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n° 22730Fiche technique12755 caractères12755
1976
Temps de lecture estimé : 8 mn
01/11/24
Résumé:  Halloween : soirée sépulcrale marquant le passage de l’automne à l’hiver. Pourquoi ne deviendrait-elle pas, l’espace d’un instant, une fête féérique pour cette petite fille renfermée que le monde extérieur terrifie ?
Critères:  #nonérotique #merveilleux
Auteur : Maryse      Envoi mini-message

Collection : Halloween
Des maux sans mot

Dédicace : Je te dédie ce texte, toi qui m’as demandé une contribution pour Halloween. Comme tu l’as écrit : ici, nous sommes tous réunis par l’écriture, mais pas queue… heu… que (sourire entendu). Par les émotions, aussi. Tu manies si bien les mots, tu les aimes tant, que tu sais déjà que les maux les plus terribles sont ceux qui restent sans mot. On a beau écrire des pages de mots, s’ils ne parviennent pas à exprimer nos maux, à quoi bon ?



Les genoux relevés, ses bras autour d’eux, les pressant fortement contre sa poitrine, Maryse collait son oreille contre le bois de l’immense horloge. Elle n’entendait plus que le rythme répétitif du mécanisme, qui l’immergeait dans son monde rassurant, la protégeant de l’agitation extérieure. Chaque tic-tac l’apaisait, formant une mélodie prévisible, une succession de cycles connus et immuables. Au trente-septième coup, un battement légèrement plus faible. Puis, au quarante-troisième, un autre plus rapide. Puis, après le soixantième, tout recommençait une fois de plus, encore et encore…


Pour elle, ces variations, imperceptibles aux oreilles des autres, étaient des repères précieux, des murmures qu’elle seule pouvait détecter et comprendre. Contrairement à ses mots. Eux s’accumulaient en elle, se mêlaient, s’enchevêtraient. Et chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, ils jaillissaient trop vite, formant un long cri inintelligible qu’elle ne pouvait contrôler. Pourtant, dans ce flot strident résidait tout ce qui la constituait, tout ce qu’elle aurait voulu dire. Mais, aux autres, cela n’apparaissait que comme un hurlement douloureux, incompréhensible. Ceux-là mêmes qui l’examinaient toujours avec des yeux navrés.


Tic-tac. Son cœur battait à l’unisson avec l’horloge. Plus lent à la trente-septième seconde, plus vif à la quarante-troisième. Et ça recommençait, indéfiniment, jusqu’à ce que la directrice de l’institution revienne et la découvre dans son bureau. Comme à chaque fois. Habituel. Attendu. Coutumier. Routinier… Rassurant.


Elle l’aimait bien, cette femme. Le cœur de celle-ci, comme celui des autres, battait différemment : parfois lent, parfois précipité. Faible, puis assourdissant. Sans logique, sans cycle, tout comme le monde extérieur : imprévisible, angoissant, effrayant. Pourtant, elle l’aimait cette dame, même si elle n’avait jamais pu le lui dire.


Promis, cette fois-ci, elle n’ouvrirait pas la bouche. Elle ne laisserait pas ses mots s’échapper dans un braillement informe. Pour se calmer, elle battrait doucement la tête contre le mur, au rythme de son corps, au rythme de l’horloge. Léger au trente-septième, plus fort au quarante-troisième, et tout recommencerait après le soixantième. Un appel silencieux que personne ne comprendrait. Folle ? Peut-être. Mais ici, tout était à sa place, grâce à l’horloge qui ordonnait et cadençait son existence.


Le léger grincement du pêne de la porte qui s’ouvrait doucement retentit, perçant ses oreilles accoutumées au silence. Elle se recroquevilla un peu plus contre l’horloge. La lumière vive du couloir inonda la pénombre du bureau, blessant ses yeux habitués à l’obscurité. Elle cligna plusieurs fois des paupières, cherchant refuge dans le tic-tac régulier qui la berçait.


Les bruits de pas dans la pièce résonnèrent comme des claquements, trop forts, trop présents, l’agressant. Son cœur s’accéléra légèrement. Elle ne devait pas perdre le rythme, perdre le fil. Toujours rester dans le cycle… trente-sept, quarante-trois et soixante… avant que tout recommence !


Elle resta immobile, l’oreille collée contre l’horloge, concentrée sur les battements du pendule. C’était son refuge, sa cachette, loin du chaos extérieur où rien n’était en rythme. Puis une voix douce mit fin à ce vacarme anarchique qui l’égarait en lui faisant perdre tous ses moyens. Pourquoi ne la laissait-on pas tranquille ?



C’était la directrice, évidemment. Qui d’autre qu’elle ? Mais elle ne bougea qu’à peine, l’oreille collée contre l’horloge, les yeux toujours rivés au sol lisse et uniforme, stable.



La voix douce, calme et assurée, traversa lentement la carapace dans laquelle elle se réfugiait. Intriguée, elle releva légèrement le menton.


Dans la main droite de la dame qu’elle aimait bien, elle distingua un masque scintillant, avec de petites ailettes de chaque côté. Elle en avait déjà vu. Elle se souvenait de tout, même de ce que les autres avaient oublié. Dans son autre main, un dessin : une fée tranquillement assise sur un arc-en-ciel aux couleurs vives, une illustration d’une de ses comptines préférées. Elle aimait les écouter. Elles étaient répétitives et calmantes. Elles lui rappelaient le tic-tac de l’horloge, mais les nombres étaient différents. Le dessin mobilisa son attention. Coloré et précis, figuratif. Trop peut-être. Son monde à elle n’était pas comme ça.


Elle fronça légèrement les sourcils en fixant les formes explicites. Que ressentait la fée assise sur l’arc-en-ciel ? Avait-elle peur ? Pouvait-elle parler ? Comptait-elle tout dans sa tête ?


Mais le dessin ne lui apportait pas de réponse. Il était hermétique, ne révélait rien à son cœur. Pas comme les siens, qui vibraient de tout ce qu’elle ressentait. Ceux qu’elle réalisait représentaient ce qu’elle éprouvait, tout ce qui se bousculait en elle, sans qu’elle puisse y mettre des mots, des formes ou des couleurs.


Des dessins que personne ne comprenait. Pourtant, ils étaient à son image : des enchevêtrements de traits, des formes distordues, des explosions de couleurs. Des dessins qui, comme ses mots, hurlaient tout ce qui s’agitait en elle, tout ce qu’elle ne parvenait ni à ordonner ni à exprimer. Des copies d’elle-même, que personne ne déchiffrait. Chacun d’eux était une plainte de son âme. Un appel silencieux, qu’aucune oreille n’entendait. À quoi bon continuer à dessiner ?


Le dessin de la directrice était tellement… simple. Trop structuré, trop parfait. Rien à voir avec le monde autour d’elle, agité et fluctuant qui la tourmentait. Un mensonge ? Devait-elle se méfier ? Elle détourna le regard et revint à l’horloge, se réfugiant dans ce qu’elle connaissait, dans ce qu’elle comprenait.


La directrice s’agenouilla lentement, posant le dessin à côté d’elle.



Maryse fronça les sourcils. Halloween ? Elle ne comprenait pas, mais sentait que la directrice voulait lui dire quelque chose d’important. Elle l’aimait bien, alors elle allait faire attention.



Maryse fixa le masque scintillant. Elle voyait les ailes délicates frémir sous les doigts de la directrice, une vibration rassurante, semblable à la pulsation régulière de l’horloge qu’elle écoutait contre son oreille. Trente-sept, quarante-trois, soixante…


Il y avait quelque chose dans ces paroles qui éveillait sa curiosité, l’intriguait, même si elle ne comprenait pas tout. L’idée de devenir cette fée, de maîtriser le temps, la séduisait. Se pourrait-il que le monde extérieur puisse enfin s’adapter à elle ? Que ce soit son temps qui régisse, pour une fois, ce monde désordonné et précipité qui la terrifiait ?


La directrice perçut l’agitation intérieure de la fillette.



Les doigts de Maryse hésitèrent, se resserrant autour de ses genoux. Elle cherchait refuge dans le tic-tac régulier de l’horloge, espérant y puiser la force de répondre.


« Tic-tac, trente-sept, quarante-trois, soixante… Je suis là, immuable. Tic-tac… je serai toujours présente pour toi », murmurait l’horloge dans son esprit.


Incrédule, presque à contrecœur, elle tendit lentement la main vers cet objet qui, d’une manière étrange, semblait capable de changer le monde. Son monde. La directrice l’aida à l’enfiler. Le visage de fée épousa parfaitement ses traits, sans la comprimer ni l’étouffer. Les petites ailes scintillantes effleuraient ses joues, rappelant la douce palpitation du pendule, son va-et-vient régulier, apaisant. Trente-sept, quarante-trois, soixante… et tout recommence.


Maryse ferma les yeux, emmagasinant encore et encore les battements familiers dans son esprit, comme pour accumuler des forces, qui lui permettront de résister au monde extérieur.


Sous la douce invitation de la directrice, elle se redressa lentement et osa regarder à travers le masque. Pour la première fois depuis longtemps, elle sentit une légère chaleur s’allumer quelque part, en elle. Cette sensation nouvelle l’étonnait.


Elle fit un premier pas. Un pas qui l’éloignait de l’horloge. Mais celle-ci lui avait offert plein de tic-tac qui battaient en elle. Elle pouvait s’éloigner un peu…


Tic-tac, trente-sept, quarante-trois, soixante… l’encourageait l’horloge.


La main de la directrice la guidait délicatement, sans la tirer ni la brusquer. N’était-elle pas devenue la fée qui comptait dans sa tête, qui donnait son rythme au temps ?


Trente-sept, quarante-trois et soixante avant que tout recommence, une fois de plus…


Oui, en devenant la fée d’Halloween, quelque chose avait changé. Sous ses paupières, ses sensations s’étaient adoucies. Les bruits n’étaient plus aussi assourdissants, les lumières plus aussi agressives. Tout semblait s’être légèrement apaisé, comme si le masque filtrait le chaos du monde extérieur.


Elle tourna légèrement la tête vers la directrice, puis vers l’horloge. Le balancier continuait son mouvement régulier, mais il lui semblait soudain différent, comme si elle le voyait sous un autre angle. Était-ce cela, chevaucher le temps ?



Maryse ressentit quelque chose d’étrange en elle, la petite chaleur nouvelle pour elle avait grossi, montait dans sa poitrine. Une sensation étrange, pas effrayante, presque réconfortante qu’elle n’avait jamais éprouvée auparavant. L’horloge battait, elle l’entendait toujours, mais fait nouveau, son cœur lui répondait comme s’il était devenu autonome, comme s’il n’avait plus vraiment besoin du pendule pour battre. Les mots enfouis au fond d’elle étaient toujours là, mais ils semblaient moins pressés de sortir. Et sans trop savoir pourquoi, elle se sentit tout à coup plus légère, aussi légère que la fée qu’elle était devenue…


Elle jeta un dernier regard à l’horloge, puis sortit du bureau aux côtés de la directrice. Les couloirs de l’institution n’avaient jamais semblé si inoffensifs. Guidée par la main chaude qui tenait délicatement la sienne, elle franchit les portes des chambres des autres pensionnaires, d’abord avec réticence, puis timidement, et enfin avec un peu plus de confiance. N’était-elle pas devenue la fée d’Halloween, maîtresse du temps ?


Trente-sept, quarante-trois et soixante… Puis tout recommence.


Elle portait maintenant son masque scintillant sans se cacher, la tête haute. Certains sourirent en retour, d’autres applaudirent doucement. Ils percevaient en elle quelque chose de différent, quelque chose qu’elle-même n’avait jamais soupçonné, qui semblait lui ouvrir de nouvelles perspectives.


Le monde autour d’elle était toujours le même, mais ce soir-là, en tant que fée d’Halloween, il lui semblait plus supportable, presque à sa portée. Les peurs, les bruits, les lumières… Tout cela était encore là, mais pour une nuit, grâce à Halloween, elle avait trouvé une manière de les apprivoiser. Peut-être qu’un jour parviendrait-elle à les dompter définitivement ?


Et quand la soirée se termina, elle revint devant l’horloge. Le balancier continuait de battre son rythme apaisant, fidèle. Trente-sept, quarante-trois et soixante… Puis tout recommence. Rassurée, Maryse retourna à sa chambre, enleva lentement le masque et le posa sur la table à côté d’elle. Même sans lui, elle savait qu’il restait en elle quelque chose de cette fée, une présence qu’elle pourrait retrouver chaque fois qu’elle en aurait besoin.


Cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, elle s’endormit dans sa chambre, sans crier ni se débattre. Le tic-tac régulier de l’horloge accompagnait ses rêves, et avec lui résonnait la promesse que, masquée ou non, elle pourrait toujours trouver une manière de s’apaiser et de se connecter à ce monde qui l’effrayait tant. Peut-être qu’un jour, ce monde lui deviendrait familier. Qui sait ?