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n° 22757Fiche technique22514 caractères22514
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Temps de lecture estimé : 15 mn
13/11/24
Résumé:  Dans le Paris de 2153, une visite impromptue à cinq heures du matin.
Critères:  #nonérotique #sciencefiction
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message
Une affaire de contrat

Grand Paris, ville basse, octobre 2153.


Ils se sont présentés à cinq heures du matin, un homme et une femme qui portaient un uniforme vert pâle. Des personnes venues des Domaines de la ville haute certainement. Cela surprit grandement Soul Karma, ceux des Domaines descendaient rarement ici.


Mal réveillé, il se demanda ce qu’ils venaient faire devant son appartement au cœur de la ville basse de Paris. Il sélectionna l’agrandissement sur l’écran du mouchard du palier. Il ne reconnut pas l’uniforme. Il zooma encore et put déchiffrer les lettres GL dans un triangle bleu et rouge. Il ne reconnut pas ce logo.


Soul venait de fêter son trente-cinquième anniversaire la veille. L’occasion de faire un premier bilan de sa vie. Il ne s’en était pas trop mal sorti, pour quelqu’un qui avait perdu ses parents à l’âge de six ans. S’il gardait de sa mère le vague souvenir d’une grande femme aux longs cheveux châtains, qui lui chantait des chansons douces le soir, il avait presque tout oublié de son père. En revanche, il se souvenait parfaitement des heures qui avaient précédé leur disparition. Il se rappelait bien les éclats de voix à travers les parois minces de leur logement, les bruits de pas, les sanglots étouffés, la porte d’entrée refermée et le silence retombant petit à petit sur l’appartement. Apeuré, n’osant pas bouger et se lever, il avait fini par se rendormir et avait émergé à l’aube de ses cauchemars, réveillé avec un sentiment de frayeur et de solitude.


Il se souvenait aussi parfaitement des deux hommes qui l’attendaient dans la cuisine, vêtus d’uniformes vert pâle… Vert pâle ?


Soul leur avait demandés où étaient passés ses parents. Sans dire un mot, les deux hommes l’avaient conduit à l’orphelinat de la ville basse. Là, on l’avait lavé, désinfecté, vacciné, nourri, logé. Puis, comme il montrait quelques dispositions pour le calcul et les mathématiques, à seize ans, on lui avait enseigné le métier d’aide-comptable.


Jamais, il n’avait reçu de nouvelles de ses parents. Jamais, ses professeurs ou ses éducateurs n’avaient répondu à ses questions sur le sujet. Il avait été plutôt bien traité, même s’il souffrait souvent de solitude, surtout les nuits, ces heures où il se tournait et se retournait dans son lit sans trouver le sommeil. C’était le lot de tous les garçons et les filles de l’internat.


De cette période, il lui restait quelques camarades qu’il croisait de temps en temps dans le labyrinthe des rues ou les ruelles sales. Ils buvaient alors une bière dans un bouge de la ville basse et tentaient de raviver les souvenirs de leurs enfances et de leurs adolescences.


On lui avait trouvé un emploi dans une société de courtage en assurance. Même en reversant vingt pour cent de son salaire à l’orphelinat, comme le précisait son contrat d’existence, il gagnait correctement sa vie, assez pour s’offrir un logement décent et inscrire sa fille dans une école réputée.


Sa fille, Scarlett, qui avait aujourd’hui quatorze ans, était sa perle, la pupille de ses yeux. Scarlett avait choisi le patronyme de Patience à douze ans, l’âge de sa pré-majorité. Elle portait donc le nom de Scarlett Patience aujourd’hui.


La femme en uniforme vert pâle eut une grimace d’impatience sur l’écran du mouchard, avant de presser une deuxième fois le bouton de sonnerie. Une vague de panique envahit Soul Karma. Peut-être étaient-ils envoyés par les services sociaux ? Peut-être le trouvait-il incapable d’élever sa fille seul. Ses uniformes vert pâle faisaient remonter certains souvenirs en lui…


Le suicide de sa femme quatre ans plus tôt l’avait soulagé. Dépressive depuis de longues années, elle demeurait toute la journée vautrée sur le canapé, tel un phoque échoué sur une plage, les yeux rivés sur l’écran mural du salon. Elle avalait d’un air absent les saloperies commandées sur l’antique Web, le réseau pourri où s’organisaient tous les trafics, où saisir son code bancaire revenait à un suicide financier. Un soir, en rentrant du boulot, il l’avait trouvé morte dans la chambre. Scarlett, laissée seule dans le salon, grignotait un paquet de chips, fascinée par la nouvelle émission de rezoréalité du canal 538. La vie quotidienne de familles africaines, survivant au bord d’une montagne de détritus. Le présentateur appelait à voter pour sa famille préférée (15 euro-dollars la communication), la famille qui récoltait le moins de suffrages était éliminée chaque semaine. La famille gagnante se verrait confier l’exploitation de la montagne d’ordures pour une durée de dix ans.


Les médecins avaient conclu à une IVV (interruption volontaire de vie), par l’absorption massive de cachets commandés sur le Web. Il n’avait pas contredit ce diagnostic, bien que sa femme n’eut jamais manifesté la moindre velléité suicidaire. Après tout, qui pouvait savoir ce qui se passait dans le cerveau d’une personne réduite à l’état de larve par l’abus de graisse, de sucre, de drogues et d’images ? On l’avait incinéré avec le cérémonial minimum (cinq mille euro-dollars tout de même), puis on s’était rendu avec l’urne au bord de la Fosse, l’endroit où, depuis l’interdiction d’enterrement des corps en 2102, la plupart des familles dispersaient les cendres de leurs morts.


Scarlett n’avait pas trop souffert de cette disparition. Au contraire, les mimiques d’amertume et de lassitude que le spectacle de sa mère lui procurait s’étaient effacées progressivement.


Soul n’avait pas voulu prendre une autre femme. D’abord, parce qu’il s’était bien réhabitué au confort offert par son célibat, et surtout, parce qu’il ne voulait pas imposer une belle-mère à Scarlett. Il dilapidait son énergie sexuelle une ou deux fois par semaine avec les jeunes et jolies filles de la rue du Plaisir. Pour une centaine d’euro-dollars, elles lui faisaient l’amour avec passion, avec fougue ou avec perversité selon son souhait du moment. Si on ajoutait d’autres euro-dollars, la plupart des pratiques, même déviantes, étaient possibles.


La femme en uniforme vert pâle sonna de nouveau, puis sortit d’une poche un passe, une clé électronique qui décodait et ouvrait n’importe quelle serrure. Un petit bijou de technologie réservé à la Police, aux forces armées et aux Personnes des Domaines de la ville haute. Il s’agissait donc d’une visite « domiciliaire » assermentée et officielle. Il valait mieux leur ouvrir. Soul activa le micro extérieur.



La porte s’escamota dans la paroi. La femme remisa son passe électronique dans la poche de son uniforme. L’homme le fixa avec un léger sourire indéchiffrable.



Il acquiesça. Ça faisait longtemps qu’on ne l’avait pas appelé Monsieur Karma. Pour ses collègues, il était Soul, pour Scarlett, il était Papa ou Papounet, pour les filles de la rue du Plaisir, il était « mon loup » ou « mon mignon ».


Soul s’effaça pour les inviter à entrer. Ils n’attendirent pas sa permission pour pénétrer dans le salon et s’installer sur le canapé. Il s’assit en face d’eux.



La femme hocha la tête avec une certaine grâce, avant de répondre :



Un sourire énigmatique s’afficha à nouveau sur les lèvres de l’homme. Sa collègue et lui ressemblaient aux couples de présentateurs vedettes des téléréseaux.



La femme esquissa une moue réprobatrice, aussitôt chassée par ce fameux sourire impénétrable qui, chez elle et son confrère, semblait être une marque de fabrique.



Il lui fallut une trentaine de secondes pour analyser la question, puis autant pour faire défiler sa vie dans son cerveau. Aussi loin qu’il pût remonter, il n’avait pas le souvenir de la moindre maladie. Il n’avait jamais manqué l’école ni son travail. Les autres, ses collègues, par exemple, les gens qu’il connaissait chopaient à longueur d’année des saloperies qui les clouaient au lit, ou même parfois les terrassaient définitivement. Le changement de climat, notamment, avait favorisé la prolifération de virus et bactéries dans l’air et dans l’eau. On devait faire bouillir l’eau du robinet et lui adjoindre des pastilles de chlore avant de la boire, par exemple. Ce qui n’empêchait pas l’apparition de nouvelles maladies tous les ans.



Ces mots eurent l’effet d’un électrochoc pour Soul. Des images revinrent avec une netteté stupéfiante, puis bouleversante. Il se remémora les symboles brodés sur les uniformes vert pâle de ceux qui l’avaient pris en charge le matin de la disparition de ses parents, un triangle bleu et rouge avec les lettres GL.



La femme lui retourna un sourire en coin, une moue plutôt, comme celle décernée par une professeure à un élève sur le point de résoudre une équation difficile.



En même temps qu’il prononçait ces mots, la vérité s’imposa à lui, terrible, inconcevable.



Soul releva la tête. Il tenta de chasser la fatigue soudaine qui lui pesait.



L’homme tira une feuille pliée d’une poche de son uniforme.



L’homme posa délicatement la feuille sur la table et la lissa du plat de la main.



Il regretta aussitôt son éclat de voix, et tourna la tête vers la chambre de Scarlett. Les regards de l’homme et de la femme de GeneticLab suivirent le sien avec la vivacité de faucons lancés sur une proie. Le silence revint sur l’appartement, troublé seulement par l’éveil de la ville basse au-dehors, les sifflements des premiers bus aériens, les cris des vendeurs ambulants de caféine synthétique.



Elle marqua un temps de silence avant de répondre, un léger sourire sur les lèvres.



Soul faillit éclater de rire. Un réflexe idiot. Les propos des deux charognards n’avaient rien d’une plaisanterie.



Elle marqua une nouvelle pause, pour le laisser assimiler ce qu’elle venait de dire, avant de reprendre.



Il resta un moment pétrifié sur sa chaise, complètement hagard.



Les traits de la femme se durcirent.



Il se leva et se saisi d’une paire de ciseaux, se coupa une mèche de cheveux.



Un voile de brume se déchira dans son esprit.


Il se retrouva allongé sur son lit, vingt-cinq ans plus tôt, en sueur, haletant. Des voix traversaient la cloison.


  • — À condition que vous ne veniez pas le chercher avant ses cinquante ans, implorait Maman.
  • — Trente, répondit la voix inconnue. Et quand il aura achevé sa formation, il reversera 30 % de son salaire à notre société.
  • — Trente ? Pas assez pour mener une vraie vie, objecta Papa.
  • — Coupons la poire en deux, insista la voix inconnue. Nous ne le récupérons pas avant ses quarante ans. En contrepartie, nous lui garantissons une formation moyenne et il devra 20 % de son salaire.
  • — Qu’est-ce que vous appelez une formation moyenne ?
  • — Aide-comptable, fonctionnaire premier échelon, par exemple. Nous sommes donc d’accord, nous partons sur le contrat suivant, votre fils sera récupéré à quarante ans, il recevra en contrepartie une formation d’aide-comptable et reversera 20 % de son salaire à l’établissement formateur. Nous sommes bien d’accord ?

Maman éclata en sanglots, Papa donna son aval du bout des lèvres.


  • — Dans quel monde vivons-nous ? balbutia Maman.
  • — Autrefois, les gens donnaient leur sang ou leurs organes pour survivre. GeneticLab a seulement humanisé cette pratique et l’a rendue éthique. Les enfants de vos petits-enfants recouvreront leur liberté. En attendant, votre famille aura grimpé dans la hiérarchie sociale. Tout le monde y trouve son compte.
  • — Foutaises, lâcha Papa.
  • — Vous avez fait le bon choix. Ce contrat assure à votre fils une vie tranquille jusqu’à quarante ans. Combien de citoyens peuvent en dire autant ?
  • — Et s’il lui arrive malheur avant ? s’enquiert Maman.
  • — Personne n’est à l’abri d’un accident. On ne gagne pas à tous les coups. Rassurez-vous, notre compagnie est assurée contre ce genre de risques.


Soul émergea de ses souvenirs et soutint le regard des deux envoyés de GeneticLab qui le contemplaient avec leur horripilant sourire en coin.



Il prévoyait déjà de mettre à profit ce sursis de cinq ans pour foutre le camp avec sa fille. Pour un pays neutre peut-être, ou bien une zone de non-droit. Ailleurs, loin…



La femme lui tendit une nouvelle liasse de documents. Il déchiffra en bas de la dernière page, un paragraphe intitulé « Clauses de pénalité ». Ses yeux brouillés par la colère et les larmes ne purent déchiffrer les tout petits caractères.



À quoi bon discuter, si ces vautours s’étaient déplacés jusque chez lui, c’est qu’ils étaient sûrs d’eux.



Une lueur d’ironie s’alluma dans les yeux de la femme.



Un vent de colère s’empara de lui. Comment ses propres parents avaient-ils pu les vendre, lui, sa fille, à ces ignobles trafiquants de gènes ? La misère avait-elle effacé en eux tout amour et toute tendresse ? L’espace de quelques secondes, il fut tenté de courir dans sa chambre et de saisir le vieux pistolet acheté à un fourgue des faubourgs et de mettre fin à cette farce en se tirant une balle dans la tête.


Combien d’années de pénalités cela coûterait-il à Scarlett ? Il devait se raisonner et offrir un dernier présent à sa fille et lui permettre de vivre le plus longtemps possible. Peut-être les choses changeraient-elles avant l’anniversaire fatidique de ses quarante ans ? Peut-être l’humanité se rebellerait-elle et dénoncerait-elle ce genre de contrats ?


Il secoua la tête avec résignation.



Il se rendit d’un pas mal assuré dans sa chambre. Il eut un tressaillement en passant devant la porte de Scarlett. Avait-elle surpris la conversation, comme lui avait entendu ses parents et leurs visiteurs trente ans plus tôt ?


Il refoula cette envie poignante d’entrer dans sa chambre pour la serrer une dernière fois dans ses bras et lui dire qu’il l’aimait. Elle avait été distante ces derniers temps. Normal, assuraient les psychologues des Réseaux, consultables à toute heure du jour et de la nuit pour la modique somme de cent euros-dollars. « Votre fille va sur ses quatorze ans, c’est l’âge des premières velléités d’indépendance, syndromes habituels de la préadolescence ».


Une larme roula sur sa joue à l’idée de ne plus la revoir, de ne plus entendre ses mots, de ne plus voir ses sourires, ses bouderies. Il faillit s’écrouler sur son lit. Il fit taire en lui une dernière flambée de colère. Il n’avait pas le droit de se révolter à cause de ce foutu contrat et de ses clauses de pénalités.


Il s’habilla avec des gestes maladroits, déchiré par les derniers regrets, sortit de la chambre, s’avança d’une allure chancelante vers les deux employés de GeneticLab.



L’homme et la femme en uniformes vert clair se levèrent et l’escortèrent vers le palier. Dans le hall, ils croisèrent deux hommes vêtus du même uniforme. Certainement, les employés de la compagnie chargés de prendre en charge Scarlett à son réveil et de la conduire dans sa nouvelle demeure. Ils saluèrent leurs collègues d’un hochement de tête avant de s’introduire dans l’appartement.


GeneticLab ne laissait rien au hasard.


Il évita de se regarder dans le grand miroir fixé au mur du palier. Il ne s’appartenait plus.



oooOOOooo



Scarlett, dans sa chambre, éteignit les écrans mouchards. Les deux hommes en uniformes vert clair venaient de sortir en laissant bien en évidence le contrat sur la table basse du salon. Réveillée par les coups de sonnette de l’homme et de la femme, elle n’avait rien perdu des échanges entre les visiteurs et son père. Elle avait truffé les lieux de micros et de caméras. Elle adorait espionner ses parents et leurs interlocuteurs. Capter leurs chuchotements, percer leurs secrets. Depuis qu’elle était en âge de comprendre les choses, elle se doutait bien qu’un jour son existence dépendrait des renseignements qu’elle aurait réussi à glaner.


Sa mère s’était suicidée après avoir appris sur l’antique Web que leur famille était vendue à GeneticLab jusqu’à la troisième génération. Elle avait commencé à mettre de l’argent de côté pour racheter le fameux contrat. Voyant qu’elle n’arriverait pas à rassembler la somme nécessaire, elle était tombée en dépression et avait, finalement, mis fin à ses jours.


Scarlett avait fait main basse sur le compte secret de Maman. Il manquait encore cinquante mille euros-dollars. Une somme conséquente, mais elle avait proposé un troc à la compagnie : sa liberté définitive contre les près de cent mille euros-dollars rassemblés par sa mère plus cinq années de la vie de son père. GeneticLab s’était débrouillé pour transformer leur petit arrangement en fausses pénalités contractuelles. Aucun juriste ne fouinerait dans le dossier, puisqu’aucune plainte ni recours ne seraient déposés.


Elle était enfin débarrassée de ses deux parents. Elle avait eu peur que Papa se suicide dans sa chambre. Une mort prématurée qui aurait rendu caduc son plan. Elle l’avait vu sur ses écrans de contrôle hésiter, se lamenter, pleurer. Il aimait trop sa fille pour prendre le risque de se révolter. Elle avait tablé là-dessus. Pari gagnant. Elle ne ressentait pour lui, comme pour sa mère, qu’une indifférence teintée de mépris. Des gens faibles. Elle ne s’était jamais encombrée d’émotions.


GeneticLab veillerait sur elle jusqu’à sa majorité. Depuis la Loi européenne 32714-3 du 15 décembre 2080, une personne morale pouvait servir de tuteur à une personne physique mineure. Séduite par ses talents d’informatrice et de négociatrice, la Compagnie lui avait déjà réservé une place en or dans ses bureaux de la ville haute.


Scarlett avait tout le temps de réfléchir à son avenir. Elle se leva comme d’habitude à huit heures, s’accroupit devant la table basse pour vérifier rapidement les termes du nouveau contrat laissé par les deux employés de GeneticLab.


Satisfaite, elle fila dans la cuisine préparer son petit-déjeuner.