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06/12/24
Résumé:  Landeline mène l’enquête
Critères:  fh
Auteur : Landeline-Rose Redinger            Envoi mini-message
Les salades de l'amour

Je l’avais envisagé comme un sérieux terrain de recherche, et voilà que le petit espace où je pensais évoluer en initiée se transforma en un ring où le boxeur fou frappait l’air, le vent et un invisible ennemi.


Cet homme-là est fou et il défend ardemment le territoire sans barreau de sa folie, me dis-je.


J’étais arrivée sur les quais de Gesvres par le pont Notre-Dame. Une idée vivace y envoyait mon corps qui lançait mes jambes alertes, comme la marcheuse régulière que je suis. Je m’assigne parfois des missions, qui sans faire sourciller le moins du monde mes amis, revêtent pour moi, soudainement, une importance capitale. Une forme de priorité que ne supplanterait pas la raison d’État.


Donc le boxeur fou m’effrayait un peu et je comptais fort sur le couple qui me devançait pour assurer, sinon ma protection rapprochée, au moins une solidarité rassurante. Il n’en fut rien. L’homme, casquette vissée sur le crâne, et la jeune femme filèrent dans les marches qui les emmenaient dans une promenade romantique sur les pavés inégaux du quai. Je n’en menais pas large, mais ma témérité n’a jamais démérité dans l’adversité. Je traçai droit devant, et le boxeur fou, comme figé, les poings en position de combat, me regarda passer avant de décompter les dix secondes qu’il restait à son imaginaire adversaire, avant que ne sonne la cloche de la déclaration du K. O. Pour lui comme pour moi, la vie n’était-elle pas un jeu ? Ou un grand combat, peut-être.


Je poussai quelques pas plus avant et, chaussant mes demi-lunes sur le nez, me mis en quête d’entamer mes premières investigations : en somme, la quête et l’enquête. Pour tout dire, j’exhumai là un dossier non élucidé vieux de quelque cinquante années.


Landie, me dis-je, te voilà donc la princesse du cold case.


Pour le coup et pour la blague, la coïncidence voulut que, ce jour de petite fraîcheur automnale, je me sois vêtue d’un manteau au col remonté et d’un chapeau Alabama que sans doute Humphrey Bogart ou Nestor Burma en auraient pâli de jalousie.


Non, non ! Je vous vois venir… Eh bien, sous mon manteau, jean coupe slim, aux pieds mes fidèles Doc’ mauves. Voilà, c’est dit. Pull de laine chinée au cou ample snood. Bon, les dessous n’ajoutent rien de rien à l’affaire. Pour l’heure…


Je savais ce qu’il en coûtait d’une patente et de la drastique contrainte d’admission par la mairie de Paris, pour l’acquisition ou la reprise d’une boîte mémorablement verte, adossée au parapet des quais. Je savais donc qu’un ouvrage quasi introuvable s’y négociait au prix outrageux de plusieurs centaines d’euros quand nous n’atteignons pas la tranche des milliers. La douloureuse vous tombait dessus, comme la vérole sur le bas clergé. J’avais des arguments que même le clergé, bas ou brodé d’or, n’aurait pas jetés aux loups et sans être coté au CAC40, je n’étais pas non plus plébéienne. Bref, ma bourse était à l’aune de ma monnaie d’échange.


Oh ! Landie, tu nous balades encore… Le grommellement des empressés, des assoiffés de mes sorties nocturnes s’élevait en moi comme un chœur.


Je longeai donc les boîtes des bouquinistes passant mon regard sur les tranches jaunies des ouvrages, petits et gros volumes, sachant avec une certaine prescience que rien ne se passerait ce soir. Sans être une série à rebondissements multiples, ma quête n’en était pas moins à mettre entre des mains patientes et une solide expérience de la persévérance. Autant de qualités qui me définissaient. Je ne posai aucune question au boutiquier des grimoires.


Lui était d’ailleurs un homme que l’on eut vu antiquement penché en expert calligraphe sur un papier parcheminé. Il jouait la discrétion, feignant un quelconque petit remuement inutile.


Mais ceux-là cachent savamment leur jeu, pensais-je, laissant baguenauder mon index en chercheuse indécise.



Nous partions allègrement lui et moi sur des sous-entendus et cela, ma foi, pouvait bien faire mon affaire.


Mais inversement à l’achat compulsif, je ne me laissai pas détourner du sérieux cheminement de mon enquête, quand, en vainqueur, il posa sous mes yeux quelques ouvrages anciens, comme la révélation d’un trésor enfoui sous la poussière. Tout comme si un voile crasseux faisait une plus-value aux volumes ; de quoi vous plumer vos économies, en un éclair.


Ainsi le bonhomme voulut-il me fourguer du Hemingway manuscrit, du Fitzgerald au vomi identifié du maître, ou encore un feuillet original aux pages entre-collées de la matière douteuse de Bukowski lui-même ! L’on misait plus amplement sur la légende de l’obsédé du sexe que sur la valeur de son œuvre.


Mais si singuliers et si empreints d’histoire qu’ils fussent, ces bouquins-là ne faisaient pas avancer d’un pouce ma recherche de la vérité. Le libraire ambulant y mit quelques notes de gringue, mais rien n’y fit.


Comme enquêtrice, je prenais mon rôle très au sérieux et me corrompre par la chair relevait d’une gageure, d’un chemin tapissé de braises pour le malin vendeur de keepsakes et autre pseudo-incunable. Je filai, col remonté, resserrant les pans de mon manteau en captant à peine le sabir du laborieux entrepreneur. Je n’avais pas la queue d’une piste pour mon enquête.


Ce ne fut qu’aux heures les plus avancées de la nuit, blottie sous une demi-tonne de couettes et dans les brumes d’un rêve étrange, que j’entendis avec une clarté presque effrayante, la voix de baryton du vendeur de bouquins et le paroxyton tout au-dessus, tout comme s’il se fut subrepticement allongé dans ma baignoire. Je sursautai et allumai en hâte, alors j’entendis distinctement ceci :



Mon Dieu, pensai-je, les entrelacs de nos pensées crépusculaires sont parfois presque terrifiques.


Qu’une si petite boîte crânienne – comparativement au gorille ou même au cachalot – puisse renfermer tant de choses énigmatiques, avait de quoi me sortir de ma rigueur policière, de m’écarter de ma professionnelle droiture.


Par acquit de conscience et tenue par une petite peur, j’entrepris de faire le tour des pièces, une paire de ciseaux à la main, mais pas plus de vendeurs de bouquins que de Charles Manson dans mes murs.


À pied d’œuvre, au tout petit jour, je piquai un peu du nez dans mon bol de muesli bio lin et fibres de la Maison Favrichon, riche en oméga 3, quand, par une subite clairvoyance, je remis en ma mémoire les invectives du libraire. J’allais de ce pas, après une douche régénérante, j’allais clarifier et mettre les choses à plat.


Il n’était pas dit qu’on allait me dévoyer, qu’on allait entraver une enquête qui revêtait à mes yeux un niveau de vigilance haut et donc, par conséquent, une hygiène de vie idoine.


Lorsqu’en fin de matinée, j’arrivai devant mon homme, je l’invectivai à mon tour tout de go :



Le briscard, pas démonté pour deux ronds, sourit en farfouillant dans son bric-à-brac et sortit une forme de parchemin, qu’il déroula comme un kakémono nippon devant moi. Pleins et déliés, alignements lisibles d’une encre à peine édulcorée, l’on pouvait encore suivre mot à mot l’acte de propriété unique du mot « Impermanence ».


Ma première pensée, rustre et plébéienne pour le coup, fut abrupte. Mais qu’est-ce que c’est, cette connerie ? Avais-je donc à faire à un margoulin, un emberlificoteur ? Devais-je prendre mes jambes à mon cou et fuir le baratineur ? Je n’en fis rien. J’avais devant moi l’authentique acte de propriété intellectuelle du vocable « Impermanence » étymologie, historique, et tout le tintouin.


Hé ! Oui, le finaud venait de me faire prendre une tangente que je n’avais pas envisagée. Par un appel téléphonique bref et, semblait-il, prévu, on fit venir un agent assermenté de l’Hôtel Drouot qui attesta formellement l’unicité du document. On m’assena un imparable argument, qui à mes yeux, ne valait guère plus qu’un pet de lapin, arguant que chaque utilisation du dit-mot, sur quelque écrit que ce fût, engrangerait dans mon escarcelle quelques acceptables picaillons. Foutaise, pensais-je en répliquant sérieusement, mais qui, de nos jours, use à souhait du mot Impermanence outre quelque rimeur non publié, une fille un peu perchée et blogueuse ? Autant dire que, pour le coup, je faisais chou blanc sur mes royalties.


Si le document était ma foi, bien authentifié, autant le bouquiniste que le consultant assermenté savaient que la valeur marchande annoncée était une belle arnaque, que leur association de bienfaiteurs douteux n’allait pas trouver en ma personne une naïve acquéreuse à ce prix himalayen. L’affaire tourna pourtant à mon avantage, car, précisément, mes avantages faisaient autant que le plaisir qu’ils me conféraient. Bref, laissant passer une journée sur la possible transaction et ayant d’irréfutables arguments quant à la rareté et la désuétude du vocable, je l’acquis sans haute lutte, sans monnaie sonnante et trébuchante. Pas même le symbolique euro.



Je quittai mes deux boutiquiers en pensant avec ironie que j’allais savamment vider leur bourse quand eux n’y gagneraient pas un kopeck. Mais Landie, me répondis-je, ta bouche est un livre d’or. Je m’engouffrai dans le premier métro frémissant déjà des jours à venir. Je savais d’ores et déjà que cette incartade, quoiqu’imprévue, n’allait pas me distraire durablement de ma mission originelle. La nuit et les heures du lendemain furent une suite délectable de sensations épidermiques et de murmures anatomiques.


C’est ainsi qu’en une soirée, je retrouvais mes marchands plus joviaux que les jours d’avant. Le document me fut remis après signature d’un contrat de cession dûment signé par l’expert et moi-même, mentionnant le type de droits cédés et la durée d’exploitation du droit cédé.


Déjà un tantinet enivrés, les deux adjudicateurs commandèrent chacun un flight. Cependant, je restai devant un petit scotch sans grande prétention, mais juste de quoi donner un élan supérieur à la petite chaleur qui vaporisait mon corps. J’avais par nécessité, mais pas que, laissé échancré mon manteau, laissant à vue la maille fine de mon soutien-gorge – ô, si peu en faut-il aux hommes ! – et je portais avec une subtile lenteur le verre à mes lèvres, que mes deux voisins eurent quelque peine à déglutir leur boisson forte. Puis, glissant mes jambes hors de la banquette, je m’en fus chaloupant sensiblement mon corps sur mes bottines à talons.


Je laissais le bouquiniste œuvrer derrière tandis que je vidais l’expert Drouot tendu devant moi comme un élu en sa mairie, avant la visite d’Emmanuel Macron himself. Ici, pas de cris, juste quelques glapissements bâillonnés, un simple classique de la DP sans grande prétention. Une fredaine divertissante, dans les latrines luxueuses et spacieuses, qui m’avait tout de même tenue en tension quelque vingt-quatre heures durant.


Les affairistes s’affairèrent devant derrière, tour à tour, jusqu’à épuisement total des stocks.


Je quittai allègrement le bar, mon document sous le bras avec l’inamissible désir de poursuivre mon œuvre en quelque lieu chaudement parisien. Une fois n’est pas coutume, me dis-je, et je me fondis derrière la porte sombre du club de la rue le Regrattier, où l’on répondit ardemment et en petit nombre à la petite impatience qui me taraudait et à la jolie idée d’impermanence du plaisir.


Pour autant, je ne perdais pas de vue le sérieux de mon entreprise de recherche et jurais les grands dieux, tandis que l’on hochait en moi sud-nord, que j’allais me reprendre avec toute l’application et l’exigence qui me caractérisent.


Un Uber me déposa au petit matin rue Santos. Je glissai mon document d’époque dans le petit coffre-fort et mon grand corps suintant de scories d’hommes sous la douche.


J’avais baissé la garde, mais la conscience qui est une louve pour la femme me rappela que le devoir qui m’échoyait n’était aucunement le fruit d’un hasard ni le caprice d’un dieu trop gâté. C’est ainsi qu’armée de forces et d’énergie, je relus mes notes et visionnai les quelques rares informations relatives à mon affaire. À mon enquête.


La chose était courue d’avance. Si je ne redonnais pas un ordre à ma vie, si je ne me reprenais pas, le chemin de l’infortune et de l’échec demeurerait mon seul horizon. J’allais donc remettre l’église au milieu du village. Passant au second plan les requêtes de mon corps, je reléguais les parures et les talons hauts, fermais les portes du dressing et la fenêtre de mes tentations. Se targuer de professionnalisme et succomber au premier divertissement venu est un non-sens, une duperie, un avilissement de la conscience. Donc, recentrons les choses. Et trêve de mystère.


Tout a été dit et rien n’est apparu d’une criante véracité pas plus que convaincante. Nous revoyons bien sûr la belle Marie-France Pisier, son livre à la main, dans le film de Truffaut, L’amour en fuite. Là naquit le véritable mystère.


L’on voit de temps à autre quelques fantaisistes se targuer de fracassantes révélations, mais balivernes et billevesées, voilà ce qu’il en est. Et que mon âme s’aille en enfer si j’ajoute à la liste des bouffons, hurluberlus et autres gugusses, mon nom. En tout domaine, je n’ai pas pour habitude de négliger la tâche et de n’aboutir qu’à un résultat approximatif, ou bien je m’abstiens. Ne souriez pas messieurs, je vous en prie, et reprenez votre droiture, enfin, je veux dire votre sérieux.


Il changea sensiblement d’attitude quand une petite femme blonde un peu enrobée se planta entre nous, posant alternativement sur lui et sur moi, un regard qui en disait long sur son sens de la propriété.



Elle fila, le regard bas, mettre de l’ordre là où précisément tout semblait en ordre. La vigie, pour le coup, allait bel et bien servir ma cause.



Qu’il ne comptât pas sur un relâchement de ma personne, une faveur, c’est ce que je lui murmurais à bonne distance de la frangine. Pour le coup, cet homme, disons-le, avait au moins le pouvoir de me balader, étais-je donc une enquêtrice malléable – qui a la propriété de s’aplatir et de s’étendre – stricto sensu. Eh bien, le mot me va comme un gant. J’avais une petite colère contre moi-même, mais aussi, que l’énigmatique bouquiniste joue un peu avec mes nerfs n’était pas pour me déplaire. Qu’il me présentât à un autre arcandier de sa trempe ne serait pas ce qui m’étonnerait, puisque je pouvais bien dire que lui et son acolyte Hôtel Drouot s’y étaient employés. Enfin du moins le pensait-il alors, car nous pourrons voir dans les temps qui viennent que les enfumeurs furent un peu enfumés.


Donc, je m’en retournai à mes pénates pour être à pied d’œuvre le lendemain. Je ne puis, je l’avoue, me targuer d’avoir su dissocier mon activité d’enquêtrice de celle jouissive de mon corps associé de très près à cette enquête. Bien que je partisse du postulat qu’un mélange des genres était nocif à l’affaire, je rendis les armes devant le constat presque scientifique d’une prolifération chimique de phéromones invasives que mon enquête générait dans l’entièreté de mon corps.


Mais, me dis-je, Landie, cet état-là n’a rien de plus normal, car que l’on visionnât True Dectective que l’on regardât en boucle Engrenage ou tout autre sombre polar, la tension sexuelle est invariablement une donnée obligatoire inhérente à l’enquête.


Nestor Burma lui-même dégainait si facilement devant une silhouette accorte. La testostérone est à elle seule un personnage. Donc, riche et placide devant cet état des choses, je ne pus résister à rouvrir mon dressing et choisir ma tenue du lendemain. Pour résoudre l’affaire des salades, je ne ménageais pas mon engagement, il en va de ton honneur dans le milieu, me dis-je en sortant une jupe courte et des bottines en daim.


La frangine n’était pas là, le bonhomme gagnait en proximité. Mais pour le coup, ma nuit avait été blanche et je savais qu’un tel état était toujours bon à la perception subtile des choses.



Pour tout dire, ce petit mouvement un peu emporté, et l’épaisseur du mystère qui entourait mon affaire ne firent que me lancer les aiguillons du désir comme une hallebarde invisible au bas du dos.


Je m’en fus donc sur mes talons fins et stables par l’allée de L’île aux cygnes via le pont de Bir-Hakeim. C’était un petit homme insignifiant enroulé dans un manteau trop vaste qui lui donnait une impression étrange de grizzly n’excédant pas le mètre soixante.


Tiens, voilà l’ours mal-léché, me dis-je en pouffant un peu. Mais tout est si impermanent, pensais-je, sans qu’un kopeck n’entre dans mon escarcelle.



Le petit grizzly se tourna vers moi, son visage illuminé, et tout comme si le monde s’ouvrait devant lui :



Il semble inutile de vous dire qu’une enquêtrice digne de ce titre durement acquis se doit de garder ses sources, le cœur du travail étant d’avancer pas à pas. Ne pas se laisser impressionner, marquer des points donc. Et que l’ours fut un nostalgique des Tontons était en somme ce qui fit mon lien et ma chance dans l’affaire. Vous comprendrez donc que, pour maintenir le cap, je ne puis vous livrer l’origine de l’information. Et puis, je ne suis pas une balance !



Par le pont de Grenelle, nous avions rejoint le port du même nom, où le bonhomme me fit pénétrer dans le fatras sombre de sa péniche. Mon talon se planta sur une vieille croûte de pain qui fit sursauter le petit grizzly. Dire qu’il s’agissait d’un fatras serait minimiser l’innommable bordel qui faisait de son gourbi, à la fois une farfouille, une caverne à bouquins et la piaule d’un vieux garçon où aucune fille n’aurait posé ses fesses. Bien entendu, ma mission imposait à la fois le courage et une adaptabilité à tout terrain.



Les odeurs de fritures et de poissons grillés se mariaient aisément avec celles des livres anciens qui, plus que de tapisser les parois du bateau, envahissaient l’espace en petites piles qui devaient sans doute constituer une forme de classement pour l’homme déclassé qu’il était ; moitié mendiant, moitié aristocrate déchu. Entre grognements sourds et gestes nerveux, il fouinait avec cette petite contrariété qui nous tient, lorsqu’aux yeux de ceux que nous voulons surprendre, nous peinons à mettre la main sur l’objet de leur désir. Et pour poursuivre dans le désir, les lieux, les structures, les architectures singulières – vous le savez – ont toujours communiqué à mon corps, une sorte de tension positive qui prend généralement vie sous forme d’une légère vapeur épidermique traçant son chemin jusqu’aux creux des cuisses et tout parfois peut basculer. Il n’en fut rien, car mon homme disparut sous un banc-coffre poussa un cri qui remit séance tenante mon corps et mon esprit en place.



Je possède, dit Eva Truffaut, évidemment l’original du livre qui joue un rôle dans L’Amour en fuite et, classé comme il se doit dans ma bibliothèque entre Heimito von Doderer et Jean-Paul Dollé, pour les plus curieux d’entre vous. Sous la couverture se cache en fait un livre qui était destiné au pilonnage, signé André Miquel, et dont le titre est Vive la Suranie ! (Publié en 78 chez Flammarion). Le livre fait cent vingt-six pages, son numéro d’ISBN est 2-08-064084-4, il est dédié : Aux amis, vivants, morts ou à venir, de Suranie et d’ailleurs.


Moi, les jambes croisées dans le petit espace qui m’était imparti, lui posé sur sa caisse basse, c’est ainsi que mon riche historien me révéla l’énigme du fameux livre qui absorbe tant la belle Marie-France dans le film de Truffaut.



Il se rapprocha, traînant sa caisse sous lui, apposa ses mains à plat sur mes genoux. Quelque chose dans ses yeux ne me parlait pas de gestes sciemment dirigés, même si j’oscillais moi-même entre laisser le temps suspendu avant la révélation de l’histoire, et en intermède ouvrir mes jambes à sa bouche, à sa langue, ouvrir mon désir. Mais mon corps n’était pas partant pour l’affaire.



Je sourcillais, mais vous le savez, je ne suis pas fille à jouer les effarouchées, car, en somme, l’expression même de donner son cul, revêt à elle seule l’idée d’absolue liberté, sans l’entrave des puritains, des moralistes, en faisant le bien dans la foulée. Qui donc se prévaut d’une telle ouverture d’esprit, d’une telle largesse du corps, qui donc fait ainsi la félicité des hommes, qui donc sans s’offusquer, prend une telle assertion autrement qu’un piètre rabaissement de la Femme, qui ne s’enfuit pas, qui donc ne dénonce pas son porc, dites-moi. Alors, pas plus que je ne dénoncerais mon porc, je ne n’accablerais mon grizzly. Cet homme-là avait du répondant, une canaillerie qui masquait joliment l’héritage d’un décorum familial et bourgeois.



Et il sortit d’un sac en papier kraft un livre au titre de Les salades de l’amour, celui-là même, assurait-il, que la belle Marie-France Pisier tenait dans ses mains durant le film.



Il ouvrit le livre qui, m’expliqua-t-il, n’était autre qu’un petit traité de jardinage de Fridolin Truffaut datant de 1725, passé de main en main, jusqu’à François via son aïeul Georges.


Les salades de l’amour, dont la couverture présentait, semblablement au film, le titre et le nom d’Antoine Doinel, n’était donc rien d’autre qu’un volume d’une bonne centaine de pages, avec de superbes planches suivies de conseils divers de culture. Magnifique en soi, mais, pour le coup, soudainement, le mythe tombait. Je ne puis cacher ma petite déception, mon corps retrouva sa température basale, mais le petit grizzly malignement ajouta :



Cet homme-là était de la trempe des poètes, et je fus là, à nouveau enfiévrée, tandis qu’il se leva et remisa le livre sous le banc-coffre.



Je ne suis pourtant pas fille à perdre de ma superbe, mais un petit coup de moins bien me saisit entre le bateau et le quai, je pris appui sur la rambarde et filai en me disant que le temps ferait son œuvre.


J’étais un peu contrariée, mais aussi, quelque chose me renvoyait à cet homme qui était plus fort que moi, et que le désir n’avait pas corrompu. Celui qui se rapprocha bêtement de moi dans le métro, matant mes gambettes que les pans de mon manteau avaient un peu délaissées, celui-là risquait gros, je n’étais pas d’humeur. Pour tout vous dire, je ne suis pas bonne perdante. Un héritage familial sans doute, tout bonnement un trait de naissance des dominants. Mais pour le coup, une amertume me parcourait la gorge et je retrouvai presto mon canapé, mon jogging et mes pantoufles.


Mes envies sensuelles furent reléguées, troublée que j’étais par une forme lancinante de mésaise presque indéfinissable.


Je profitai d’un besoin d’oxygène après quelques jours d’enfermement pour fureter au bord du quai de Grenelle, mais la péniche était barrée de planches qui empêchaient l’accès et la passerelle fermée laissait balancer une pancarte « à vendre/for sale » qui me rendit nerveuse. Nerveuse, car, pour moi-même et loin du regard d’autrui, je perdais la partie, je perdais la face. Le livre serait vendu avec le bateau. Pour tout dire, je fis passer au second plan, mes inquiétudes pour le petit grizzly. Vous le savez, je ne suis pas vénale et la valeur marchande de l’œuvre n’entrait pas dans la ligne de compte de mes sentiments. Je ne suis pas vénale, mais j’aime posséder, oui, j’aime posséder.


Je repartis comme j’étais venue. Mais le basculement de ma petite léthargie survint contre toute attente au début du printemps frémissant. Par un hasard curieux et une forme conjuguée de la probabilité et de la mathématique, je me vis soudainement et en quelques jours au cœur même d’une espérance qui me servait tout comme elle honorait ma qualité de patience et de sagesse. Je n’avais pas, bien entendu, laissé en plan l’affaire et fis des pieds et des mains pour une possible visite de la péniche à vendre, mais bien sûr qu’allais-je donc faire d’un bateau, moi qui peux tout à fait tanguer hors des masses aquatiques. L’hiver avait, quant à lui, ce malin plaisir à me laisser Gros-Jean comme devant à chaque tentative inhérente à l’affaire des Salades. Mais l’hiver n’est pas le printemps !


Au tout début du mois d’avril, alors qu’un soleil timide s’essayait à chasser l’hiver tenace, je reçus par courrier un chèque de plusieurs centaines d’euros qui, non par son montant, mais par son émetteur, fut en soi une joyeuse surprise. L’émetteur en était le service du ministère de la culture en charge des droits de la propriété littéraire et artistique. Joint au chèque, un simple post-it, un nom enfin presque – Jacques. P Hôtel Drouot – et cette information en forme de mystère. Remerciez Michel Houellebecq…


Petit malin, me dis-je. Mais le petit malin venait de raviver quelques gaietés anciennes qui ne demandaient qu’à s’effleurir. Je m’en fus donc d’un pas guilleret au guichet de ma banque. Puis, prise d’un élan assuré, je filai revoir mon bouquiniste pour, disons, le faire bisquer un peu, mais sans méchanceté.


Pour le coup, ce fut lui qui me fit presque rougir, d’abord en me dévoilant l’énigme Houellebecq, puis en me proposant un repas en sa compagnie et celle de Jacques, en quelque restaurant assez chic. , me dis-je, le printemps est ton meilleur copain, fonce Landie, la vie ne souffre pas les frileux, les capons, les mous du genou. Alors c’était oui !


Bon foin de suspense : en fin du mois de mars, toutes ventes confondues, traductions, et livres de poche, Sérotonine de Michel Houellebecq s’était vendu à un million deux cent mille exemplaires. Et alors, me direz-vous ! Et alors, je vous répondrais que le mot impermanence y apparaissait une fois une seule, mais que le chèque, que vous n’aurez pas, se posa sur le lit de mon compte en banque aussi souplement que je me voyais allongée sur le lit de Jacques et de son acolyte.


En de pareilles circonstances et sans doute par goût de l’art, semblablement aux plus grands, Nicolas de Staël étant mon cheval de tête, je confine mon art propre non au dénuement, mot qui pourrait dénaturer la portée métaphysique de ma place précise dans l’univers, mais à l’épure. Et pour le coup, je serai dans mes formes, plus proche d’Egon Schiele que de Nicolas.


Donc, bien que riche de mille jupes et autant de robes, je posai sur mon corps, une simple et redoutable parure, culotte mini-cœur perles et soutien-gorge open-up d’Aubade. Je le nomme à dessein, mesdames, restons solidaires. Assise, les perles du string marquent avec délice vos fesses et transportent l’esprit là où déjà votre corps se projette. Bas à jarretières, manteau sur mesure de la Maison Artling – cadeau d’un dandy un peu fleur de nave mais amoureux – sans oublier les onze centimètres d’aiguille de mes Parisiennes noires de la Maison Ernest.


Le taxi, que dis-je, le Uber me déposa précisément là où m’attendaient les deux hommes qui, pour la soirée, avaient fait de considérables efforts vestimentaires. Quoiqu’un brin austère, je saluai l’intention de mes deux amis et nous poussâmes la porte sans prétention de la Divine alcôve.


Je sus d’emblée que j’avais commis une petite erreur technique, dirais-je, mais, in fine, je tournais ce petit désagrément à mon avantage. Vous dire qu’une petite chaleur corporelle m’ait saisi à l’instant même où je revêtis le minima d’étoffe que je portais en dessous serait bien inutile, vous connaissez la vie tout comme moi ; mais le manteau dont la serge classique rendait à elle seule, un bel embrasement épidermique me fit un bouillonnement soudain dans l’espace ouaté et sensuel du restaurant.


Le quitter eût été friser l’indécence et se mettre hors des codes de la maison. Je le maintins donc par sa boutonnière centrale et dévoilais, dans le même mouvement, un décolleté qui jeta le trouble et un croisement des pans de tissu qui dévoilait mes jambes jusqu’au liseré de mes bas.


Mais nos voisins accompagnés l’étaient tout autant par des robes courtes et des poitrines affolantes. Pour autant, mes amis, Jacques l’expert et Jasper le bouquiniste, eurent un trouble que leur front trahissait d’un léger emperlement. En vaguelettes vaporeuses par le bas et le haut, mon corps exhalait le désir. Après un cocktail maison, Jasper tint à ce que l’on ouvrît le repas avant une belle révélation, dit-il, comme pour pimenter le début de soirée, par un champagne Drappier qui, sans égaler le Peligri, passait plutôt bien en gorge. Pour le coup mon climat corporel fit une sensible chute.


Il parla de son ami Richard de Sirmont-Falmouth, qu’on avait retrouvé mort dans sa péniche. Il apparut qu’un évènement inhabituel a engagé son pacemaker dans un surrégime. Et là, Jacques eut un sourire à mon adresse – mais quelle belle vie a eu cet homme, et ne parlons pas de sa mort. J’apprendrai plus tard qu’on l’avait retrouvé peu après ma visite.



Mais là n’était pas la belle révélation de la soirée. Jasper interrogea Jacques et, comme deux enfants le jour de la fête des Mères, les compères posèrent un petit paquet maladroitement empaqueté.



Je laissai la petite tension en suspens, dans un geste hésitant, je décachetai le volume et simplement, presque bêtement, soupesai le livre un peu poussiéreux, comme si son poids invitait à la juste mesure de sa valeur : Les salades de l’amour.



Après un Chirashi de saumon, un dessert maison, kusmi tea, les hommes, avec un petit nœud à la gorge, m’invitèrent au confiné espace privé où ils espéraient de tous leurs vœux que je les accompagne. Dans un monde où l’on frôle la perfection, rompre l’équilibre de l’univers est une offense à l’harmonie, à l’ordonnancement de la nature et des hommes, à l’alignement des planètes. Ce n’est pas en ces termes que je m’imprégnai de la concupiscente atmosphère qui régnait entre les deux hommes, mais lorsque j’ouvris mon manteau, les deux hommes, comme vaporisés des essences de mon corps, se dévêtirent de concert et parcoururent ma peau, l’effleurant de leurs lèvres, laissant durcir leurs sexes tour à tour frôlés par mes doigts.


Tout fut lent, car nul ici ne voulait sacrifier à l’emballement, tant le lieu invitait à cela. Ce fut presque en état d’inaction que le sexe de l’un entra en moi, cependant que ma langue balayait sans vigueur sur sa longueur, le sexe de l’autre. On me susurrait des phrases presque inaudibles à l’oreille, je crus même reconnaître un vers de Rimbaud. Mais mon plaisir supplantait alors les paroles et les mots, mon envolée me laissait hors du temps. Je donnais aux mouvements élancés des deux hommes, un balancement presque nautique de mon corps.


La queue qui vrillait mes joues était un monde autant que celle qui limait mon cul, alors oui l’univers s’accordait à moi. Ici, c’était le jeu de tous les corps dans la joie des sexes, mais aussi leur jeu était-il unique, semblable et différent. L’émerveillement est dans ce moment où les sexes sont indistincts, là où l’un lâche un suc sur vos lèvres quand l’autre irrigue le sillon de vos fesses.

Encore une fois, ce ne fut pas en cette échappée que j’eus cette pensée, mais les souvenirs permettent de la formuler avec des mots même approximatifs, car en deçà du plaisir. Je pourrais durer, durer encore, et les deux hommes, si pales dans le quotidien, qui se révélèrent de valeureux coureurs de fond dans l’art charnel.


Lorsque leurs corps s’affalèrent comme sur la ligne d’arrivée, je glissai un doigt dans mon sexe en prenant chaque queue dans ma bouche en guise de bouquet final.


Le bonheur n’est jamais durable. Pourquoi, mais pourquoi donc ? pensais-je lorsque je me posai dans le taxi qui me conduisait chez moi. Mais ce ne fut qu’après une suite de plaisirs mécaniques, que je m’enfonçai dans un sommeil inaltérable.


Dans l’après-midi, je m’allongeai dans mon canapé, une théière à la main, en égrenant comme un chapelet sacré les pages ornementées de Les salades de l’amour. Lactuca sativa et autres italiennes à feuilles rouges.