| n° 22558 | Fiche technique | 7960 caractères | 7960 1380 Temps de lecture estimé : 6 mn |
02/08/24 |
Résumé: j’en ai suivi d’autres guerres depuis... | ||||
Critères: #nonérotique #historique | ||||
| Auteur : Pitziputz Envoi mini-message | ||||
| Projet de groupe : Les premières fois |
J’avais tout juste dix-neuf ans. J’allais à la fac comme on va en boîte, pour rencontrer des garçons et voir mes amis. Ce que j’étudiais importait peu et j’avais la prétention de penser que j’en apprenais plus sur le monde, la vie et la liberté en buvant des cafés qu’assise dans un amphi. Etienne et Lalo étaient ma nouvelle famille. Nous étions colocataires même si nous faisions appartement séparé. Nous dormions partout, chez l’un, chez l’autre ou chacun chez soi quand l’odeur de la fumée froide était intenable, ou quand une vraie douche de fille s’imposait avec crème pour le corps et shampoing brushing.
Lalo était beau, trop beau pour être honnête. Il marchait la tête en avant et roulait les pétards comme personne. Il portait le sarouel cheveux frisés au vent et des sandales « Jésus », achetées dans un souk avec le cuir qui pue et un cercle pour le gros orteil. Etienne était petit et moins joli, mais il nous entretenait de ses théories géopolitiques, décrivant avec force d’infos présentées comme confidentielles, les mouvements du monde et les influences des dirigeants les uns sur les autres. Nous l’écoutions avachis sur le canapé de récup, beuglant les paroles de Bobby Brown goes down, Look sharp et London calling.
J’avais, comme tout le monde, entendu parler de la guerre de cent ans, des grandes batailles napoléoniennes, des poilus et de l’Anschluss. Je savais que dans l’ancien temps, les hommes s’affrontaient dans une prairie à coup de mousquetons et de boulets de canon ; mais j’avais réussi à résister à mon père qui voulait me montrer La grande illusion et je n’avais de l’armée au mieux qu’une vision remplie d’hélicoptères vrombissants au-dessus du Vietnam quand les protagonistes ne se mettaient pas à chanter des paroles obscènes qui nous faisaient sourire.
Comprenez-moi bien, je suis née dans le pays du chocolat, neutre jusqu’au fond de ses boyaux, le pays dans lequel les avions de combat ne peuvent voler qu’aux heures ouvrables.
Et puis un beau matin, l’Irak a envahi le Koweit.
Etienne qui avait tout prévu tenait le crachoir. Nous débattions, analysions et nous abreuvions d’informations sur cette guerre prétendument chirurgicale que nous vivions par écran interposé, comme un jeu vidéo avant-gardiste. Nous disséquions les interventions politiques des grands du monde à grand renfort de pizzas surgelées et de packs de bières achetés dans le petit supermarché du coin.
C’était la chevauchée des Walkyries, je tenais les manettes d’un hélicoptère et Lalo tentait de me faire avaler que Stevie Wonder c’était mieux que David Bowie. Etienne, lui, s’en fichait et ne jurait que par Keith Jarrett.
Les amis, les autres, nous abandonnaient peu à peu, lassés par nos routines singulières : café, télé, re-café, pas re-télé, car elle n’était jamais éteinte.
La coalition mondiale était romantique, gigantesque, magnifique : le bien contre le mal, malgré la voix dissonante de la France qui dissone toujours, du moins au début.
Nous n’en revenions pas du culot de Saddam qui s’affichait tout sourire avec des occidentaux stratégiquement « invités » ou lorsque Khadafi s’adressait aux Américains dans un « Beoble of Amrica… » mémorable.
Et finalement, la France s’est décidée. Elle a envoyé la division Daguet et tout s’est soudainement précipité. La guerre aérienne ne suffisait plus. Les scuds pleuvaient, les patriots interceptaient et nous attendions la phase suivante annoncée pour le 16 janvier : l’offensive terrestre ! On y était, comme dans l’ancien temps, des fantassins à pied sous la chaleur, portant un million de kilos sur le dos.
Le 16 janvier au matin, alors que rien ne s’était encore passé, je reçus une lettre par avion. Vous vous rappelez ces enveloppes avec les stries bleues et rouges et ce papier bible. À l’intérieur, une unique feuille A4 lignée arrachée d’un cahier, pliée trois ou quatre fois.
« Arabie Saoudite 8 janvier
Salut toi,
C’est Arthur qui t’écrit depuis l’Arabie Saoudite où je suis posté avec la division Daguet. On ne s’est pas parlé depuis quelques années, mais je pense souvent à toi et je t’ai toujours bien aimée. En très résumé, après le bac j’ai eu envie de voir du pays. Comme je n’avais pas de fric, je me suis engagé dans la Légion. Au moins, j’allais voyager gratis.
On nous a annoncé des grandes manœuvres terrestres et c’était le dernier moment pour faire parvenir du courrier. J’espère que ta famille va bien et ta chienne aussi. Tu revois qui des copains ? Tu as des nouvelles de Charles et Guillaume et Sophie ? Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais spécialement ton adresse en mémoire. Si tu as les adresses des autres, je suis preneur. Si tu veux m’écrire c’est possible, mais tu dois envoyer ta lettre à Simon Paul. Eh oui, j’ai dû changer de nom.
Sur ce, je t’embrasse, j’ai encore du taf ce soir.
Ton copain Arthur ».
J’ai lu et relu cette lettre avec la même frayeur que lorsque ma grand-mère me disait que si je continuais à tirer la langue, un jour elle resterait pendue. À force de penser à cette guerre, la guerre était venue à moi.
Arthur avait été un ami original. Intelligent et décalé. Je me suis souvenue que juste après son recrutement au service militaire, celui de chez nous, il m’avait dit tout fier : « je serai soldat du train ». Perplexe, je lui avais demandé un peu dédaigneuse, s’il allait passer les quatre prochains mois à jouer au contrôleur.
J’avais haussé les sourcils, inquiète que l’on confiât ma protection et celle du pays à un gars comme Arthur.
Arthur me draguait un peu tout le temps mais ne m’avait embrassée qu’une fois et furtivement dans une soirée, et on n’en avait plus jamais reparlé.
Une fois mon état de sidération passé, je lui ai répondu :
« Mon cher Arthur ou plutôt Simon,
Rassure-moi, tu n’es pas en danger n’est-ce pas ? Oublie ce que je viens d’écrire, c’est tellement stupide mais, je m’inquiète pour toi. Tu as toujours eu des idées farfelues mais là c’est le pompon. Comment diable as-tu pu imaginer qu’en allant à la Légion, tu allais passer des vacances au Club Med ? Ta mère doit être morte de peur.
Comme je suis cette guerre, qui me paraît soudain vaine et bien inutilement tuante, heure par heure, je sais que lorsque j’ai reçu ta lettre, huit jours après que tu ne l’as postée, tu devais déjà être en déploiement. J’espère que tu vas bien et que tu n’es déchiqueté de nulle part.
Je ne connais pas les adresses de Sophie et des autres, mais je leur transmettrai la tienne.
Prend soin de toi ».
Arthur m’a écrit au rythme d’une lettre tous les deux jours. Dans l’une des enveloppes, il avait glissé des photos. Je le reconnaissais à peine. Le maigrichon, limite malingre s’était transformé en une baraque carrée. Son visage anguleux et triangulaire ressemblait maintenant à un pavé.
Et puis un jour, une dernière lettre.
« Salut,
C’est fini, je rentre et je serai démobilisé. Ce serait sympa de se voir. Il faut que je règle quelques détails administratifs comme le fait que je suis considéré comme déserteur, mais ça ne devrait pas nous empêcher de nous croiser, non ? »
Et Etienne, et Lalo, me demandez-vous. Je les voyais toujours mais moins. Je ne souhaitais pas partager ma première vraie guerre avec eux.
Arthur est rentré. Il a été ennuyé. Il n’a pas su se réinsérer. Personne ne voulait d’un ancien légionnaire, même valeureux. Personne ne voulait d’un héros.
Un soir de beuverie et de déprime, un soir de solitude accompagnée, Arthur s’en est allé, réussissant ce que l’ennemi avait raté.