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n° 22688Fiche technique7253 caractères7253
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Temps de lecture estimé : 6 mn
15/10/24
Résumé:  Une souris verte…
Critères:  nonéro
Auteur : Pitziputz      Envoi mini-message
Ces messieurs me disent : « trempez-la dans l’huile »

« Viens mon poussin » me dit Manou, « viens mettre ton chapeau. Le soleil est fort cet après-midi et tu vas prendre un coup de chaud ». Je ne lève pas la tête, mais je vois quand même ma nounou me faire des signes sous le parasol, et même à double si je me concentre bien ; mais je n’ai pas envie de mettre ce chapeau qui me serre le cou. Peut-être qu’elle croira que je ne l’ai pas entendue ; je veux juste rester ici, assise sur le sable mouillé, à faire des lignes avec la pointe de mon coquillage.

Devant moi, il y a la mer qui fait des petites vagues, et laisse une trace blanche en forme de dentelle sur le rivage.


« Youhouuuu » elle crie. J’hésite à courir très, très vite, comme une fusée, jusqu’à la cabane du Babankou au bout de la jetée.

Si je ferme un œil, je la vois se lever et agiter le bras, et tout en même temps, je peux bien regarder la conque que j’ai entre les mains. M’sieur Aristide, le jardinier, il m’a expliqué que si je la collais à mon oreille, j’entendrais la mer même quand elle n’est plus là : « Comme ça, tu te rappelleras pour toujours la maison quand tu seras partie ».


Depuis samedi, tout le monde chuchote. Papa, par exemple, il fait rien qu’à parler à des gens tout le temps, surtout au téléphone. Il m’a juste dit que j’irai bientôt chez Grand-mère en France.

Manou ne ressemble pas aux autres nounous. Elle n’est pas du tout grosse. Elle est même toute maigre et on lui voit les os. J’aime bien caresser celui au bas de son cou en suçant mon pouce, on dirait le bord d’un bateau. Manou m’embrasse et me fait des chatouilles tout au long de la journée. Quelquefois, j’aimerais bien qu’elle soit ma mère.

Maman, elle est méchante, très méchante. Une fois, j’ai entendu Manou dire à M’sieur Aristide : « Cette horrible bonne femme » en parlant d’elle. Quand je lui dis que Maman ne m’aime pas, elle me répond que je ne dois pas m’en faire parce qu’elle, elle m’aime !

Elle aime aussi beaucoup Papa.


Une nuit, je me suis réveillée parce qu’il y avait du bruit dans la nurserie et j’ai eu peur. C’étaient des bruits comme si on tapait quelqu’un et qu’il se débattait ; alors je me suis levée pour voir d’où ça venait, et ça sortait de la chambre de Manou. J’ai un petit peu regardé en ouvrant la porte tout doucement, et j’ai vu que mon papa était là. Il bougeait beaucoup. Je crois qu’il était venu sauver Manou et qu’elle était contente, parce qu’elle a soupiré comme quand on est content. C’est normal après ça qu’elle aime bien Papa, parce que s’il la sauve…

Une autre fois, je me suis encore réveillée, parce que j’entendais des bruits d’oiseau dans la pièce. Alors, le lendemain, j’ai demandé à Manou : « Y avait des oiseaux dans ta chambre ? Ça faisait cui…cui…cui… » Manou, elle a juste rigolé et m’a répondu que ce n’étaient pas des oiseaux, mais elle ne m’a pas du tout dit ce que c’était. Elle a même raconté à mon Papa que je lui avais posé la question, mais il n’a pas trouvé ça drôle du tout.


Maman, cette horrible bonne femme ! Quand elle descend de sa chambre, et ce n’est pas souvent, elle m’appelle toujours : « Viens, ma poulette » elle dit : « viens me voir ». Parfois, je suis obligée d’y aller et elle me demande de venir sur ses genoux ; mais elle sent très mauvais de la bouche. Des fois, juste elle se recouche dans son lit et elle dit des tas de mots, en me prenant par les épaules. Je ne comprends pas ce qu’elle essaie de me dire. Elle pleure : « Tu comprendras quand tu seras plus grande ». Alors, dans ces moments-là, Manou, qui reste près de la porte, me dit de retourner jouer et Maman, elle lui crie qu’elle est une salope sans cœur, que si elle avait su, elle l’aurait laissée tapiner dans la Creuse.

Je sais que tout ce que Maman dit, c’est faux. J’ai entendu Manou dire que c’était une menteuse. Alors maintenant, je refuse d’aller la voir et elle pleure encore plus.


Quelle horrible bonne femme !

J’aime aller jouer dans le jardin. Quelquefois, comme aujourd’hui, il fait très chaud et on est tout mouillés. M’sieur Aristide, il dit que le soleil des Caraïbes, c’est le meilleur du monde. Il dit qu’ici, en Haïti, dans la même fleur il y a le paradis et l’enfer et qu’il faut toujours se méfier. Je passe beaucoup de temps avec lui. Il me montre comment couper les fleurs avec le sé-ca-teur : avant, quand j’étais petite, quand j’avais trois ans, je disais le ké-sa-teur.

Il m’a fait un petit potager rien que pour moi et on plante des fruits et des légumes dedans. Il a mis une barrière tout autour avec une pancarte que j’ai dessinée, comme ça tout le monde sait que c’est à moi.

Parfois, il y a Paul et Annie qui viennent pour jouer, mais pas souvent parce qu’ils vont à l’école. Papa, il a dit que j’irai à l’école en France, mais je ne comprends pas bien comment c’est possible, parce que c’est très loin la France, c’est chez Grand-mère et il faut voyager longtemps. Le plus souvent, je joue avec Esaï. Il est plus grand que moi, il a six ans. L’autre jour, il est tombé du mur près des arbres et il a eu du sang. Ça faisait peur…

Manou, elle s’est fâchée. Elle a dit qu’on savait qu’on ne devait pas jouer à cet endroit, que c’était dangereux.

Au fond du jardin, il y a des mancenilliers. Ce sont de très grands et très beaux arbres, mais quand il pleut, ils dégoulinent d’une sève blanche empoisonnée qui vous brûle comme du feu. Manou et Papa ont interdit que je m’en approche. Quand Esaï est tombé du mur, Papa a demandé qu’on arrache les arbres. Les ouvriers doivent venir après-demain, parce qu’il dit qu’ils ont besoin de protections.

Moi, depuis longtemps, j’ai un petit pot caché sous mon lit.

Maman, cette horrible bonne femme !

Manou, elle dit que ce n’est pas sa faute si elle est comme ça. Un jour, elle a dit à Papa : « Tu savais à quoi t’attendre en l’épousant » et puis ils m’ont regardé tous les deux sans rien dire. Alors Papa m’a prise dans les bras et m’a serrée très fort en me disant que j’étais son bien le plus précieux. Je me suis demandé si c’était Maman son mal le plus précieux et si c’était ce qu’ils voulaient dire tous les deux. Manou a ajouté que ce serait sans doute mieux pour tout le monde si elle s’en allait.



Manou ne me répond pas. Alors je continue : « Toi aussi, tu viendras chez Grand-mère ? » Elle ne me répond toujours pas. Elle m’essuie les jambes du sable qui colle. Elle me prend par la main.



Un enfant joue au ballon

Un joli ballon tout rond

Sous l’arbre il s’est faufilé

Sous le grand mancenillier


Mais la pluie et un typhon

S’abattirent de l’horizon

Et l’arbre se mit à pleurer

Des larmes envenimées


L’enfant pris dans son giron

Ne put prendre son ballon

Il mourut empoisonné

Sous le grand mancenillier


Il faut que j’agisse. Mon petit pot sous la grande branche. À la cuisine, la tasse de thé. C’est bientôt quatre heures, Maman va sonner et demander son petit-déjeuner.

Dehors, le soleil brille toujours ; mon Papa, ma Manou, Esaï et M’sieur Aristide… mon ours sur le fauteuil en bambou et moi, je suis dans la maison et j’attends la pluie.