| n° 22729 | Fiche technique | 8985 caractères | 8985 1562 Temps de lecture estimé : 7 mn |
01/11/24 |
Résumé: Une soirée très mortifère | ||||
Critères: nonéro nostalgie | ||||
| Auteur : Pitziputz Envoi mini-message | ||||
| Collection : Halloween |
Flo, Rose et moi nous aimions beaucoup mais on ne se voyait jamais. Ce jour-là, je crois bien que c’est par hasard que nous nous étions croisées en ville avant d’aller boire un café, chacune de nous chargée de ses courses du samedi. On a passé en revue le tour de nos vies, vite fait, avant de nous appesantir sur le scoop du jour : Flo aimait les femmes.
Rose et moi échangions des regards entendus. Flo était lesbienne ! C’était marrant ce demi coming out.
C’était un quinze octobre et par la fenêtre du bistro de la FNAC dans lequel nous nous étions installées, Flo, qui en avait assez dit, lança l’idée de faire la fête d’Halloween. Je m’esclaffais.
Rose qui n’aimait pas les chiens trouvait la conversation longue et enchaîna.
Aucune de nous ne s’est dit qu’en quinze jours, organiser une vraie soirée allait être une gageure.
Quelques heures plus tard, nous avions trouvé une grande cave voûtée à louer, confectionné une carte virtuelle kitsch à souhait et lancé une bonne centaine d’invitations.
Flo avait recruté Odile qui aurait trouvé très drôle d’intituler la soirée Hallogouine, au grand dam de notre amie qui ne trouvait pas ça cocasse du tout. J’avais mis à contribution mon vieux pote Daniel pour la déco et trouvé un petit traiteur pas cher qui allait nous faire une gigantesque soupe agrémentée de pain et de fromages.
La cave était encore mieux que dans nos rêves. Elle se divisait en trois espaces distincts avec des meurtrières en hauteur et des lucarnes très moyenâgeuses.
Restait le déguisement : Nous hésitions entre les Parques qui déroulent le fil de la vie des mortels et ont le pouvoir de le couper, ou les Grées qui naissent vieilles et se partagent une dent et un œil. La mythologie nous aura pardonnées, mais nous avions opté pour un mélange des deux, trouvant nettement plus hilarant de couper le fil de la vie des gens avec notre seule dent. Trois masques plus tard et un œil gélatineux en main, nous étions fin prêtes pour accueillir nos cent convives, devenus sans que l’on ne sache très bien comment cent-vingt. À croire qu’à nos âges, tout le monde était en manque de soirée déguisée.
J’avais invité Oscar, un ami avocat gay qui sans le cacher, ne souhaitait pas non plus l’afficher. Il m’avait convié à dîner et j’avais fait la connaissance de son compagnon Philippe, un décorateur de théâtre beaucoup moins austère qu’Oscar et très efféminé.
Ils arrivèrent les premiers. Oscar avait pour le coup fait très fort. Perché sur des talons de quinze centimètres, dans des sandales à paillettes, il avait choisi de venir en drag-queen très maquillée. Tant pis pour la discrétion. Le coming-out était décidément à la mode. Philippe quant à lui faisait un Freddy Mercury très convaincant dans sa version cuir. Odile qui était déguisée en faucheuse me glissa à l’oreille : « Tu vois, c’est bien une soirée Hallogouine… », avant de prendre hilare dans ses bras une Flo au bord de l’apoplexie.
Daniel avait fait des miracles côté déco. Ses toiles d’araignée étaient magnifiquement disposées, juste éclairées par la lueur de bougies enfoncées dans des crânes dégoulinant de sang. Nous avions eu un différend sur les citrouilles. J’en voulais quelques-unes dedans mais lui prétendait que c’était un symbole trop évident et que la soupe suffisait amplement. Nous avions transigé en plaçant deux gigantesques spécimens à l’entrée de la salle, fichés sur des balais et des bâtons, dont le montage nous avait pris la tête : deux épouvantails grandeur nature.
La fête battait son plein. Les convives dansaient partout, buvaient beaucoup et, retirée dans mes pensées, je me demandais à quelle heure j’allais bien pouvoir aller me coucher. Allez savoir pourquoi, mais à la vue de ces corps en sueur qui se déhanchaient de plus en plus lascivement sous couvert d’un pseudo-anonymat, l’origine du carnaval me revint en mémoire, le carne levare, la fête avant l’ascèse du carême. On n’était pas loin du compte. De fil en aiguille, je me mis à penser au « cave canem », le « Attention au chien » que l’on trouvait sur les frontons de certaines maisons romaines et finalement je revins au sujet de la soirée, Halloween ou plutôt mon chien du même nom.
C’était une sorte de bouvier bernois que j’avais trouvé dans un refuge. Il n’avait alors que deux mois. Un fermier dont la chienne avait fauté avait apporté toute la portée quelques jours auparavant. Ils étaient six, tous frétillants sauf un, plus poilu et plus mignon qui restait dans son coin. J’avais craqué et ramené le jour même cette peluche de plus de sept kilos, sans me douter qu’il allait en faire cinquante quelques mois plus tard et sans comprendre que son isolement préfigurait déjà son aversion profonde pour le genre humain, sauf moi.
Ce chien m’était attaché comme un pot de colle et ne voulait personne d’autre, ce qui était une plaie, mais je l’aimais infiniment. Il me parlait de ses yeux marron, cherchant mon approbation. Le trentième éducateur canin à qui j’avais fait appel, m’avait ouvert les yeux. : « C’est lui votre maître. Il vous surveille et dirige la meute que vous formez à deux ».
Il m’avait conseillé toutes sortes de choses, notamment de le contraindre en lui enfilant un T-shirt bien serré et voulait me montrer comment faire, mais au bout d’une bonne heure de tentative sans résultat, car il ne parvenait pas à approcher un Halloween beaucoup plus malin que lui, j’avais mis fin au calvaire du pauvre homme et décidé que j’allais cesser d’essayer d’améliorer un toutou qui ne mordait personne et se contentait de fuir ou de se cacher.
J’en étais là de mes pensées élusives au beau milieu d’une soirée débridée, lorsque Rose m’apporta mon portable que j’avais une fois de plus oublié sur une table.
J’avais treize messages en absence.
Un texto de ma fille m’apprit qu’Halloween n’allait pas bien du tout. Il était remonté du jardin et s’était écrasé au sol, écartelé comme une grenouille. Il haletait, gémissait et semblait avoir très mal.
Ni une, ni deux, j’abandonnai tout le monde et c’est en Parque sans yeux – j’avais laissé notre œil commun à mes copines – que je déboulai chez le vétérinaire de garde, Halloween porté sur une couverture car il ne parvenait plus à se mettre sur ses pattes.
Même diminué, mon chien ne voulait pas se laisser approcher pour les soins et cherchait à s’enfuir en poussant des hurlements de douleur. Je parvins néanmoins à lui passer une muselière pour la sécurité de la vétérinaire et elle se mit à l’examiner.
Le verdict fut sans appel.
J’essayais de transiger.
J’étais en pleine révolte. C’était deux heures du matin, le maquillage avait coulé avec mes larmes, cent-vingt personnes se trémoussaient à dix kilomètres de là dans une cave et moi, je ne voulais pas tuer mon chien.
C’est finalement accroupie sur le sol, ma main caressant sa tête et son corps resté sur cette couverture qu’il connaissait bien, qu’Halloween s’en est allé, du moins c’est ce que je croyais.
De retour chez moi, je me mis au lit, écrasée de fatigue et de chagrin, vaincue par la culpabilité d’avoir assassiné mon compagnon.
Je devais dormir, enfin je ne sais plus très bien, quand j’eus la sensation d’un poids énorme posé sur ma poitrine. J’ouvris les yeux et vis Halloween couché sur moi, sa grande carcasse étalée de tout son long sur mon corps paralysé. Il haletait et je pouvais sentir son haleine fétide à plein nez et tentais de le repousser, comme je l’avais fait des milliers de fois auparavant dans la même circonstance ; puis je me souvins qu’il n’était plus de ce monde. Je le repoussais plus fort, un peu paniquée en lui disant : « tu es mort mon gros, tu dois partir dans le paradis des chiens » ; et puis soudain, sans crier gare, l’air s’allégea, je fus libérée de son poids et je m’assis précipitamment dans mon lit.
Ce n’était pas un cauchemar, c’était juste la fin d’Halloween.