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n° 22654Fiche technique21086 caractères21086
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Temps de lecture estimé : 16 mn
24/09/24
Résumé:  Un soir, un bar et une rencontre des plus classiques. Enfin, peut-être pas si classique, finalement...
Critères:  fh inconnu bizarre vengeance cérébral fellation jeu confession portrait
Auteur : Rosenrot  (Ben Dover)      Envoi mini-message
Le Cheval du Diable

Ma vue est bien trouble. J’ai du mal à saisir la bouteille de whisky déjà bien entamée. C’est un petit miracle que je n’en mette pas plus à côté du verre que dedans. Il n’y a pas beaucoup de lumière dans ce bar et ce soir, dans cette nuit noire, je joue les piliers de comptoir. Impossible pour moi de dire quelle musique est en fond ni de déchiffrer les conversations des clients déjà présents. Je n’entends presque plus rien à part un brouhaha indéchiffrable qui sonne comme un écho loin de moi. Je suis seul au milieu de la foule, dans un état second, bercé par l’ivresse. Ma tête tourne, j’ai l’impression de planer. Mais ce n’est pas suffisant. Pas assez en tout cas pour le mal qui m’habite et me ronge.


Je ne suis pas un habitué de ces lieux et encore moins de la bouteille. J’ai toujours été d’accord avec ce que dit l’autre dans sa chanson : « Quand ça devient une fierté d’te mettre des grandes doses, c’est qu’tu t’attaches à pas grand-chose ». Mon corps n’est pas familier à ces tourments, je suis une cible facile pour les vices sur le corps et l’esprit de l’éthanol. Et justement, je compte bien là-dessus ce soir. Je cherche désespérément le meilleur remède contre les souffrances, non pas du corps, mais de la conscience et de l’âme. Celles qui ne se voient pas, que l’on ne peut pas toucher pour les apaiser. Les douleurs invisibles qui pourtant nous donnent la même sensation que si on avait un poignard de planté dans le ventre. Et tout ce qui va avec : la torture de l’âme, le châtiment des actes immondes des infâmes comme moi et les pensées noires qui s’incrustent en permanence tel un marteau-piqueur toujours plus profondément dans le crâne.


Comment fait-on pour arrêter de penser, pour oublier ?



Avachi à moitié sur le comptoir, tenant mon verre à nouveau vide avec mes deux mains, je me redresse pour voir si c’est à moi que cette voix féminine s’adresse. Une fois la tête relevée, les vertiges me font presque tomber en arrière. Je me concentre pour avoir un aperçu de la personne qui est juste à côté de moi. Je ne l’ai ni vue ni sentie arriver. Sans distinguer ses traits à cause de ma vision brouillée, je fais l’effort de lui répondre.



Quel genre de femme vient aborder un homme seul et saoul, un véritable pochtron dans un bar ? Est-ce que j’aurais dû retirer ma cravate pour paraître moins abordable ? En me concentrant un peu, je parviens à effacer le flou qui voile mes yeux et à capter les contours de celle qui semble en avoir après ma tranquillité. Brune, les yeux bien noirs. Elle doit être un peu plus jeune que moi et avoir un peu moins de la quarantaine. Elle me semble bien faite si vous voyez ce que je veux dire. Enfin, c’est sûrement un des effets de mon enivrement. Il faudrait qu’elle soit au moins aussi désinhibée que moi pour m’aborder de la sorte. Mais il n’en est rien apparemment. Ou alors elle cache bien son jeu.



Là si elle ne part pas, je ne comprendrai pas. Mon message est assez clair, je crois. Je ne cherche pas de compagnie ni de réconfort. Et de toute façon, mon état ne me permet aucune performance physique, quelle qu’elle soit. Je reprends ma bouteille pour remplir mon verre vide qui m’appelle. Sa robe rouge attire mon œil. Le barman prend sa commande et elle s’installe, croisant les jambes et faisant apparaître de sa robe fendue la peau brune teintée de soleil de sa cuisse.



Belle, mais idiote à l’évidence. La chose est bien trop courante et ces qualités vont hélas souvent de pair.



Elle rigole doucement et semble prendre ma remarque, que je voulais froide et repoussante, comme une invitation à un jeu.



Qu’est-ce qu’elle raconte encore ? Elle doit prendre autre chose que de l’alcool la demoiselle. Je siffle une nouvelle fois mon verre en levant les yeux au ciel. Un verre vide se plaint et un verre plein se vide. Je fais pleurer la bouteille pour le remplir encore une fois sans attendre. De toute évidence, elle cherche la conversation. Cette fois, c’est moi qui relance.



Un rire m’échappe. Avant de porter mon breuvage à mes lèvres, je laisse échapper ma première pensée à haute voix.



Elle utilise des expressions bizarres la tueuse. Finalement, elle m’intrigue un peu et divertit mes pensées. J’arrête de mettre les formes et laisse sortir mes paroles comme elles me viennent.



Sa boisson arrive. J’ai presque un haut-le-cœur. Je crois que c’est un jus de tomate. Qui boit ce genre de chose ? Elle me regarde, amusée.



Elle reste silencieuse pendant plusieurs secondes, le temps pour moi d’admirer ses lèvres rouges sensuelles et son léger sourire. Quelque chose d’envoûtant émane de cette étrange personne. Elle finit par s’approcher de mon oreille pour murmurer, comme pour faire attention à ce que personne n’entende.



Elle dit cela avec des étoiles plein les yeux. Cela donnerait presque envie. Est-ce que je suis en train de rêver ? D’halluciner ? Ou alors c’est une de ces femmes à l’esprit tordu qui s’amuse avec les pauvres hommes égarés. Ils sont légion et elle ne doit pas s’ennuyer. Je suis ce soir une cible facile et toute désignée pour ces plaisirs cruels. Elle veut jouer ? Alors, jouons.



Je ne sais pas quoi répondre à cela. Elle semble sérieuse, la tueuse, et habite son rôle de façon étrangement délicieuse. Son doigt parcourt le haut de son verre qu’elle n’a toujours pas touché, faisant lentement des cercles. Ses yeux semblent plongés dans le contenu qui fait penser à une piscine de sang. Un silence s’installe. C’est elle qui reprend doucement, toujours le regard absorbé dans le vague.



Je bois un énième verre cul sec. Les sensations de brûlure, de chaleur intense et d’amertume presque insupportables du premier verre ont disparu et laissent maintenant place à la douceur et l’équilibre. Toujours cette impression de planer qui s’accentue à chaque levée de coude. Encore ! Je tente maladroitement de saisir la bouteille pour continuer mon rituel. Elle est plus rapide que moi et s’en saisit avant de me servir mon prochain breuvage.



Je reste silencieux et je profite de sa pause pour me désaltérer un peu. Elle ne semble pas vouloir reprendre.



Cette fois, elle se tourne vers moi pour continuer son récit et me fixe avec ses pupilles noires pleines d’envie. On dirait qu’elle revit la scène. Je pourrai presque voir les images du film défiler sur l’écran noir de ses yeux. Elle est douée.



Je suis absorbé par son récit et par son regard. J’attends la suite. J’ai le temps de lever le coude pour vider mon verre avant de me replonger dans le film de son passé.



Son doigt se pose doucement sur mon visage à l’endroit qu’elle décrit. Mon regard ne quitte pas le sien.



Elle dit cela avec douceur, sans crier, dans un chuchotement qui s’échappe et s’évapore de ses lèvres rouges. Presque un gémissement. J’ai envie de sursauter, mais l’alcool fait son effet et mes réflexes sont aux abonnés absents. Elle continue de décrire son atrocité avec une sensualité enivrante.



Je reste songeur avec des images à la fois plaisantes et perturbantes dans la tête. Mon champ de vision est assez troublant aussi. Tout est flou, sauf elle. L’arrière-plan et tout le reste ne semblent plus exister et je ne vois que des ombres et des formes danser par moment.


Ses pupilles brillent toujours comme des étoiles dans la nuit. Et mes yeux sont plongés dans les siens. On se regarde en silence. Elle finit par bouger et reprend ma bouteille pour me servir à nouveau. Pendant qu’elle verse le contenu de ma future ivresse, je l’interroge.



Un sourire se dessine sur son visage. Elle semble réfléchir et chercher dans ses souvenirs, ses yeux levés vers le plafond. Comme si la réponse s’y trouvait.



Je sens que je vais avoir droit à un autre film. Je bois quelques gorgées, mais pas tout mon verre. Je sens que j’ai atteint mes limites et je risque de sombrer dans l’inconscience si la goutte de trop fait déborder l’ivresse.



Elle se tourne à nouveau vers son verre qu’elle n’a toujours pas touché avec ses lèvres. Le regard plongé dedans, elle se concentre pour revivre la scène.



Lentement, elle se tourne vers moi et fait doucement non de la tête. Elle s’installe face à moi, croisant ses jambes et dévoilant sa peau. Charmer ses proies doit en effet être du gâteau. J’attends la suite avec une certaine impatience. Sa main saisit mon verre qu’elle fait glisser vers moi. Je le vide sans perdre de temps et sans réfléchir. Je crois que je fais une connerie et je le saurai dans un proche avenir. Je lutte pour rester lucide. Je la fixe à nouveau pour lui faire comprendre qu’elle a toute mon attention et qu’elle reprenne son récit.



Son souffle s’est accéléré et sa bouche reste entrouverte. Elle marque une pause et savoure le plaisir de son récit qu’elle semble revivre avec un émoi puissant.



Le regard dans le vide je me sens partir. Je ferme les yeux et je secoue la tête pour rester éveillé et conscient avant de les ouvrir à nouveau. Je la sens saisir ma cravate pour me retenir. Elle sourit et vide la bouteille dans mon verre. J’essaye de parler pour rester concentré.



Encore ce sourire captivant. Je ne sais pas si je peux encore faire le nécessaire pour garder mon attention le temps d’un nouveau meurtre. Ce qui est certain c’est que je ne touche pas à mon verre sinon je finis par terre.



Elle se penche vers moi et saisit ma cravate pour m’attirer vers elle. Je suis si proche d’elle que je peux sentir son parfum qui se marie harmonieusement avec les arômes du whisky, créant une alliance subtile et captivante. Je suis obligé de monopoliser les dernières forces qu’il me reste pour ne pas tomber à la renverse.



Au même instant, elle me relâche et je pars en arrière. Il s’en est fallu de peu pour que je plonge au sol moi aussi. Elle laisse échapper un petit rire qui la rend encore plus craquante. Elle reprend rapidement son air très sérieux et son regard de tueuse avant de continuer son récit avec sa voix sulfureuse.



Mes sensations sont étranges. Ma tête tourne, j’ai envie de m’effondrer et en même temps je lutte pour prolonger cette troublante conversation et ce moment étrange. Une nouvelle fois, elle fait glisser mon verre vers moi. Je fais doucement non de la tête. Je tente une diversion pour retarder ce qu’elle me réclame.



Elle saisit mon verre et le tend en direction de mon visage. Je pose un doigt dessus pour la retenir et continuer notre échange.



Un sourire, vicieux cette fois, illumine sa figure. Elle retire ma main qui retient mon verre et me fait boire. J’essaye d’attraper mon verre pour gérer au moins un peu le débit. Elle approche son visage du mien et chuchote.



Quand elle termine sa phrase, mon verre est vide. Elle relâche mes mains qui le tiennent. Lentement, elle approche ses lèvres des miennes et murmure avant le contact imminent.



Un doux baiser, très sensuel, vient électriser tout mon corps qui se réveille pendant une fraction de seconde. Son goût et son parfum sont un véritable délice que j’essaye de savourer. À plusieurs reprises elle interrompt notre baiser avant de revenir coller nos bouches, mélanger nos langues encore plus fort, avec plus de passion à chaque fois.


J’ai de plus en plus de vertiges et je n’entends presque plus rien. Quand elle termine notre baiser, j’ai la sensation d’être sur un bateau qui tangue en traversant une tempête. Je me sens partir et m’évanouir.



Je reste prostré. Elle se lève et je la vois pour la première fois prendre son verre pour le porter à ses lèvres. Tout semble être au ralenti. Mon visage est au niveau de sa poitrine décolletée et je me délecte de ce spectacle prodigieux pendant tout le temps où elle boit. Une vision magnifique, comme dans un rêve.


Le temps semble s’être arrêté. Ou alors il s’est considérablement ralenti. Tout est parfaitement silencieux d’un seul coup. Je la regarde poser son verre vide sur le comptoir. Cette simple action paraît durer une éternité. Quand elle le relâche enfin, j’entends le bruit du contact de son verre sur le bar résonner aussi fort qu’une explosion qui vient briser le silence assourdissant qui s’était imposé jusque-là.


Je tente de faire pareil avec mon verre. Je me tourne vers le comptoir et le dépose maladroitement. Si bien que je le renverse et je le vois rouler et s’éloigner de moi. Mes bras, dont les muscles sont vidés de leur énergie, ne parviennent pas à le rattraper. Les forces me quittent totalement et je m’effondre sur le bar. Ma tête tombe sur le comptoir. Comme ultime vision devant mes yeux, tout juste devant mon regard, j’ai son verre vide sur lequel l’empreinte de ses lèvres est parfaitement dessinée avec son rouge à lèvres. L’image s’estompe petit à petit, tout devient de plus en plus flou avant que finalement les ténèbres et le silence me submergent et m’envahissent.