour si drôle que Boulle fila aux toilettes en se tenant le bas-ventre.



Valente qui avait repris le rythme et sentait son corps libéré, sans en faire montre, était accrochée aux lèvres de Landeline, car de ses lectures, combien de fois était-elle sortie avec le désir qui brûlait juste là où Pierre-Etienne n’avait jamais rien transcendé. Combien de nuits avait-elle résolu de filer là où Landie l’emmenait dans ses récits, combien de matins l’avait rangée dans son tiroir à pudibonderie, dans sa cuisine et sa vaisselle – qui n’allait pas au lave-vaisselle, bordel de merde !

Ikea et Zodio étaient les pays où elle rêvait son trekking, mais Pierre-Et ne pouvait et ne voulait franchir ce cap, non il ne le pourrait pas – mais c’est à peine si elle entendit Landie qui revenait à l’enfance et le mystère durable de Jésus.



Valente, quoique quelque peu déçue, rejoignit le chœur du rire des filles que l’alcool emportait à la moindre blagounette.



Sabine remplit les verres, posa la bûche sur la table. Après, elle se saisit de sa guitare électrique en lançant son chant de Noël préféré.

La mansarde tremblait sous le bruit saturé de la musique et les filles reprenaient, en chœur, la chanson.


C’était la fille du Père Noël, J’étais le fils du Père Fouettard

Elle s’appelait Marie Noël, Je m’appelais Jean Balthazar


Après, les filles dansèrent sur quelques rythmes de disco, puis la fatigue venant, on s’écroula sur le vieux canapé.


Quand ce fut minuit, quelque chose se produisit qui resterait sans doute comme mémorable pour chaque fille ici.

Valente ouvrit la lucarne, et grimpée sur un tabouret, elle entama l’Ave Maria de Schubert, dans un timbre et une clarté qui laissèrent à chaque fille la joie silencieuse due à l’éclat de la pureté.

Dans le ciel froid et bleuté de la nuit, Valente vit comme le reflet circulaire d’un télescope qui cherchait l’étoile unique.


Landeline Rose Redinger – Noël 2020