| n° 22657 | Fiche technique | 8284 caractères | 8284 1438 Temps de lecture estimé : 6 mn |
27/09/24 |
Résumé: Deux heures que je ne dors plus. L’envie de le revoir ravage mon corps sans répit, heure après heure, depuis cette soirée. | ||||
Critères: fête revede | ||||
| Auteur : Serafin Envoi mini-message | ||||
Il me racontait que ses amis l’appelaient Snoopy quand il était au collège. Qu’il était passionné d’escalade et de trail depuis une dizaine d’années.
Il me chuchotait que c’était absurde et délicieux qu’on fasse connaissance en étant main dans la main, collés l’un contre l’autre. Que l’ecstasy qu’il avait prise plus tôt rendait la techno rauque et survoltée presque palpable. Qu’il aimait la douceur de mes doigts.
Il me disait qu’il s’était beaucoup intéressé à la philosophie du bouddhisme. Qu’il aimait accueillir les événements comme ils venaient, avec calme et simplicité. Qu’il essayait de vivre uniquement dans l’instant présent.
Saloperie de philosophie du recul et du détachement ! Est-ce que j’ai du recul, moi ? Deux heures que je ne dors plus, que son souvenir me dévore. Je tourne dans mon lit, sans répit, comme un ventilateur.
Je l’ai rencontré il y a très exactement huit jours. C’était une soirée berlinoise : techno, queer et cuir. Autant de gays et lesbiennes que d’hétéros dans le club, toutes et tous vêtus de résilles, de harnais en simili-cuir, de Doc Martens, de colliers bondage et de paillettes. Les frontières de la normalité oubliées, dissoutes dans le son surpuissant, englouties sous les ruisseaux de sueur. Un espace de liberté, une soirée dérobée au réel.
Il était un ami d’ami. Il dansait devant moi, déchaîné sur les basses assourdissantes. Ses cheveux courts étaient humides, son torse nu luisant de sueur. Son harnais ceignait son dos d’une unique lanière, délicat comme un dos-nu de femme. J’admirais la courbe du simili noir sous ses épaules puissantes. Vision sublime. La taille de son jean, soulignant ses hanches, suggérant ses fesses musclées. Également sublime.
Bordel, cette image me hante. Je me tourne et me retourne dans mon lit, sans parvenir à me rendormir. Je la visualise sur l’écran noir que forme la nuit derrière ma fenêtre. Le même feu couve dans mon ventre qu’il y a huit jours.
Je ne le connaissais pas. Mais par moments, il se retournait pour danser face à moi, sur le rythme effréné des enceintes. Dans la pénombre, au milieu des corps en transe, je le voyais sourire. D’un sourire franc, large, heureux. Un sourire qui aurait pu englober la Terre entière. Et je souriais en retour, en dansant sur l’énergie surhumaine des drops qui s’enchaînaient. Je n’avais pas assez de muscles dans mon visage pour sourire autant que j’aurais voulu lui sourire.
Je ressens encore cette envie de poser mes mains sur son torse nu… l’attirer à moi par l’anneau de son harnais, là, si proche… embrasser ce sourire, sans le froisser, pour qu’il brille encore et encore à l’intérieur de moi…
Deux putains de jours. Il met deux putains de jours à répondre à un texto. 49 heures en moyenne – si tant est qu’on peut faire une moyenne sur deux textos. Alors que l’envie de le revoir ravage mon corps sans répit, heure après heure, depuis cette soirée.
On s’était retrouvés sous les lumières blanches du bar, aveuglés, patauds comme des canetons nouveaux-nés. À parler de la pluie et du beau temps, alors que nos yeux hurlaient nos désirs. Mais allez placer ça dans une conversation mondaine… Puis il avait pris ma main pour retourner dans le tourbillon de la soirée. Sa main pressait la mienne, son pouce caressant ma paume. Alors je l’avais brusquement attiré contre le mur et embrassé. Sans autre forme de civilité. On s’était embrassé avec tendresse sur les basses effrénées ; on s’était embrassé avec passion au milieu des fêtards allant et venant au bar. Ses mains sur ma nuque, mes mains sur ses hanches, ma bouche dans son cou, ses bras autour de moi…
La pleine lune éclaire le rebord de ma fenêtre ; je vois de mon lit les étoiles et les lumières de la ville en contrebas. La nuit est si calme, si sereine, alors que tout en moi se crispe dans cette foutue attente.
On avait dansé ensemble toute la soirée, s’embrassant au moindre prétexte, explorant nos peaux en sueur du bout des doigts. On avait parlé aussi, de tout, de rien. On avait fait connaissance, main dans la main. Sa manière de me toucher, tout en douceur, tout en retenue, me rendait dingue.
Puis le déchirement de la fin de soirée, chacun de nous étant hébergé chez des amis. On s’était dit « à bientôt peut-être ».
On n’avait pas échangé nos numéros, ni l’un ni l’autre ne voulant tomber dans le cliché du « 06 ».
Mais à peine sorti de la soirée, j’avais demandé son contact à l’ami qu’on avait en commun. Et je lui avais envoyé un message, pour que lui aussi ait mon numéro.
Et me voilà, au beau milieu de cette nuit de septembre, à enlever et remettre le mode Avion de mon téléphone, au cas où lui aussi ne dormirait pas, au cas où il m’aurait envoyé un texto.
Il ne sait pas ce qu’il a déclenché en moi.
Il ne soupçonne pas le désespoir du manque qui m’emporte, la violence de mon désir de le revoir.
Il ne faut pas qu’il l’apprenne. Je me retrouverais avec un bracelet électronique à la cheville.
Le lendemain de la soirée, j’avais cherché un exutoire dans les bras d’un de mes amants habituels. Le pauvre homme n’était pas préparé au déferlement qui l’a assailli, mais somme toute heureux de ce déferlement de sexe et de sueur.
Pour ma part, je cherchais en vain des hanches plus larges, des épaules plus puissantes, un visage plus lisse.
Lui.
Après quelques banalités par texto – toujours au rythme d’une réponse toutes les 49 heures -, j’ai évoqué l’idée de se revoir. Pas évident, car il habite à plusieurs centaines de kilomètres de moi, mais si tentant.
J’attends sa réponse.
Au fond de moi, je sais que je ne le reverrai pas. Que ce désir dévorant n’est pas réciproque. Mais je n’arrive pas à m’y résoudre.
Je l’imagine sur la terrasse jouxtant ma chambre. On s’allongerait sur une couverture pour regarder les étoiles. Je le prendrais dans mes bras, ou bien il me prendrait dans les siens. Je caresserais son torse presque imberbe, jouant à descendre jusqu’à la lisière de son pantalon. Je l’écouterais respirer, soupirer peut-être, et j’aurais un malin plaisir à caresser ses cuisses, à remonter délicatement vers son entrejambe avant de l’éviter, à frôler seulement la bosse formée sous son pantalon. J’attendrais qu’il me supplie de le libérer de ses vêtements, de cette douce torture. Puis je le dévêtirais, il serait nu et magnifique entre les étoiles et les étincelles de la ville au loin, et je le prendrais dans ma bouche, suçant léchant bavant titillant, ses mains s’agrippant dans mes cheveux, son souffle de plus en plus rauque, jusqu’à ce qu’il explose en mille parcelles de lumière.
Je rêve, je le sais. On s’était dit « à bientôt » sans y croire. Et ce qui vibrera cette nuit sera plus probablement mon sextoy que mon téléphone.
Chienne de vie.
Derrière la fenêtre, j’observe la lune se coucher. Elle est immense, orange et ronde et chaude. Elle survole l’horizon, joue, se décale à l’horizontale pour retarder sa disparition derrière la montagne.
S’il était là avec moi, à observer cette beauté par la fenêtre… Il se collerait contre mon dos, son souffle court dans ma nuque. Ses mains parcourraient mon corps, puissantes et délicates en même temps. Elles joueraient avec mes tétons, glisseraient le long de mon ventre, subrepticement, joueuses comme les miennes plus tôt. Et il plongerait ses lèvres dans mon cou, embrassant et mordillant, jusqu’à ce que je demande grâce. Sachant que, le lendemain, je porterais avec délices les marques de cette nuit sur ma gorge.
Et il prendrait mes hanches dans ses mains, tout vêtement et sous-vêtement oubliés, et se glisserait en moi, au plus profond de moi, dans un soupir partagé.
Et on bougerait ensemble, sur un rythme lent d’abord, puis approchant de plus en plus la folie, toute musique oubliée, seuls comptant nos corps déchaînés qui vibrent de plus en plus vite. Et, dans un grand cri, on jouirait de concert, dynamitant toute frontière entre lui et moi, entre nos corps et l’univers.
Une lueur diffuse, rougeâtre, apparaît à l’Est.
La philosophie bouddhiste me recommanderait sûrement de regarder mon désir pour lui à la lumière de ma pleine conscience, afin de m’en distancier.
Ma psy dirait probablement que je n’ai pas besoin de lui, mais qu’il n’est qu’un moyen de répondre à mon besoin d’amour et de plaisir.
Peu importe.
S’il envoie un message toutes les 49 heures, il ne me reste plus que 17 heures d’attente.
Le jour se lève.