| n° 22745 | Fiche technique | 35816 caractères | 35816 6594 Temps de lecture estimé : 27 mn |
06/11/24 |
Résumé: Regret ou pas ? Visite chez les amis de Paul… et des boutiques trop… huppées. La vie normale d’une jeune fille, quoi ! | ||||
Critères: fh hplusag | ||||
| Auteur : Jane Does Envoi mini-message | ||||
| Épisode précédent | Série : Couleurs Chapitre 03 / 03 | FIN de la série |
Résumé des épisodes précédents :
Volet I : L’annonce
Une étudiante, un petit boulot, de quoi vivoter… mais pas toujours si évident.
Volet II : La guinguette
La vie n’est pas toujours aussi lisse qu’on le voudrait…
Et un non masculin est sûrement aussi respectable que le même refus de la part d’une femme !
Une appréhension toute légitime m’habite lors de l’approche du rendez-vous suivant chez Paul. Je m’y rends ce samedi, quasiment à reculons. Mais il n’a pas l’air de me tenir rigueur de ce qui nous oppose. Après ce qui est désormais une tradition, c’est-à-dire prendre un jus, je passe derrière son brise-vue et me dépouille sans me formaliser plus que cela de ce que je fais. La serviette est de nouveau là, mais pour lui faire comprendre que je ne suis pas dupe, je l’ignore complètement. Et je passe lentement dans son champ de vision, me déhanchant outrageusement. Un appel à tous ses sens ? Calculé, je le sais, et risqué aussi !
Il fait mine de rien et je peux donc plonger mon nez dans « L’ennui » qui me rend toute morose. Cette Cécilia, ce Dino, ils incarnent dans mon esprit ce que nous sommes. Une jeune idiote et un vieux pervers. Mais dans le cas du bouquin, le type peut profiter de la passivité de son modèle. Et il ne s’en prive nullement. C’est donc l’opposé qui se passe dans cet atelier. Encore que, pour être honnête, mon désir est un peu retombé, comme un soufflé trop vite tiré du four. Quant à être tirée… je songe que je ne vais sûrement pas revenir sur le sujet. Il ne veut pas, c’est son droit le plus absolu. Il serait indigne de moi que je le force à faire quoi que ce soit dont il n’a pas envie.
Le maître mot : envie ! Ouais ? Rien n’est moins certain que son manque d’envie, c’est son amour propre qu’il tient à préserver ? Il doit y avoir un peu de ça dans sa démarche. Mais bon ! Je serais la première offusquée si un type insistait lourdement après que j’ai dit « non ». Ne jetons donc pas la pierre au pauvre pêcheur et laissons bosser l’artiste. Puis, prise par ma lecture, je ne vois pas les minutes défiler. Au moins ai-je découvert Alberto Moravia et, si ses autres écrits sont d’une aussi bonne teneur, je vais en devenir une lectrice assidue. Tout se passe à merveille. Paul fait quelques arrêts, nous discutons à bâtons rompus… c’est presque trop beau.
Et nos propos sont soudain interrompus par une sonnerie discrète dont je ne saisis pas de suite la provenance. Ce n’est que lorsqu’il se dirige vers le digicode que je m’inquiète de la venue d’un visiteur inattendu. Je perçois la voix du peintre qui parle à celui ou celle qui se tient dans la rue.
Je sursaute aussi en entendant la phrase prononcée.
Il ne réalise qu’à contrecoups que je suis nue sur le sofa. Mais il a déjà appuyé sur le bouton, déclenchant ainsi l’ouverture électrique de la porte d’entrée. Il reste figé en ne sachant plus comment réagir. Il bredouille d’un coup.
Je bondis sur mes deux jambes et cours me réfugier derrière le paravent. Fébrilement, j’enfile ma culotte, rattache mon soustingue et passe ma jupe. Pour le chemisier, il ne me reste qu’à fermer une à une les pressions qui vont garder à l’abri des regards ma peau. Et plus particulièrement mes seins sous leur gangue de dentelle. Le visiteur est déjà là. Je sors de la frêle cloison mobile et le jeune homme m’aperçoit. Comme je me bats encore avec les dernières fermetures de mon habit, il doit penser que nous étions, Paul et moi, occupés à toute autre chose.
Mais je m’en tamponne vraiment de ce que pense ce gaillard. Il me fait un signe de la tête, un salut très cavalier. Et je récupère mon sac. La patte de Paul qui se referme dans la mienne y dépose le fruit de mon travail. Mais ce geste ne fait qu’accentuer la fausse impression de son visiteur. Et le nouveau venu m’interpelle alors que je suis presque déjà au niveau de la cage des escaliers.
La rue me happe avec ses bruits normaux de fin de semaine. Voitures qui vont et viennent, passants aussi qui martèlent le trottoir que j’arpente moi également, pour gagner la station en face. À quel moment est-ce que je relève la tête en sentant que quelque chose cloche ? Cette grande bagnole qui obstrue le passage, s’est-elle arrêtée à mon intention ? Ai-je dévié des clous ou est-ce que j’ai traversé au feu rouge ? Et je la vois, elle ! Cette femme me rappelle vaguement quelqu’un, et je fouille dans ma mémoire. De toute évidence, ces signes de la main et son sourire sont bien dirigés vers ma petite personne.
Coupe de cheveux à la « garçonne », chevelure d’une teinte oscillante entre auburn et roux, une image s’impose d’un coup à mon esprit. Je la remets. Dorothy, la mère du loustic qui vient de monter chez Paul. Elle ouvre sa vitre et me hèle au beau milieu de la chaussée…
Pourquoi est-ce que je fais ce qu’elle veut ? Je longe la voiture par l’arrière et m’installe gentiment sur le siège passager, à ses côtés. La première chose que je repère en grimpant dans sa tire, ce sont ses jambes. Elle aussi est court vêtue, mais elle a gainé ses gambettes de noir. Bas ou collants ? Peu importe, l’effet est le même. Dès que je suis assise, elle embraye et nous voilà toutes deux, dans le flot des usagers des voies urbaines.
Dorothy parle fort et son verbiage est si teinté de cet accent délicieusement « So British », que les gens se retournent parfois sur le curieux équipage que nous formons toutes les deux. Quelques-uns doivent penser qu’une mère qui sort sa fille, c’est sympathique. Mais il me reste un zeste de retenue, je ne sais pas trop où elle veut en venir. Et la première boutique qui nous reçoit me donne le tournis. Des portants remplis de robes, de jupes et autres fanfreluches toutes plus féminines les unes que les autres… un régal pour mes mirettes.
« Chez Christie’s » ! Un magasin où je n’ai jamais mis les pieds. D’abord parce que ce n’est pas dans mes moyens et puis j’ai toujours cru que ce qu’ils vendaient est trop huppé pour des gens comme moi. C’est là que je me retrouve à fouler une moquette dans laquelle les talons hauts de mon accompagnatrice s’enfoncent allégrement. Les vendeuses toutes jeunes et plus belles les unes que les autres forment un essaim d’abeilles qui s’active dès l’entrée de la maman Anglaise. Cette femme a donc ses habitudes ici.
Je sens que je ne les intéresse que dans la mesure où Dorothy me chaperonne. Elle tripote un peu tout sur les présentoirs. Ça va de la jupe très colorée au débardeur criard. Puis elle s’arrête sur un portant et en extirpe un chemisier cintré qui n’est pas si mal. Elle me regarde en souriant, le pose devant ma poitrine.
C’est là, à cet instant, que son tutoiement me saute aux oreilles. Jusque-là, elle s’est contentée d’un vouvoiement poli. Alors ? Pourquoi soudainement change-t-elle ? Les vêtements atterrissent dans mes bras et elle me pousse doucement vers une lignée de cabines. Une employée blonde s’approche de notre duo de choc.
Le long rideau de coton glisse sans bruit sur sa tringle. Et Dorothy entre avec moi dans la cabine qui est deux fois plus spacieuse que toutes celles que j’ai déjà eu, ailleurs, l’occasion d’emprunter. Je reste là, telle une cruche à me demander ce que je dois faire.
Je ne dois pas aller assez vite à son idée. Ce sont bien ses mains aux doigts ornés de bagues énormes qui s’affairent après la fermeture de mon vêtement. Ma jupe ne résiste guère à l’affolement digital de la mère de Martin. Elle me dépouille de ma pelure et fait une drôle de moue. Qu’est-ce qui ne lui plaît donc pas dans ce qu’elle entrevoit ? Parce que je ne suis pas idiote, il y a forcément un truc qui la dérange dans mon accoutrement ou mon corps.
Elle a tourné les talons et se dirige vers un étal où sont alignés des tas d’ensembles en dentelle. Avant d’être au milieu de ceux-ci, elle stoppe sa progression et une vendeuse lui parle. L’employée en tailleur bon chic bon genre d’un bleu nuit lève les yeux vers ma cabine et se ramène tout en souplesse.
La fille est juste à côté du rideau fermé. Elle attend. Et puis sa voix claire me rappelle sa question !
Pas de réponse de ma part équivaut sans doute à un consentement. Sa jolie frimousse blonde apparaît dans l’écartement du tissu que sa main repousse. Elle m’observe comme un objet. Soupesant du regard cette poitrine qui se tient sagement sous le chemisier dont mes pattes se crispent sur les deux pans, non boutonnés. Son coup d’œil me déshabille avec une certaine élégance, je l’avoue…
Elle me sourit et je suis là, statufiée, incapable de sortir deux mots de ma gorge bloquée. Comment peut-elle être aussi sûre ? Parce qu’en plus c’est exactement cela. Bon ! C’est son métier qui veut ça, je suppose qu’à force de voir des nanas à demi à poil, elle a l’œil aiguisé. Je n’ai rien à lui rétorquer, puisqu’elle est déjà repartie vers celle qu’elle imagine être ma mère. À moins que ça l’arrange de le croire. Et la femme du restaurateur me rejoint. Bien entendu, pas les mains vides.
Me voici donc sollicitée pour un essayage particulier. Elles sont désormais deux derrière la toile qui me cache partiellement à leur vue. Je colle sur mon cul une culotte du plus bel effet, et le soutien-gorge pigeonnant qui lui sert de faire-valoir. De l’autre côté de la barrière ténue, elles parlent doucement. C’est de nouveau Dorothy qui m’interpelle au bout de quelques minutes.
Leur montrer ? Pour cela, je dois sortir de mon asile ? La glace en pied est fixée au mur du fond et sert à toutes les cabines. J’hésite donc encore un moment ! Trop pour celle qui me chaperonne, puisque, sans me demander mon avis, elle ouvre carrément mon abri. Deux paires de mirettes pétillantes effleurent les endroits couverts par les babioles qui me font une seconde peau. Pas un mot n’est prononcé, mais je les sens en extase. Alors du coup, moi aussi, je veux voir et je fais ce que la maman de Martin désire. Je marche vers l’immense miroir mural.
C’est incroyable comme je ne peux que lui donner raison. Ces sous-vêtements sont… superbes. La blonde et la presque rousse sont légèrement en retrait, mais elles m’ont suivi. En faisant volte-face, je me heurte aux deux visages qui m’épient. Bizarre, ces expressions que je peux y lire. La blonde bave littéralement devant ce qu’elle voit, quant à celle qui m’a amené ici… ce n’est guère mieux. Je me sens plus nue que si je l’étais vraiment. Un long frisson me parcourt et il entraîne dans son sillage, une réaction en chaîne. Comment est-ce possible ?
Je ne vais tout de même pas… et si ! Oui, je retrouve là, au milieu de ce magasin de nippes pour nanas friquées, une insupportable montée d’un émoi trouble. Pas pour un mec, pas pour l’une ou l’autre des deux femmes que tout oppose face à ma petite personne. Oui ! Entre la jeunette blonde et mon chaperon, il existe un écart d’âge qui ressemble à celui qui me tient loin du peintre. Mais je n’en reviens pas. Mon corps, mon cerveau, ces deux-là s’allient pour me faire frémir ? Je dois, pour cacher ce trouble qui m’étreint, regagner au plus vite… l’isoloir de tissu. Le bruit sec des anneaux qui coulissent sur leur support horizontal, je me ferme au monde.
Wanda… c’est son prénom, je crois, est la première à revenir à la charge. Elle tient sa vente de la journée et s’y accroche comme un chien sur un os. Mon accompagnatrice est tout aussi présente. Qu’est-ce qui peut bien motiver cette femme, qui demeure à mes yeux, sinon une inconnue, au moins une étrangère ? Mes seins sont enfermés de nouveau dans mes vieilles fripes. Mon corps emballé dans les affaires qui m’appartiennent, la vendeuse repart vers les caisses avec tout ce que je viens d’essayer. Et « l’amie Dorothy » continue à me presser vers d’autres trucs aux prix exorbitants.
Je refuse de me dévêtir encore. Elle se contente donc de prendre ce qui lui plaît pour moi. Pas moyen de lui faire comprendre qu’elle me met mal à l’aise. Et à notre départ de l’établissement, je me sens rouge de honte de voir ces paquets qui me sont remis par la préposée à l’encaissement. La carte bleue de la femme du propriétaire de la guinguette chauffe et la somme astronomique dépensée pour ces fringues… un an de loyer pour une pauvre étudiante. Ça me rend… malade. Je n’ai rien demandé, alors… où se cache le loup ?
— xXx —
Sur le parking, je me borne à me taire. La mère de Martin a un geste familier. Familial, qui sait. Sa main fait sur ma joue un chemin similaire à celle de Paul. C’est l’impression que j’en retire. Ils ont des mouvements affectueux qui se ressemblent ? Il ne faut peut-être pas que je prenne tout mal ! Les yeux de Dorothy sont humides et entraînent une sorte de réflexe dans mon cerveau. Sa peine devient la mienne, sans explications rationnelles. Quand elle me serre dans ses bras, écrasant ma poitrine contre la sienne, c’est seulement maternel. C’est bon aussi de se laisser ainsi choyer et c’est de cette manière qu’un sac de « Chez Christie’s » change de pogne. Elle a réussi son coup. D’une toute petite voix, elle me murmure quelques phrases.
Je viens de sentir le vent qui tourne. Nous y sommes donc ! Rien en ce bas monde n’est fortuit, rien n’est gratuit. La gentillesse cache une autre réalité… je me sens piégée par cette bourgeoise rouée ! Pas d’autres choix que de lui demander ce qu’elle désire.
Ce n’est pas si méchant. Un instant, j’ai cru qu’elle voulait autre chose. La voiture s’éloigne et je cherche des yeux, dans les environs, la station de bus la plus proche. Il me faut rentrer au CROUS et les bras chargés de sacs, faire le chemin à pied ne me semble pas une si bonne idée. Qu’est-ce qu’ils ont tous à me tourner autour comme ça ? Paul, Dorothy, son gamin, pourquoi pas son mari du temps que nous y sommes ? Et je suis plantée devant l’arrêt de car à rêvasser à des trucs innommables. Ma vie n’est plus si vilaine après tout. Je suis si prise par mes idées loufoques que je rate deux ou trois rames.
Je sors de ma léthargie, rappelée à l’ordre par une voix douce, familière à mes oreilles…
Le siège au fond du véhicule de transport en commun est large, spacieux, mais surtout vide de tout occupant. Et c’est là qu’elle et moi prenons place telles deux amies de longue date. Je sens bien qu’elle voudrait engager une conversation. Je ne suis pas persuadée que le courant puisse passer entre nous. Alors, je me borne à lui répondre. Au bout de quelques minutes, je suis entraînée aussi dans le fil de la discussion. Et lorsque je descends pour regagner le CROUS, sans que j’y prenne garde, elle se tient sur le trottoir à mes côtés. D’un coup, la voici qui éclate de rire.
Et me voici embarquée en compagnie de cette quasi-inconnue vers ma turne. Elle me file le train et sans rencontrer un seul autre élève, nous arpentons le long couloir qui mène à ma porte. Dans la chambre, elle n’a d’autre choix que de s’asseoir sur mon pieu. Je fais donc chauffer de la flotte dans ma bouilloire et nous sirotons ce truc pompeusement dénommé « café ». Pour ne pas être en reste, je me suis assise aussi sur mon lit. Et il arrive que, par inadvertance nos deux jambes se frôlent. Si je me retire chaque fois, pourquoi me semble-t-il qu’elle prend un malin plaisir à recoller la sienne à la mienne ?
Ce petit jeu est si peu fin que je lève les yeux vers cette blonde plutôt bien foutue. Et ce que je lis dans son regard est très spécial. Tellement que ça me remue les sens. Il faut dire que, depuis quelque temps, ils sont soumis à diverses pressions, surtout chez Paul. Mais ici, dans ma chambre, il s’agit d’une femme qui, visiblement, me fait des avances. Parce que, même muette, je ne suis pas née de la dernière pluie, elle se frotte à moi comme une chatte dans un but bien précis. Ça me perturbe plus que je ne veux le croire.
Mince alors ! Son bras se tend alors que son buste se courbe vers le sol. Sa tasse y est abandonnée et sa main revient vers ma patte pour y quérir ce qui l’instant d’avant contenait encore mon brouet noir. Second mouvement du corps courbé et les deux récipients forment un duo sur le plancher. Je reste complètement immobile lorsque le bras de Wanda vient prendre au niveau du pli de son coude mon cou. Très délicatement, elle attire mon visage au-devant du sien. Moi… eh bien, je ferme les yeux dans l’attente de ce que je soupçonne. Et… une bouche très douce se pose sur mes lèvres. Ce baiser, dire que j’ai espéré le même du peintre !
C’est d’une délicatesse extrême. Rien de brusque, aucune brutalité. Une pointe de langue force ma bouche sans résistance et une danse magique embrase mes sens. Oui ! L’effet de ce pâlot me revient sous la forme d’une incroyable montée de chaleur. Mes mains glissent contre la fille. L’une se coule sur sa nuque pour l’obliger à continuer la valse entreprise dans mon palais. Comme dans un rêve, nous roulons, cette fois allongées sur la couche, prévue initialement pour une seule personne. La suite s’enchaîne avec une régularité de métronome.
Il n’y a pas de cabines d’essayage ici, mais ça n’empêche nullement ma visiteuse de me désaper. Je ne tiens pas à me montrer désobligeante et lui réserve un sort analogue. C’est donc avec une stupeur inouïe que je découvre que sa blondeur n’a rien d’artificiel. Ses doigts qui frisottent mes poils pubiens ne s’embarrassent d’aucun préjugé non plus. Puis, dans une reptation impossible à décrire, elle se contorsionne de manière à ce que nous soyons tête-bêche. Chacune sur le flanc, j’ai sous les yeux un pelage doré et sans doute qu’elle peut admirer aussi un monde identique dans un autre coloris.
Je sais ce qu’elle veut, ce qu’elle attend. Mais je ne sais pas par quel bout commencer. Je n’ai jamais fait cela et me sens d’un coup, dépassée par les évènements. Elle a l’air de connaître son affaire. Sans forcer, elle me fait ouvrir le compas de mes guibolles pour plonger son museau au centre de ce qui fleurit là. Un contact divin soudain me fait frémir. Sa langue qui quelques minutes plus tôt batifolait avec la mienne, vient de longer les ailes de mon sexe. Et mû par une sorte de réflexe, mon visage s’est approché de sa blondeur, à la frôler également. C’est étrangement doux, enivrant aussi, je ne résiste pas à l’envie de… de savoir !
Combien de temps ont duré nos jeux ? Je suis bien. C’est vrai que la tension, celle qui, depuis quelques jours, me fait faire ou dire n’importe quoi, est un peu retombée. Un seul bémol si j’ose dire, c’est que j’aurais aimé… que les choses aillent un peu plus en profondeur. Là, nous nous sommes contentées de survoler, de caresser en surface. Une fois ou deux un début de possession digitale, mais de l’inachevé, de l’inabouti et le manque n’est donc que masqué par nos effusions. Pour elle aussi à mon sens, puisqu’elle soupire de ne pas avoir vécu un vrai coït.
Nous restons étendues, dans les bras l’une de l’autre, une bonne partie de cette soirée qui s’annonce une fois de plus très peu studieuse. Le vouvoiement poli de notre rencontre est maintenant remplacé par ses « tu » qui reflètent notre complicité naissante. Elle ose aussi poser des questions pour lesquelles je n’ai pas de vraies réponses ou plus justement, elles sont trop indiscrètes pour que je me découvre.
Je me refringue sommairement et raccompagne la belle blonde à la station de bus. Cinq ou six minutes plus tard, d’un geste de la main, elle s’éloigne dans la nuit, me laissant encore plus solitaire que jamais. J’ai un peu froid et rentre dans ce chez-moi si… peu engageant. Pas de révision ce soir encore. Une douche et les draps me reçoivent, entre eux deux cette fois. Et je m’endors avec dans la tête les relents des câlins féminins qui se sont passés là, en songeant que oui… il nous a manqué l’essentiel… la finition pure et simple.
— xXx —
Le retour à la réalité des choses de ce petit dimanche matin me rappelle que j’ai rendez-vous avec Paul. Mon équipée de la veille me reste dans le crâne. Une heure plus tard, je suis devant l’entrée du peintre. J’y vais sans crainte et puis une désinvolture inaccoutumée guide mes pas. Décidément, son café est terriblement bon ! De plus, c’est son arôme qui m’accueille en pénétrant dans l’atelier. Un drôle de mélange pourtant que ces relents d’essence et de café fraîchement passé. Lui a un de ses éternels sourires en coin. Il esquisse un geste inhabituel à mon arrivée.
Son intention de me faire la bise n’est pas pour me déplaire. Il s’apprivoise donc, ce sauvage ? Puis le besoin de se justifier, pour quoi l’éprouve-t-il ? Une façon de me faire savoir que je suis son modèle préféré ?
Le paravent derrière lequel je me dévêts est bien utile pour cacher le rouge qui me monte aux joues. Paul a un sacré coup d’œil. Il a vite senti que Wanda m’avait requinqué plus ou moins. C’est vrai aussi que mes nerfs sont moins en tension. Je reprends mon « Ennui » là où je l’ai abandonné la veille. Je ne m’occupe plus de Paul qui brasse de l’air devant son chevalet. Et Cécilia me tient une compagnie agréable. Merde… le passage des billets de banque sur le corps… telle une couverture… il fallait oser l’imaginer. Plus encore, le raconter.
Et la folie de Dino… latente qui éclate là sous la plume de Pincherlé… Superbe… Comment aussi ne pas songer à ce pont entre les deux situations ? Inversée, bien entendu, puisque ce serait plutôt moi la demanderesse dans cette relation entre le vieux peintre et son jeune modèle. Captivée par ma lecture, je ne me suis pas aperçue que Paul est assis à hauteur de mes jambes. Il presse doucement sur mon flanc, et je redresse le menton !
Cet endroit, comme il dit, c’est ce qu’il ne veut pas prendre. Pas comme je le désire évidemment. Il n’y est pas insensible, bien qu’il fasse tout pour le cacher. Une idée, une pensée idiote… qui me fait sourire s’ancre sous ma chevelure brune. Et si… si j’osais ? Il a perçu cette subtile risette qui naît au coin de mes lèvres de femme alanguie. Et un sursaut le fait se raidir.
Il vient de me scotcher sur son divan et de nouveau, son pinceau éparpille sur le cadre rectangulaire des couleurs qui me donnent des formes. Je ne devine rien de son travail. Je replonge dans les lignes sombres d’un amour qui vire à la folie. Je comprends ses raisons, sans pour cela les valider dans leur globalité. La parenthèse « Wanda » me rappelle que sa vision de l’existence est plus proche de la réalité que la mienne, plus égoïste et personnelle. Le mot fin du récit que je viens de lire coïncide avec celle de la séance de ce dimanche. Mes yeux se portent sur l’homme qui vient d’un geste sec de recouvrir sa toile du linge protecteur…
Une bise clôt notre entrevue. Et la rue me happe en m’enveloppant de ses bruits familiers. Si quelques billets ont changé de poche, nous sommes loin d’une couverture faite uniquement de petites ou grosses coupures. Et, contrairement à l’héroïne de Moravia, le vieux peintre en désespoir de cause n’a pas demandé à m’épouser. En grimpant sur le marchepied du car, je souris à cette idiotie née de mon cerveau et se rapportant à ma lecture. Oui ! Je vais revenir poser chez Paul, oui, il ne me baisera sans doute jamais… et encore oui, je me sens bougrement « normale » !
Fin !