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Temps de lecture estimé : 28 mn
01/08/24
Résumé:  Les Jeux olympiques de Paris, c’est vachement bien. Mais pas autant que les Jeux Olympiques de Châteauroux.
Critères:  fh inconnu sport humour
Auteur : Amarcord      Envoi mini-message

Projet de groupe : Fantasme olympique
9 secondes et demie

D’un seul coup, le vacarme s’est tu.


Il a suffi d’un simple « Silence, s’il vous plaît ; quiet, please » prononcé au micro pour que tout le public réuni dans la cuvette du stade de France interrompe ses cris et ses applaudissements pour envelopper les huit athlètes d’un silence plus recueilli que celui qu’on observe chez les Trappistes.


Pour les spectateurs étrangers, ce respect de l’étiquette paraît normal. Mais pour le public français, cette demi-minute de quiétude représente une expérience inédite et bienvenue, après deux mois d’hystérie et de vacarme politique. Pour eux, cette soirée du 4 août forme presque un miracle, un rare moment de recueillement et de communion à l’occasion de ce qu’on présente comme la finale de l’épreuve reine des jeux, le 100 mètres plat. Masculine bien sûr, l’épreuve-reine, comme quoi il reste encore quelques vilains biais machos chez les commentateurs sportifs cis-genrés. Pour le biais ethnocentré, difficile d’invoquer une de ces bonnes vieilles discriminations caucasiennes qu’affectionnèrent longtemps les autorités sportives : les personnes de couleur sont plus que bien représentées au départ. C’est pas bien compliqué : je suis le seul blanc.


Parce que oui, cette fois-ci, je suis moi-même au cœur de la course, même si je dois me pincer pour le croire. Plus le silence se fait, plus approche l’instant du départ, plus j’entends le cognement sourd des palpitations dans ma poitrine. Comme d’habitude, Darren Maxwell, l’athlète de la Barbade, me lance un sale regard avant de fixer son couloir. Ce type me déteste, et je le lui rends bien, alors que mes relations avec les autres athlètes sont au beau fixe. Il y a tout un contentieux entre nous. Il a une drôle d’allure, Maxwell. Vous connaissez les mélis-mélos, ces livres pour enfants divisés en deux ou en trois volets, et permettant de faire coïncider les corps d’animaux différents en alignant les morceaux de pages, pour créer une grande variété de chimères ? J’adorais ça quand j’étais môme. Eh ben Maxwell, il ressemble à ça : en haut, une tête de caméléon, avec de petits yeux mobiles et inexpressifs enchâssés dans des paupières globuleuses, une grande bouche aux commissures tombantes où ne s’imprime jamais le moindre sourire : on serait moins étonné de voir en surgir le rouleau d’une langue interminable venue gober une mouche. Pour parfaire l’illusion, des tas de perles multicolores viennent orner les extrémités des tresses qu’il s’est fait poser. Ça doit faire un sacré boucan quand elles s’entrechoquent, dès qu’il est lancé en pleine course… Parce que rapide, il l’est, le bougre. L’examen de la partie inférieure de ma chimère métaphorique l’explique : ce mec est puissant comme un taureau. C’est d’ailleurs son surnom dans le milieu : « The bull of Bridgetown ». Il en est tellement fier qu’il l’a fait broder sur son survêtement. Et comme il est plutôt vantard, il en attribue l’origine aux proportions hors norme de ses gonades. Est-ce qu’elles s’entrechoquent tout comme ses perles, lorsqu’il se rue vers la ligne d’arrivée ?


Je choisis bien vite d’ignorer le regard hostile du concurrent mi-caméléon, mi-taureau. Dix ans d’efforts et de discipline pour en arriver à cette finale ! D’un côté, c’est un accomplissement, une forme de reconnaissance : je sais que nombreux sont ceux qui, en cet instant, payeraient cher pour être à ma place et tutoyer la légende. Mais c’est aussi une écrasante responsabilité. Vraiment pas le moment de tout foirer devant des milliards de téléspectateurs. Dans quelques instants, je vais tout envoyer… Neuf secondes et demie de folie, une avalanche de puissance, de testostérone, de jubilation ou de dépit vont déferler sur le tartan pour tenter d’arracher une médaille. Cette ultime plage d’attente me paraît une éternité. Et une éternité, c’est plus qu’il n’en faut pour vous raconter comment j’en suis arrivé là.





L’athlétisme ne fut jamais pour moi une vocation. J’y suis arrivé sur le tard, par accident : celui qui me fit croiser la trajectoire d’une gonzesse. J’avais 20 ans, j’étais un étudiant médiocre en fac de sciences éco. Si j’étais dans le ventre mou académique, côté abdos, j’étais plutôt dans le peloton de tête. Ce qui tombe bien, puisque mon vrai centre d’intérêt, c’était les filles, que je collectionnais plus facilement que les mentions, avec mon physique avantageux. Mais la jolie blonde qui me passa sous le nez ce jour-là avait vraiment de quoi me mettre en émoi. Longue, mince, un port altier, une indifférence réelle ou feinte aux tentatives des mecs dans mon genre à établir le contact, Muriel était, pour reprendre l’insupportable jargon des futurs commerciaux que nous étions censés devenir, un sacré challenge. Tous les mecs lui couraient après. Ce qui était sans espoir : elle figurait dans les rangs de l’équipe de France espoirs d’athlétisme, sa discipline était le demi-fond. Cours toujours, mec…


D’autres que moi auraient fini par laisser tomber, face à l’indifférence de la belle. À quoi bon vous mettre en quatre pour une nana qui ne vous calcule pas ? Je n’étais ni le plus beau, ni le plus riche, ni le plus brillant, mais j’étais assurément le plus motivé. Et je suis donc allé m’inscrire au club d’athlétisme auquel elle était affiliée. Le président n’était autre que son père, Maurice. Dans la famille des chimères de mon méli-mélo, je commencerai par le bas : de longues pattes de gnou dont avait d’ailleurs hérité sa fille, mais en version gazelle heureusement bien plus sexy. L’héritage génétique s’arrêtait à l’étage supérieur. Muriel avait un ventre plat, de mignons petits seins pointus et une jolie frimousse de musaraigne. Alors que chez Maurice, la transition avec les longues guibolles était plus improbable et moins heureuse. Dans le genre trapu et pas très avenant, je pencherais plutôt pour le phacochère. Maurice gérait tout, dans ce club : les entraînements, la trésorerie, les locaux et la piste. Non pas qu’il s’en chargeât lui-même : c’est tout un contingent de bénévoles qui se cognait le boulot, sous son autorité tranchante. Maurice, c’est un peu le Mélenchon de l’athlé : le sport, c’est comme la révolution, camarade, ça demande de la discipline. Soit tu suis la ligne tracée par le lider maximo, soit c’est la purge.



Quelle belle marque de confiance : j’avais déjà droit au tutoiement et à des responsabilités ! Je tâchai de cacher ma joie.


Côté javelot, je n’étais pas doué, et mes progrès étaient modestes, mais les entraînements étaient plutôt marrants. Nous n’étions que trois inscrits à profiter des conseils de Henri, notre entraîneur de 76 ans, qui passait le plus clair de la séance à radoter ses souvenirs. Peu importe : j’étais idéalement placé pour voir courir Muriel, à ceci près qu’elle passait vite, et que je n’étais toujours pas parvenu à établir le moindre contact. Et puis un de ces fameux mercredis soir, je passais la serpillière dans les vestiaires quand j’entendis naître un puissant bruit d’eau dans les douches, bientôt couvert par une voix féminine.



C’était plus direct que romantique. Mais c’est ainsi que nous nous connûmes bibliquement.





C’est aussi comme cela que nous devînmes un couple. Et quelques années plus tard, mari et femme. Muriel était plutôt un bon coup au lit, et je crois pouvoir dire sans vantardise que l’appréciation était réciproque. Mais ce qui gâchait un peu le tableau, c’était son hygiène de vie. J’ai rarement connu une fille aussi compétitive. Elle était prête à tout sacrifier à sa carrière sportive. Elle pesait tout ce qu’elle mangeait, minutait chaque parcelle de sommeil. La part réservée au sexe était donc elle aussi minutieusement rationnée. Mais cette discipline était sans doute le prix à payer pour progresser, et à mesure qu’elle grimpait dans les classements, ma frustration s’élevait elle aussi. Elle avait rejoint l’élite française et participait aux compétitions internationales. Nous étions entre-temps tous deux diplômés à la fac. Muriel devint athlète à plein temps, grâce à un job bidon dans une administration locale. Quant à moi, je fus engagé comme représentant commercial pour les pâtes Lustucru, l’eusses-tu cru ?



Je dois avouer que j’avais quelque peu embelli la rubrique « centres d’intérêt » de mon CV. Ma carrière de lanceur de javelot n’avait pourtant fait que de timides progrès : je remportai une 6e place au Championnat départemental de l’Oise, le plus haut fait de ma carrière. Ce qui me convainquit d’aussitôt laisser tomber l’athlétisme. Après tout, il ne m’était plus utile, depuis que j’avais pécho Muriel. Si cette décision désola le vieil Henri, elle ne chagrina pas Maurice.



J’acceptai la proposition de Maurice, beaucoup parce que je ne sais pas dire non, un peu parce que les innombrables déplacements sportifs de Muriel risquaient de me plonger soit dans les affres de l’ennui, soit dans les abîmes de l’adultère. Ça me donnait parfois l’occasion de la suivre sur les meetings, et avec un peu de chance, de baiser après sa course, pour peu que son classement l’ait rendue euphorique. Et puis la vérité, c’est que j’y ai pris goût, à ce rôle de starter, et à tout ce qui l’entoure. Un peu pistonné par mon redoutable et redouté beau-père, je ne tardai pas à creuser mon trou : Championnat de France, Championnat d’Europe, Championnat du monde. Jusqu’à la consécration récente : starter des courses de sprint aux Jeux olympiques de Paris. Et donc de cette course mythique dont j’ai mis le curseur sur pause au moment même de son départ et de celui de ce texte, histoire de vous faire profiter d’un procédé narratif vachement ambitieux. C’est qu’il est redoutable, ce foutu challenge qui est le mien : apporter un peu d’enthousiasme à un événement qui en a bien besoin. Sur les JO de Paris, j’ignore comment votent les Français, mais il est probable que le groupe des râleurs soit majoritaire. Les indifférents doivent faire un bon score. Et ne négligeons pas les angoissés. Qu’on aurait presque envie de rassurer, malgré nos propres craintes : l’attentat a déjà eu lieu le 14 juillet, avec la prestation d’Arielle Dombasle.


Le destin est cruel : au moment précis où je commençais mon ascension dans les coulisses du sport, Muriel quittait la scène, lassée de plafonner. Tant et tant d’années d’efforts et de sacrifices pour n’arracher au mieux qu’une place en séries européennes du 800 mètres, elle décida que le jeu n’en valait plus la chandelle, et prit prématurément sa retraite sportive, au grand dam de Maurice.


Toute sa rage de la compétition s’était reportée ailleurs : ça lui avait ouvert l’appétit, ces années de discipline et d’ascèse sexuelle. Muriel avait comme un gros arriéré de baise à récupérer, et moi aussi.


Tout aurait été absolument parfait si l’esprit de compétition de Muriel n’avait pas une fois de plus pris le dessus. La première fois que ça me surprit, c’est juste après avoir donné le départ du 60 mètres féminin au Championnat d’Europe d’Athlétisme en salle. Muriel me retrouva, me roula un patin, et me poussa dans un réduit inoccupé où nous procédâmes à un furieux déshabillage mutuel. Le placard était une des cabines de commentateurs de la télévision, dont la relative isolation phonique nous évita de faire sensation. Car autant Muriel avait autrefois l’orgasme distingué et discret, autant il devenait désormais résolument sonore, exubérant, et accompagné d’encouragements assez crus. Les regards des voisins et voisines de notre petit immeuble à appartements, quand je les croisais dans le hall, avaient beaucoup changé, depuis la retraite sportive de ma femme, et je ne sais trop ce qu’il fallait y lire : de la gêne, du mépris, ou plus probablement une folle jalousie. Nous avions à peine conclu cette furieuse séance de baise dans le cagibi audio-visuel par une athlétique brouette thaïlandaise d’anthologie, que Muriel m’adressa pour tout satisfecit ce sobre commentaire.



J’ai pensé qu’elle était simplement bizarre, ce soir-là. J’avais tort. On s’est vraiment mis à baiser sans arrêt, à cette époque, au grand dam des voisins. Plus on baisait, plus elle me chronométrait. Plus elle me chronométrait, plus j’avais du mal à tenir les longues distances qu’elle visait. Et plus elle s’en plaignait. Après un an de rapports toujours plus stressants, systématiquement monitorés par Oméga ou Longines, je décidai de demander de l’aide, et pris un rendez-vous chez une sexologue, afin de rétablir entre nous une saine communication et harmonie. Ne me restait plus qu’à convaincre Muriel de m’accompagner. J’étais occupé à chercher la meilleure façon de le faire lorsque je tombai au club sur mes copines Laetitia et Mélina. Elles avaient une petite requête.



Je vis Laetitia et Mélina me dévisager longuement avant d’échanger un regard accablé.






C’est donc ce soir-là que je surpris Muriel et Darren Maxwell, occupés à jouer dans le lit conjugal à la bête à quatre dos : une gazelle, une musaraigne, un caméléon et un taureau, le compte était bon pour la disqualification. Muriel, mortifiée, n’a pas cherché d’excuses. Nous nous sommes séparés sobrement, proprement. D’ici à quelques mois, notre divorce serait prononcé par consentement mutuel. J’ai apprécié qu’elle se soit abstenue de toute confidence malvenue à son amant sur l’évolution chronométrée de nos rapports : il m’aurait certainement nargué, dans le cas contraire. Mais depuis lors, cet épisode nourrit sa parano. Il est persuadé que toute sanction pour faux départ est une vengeance tardive. Ce serait mal me connaître.


Maurice a très bien pris la chose. Il est même devenu bien plus proche et amical, comme s’il reportait sur moi ses ambitions déçues par les choix sportifs de sa fille.


Quant au rendez-vous chez la sexologue, je l’avais maintenu, même si les événements récents le rendaient désormais un peu inutile. Il y avait malgré tout quelque chose qui me tracassait un peu dans cette histoire, et je voulais avoir son avis. Elle m’accueillit dans son cabinet en me tendant une main molle, et quand je lui dis « bonjour, docteur », elle rectifia en « Oubliez le docteur, Daisy suffira ». Elle était aussi pulpeuse que spectaculaire, avec sa choucroute rousse flamboyante, son maquillage à la truelle et ses lunettes en forme de papillons. Elle portait un bustier en imprimé léopard qui peinait à couvrir une superlative paire de loches. Je craignis le malentendu. Était-elle sexologue ou une professionnelle soulageant les messieurs avec des méthodes elles aussi tarifées, mais plus empiriques ? Le diplôme suspendu au mur qui me faisait face me rassura.


Je lui racontai l’historique de mes rapports sexuels de plus en plus dégradés avec ma future ex-femme, qu’elle écouta sans sourciller, avant de poser la question qui tue.






Laetitia et Mélina avaient eu des scrupules à me révéler mon cocufiage. Mais elles avaient été soulagées d’apprendre ensuite combien cette initiative m’avait libéré d’un sacré poids. Au point où j’en étais, je leur révélai toute la vérité, depuis l’histoire du chrono jusqu’à la visite chez Daisy. Elles s’en amusèrent beaucoup, tout en confirmant le diagnostic et le traitement de la thérapeute.



Mes deux copines ourdirent leur complot. Elles iraient dîner un soir avec la jeune femme pressentie, je leur passerais un coup de fil « par le plus grand des hasards », et celui-ci ferait tellement bien les choses que je serais justement dans les environs, ce qui les conduirait à me proposer de me joindre à elles pour le repas. Ce serait ensuite à moi de jouer. Deux choses me gênaient un peu dans le scénario. D’abord, il était aussi bidon qu’un épisode de télé-réalité. Ensuite, la jeune femme pratiquait la natation synchronisée à un excellent niveau, et j’aurais volontiers évité de retomber sur une sportive.


Mais contre toute attente, les choses se passèrent bien. La nénette s’appelait Inès, était plutôt timide, ce qui me changeait de mon ex. Peu avant le dessert, Mélina et Laetitia trouvèrent un prétexte pour s’éclipser, non sans m’adresser force clins d’œil appuyés et gestes assertifs m’encourageant à tenter le banco. Comme elles n’avaient pas remarqué la présence d’un miroir placé derrière Inès qui me faisait face, elles reproduisirent à son égard les mêmes gestes explicites sans se douter que je les voyais. Finalement, ça simplifiait les choses : puisqu’on était tous les deux ouvertement lancés en orbite sur un plan cul par nos deux boosters amicaux, on se passerait de dessert, je la raccompagnerais chez elle, et elle me proposerait de boire un verre. Dois-je vraiment vous raconter les préliminaires ? Vous savez comment ça se passe. Tout ce qui vous intéresse est de savoir si je l’ai pécho en faisant preuve du minimum d’endurance olympique requis, pas vrai ?


J’étais en vérité assez confiant. Je n’ai jamais osé le dire à Mélina, mais j’ai toujours éprouvé à l’égard de la natation synchronisée des impressions contradictoires. Ce sport-là, c’est un drôle de méli-mélo dont on ne voit jamais qu’une seule moitié à la fois. Parfois les filles mettent la tête sous l’eau, et propulsent le bas de leur corps pour faire naître à la surface un bouquet de 8 paires de sublimes gambettes qui s’ouvrent en fleur de façon parfaitement mimétique. Si les grands bourgeois libidineux du XIXe siècle avaient connu ce sport, ils auraient passé plus de temps à la piscine qu’à épier les petits rats à l’opéra. Mais il y a aussi l’autre versant de la prestation, celui où les naïades refont surface. Et là, autant elles sont charmantes, ces jeunes femmes, et drôlement athlétiques pour avoir une telle maîtrise, autant il y a quelques détails qui me gênent. Déjà, elles ont toutes un pince-nez et un bonnet de bain, des accessoires pas très glamour. Mais le pire n’est pas là, il vient du sourire forcé qu’on les contraint à afficher en permanence, si elles ne tiennent pas à se faire saquer par les juges. Tant qu’on y est, ce sourire perpétuel, pourquoi ne pas l’imposer aussi aux boxeurs sur le ring ? La vérité, c’est que ça me flanque un peu le malaise, 8 visages de gonzesses qui émergent de l’eau avec un sourire forcé, comme des automates. Un télescopage entre les vieux succès nautiques hollywoodiens avec Esther Williams et les très contemporains films de zombies.


J’ignore si Inès appréciait à ce point les hors-d’œuvre sensuels que je lui servais ou si c’était la force de l’habitude et de l’entraînement, mais elle me présentait sans interruption ce fameux sourire crispé, étiré jusqu’aux oreilles, et je me dis que c’était de bon augure : au moment de glisser le petit Jésus dans la crèche, il suffirait de me concentrer sur ce visage extatique un peu flippant plutôt que sur ses admirables cuisses galbées, et je tiendrais sans problème la distance.


Ça ne tarda pas : « oh oui, viens maintenant », murmura ma partenaire, une invitation qui ne se refuse pas. Malgré tous mes efforts, l’image qui s’imposa à moi ne fut pourtant pas celle de 32 quenottes immaculées, mais la représentation mentale d’une piste d’athlétisme. Départ au petit trot, comme pour une course de fond. Tout va bien, on sait qu’on a tout le temps d’échafauder une stratégie : c’est une épreuve tactique, pas un sprint. Insensiblement, la volupté aidant, on allonge pourtant la foulée. Maîtrise-toi, Julien, gardes-en sous le pied, ne va pas te griller avant l’heure ! J’essaie de freiner la cadence, mais pas moyen : déjà le virage me saute à la figure ! Quand j’en ressors, c’est déjà à fond, et même davantage : le corps sait qu’il ne tiendra plus très longtemps, et c’est à l’arrache qu’il extrait ses dernières ressources. Dans un dernier coup de reins, je franchis déjà la ligne.


La honte. La vraie.


Inès ne s’est pourtant pas départie de ce sourire qui lui écartèle les lèvres. Et c’est là que je réalise enfin à qui elle me fait penser. Vous voyez Madame l’ex-Ministre des Sports et éphémère Ministre de l’Éducation nationale ? Ses débuts médiatiques furent calamiteux : invitée à ses débuts à la matinale d’une célèbre radio, elle garda les lèvres pincées pendant toute la chronique que lui consacra l’humoriste le plus écouté de France. On la rangea aussitôt parmi les pisse-vinaigres. Mais un rapide et intensif cornaquage de la part des communicants la métamorphosa : désormais, elle souriait trop, sans cesse, de façon assez mécanique, même quand on attaquait sa politique ou les passe-droits dont aurait bénéficié sa progéniture. Eh bien là, c’est tout pareil. Si Inès me présente un smile XXL malgré cette issue très prématurée, j’avoue douter de sa sincérité. J’ai la nette impression que le sourire est aussi spontané que celui de Madame des Sports s’apprêtant à une séance de baignade dans la Seine au moment précis où elle voit passer un étron flottant. Elle est bien gentille, pourtant, Inès, puisqu’elle m’adresse un mot d’indulgence.



Vous savez quoi ? Pierre de Coubertin était un fieffé connard.






Le docteur Daisy tâche de me calmer, ce qui n’est pas simple. Après avoir sans succès tenté d’obtenir un rendez-vous en urgence, j’ai décidé de passer en force et de m’imposer en brûlant la politesse au gentil petit couple qui attendait patiemment son tour.



Elle me prend par surprise, dénoue ma ceinture, déboutonne le 501 et baisse aussitôt mon calbut.



Là-dessus, elle saisit ma virilité à deux mains et entreprend de lui restituer toute son érectile vigueur. Ce qui me parait peine perdue : malgré le respect que je lui dois, Daisy ne m’inspire que de la politesse. Mais la diablesse me prouve qu’elle maîtrise sa discipline : d’une main ferme, elle agrippe mes bijoux de famille comme pour vérifier avec Germaine qu’il n’y a pas d’œufs fêlés chez Lustucru. La méthode est un peu rude, son effet spectaculaire : me voilà au garde-à-vous. Un doigt pour lancer l’app sur son smartphone, et tous les autres qui s’activent en virtuose sur mon membre : c’est elle la véritable athlète tactile, la recordwoman incontestée de la branlette. De la pure sorcellerie !



Encore une légende qui s’effondre : là où il y a de la gêne, il peut très bien y avoir du plaisir, et bien plus vite que prévu. Daisy essuie ses lunettes avec un Kleenex, avant de me révéler le résultat de la photo finish.



J’avoue qu’elle ne manque pas de bon sens.






Toute promesse mérite d’être tenue : j’avais fait des pieds et des mains pour obtenir de l’organisateur quatre tickets gratuits pour une épreuve olympique. J’avais même ajouté que j’étais également prêt à les payer, ces places. Mais rien à faire : tout était complet, et je n’aurais droit à aucun passe-droit. Et puis le salut était venu de chez Lustucru. Un collègue du marketing avait monté une opération promotionnelle qui promettait des tickets aux consommateurs gagnants d’un concours. Il lui en restait quelques-uns de non attribués, qu’il accepta de me céder.



Mais ceci me permit au moins d’inviter Mélina, Laetitia et Daisy à assister aux Jeux olympiques de Paris. Ou plutôt aux Jeux olympiques de Châteauroux, puisque c’est là que se déroulait la finale de tir à la carabine à air comprimé, 50 mètres, hommes, à laquelle nous allions assister. Plutôt matinale, la finale : elle s’ouvrait à 9 heures et demie, et il avait donc fallu se lever avant 5 heures pour espérer la rejoindre à temps avec le premier train. Est-ce pour cette raison que Mélina et Laetitia ne cessèrent pas de bayer aux corneilles durant cette compétition ? Le principe est simple : une rangée de 8 finalistes tire sur des cibles distantes de 50 mètres, tantôt couchés, agenouillés ou debout. La carabine ne fait presque pas de bruit au moment du tir, et la cible est trop lointaine pour qu’on voie le résultat. Heureusement, des écrans placés au-dessus de chaque concurrent signalent d’un point coloré l’endroit où le dernier plomb a atteint l’objectif. Évidemment, ils tirent tous parfaitement, et les écarts au score se mesurent en dixièmes de poils de cul. Pour le public des initiés, c’est à coup sûr passionnant. Pour le commun des mortels, c’est moins évident. Mes deux amies choisirent de rentrer par le premier train sans attendre la conclusion de l’épreuve. Daisy trouva au contraire que c’était intéressant, et se rapprocha des barrières isolant la zone de tir.


Quant à moi, je me résolus à attendre seul le résultat final sur mon siège. La médaille d’or échut à un Chinois.



Je tournai lentement mon visage vers la droite, au moment où la fille opérait une rotation symétrique. Nous nous regardâmes longtemps en silence, comme frappés par une révélation, une pure évidence. Je me résolus pourtant à rompre ce moment de grâce.



Après un nouvel instant de stupeur partagée, je relançai la conversation.



Cette fille me faisait fondre. En sondant ses grands yeux bleus sous sa jolie coiffure courte et ébouriffée, je m’aperçus qu’une même émotion semblait la saisir. Accompagnés par La Marche des Volontaires résonnant en l’honneur du vainqueur, nous quittâmes ensemble le bâtiment, nous dirigeant vers la gare. Nous n’étions pas pressés d’y prendre un train, nous étions en quête d’un hôtel. Et effectivement, il y avait bien un Hôtel de la Gare à Châteauroux. Il était très simple, propre, avait une chambre libre, et contrairement aux hôtels parisiens, une nuit d’occupation en période olympique ne vous coûtait pas un mois de salaire. Ce qui était prudent, parce que je m’y serais bien enfermé avec Juliette pour neuf semaines et demie.


Tout, jusqu’au prénom, me criait que cette fille m’était destinée depuis toujours. Nous avons longuement tourné toutes les pages, celles de l’émotion comme celles de la passion, et miracle, elles coïncidaient toutes à la perfection, sans le moindre raccord. Le grain de sa peau, le parfum de son corps, la fraîcheur de son rire, tout me rendait à la fois euphorique et bouleversé. Tout le gentil bestiaire de nos livres d’enfants préférés y est passé, en version adulte : nous nous sommes caressés, léchés, mordus, dévorés. Un décathlon amoureux où il ne pouvait y avoir que des vainqueurs épanouis.


C’est au moment critique, alors que resurgissait l’angoisse de ne pas tenir la distance, qu’arriva l’impensable : face à la fille la plus bandante qu’il m’avait été donné de tenir dans mes bras, je ne pouvais même pas armer une demi-molle. On a tout essayé, à commencer par la patience, et elle y a mis du sien, pour ranimer l’animal. Elle cherchait à dédramatiser, elle trouvait ça cocasse. Et puis à la longue, la situation a fini par devenir simplement désolante, une fête olympique gâchée. On s’est rhabillés, elle a été très tendre, m’a embrassé. On s’est malgré tout échangé nos numéros. Et puis elle a repris son train pour Tours, et moi le mien pour la capitale. Où devait se dérouler ce 100 mètres plat dont je n’avais plus rien à foutre.





Fin de la longue parenthèse, retour au direct.


Nous revoilà donc ce dimanche 4 août 2024 à 21 heures 54, dans un Stade de France silencieux, n’attendant plus que je lâche les fauves.


Les assistants-commissaires les passent tous en revue : ils veillent à ce que pas même un ongle ne dépasse la ligne de départ. Je reçois les dernières confirmations : tout est prêt. J’arme le pistolet, qui n’en est plus un : il s’agit d’une commande électronique, qui déclenchera à la fois le chronomètre et la détonation qui résonnera dans un haut-parleur placé derrière chaque concurrent.



La tension est à son comble, les huit concurrents sont figés sur la piste en tartan violet.



Cette fois les muscles se contractent, prêts à propulser la masse de l’athlète hors des starting-blocks. C’est le moment clef, celui du départ, le dernier pour moi. Je presse résolument la gâchette…


Et rien ne se passe.


J’appuie à nouveau.


Toujours rien.


Je donne l’ordre aux athlètes de se relever, pour réinitialiser la procédure. Les commissaires et les gars de la technique accourent, vérifient le matériel. Je l’ai mauvaise.



Le technicien chipote deux ou trois paramètres, lève le pouce, et me rend l’engin. Nouvelle procédure, et tension accrue : les athlètes sont irrités par ce contretemps.



Nouvel appui sur la gâchette. Nouveau fiasco. Et c’est là que la révélation tombe sur moi comme la Sainte Vierge sur Fatima : Châteauroux, Juliette, l’Hôtel de la Gare, la panne… La putain de corrélation ! Ou plutôt la foutue malédiction ! Je pète un câble. J’aspire l’air à pleins poumons, et puis je hurle.



Je quitte mon emplacement, et je me mets à gueuler sur les concurrents.



Maurice me ceinture à temps, au moment précis où j’allais botter les burnes de taureau du caméléon. On m’entraîne à l’écart, dans les coulisses du stade.


Le résultat de la course ? Contrairement à vous, je ne le connais pas encore. Je sais juste que Darrell Maxwell a une fois de plus été exclu pour faux départ, parce qu’il rejoint prématurément les vestiaires, lui aussi.






Épilogue


J’ai fini par quitter les vestiaires, rejoindre la piste. Appuyé sur une barrière, j’attendais que débute la cérémonie protocolaire. Maurice m’a rejoint en me flanquant une grande tape d’affection dans le dos.



Une alerte résonna sur mon smartphone, m’avertissant de l’arrivée d’un adorable message en forme d’émoji. Venant d’elle, qui venait d’assister en mondovision à une nouvelle débandade de ma part, ça m’a touché.



L’hymne olympique résonna dans le stade, alors que les trois premiers se dirigeaient vers le podium.



Il a sorti son calepin, tourné les pages, avant d’en extraire la réponse.



Par décence, j’ai juste attendu les quelques instants de flottement du mec qui hésite, avant de lui répondre.



Paraît qu’elle était belle, cette finale du 100 mètres des JO de Paris, au Stade de France. Possible. Mais elle risque pourtant d’être pâle, face à l’exploit du 9 août des Jeux olympiques de Châteauroux, à l’Hôtel de la Gare.