| n° 22674 | Fiche technique | 31271 caractères | 31271 5039 Temps de lecture estimé : 21 mn |
09/10/24 |
| Présentation: Cette histoire, bien qu’elle puisse se lire indépendamment, vient clore La Trilogie des Brumes et est susceptible d’apporter quelques réponses aux questions posées dans les deux précédents textes de cette collection. | ||||
Résumé: Entre désir et terreur, sensualité et danger, un détective mène une enquête qui va, à sa grande stupéfaction, vite le dépasser. Plongez avec lui dans un monde mystérieux qui ne vous laissera pas indemne. | ||||
Critères: #aventure #policier #fantastique #sorcellerie fh fagée forêt hsoumis fdomine cérébral voir fetiche pied caresses intermast pénétratio portrait | ||||
| Auteur : L'artiste (L’artiste) Envoi mini-message | ||||
| Collection : La Trilogie des Brumes |
Bientôt Halloween, la fête de tous les saints pour les Anglo-saxons et les Celtes ! En pays catalans, puisqu’on n’y fait jamais rien comme tout le monde, en octobre, nous, nous célébrons nos sorcières ! Si vous passez dans le coin, « La nit de les bruixes1 » se déroule tous les ans à Tresserre et aura lieu cette année le samedi 19 octobre 2024… Peut-être pourriez-vous y rencontrer Mara ?
Pour en revenir à cette trilogie, bien que chaque texte puisse se lire indépendamment, celui-ci vient clore la collection et est susceptible d’apporter quelques réponses aux questions posées dans les deux précédents volets.
Je vous souhaite une tout autant enivrante qu’angoissante immersion dans cet univers plus réel qu’il n’y paraît.
Le bureau avait tout du cliché du détective privé. Petit, sombre, à peine éclairé par la lumière jaunie d’une vieille lampe, il était encombré de dossiers épars, de papiers froissés et de tasses de café oubliées.
Nonchalamment basculé sur sa chaise et les pieds croisés sur le coin de la table, Stéphane avait une cigarette à demi consumée entre ses lèvres. Il fixait le plafond, perdu dans ses pensées, lorsque des coups retentirent. Trois, secs et nerveux. L’air blasé, il tira une dernière bouffée avant d’écraser sa clope dans un cendrier déjà plein à craquer.
La porte s’ouvrit sur un homme angoissé aux yeux cernés, vêtu d’un manteau trop lourd pour la saison. Jacques Delambre. Stéphane crut deviner le genre de problème qu’il traînait avec lui… C’était toujours les mêmes histoires : une femme infidèle que l’on comptait prendre en flagrant délit, une personne disparue pour qui l’amour s’était éteint depuis longtemps, parfois un vol d’objets de valeur ou un associé véreux à surveiller. Il se sentait fatigué, usé par les banales enquêtes sans intérêt qui se succédaient.
Stéphane le toisa de son regard acéré avec un soupçon de lassitude. Tous ses clients entraient avec cet air éreinté, cherchant une solution miraculeuse à leurs problèmes, sans vraiment savoir sur quoi ils allaient tomber. Une ombre d’empathie traversa pourtant son esprit en constatant la détresse qu’affichait cette personne.
Jacques hésita un instant, déconcerté par l’attitude désinvolte de ce drôle de détective. Ses doigts tremblaient légèrement alors qu’il attrapait le dossier de la chaise en face du bureau, la faisant racler sur le plancher. Il s’assit lentement, le regard fuyant, les mains agrippant son chapeau avec nervosité. Dehors, le ciel était gris et le son des klaxons résonnait dans la rue.
L’homme stressé fixa le sol un instant, cherchant ses mots, puis poursuivit son récit.
Il fit une pause, hésitant sur la manière de développer son propos. Stéphane, tandis qu’il tirait une nouvelle taffe, remarqua la tension qui se lisait sur le visage de son client.
Finalement intrigué, Stéphane hocha la tête.
Stéphane resta silencieux un moment avant de se redresser légèrement, une intuition désagréable le traversant.
À bord de sa vieille Ford Capri, Stéphane parcourut à son tour les routes sinueuses des Corbières sous une forte tramontane. Le paysage, parsemé de vignes et de collines sèches, semblait à mille lieues de l’image sinistre qu’il s’en était faite. Une fois à Caramany, un petit bourg recroquevillé sur lui-même, et alors qu’il ouvrait sa portière pour descendre de voiture, le vent cingla son visage. Il remonta le col de son manteau jusqu’aux oreilles et y enfourna son menton pour se protéger des rafales.
Le village était presque désert, seules quelques paires d’yeux curieux se faufilaient derrière des rideaux usés, scrutant l’étranger avec suspicion. Les bruits familiers de la ville lui manquaient déjà, ce calme mortel le rendait nerveux. Les épaules haussées et les pognes enfouies dans ses poches, il se dirigea vers l’épicerie d’un pas décidé, l’unique boutique du lieu, un établissement modeste à la façade vieillie par les intempéries. La clochette de la porte tinta faiblement à son entrée pour signaler sa présence. Au comptoir, un gars trapu aux cheveux gris et au visage buriné par le temps l’observait avec méfiance.
Stéphane s’approcha et sortit une photo d’Alyssia de son manteau pour la lui coller devant le nez.
L’homme bourru jeta un coup d’œil rapide avant de détourner le regard, comme s’il s’agissait d’un mauvais souvenir qu’il voulait oublier.
Un silence s’installa, lourd de sous-entendus. Ce type cachait quelque chose qui le terrorisait, c’était évident.
Les épaules du vieil homme tressaillirent sous la pression. Après un long moment, il s’exprima enfin, le visage livide.
L’enquêteur peina à contenir un sourire moqueur face à ce récit qui lui semblait tout droit issu d’un mauvais roman.
Il s’arrêta net, tremblant, les yeux dans le vide trahissant un sentiment à mi-chemin entre fascination et effroi, puis enchaîna en balbutiant :
Cette histoire amusait de plus en plus Stéphane qui n’en croyait pas un mot… Ce vieillard devait complètement divaguer.
Pas de chance ! se dit le détective, presque déçu que ce discours croustillant en finisse là… Une telle occasion ne se représentera pour lui certainement pas de sitôt ! La vision du vieil homme, aux prises avec ses propres démons, intrigua malgré tout Stéphane qui pressentit que le mystère « Alyssia » était plus complexe qu’il n’y paraissait.
Indifférent à cette mise en garde, le détective rangea la photo dans la poche intérieure de son manteau et se redressa.
Et sans un mot de plus, il quitta la boutique en laissant derrière lui l’épicier encore secoué, figé dans la terreur de ses souvenirs.
Les pneus crissèrent légèrement sur le gravier tandis que Stéphane s’engageait sur la route sinueuse qui menait au mas. L’après-midi déclinait et les ombres allongées des collines semblaient se fondre dans la lumière décroissante. Le vent soufflait toujours, balayant les feuilles mortes qui s’envolaient par rafales sur son passage.
Lorsque la bâtisse apparut au loin, elle n’avait rien de particulièrement sinistre. Elle dominait la vallée, perchée sur les hauteurs. Pourtant, à mesure qu’il approchait, un sentiment diffus de malaise s’installait en lui. Peut-être était-ce dû à l’atmosphère étrange que le commerçant avait décrite, ou simplement à l’isolement complet du domaine.
Stéphane gara la voiture au bord du chemin et s’avança à pied. Rien ne semblait anormal. Pas de brume surnaturelle ni de traces évidentes d’une quelconque présence. Juste le silence pesant d’un lieu abandonné.
Arrivé sur le seuil, il posa la main sur la poignée, et contre toute attente, la porte s’ouvrit facilement, sans le moindre grincement. Pourquoi n’était-elle pas verrouillée ? Un mauvais pressentiment l’effleura, mais il s’efforça de garder son pragmatisme habituel.
Après avoir jeté un ultime coup d’œil dans son dos, il pénétra dans la maison et referma derrière lui. L’intérieur semblait ordinaire. Une première pièce accueillait un grand salon austère avec des meubles en bois, des étagères remplies de livres poussiéreux. Directement à gauche, un vieux gramophone d’un autre âge trônait sur un petit strapontin, l’aiguille sautillant sur la dernière mesure d’un vinyle qui devait tourner depuis des jours. Il éteignit l’appareil, brisant le crépitement régulier qui en résultait. Le silence se fit plus oppressant.
Son regard se posa sur un portrait accroché au mur : une femme portant une robe noire finement brodée aux manches, les cheveux tressés en couronne autour de sa tête. Elle lui parut familière. Ses yeux semblaient le suivre, quelque chose le força à s’attarder. Il sortit la photo d’Alyssia de la poche intérieure de son manteau. Les traits, bien que différents en surface, partageaient d’étranges similitudes : la courbure des lèvres, l’expression du visage… et cette lueur presque insolente qui vibrait dans les prunelles.
Un frisson d’abord discret le parcourut. C’était absurde, mais la bouche, pulpeuse et entrouverte, lui évoqua soudainement des sensations qu’il n’aurait pas dû associer à un tableau. Une chaleur envahissant son bas-ventre se propagea avec une lenteur délicieusement insidieuse. Son esprit essayait de lutter, de trouver une raison logique à cette attirance insensée, mais ses pensées s’effilochaient. C’était plus qu’un désir, c’était une soumission inéluctable.
Se sentant piégé, il voulut détourner les yeux, mais l’attraction était trop forte. L’érection qui s’éveilla sous son pantalon lui parut aussi inopportune qu’inévitable. Chaque respiration devint plus difficile, plus profonde. Ses doigts effleurèrent machinalement la photo d’Alyssia, et un flot de fantasmes interdits naquit, exacerbant son excitation, tandis que le regard sur le mur l’enveloppait. Frustré et troublé, il fit un pas en arrière et tenta de reprendre le contrôle. En vain, l’image s’était gravée en son esprit comme un rêve qui refusait de se dissiper.
Le souffle court, il devait se ressaisir. Ce n’était après tout qu’une peinture, un assemblage de pigments sur une toile, rien de plus. Pourtant, l’étau invisible d’une étrange sensation persistait, comme si quelque chose ou quelqu’un s’efforçait de le dominer.
Stéphane ferma les yeux un instant et réussit enfin à refouler ce désir incontrôlé qui l’avait envahi. Ce n’était pas dans ses habitudes de se laisser distraire ainsi, surtout en plein milieu d’une enquête, mais cette maison, ce portrait… il y avait là quelque chose d’indéniablement troublant. Il rangea la photo d’Alyssia dans la poche de son manteau et sortit de la pièce dans l’espoir de se recentrer, bien qu’au fond de lui il savait que cette impression ne disparaîtrait pas si facilement. Quelque chose en ce lieu – ou peut-être en lui-même – s’était éveillé, et il était bien incapable de dire de quoi il s’agissait.
Il monta les escaliers en prenant soin d’éviter les marches craquantes et se retrouva devant la chambre où la jeune femme avait passé sa première et dernière nuit. Le lit était défait. Sur la table de chevet se trouvaient des boucles d’oreilles et une écharpe en soie jetée négligemment. Des traces évidentes d’un départ précipité. Un parfum flottait dans l’air, entêtant, divin. Il s’empara du foulard et, fermant les yeux, le porta à son nez et inspira fortement pour s’imprégner des fragrances qui s’en émanaient.
Inspectant ensuite la pièce pour chercher des indices plus tangibles, son attention s’arrêta sur un voilage à même le mûr. Il s’en approcha. Une petite salle sombre s’y trouvait cachée derrière. Il s’avança et découvrit un miroir à main brisé, les éclats de verre jonchant le sol. Juste à côté, un carnet ouvert. Il s’accroupit pour délicatement le ramasser. Les pages étaient noircies d’écritures serrées dans une langue qu’il ne reconnaissait pas. Des symboles, des lettres torturées comme si elles avaient été tracées avec frénésie, et des visages hurlants empreints d’une violente souffrance, terrorisés, griffonnés aux crayons à papier. L’homme désabusé sentit son pragmatisme se fissurer sous le poids de l’étrangeté qui l’entourait. Quelque chose de malsain résidait ici et il avait l’impression de se retrouver sur le fil d’une vérité qu’il n’était pas prêt à affronter.
Alyssia était-elle tombée sur quelque chose de dangereux ? Était-ce ce carnet qui avait précipité sa fuite ?
Stéphane le referma et le mit dans sa veste, bien décidé à trouver quelqu’un qui saurait déchiffrer ces inscriptions, puis quitta la pièce. Le silence pesant de la maison semblait plus oppressant qu’à son arrivée, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle. Soudain, alors qu’il repassait devant le salon, un courant d’air le saisit, enveloppant, doux… une présence sensuelle. Ce parfum… ? Le même que dans la chambre. Cette sensation le grisa, mais le contexte qui ne s’y prêtait pas le terrifia. Il crut entendre un murmure « prends-moi ! » qui le déstabilisa. Il s’immobilisa un instant et tendit l’oreille. Rien. Hormis une érection de tous les diables qui devenait de plus en plus oppressante. Pourquoi ? Pour qui ? C’en était trop… sans perdre une minute, il se dirigea vers la porte et sortit précipitamment.
En montant dans sa voiture, le soleil était déjà bas à l’horizon. Il jeta un dernier coup d’œil au mas. Tout paraissait normal, mais il savait désormais que les apparences étaient trompeuses. Il démarra le moteur et reprit la route en direction de Prades. Là-bas, il espérait trouver quelqu’un capable de traduire le carnet et, avec un peu de chance, lui donner les bonnes réponses.
Le trajet vers Prades se déroulait sous un ciel limpide, tandis que Stéphane était frappé par des flashs, de plus en plus fréquents, toujours plus intenses. Une femme brune lui apparaissait, nue, baignée d’une lumière irréelle. Une silhouette délicieuse, irrésistible. Ses jambes s’étendaient à l’infini, et ses pieds, délicatement courbés, étaient d’une sensualité troublante. Stéphane pouvait presque ressentir la douceur de sa peau sous ses doigts, une caresse imaginaire qui déclencha en lui un frisson incontrôlable.
Chaque flash devenait une tentation insupportable, un désir primal le submergeait peu à peu. La brûlure au creux de ses reins s’intensifiait, son érection était douloureuse. Ses mains se crispaient sur le volant tandis qu’il s’efforçait de refouler cette envie irrépressible de la posséder. Pourtant, ce qui le troublait le plus était son regard : énigmatique, fixé sur lui avec une profondeur déroutante. Plus il y pensait, plus un doute grandissait. Cette femme… celle du portrait dans le salon et de ses visions, celle qu’il désirait si ardemment… se pourrait-il que ce soit Alyssia ?
Arrivé à Prades, il se gara devant un petit hôtel modeste du centre-ville pour y passer la nuit. Le lendemain, il se mit aussitôt en quête d’informations. Le lieu, bien que plus animé que Caramany, gardait ce charme provincial avec ses façades colorées et ses ruelles pavées. Il visita d’abord une presse, espérant que quelqu’un pourrait reconnaître l’écriture du mystérieux livret, mais après plusieurs minutes à l’examiner, le libraire secoua la tête :
Même écho à la boulangerie, puis à la pharmacie. Finalement, Stéphane entra dans un petit bureau de tabac, une boutique sombre. Derrière le comptoir, un homme à l’air usé l’observait, un journal à la main.
Le buraliste, sans grande conviction, se pencha dessus. Il plissa les yeux, et après un long silence, répondit :
Stéphane hocha la tête, dissimulant son scepticisme.
Il obtint une adresse, et malgré son cynisme, commença à espérer que cette femme détiendrait la clé des secrets d’Alyssia…
Suivant les indications reçues, il marcha d’un pas décidé à travers les ruelles jusqu’à atteindre les abords du village. Les maisons étaient plus rares, les façades étaient délabrées, envahies par la végétation sauvage. La demeure d’Eulàlia apparut soudain devant lui, presque cachée par la nature. Un portail rouillé grinça sous sa main, révélant un jardin en friche où des herbes folles s’entremêlaient. Des objets suspendus aux branches, des petits talismans faits de plumes, des morceaux de tissu décolorés, des coquillages percés et même des ossements d’animaux dansaient au gré du vent et émettaient des bruits secs presque inquiétants. Plus il avançait, plus l’atmosphère devenait oppressante.
Sur le seuil, son cœur accéléra et une sueur froide glissa le long de sa nuque. Il hésita un instant, sentant une énergie étrange émaner de cet endroit, mais rassembla son courage et frappa doucement. Le silence lui répondit d’abord, puis des pas résonnèrent. La porte qui s’ouvrit à peine laissa apparaître une silhouette frêle, voûtée, enveloppée dans un châle sombre. Eulàlia était là. Ses cheveux blancs s’échappaient en mèches désordonnées de sous un foulard, encadrant un visage ridé et sévère, mais ses yeux, d’un vert perçant, brillaient de lucidité.
Stéphane, surpris par son accueil direct, et bien qu’il n’ait jamais entendu parler de Mara jusqu’alors, hocha la tête, puis sortit le carnet de sa poche et le tendit à la Bruixe de Prades.
Eulàlia parcourut rapidement les premières pages, ses sourcils se froncèrent.
La vieille dame leva les yeux vers lui, le toisant avec une intensité qui lui coupa le souffle.
La gorge de Stéphane se noua.
Un silence lourd s’installa. Stéphane sentait l’angoisse monter en lui, mais aussi une étrange fascination. Était-ce de la folie ou y avait-il un fond de vérité dans ses paroles ?
Alors que Stéphane s’apprêtait à rebrousser chemin, la vieille femme remarqua un sigle infini gravé à même la peau de son poignet. Brusquement, elle attrapa son avant-bras, ses sourcils se plissèrent, et une ombre traversa son visage.
Stéphane essaya de se dégager, mais Eulàlia le tenait fermement, ses doigts noueux serrés comme si elle tentait de capter quelque chose de plus profond en lui.
À l’intérieur, une odeur d’herbes séchées et de poussière flottait dans l’air. La lumière, filtrée par de lourdes tentures aux fenêtres, baignait la pièce d’une teinte dorée presque mystique.
Les murs étaient couverts d’étagères surchargées de fioles en verre, certaines contenant des liquides troubles, irisés, et d’autres des substances plus inquiétantes : des crânes de petits rongeurs, des ossements minuscules, et des objets qu’il ne parvenait même pas à identifier. Des bougies noires et blanches parsemaient çà et là, certaines fondues jusqu’au socle, laissaient des coulées de cire figées sur les meubles.
Au centre de la pièce trônait une table en bois massif, usée par le temps, autour de laquelle deux chaises dépareillées étaient placées.
Eulàlia lui fit signe de s’asseoir. L’atmosphère pesa un peu plus sur ses épaules. Puis, sans le regarder, elle se redressa et commença à murmurer une série de mots incompréhensibles. Son ton était grave et rythmé, chaque syllabe semblait vibrer dans l’air. Stéphane se sentit soudain groggy, comme si quelque chose d’invisible s’emparait de lui. Ses paupières se firent lourdes, et ses membres engourdis refusèrent de bouger. Il aurait voulu parler, mais en fut incapable. Un vertige le prit.
Les visions revinrent alors avec une clarté presque insupportable. La femme nue, toujours la même, magnifique, cette sorcière à la beauté sans pareille s’approchait de lui. Ses cheveux bruns, soyeux, cascadaient sur ses épaules, encadrant un visage aux traits fins et délicats. Ses lèvres, entrouvertes dans une promesse silencieuse, exhalaient un souffle chaud qui semblait vibrer jusque dans les recoins de son être. L’odeur de sa peau, à la fois enivrante et sauvage, s’insinuait en lui, attisant un désir féroce, insatiable. Ses seins, fermes et pleins, se soulevaient imperceptiblement à chaque respiration. Son regard le capturait, plongeant au plus profond de son âme, le rendant totalement impuissant à résister.
Elle s’approcha lentement, sensuellement, et sans un mot, commença à le déshabiller. Ses doigts l’effleurèrent, laissant derrière eux une traînée de frissons. Ses vêtements tombèrent au sol, un à un, jusqu’à ce qu’il soit lui aussi nu devant elle, vulnérable, terrassé par cette force qui pulsait en lui.
D’un geste impérieux, elle le fit s’allonger sur le dos. Il sentait son cœur battre à tout rompre, chaque souffle devenant plus court, plus difficile à contenir. Elle posa avec sensualité un pied sur son torse. Ses orteils commencèrent à parcourir sa peau, ils effleurèrent sa bouche, ses joues. Enivré par cette sensation troublante de soumission et de désir mêlés, il les embrassa, les lécha éperdument et les suça goulûment. Le monde s’effaçait autour de lui, rétréci à cette connexion intime et charnelle.
Alyssia, oui, Alyssia, il en était maintenant convaincu, le regardait, un sourire à peine perceptible à ses lèvres. Ses pieds s’attardèrent un moment sur son visage, avant de se retirer, laissant derrière eux un manque presque abyssal.
Sans un mot, elle s’empara de son sexe d’une main ferme, le caressa brièvement, mais fermement, décalottant le gland gonflé et gorgé de sang avant de le guider en elle d’un geste fluide et assuré. Une chaleur intense envahit Stéphane alors qu’il sentit la moiteur de son intimité l’envelopper.
Leurs respirations s’entremêlèrent, leurs langues se trouvèrent. À cet instant, tout ce qui comptait, c’était elle, Alyssia, la femme de ses désirs les plus profonds.
Le rythme de l’étreinte s’accentua, le bassin de la tentatrice ondulait avec une régularité diabolique. Chaque coup de reins le plongeait dans une transe passionnée, une tension électrique se diffusant dans chacun de ses nerfs. Ils fusionnaient avec une synchronisation presque surnaturelle, comme si leurs êtres entiers se confondaient. Stéphane sentit la jouissance monter, irrépressible, tandis que son cœur battait à tout rompre.
Soudain, une ombre effrayante traversa son esprit. Tandis qu’il approchait du point culminant de son plaisir, Alyssia commençait à se transformer. Ses traits délicats se distordaient, ses yeux perdaient leur éclat humain, et son corps, jusqu’alors si désirable, se métamorphosait peu à peu en autre chose de plus inquiétant. Elle ne se contentait plus de le prendre physiquement, elle aspirait quelque chose de plus profond, de plus vital. Il sentit son âme se détacher, se faire happer par la créature terrifiante vers laquelle elle évoluait.
L’extase et l’effroi se mêlèrent en lui de manière insupportable. En atteignant la jouissance ultime, un cri silencieux résonna dans sa tête. Son être semblait se dissoudre. Puis tout s’arrêta brusquement.
Stéphane était de retour dans le salon poussiéreux d’Eulàlia, assis sur sa chaise, son souffle court et haletant, son pantalon déboutonné gisant à mi-cuisses. La froide réalité le frappa alors de plein fouet. Son sexe encore raide se trouvait entre les doigts noueux de la vieille dame. Elle le masturbait maladroitement, les yeux brillant d’admiration, tandis qu’elle recueillait minutieusement le liquide séminal écoulé dans une petite fiole de verre. L’horreur le paralysa.
Elle scella l’éprouvette avec une bande de tissu qu’elle enroula soigneusement autour de son goulot. Ses ongles crochus parcoururent une dernière fois la verge tendue de haut en bas, provoquant un ultime frisson, puis elle se leva et s’éloigna pour mettre à l’abri la précieuse récolte sur une étagère, parmi divers objets étranges et inquiétants.
Elle se retourna pour lui faire face, son sourire toujours présent, mystérieux, mais alors teinté d’une malice presque bienveillante. Elle tenait dans une main un petit sachet en cuir sombre, et de l’autre émiettait une feuille d’armoise séchée.
Le poids de la paralysie se dissipa enfin et Stéphane retrouva peu à peu le contrôle de ses muscles. Il se redressa. Encore sous le choc de l’expérience qu’il venait de vivre, tremblant, il rajusta à la hâte son pantalon.
Sans un mot, il quitta précipitamment la maison, l’esprit en proie à un chaos intérieur. Le souvenir du sourire sadique d’Eulàlia, tandis qu’elle scellait la fiole contenant sa semence, était gravé en lui, une image qui le poursuivrait à jamais. Son souffle restait irrégulier, mais il n’avait plus de temps à perdre.
La route que la Bruixe de Prades lui avait indiquée s’étirait comme un fil conducteur vers sa destinée. Une force invisible, mais puissante, l’y poussait avec une urgence incontrôlable. Aux abords de Villefranche-de-Conflent, il s’enfonça à pied dans la forêt. Chaque pas le rapprochait inexorablement de cette femme qui le hantait et l’appelait. Les branches craquaient sous ses pieds alors que le crépuscule pointait. Il ne réfléchissait plus, ne luttait plus. Son sort était scellé.
Quand il arriva enfin, la petite maison apparut exactement telle qu’Eulàlia l’avait décrite. L’air autour de lui s’était soudainement alourdi, et une étrange brume semblait s’être levée sans prévenir. Il s’arrêta un instant devant le seuil, hésitant, écoutant son instinct qui lui hurlait de fuir. Pourtant il frappa. Une fois. Puis une autre.
La porte s’ouvrit. Alyssia. C’était bien elle… Le même parfum que celui du foulard trouvé dans le mas, la même femme que celle de ses visions. Le souffle lui manqua. Leurs regards s’accrochèrent et, à cet instant, une brume froide les enveloppa. Tout son être s’embrasa.
Alyssia esquissa un sourire à la fois tendre et prédateur. Le vent dehors s’intensifia, les volets grincèrent.
Sans un mot, elle le guida à l’intérieur. Il la suivit, piégé dans une spirale qu’il ne comprenait pas tout à fait, mais dont il ne voulait plus sortir. Il se sentait comme hypnotisé, avec un seul souhait : tout lui donner pour la satisfaire. Le doute, la peur… tout se dissipa en une seconde, ne laissant place qu’au désir brut.
Un éclair illumina le ciel, leurs ombres se projetèrent sur les murs. Alyssia referma la porte, puis fit un pas vers lui en se mordillant la lèvre inférieure, un air mutin sur son visage, son décolleté légèrement entrouvert.
3. ↑ – Sorcière. Prononcez « broutche »
4. ↑ – Dieu te sauve de la brume
5. ↑ – Les esprits du brouillard
8. ↑ – C’est trop tard pour toi