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Temps de lecture estimé : 26 mn
22/06/24
Résumé:  Coupable ou innocent, personne ne sort indemne des mains de la justice.
Critères:  #nonérotique #policier fh vengeance jalousie
Auteur : Patrick Paris            Envoi mini-message
Autopsie d’un meurtre

J’avais décidé d’écrire un polar. Mais un polar sans suspect ni enquête, est-ce encore un polar ?

Ce récit n’est-il pas plutôt la description d’un système judiciaire implacable qui broie ceux qui tombent entre ses mains, coupable ou innocent ? … À vous de le découvrir.




Comme tous les jeudis, Jacques rentre de Reims, la filiale qu’il dirige à distance depuis Paris. Cela l’oblige à être sur place un à deux jours par semaine, mais Reims n’est qu’à une heure de TGV, pas plus que pour certains dans les transports parisiens.


Il n’a rien à faire, sa secrétaire gère son abonnement et ses rendez-vous. Il aime prendre le dernier train pour lui permettre de terminer tranquillement son travail avant de partir. Arrivé à Paris à vingt-deux heures dix-huit, un taxi l’attend, toujours le même. À cette heure, la circulation est fluide, vingt minutes après, il est chez lui en proche banlieue où sa femme l’attend. Il est tard, mais bonne cuisinière, elle lui prépare de bons petits plats, prélude à une nuit de repos bien méritée, avant la partie de jambes en l’air du lendemain matin.


Le taxi va bientôt arriver.


Quelle est cette agitation dans la rue ? Bloqué par un policier, le taxi doit laisser Jacques regagner sa maison à pied. L’anxiété se lit sur son visage, que se passe-t-il ? Le jardin et le rez-de-chaussée sont allumés, les gyrophares bleus des voitures de police éclairent tout le quartier, la sirène de l’ambulance qui vient d’arriver s’est tue. Il y a même des photographes et une voiture de BFM TV garée juste en face. Tous les voisins, badauds, curieux, sont dans la rue. Un cordon de sécurité l’empêche d’approcher, impossible de rentrer chez lui :



Le commissaire Dujardin, que Jacques connaît pour l’avoir croisé quelques fois en ville, arrive, essoufflé. Impressionné, Jacques n’ose pas poser de questions, il marche presque sur la pointe de pieds en entrant chez lui quand il aperçoit une forme allongée dans le salon, recouverte d’un drap blanc. Il se précipite en hurlant :



Le commissaire le retient par le bras et le rassure :



Le salon grouille de techniciens en blouse blanche. Ils s’affairent, prenant des photos, relevant les empreintes, effectuant des prélèvements sur le corps sans vie avant de l’envoyer à la morgue pour autopsie.


De plus en plus inquiet, Jacques regarde le commissaire, espérant enfin une explication. Celui-ci l’entraîne dans la cuisine et l’invite à s’asseoir. Jacques obéit, dépassé par ce qui lui arrive :



Le commissaire lui explique avoir reçu l’appel d’un voisin alerté par un cri venant de leur maison. En arrivant, les policiers ont trouvé sa femme prostrée, assise à côté du corps d’un homme, la main sur une paire de ciseaux plantée dans son cou, entre ses deux omoplates. Les premières constatations font état que l’homme a cessé de vivre. Un médecin diligenté a confirmé le décès intervenu quelques minutes seulement avant leur arrivée, le corps était encore chaud.


Sa femme a été emmenée au commissariat après les prélèvements systématiques dans ce genre d’affaires, présence de sperme, de sang, traces sur ses mains. Elle a été mise immédiatement en garde à vue pour interrogatoire.


Un homme mort dans son salon, sa femme en garde à vue, Jacques a l’impression de vivre un mauvais rêve.


Avant d’emmener le corps de la victime, le commissaire écarte le drap, et demande à Jacques s’il le reconnaît. L’homme est nu. Son visage ne lui dit rien, il ne l’a jamais vu :



En tremblant, Jacques ose demander dans quelle tenue était Valérie quand la police est arrivée. La réponse du commissaire ne laisse aucun doute sur leurs activités.


Jacques est sonné. En quelques minutes, il vient d’apprendre que sa femme le trompe, qu’elle baise avec son amant chez eux, dans leur salon, peut-être aussi dans leur lit, et qu’elle vient de l’assassiner.


Le commissaire l’invite à consulter un avocat, un bon avocat, son épouse en aura besoin rapidement. Jacques pense immédiatement à son ami, maître René Lemarchand, bien connu des prétoires :




---oOo---



Il est très tard, ou très tôt dans la nuit, quand le dernier policier quitte la maison. La rue redevient tranquille au petit jour, seuls quelques journalistes sont encore à l’affût, sur le trottoir, attendant un scoop toujours possible.


Dans la matinée, Maître Lemarchand, qui a passé la nuit au poste aux côtés de Valérie, se rend auprès de son ami qui attend des nouvelles avec impatience :



Jacques appelle sa secrétaire pour la prévenir qu’il sera absent quelques jours. Il traîne toute la journée sans arriver à mettre ses idées au clair. Ainsi, sa femme le trompe, il ne s’est aperçu de rien. Jamais il ne pourra lui pardonner.


Trop fatigué, Jacques se laisse tomber dans un fauteuil. Il a perdu la notion du temps quand la sonnette de la porte d’entrée le fait sursauter, maître Lemarchand revient du commissariat où il a pu s’entretenir avec Valérie.




---oOo---



Quelques jours plus tard, Jacques n’est pas surpris de recevoir une convocation du commissaire Dujardin. Comme son ami l’a prévenu, il devra faire attention à ce qu’il va dire, car aux yeux du commissaire, il est le premier suspect, quel que soit son alibi. Le moindre faux pas peut lui attirer des ennuis.


Il doit attendre plus d’une heure que le commissaire soit disponible, affaire de dernière minute ou technique sadique ? Puis, trois heures d’interrogatoire non-stop, les enquêteurs se relaient régulièrement. Le commissaire est charmant, bon enfant, aucune agressivité dans ses questions. Jacques, sur ses gardes, s’attendait à ce qu’on lui demande « saviez-vous que votre femme avait un amant ? », ou « Avez-vous une maîtresse ? », mais il a sursauté quand, au détour d’une phrase, le commissaire lui demande à brûle-pourpoint :



Celle-là, il ne l’a pas vu venir, posée de façon aussi directe, faite pour déstabiliser. Une technique certainement enseignée dans les écoles de police.


Jacques serre les poings quand le commissaire, sans essayer de le ménager, détaille la soirée telle que Valérie l’avait raconté aux enquêteurs. En fermant les yeux, il revit la scène. L’amant de Valérie est venu dans l’après-midi comme tous les jeudis. Allongés l’un sur l’autre sur le canapé, nus, ils baisaient. Tout à coup, la lumière s’est éteinte, dans le noir elle a entendu un vague bruit, quand la lumière est revenue son amant était couché sur elle des ciseaux plantés dans le cou. Elle a crié, l’a fait basculer sur le côté et a eu le mauvais réflexe de toucher les ciseaux, comme hypnotisée. Les policiers l’ont trouvée comme ça, hébétée, choquée. Elle affirme ne pas avoir vu celui qui a poignardé son amant.


Le commissaire présente à Jacques l’arme du crime dans une pochette plastique, il porte encore des traces de sang. Ces ciseaux, il les reconnaît immédiatement, des ciseaux de couture que sa femme range dans son ouvrage, un petit panier dans le salon.


Jacques n’a qu’une envie, connaître l’identité de ce type, qui est-il ? Comment et où a-t-il rencontré Valérie ? Et surtout depuis combien de temps baisaient-ils ensemble ? Le commissaire n’a aucune raison de ne rien dire, de toute manière, il saura en lisant le dossier chez le juge d’Instruction.


L’amant de Valérie s’appelle Daniel Murat, un nom qui ne dit rien à Jacques. Cadre à la Défense, marié, un enfant, il habite la commune voisine, à quinze minutes de chez eux. Ils se sont connus il y a quelques années dans la salle de gym qu’ils fréquentaient, et plus intimement depuis plusieurs mois. Les premiers temps, ils se voyaient dans les vestiaires ou dans les douches du club, quelques fois à l’hôtel à midi. Très vite, pour être plus discrets, ils ont préféré se voir le jeudi quand Jacques était en déplacement.


L’interrogatoire touche enfin à sa fin. Jacques rentre chez lui la rage au cœur. Que Valérie soit ou non une meurtrière, elle l’a trompé, cela seul compte pour lui.


Il appelle son avocat. Maître Lemarchand a eu le temps de lire la synthèse de l’enquête préalable. Les policiers n’ont pas chômé, enquête de voisinage confirmant la visite d’un homme tous les jeudis faisant jaser tout le quartier, enquête dans l’entreprise de Jacques confirmant ses déplacements réguliers, dans la salle de sport où ils n’entendirent que des éloges de Valérie, très belle femme qui venait toujours avec son ami.


Une question tourmente maître Lemarchand, Valérie dit-elle la vérité ? Sa version des faits n’est corroborée par aucun autre témoignage. Il avait déjà défendu des criminels, il se faisait fort de plaider tout et son contraire, mais lorsque l’on connaît les faits, ça simplifie, quitte à mentir pour défendre son client.


En bon avocat, il a essayé de faire libérer Valérie, difficile pour un meurtre. Le Juge des libertés a estimé que sa place était en prison en attendant le procès.



---oOo---



Valérie s’est sentie dépassée par les événements, emportée par un tourbillon qui l’empêchait de penser. Le sang qui coule sur le dos de Daniel, les ciseaux, l’arrivée de la police, les deux bras puissants qui l’emmènent, elle ne sait pas où. Heureusement qu’une femme flic est allée chercher quelques vêtements dans sa chambre, elle n’avait même pas eu la présence d’esprit de cacher sa nudité.


Au poste de police, cette phrase entendue dans les séries télé : « A partir de maintenant, vous êtes en garde à vue, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous, vous pouvez vous faire assister d’un avocat ». Elle appelait Jacques au secours, lui seul pouvait l’aider, mais en même temps elle avait peur de sa réaction, elle ne pourrait plus le regarder en face, nue avec son amant dans leur salon, quelle honte !


Cette liaison était une folie, elle aurait dû y mettre fin depuis longtemps. Mais, elle était amoureuse, du moins elle le croyait, et Daniel lui jurait un amour éternel. Plusieurs fois, il lui a dit vouloir se séparer de sa femme pour vivre avec elle, mais jamais elle n’aurait quitté son mari, Jacques était son avenir.


Il n’y avait aucune issue possible, alors l’habitude étant prise le jeudi, Valérie ne se posait plus de questions.


Maintenant, tout se bouscule dans sa tête. Jacques sait et Daniel est mort. Elle répond machinalement aux questions qu’on lui pose. Le commissaire lui a même demandé si elle avait des ennemis, il laissait entendre que c’était peut-être elle qui était visée. Quelle idée !


Se relayant régulièrement, les policiers lui affirment qu’elle a tué son amant, ils lui demandent de reconnaître son crime, après elle sera soulagée, lui disent-ils. Non, jamais elle n’aurait pu faire une chose pareille. Son esprit se brouille, elle ne se souvient déjà plus. Elle doute d’elle-même, aurait-elle pu le tuer et ne plus s’en souvenir ?


Jacques, après plusieurs demandes, a réussi à obtenir un droit de visite. Comment allait-il retrouver Valérie ? Est-elle une meurtrière, ou juste une femme infidèle ? Le parloir de la prison n’est pas le lieu idéal pour les confidences. Valérie a peur d’affronter son mari, bien sûr il fait tout pour la défendre, mais il sait. Il doit connaître tous les détails qu’elle a confiés aux enquêteurs. Elle l’a trompé, elle l’a trahi. Il est un peu tard pour avoir des remords.


Au centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis, en entrant dans la petite salle accompagnée d’une gardienne, Valérie baisse la tête. Jacques est assis derrière une table. Ses yeux sont tristes, Valérie y lit aussi des reproches. Elle n’ose le regarder et quand elle s’assoit, des larmes commencent à couler.

Jacques ne dit rien, il prend ses mains dans les siennes. Il pleure lui aussi.



---oOo---



La justice est lente, deux années plus tard.



L’instruction suit son cours.


Par l’intermédiaire de son ami avocat, Jacques a accès au dossier d’instruction, il connaît la moindre analyse, le moindre interrogatoire, la moindre expertise. Il connaît le nom de tous les suspects possibles mis en garde à vue, mais innocentés par les enquêteurs. Et des suspects, il y en a eu. Tous les agresseurs sexuels de la région dont deux violeurs récidivistes, un voisin indélicat qui jouait les voyeurs dans leur quartier, tous auraient pu s’introduire chez eux. Jacques a beau lire et relire les conclusions des experts et des enquêteurs, aucune piste sérieuse ne peut innocenter Valérie, mais rien ne l’accuse non plus formellement.


Il a été entendu plusieurs fois par les enquêteurs, maintenant il connaît tout de la relation de sa femme avec cet homme qu’elle a avoué aimer, des détails sur leurs rencontres qu’il aurait préféré ne jamais connaître. Il ne peut pas lui pardonner, mais sa colère est retombée, il a pitié d’elle.


Depuis son incarcération, il passe tous les mois à la prison des femmes de Fleury. À chaque visite, il essaie de lui remonter le moral. Mais, il y a quelques mois, lors d’un parloir, il lui a annoncé qu’ils ne reprendraient pas la vie commune qu’elle soit ou non condamnée, impossible d’oublier ses mensonges, sa tromperie qu’il prend comme une trahison. Valérie est effondrée, elle n’a plus la force de lutter, elle a tout gâché, normal que Jacques veuille la quitter.


La vie en prison n’est pas trop pénible, il y a pire, vu ce qu’elle entend autour d’elle. Au début, elle indisposait ses codétenues en clamant son innocence, bien sûr en prison, tout le monde est innocent, pas besoin de faire chier les autres avec ça. Quand elles ont appris qu’elle avait pointé un mec, un de ces salauds qui abusent d’elles, elle devint respectée de toutes, même des gardiennes. Conciliantes, celles-ci lui ont promis un parloir intime avec son mari, elles tourneront le dos. Malheureusement, Jacques reste intraitable, pas question de se réconcilier sur l’oreiller.


Il la soutient, paye son avocat, mais elle l’a tellement déçu, elle a détruit leur couple, tout est fini entre eux. Malgré tout, il espère que les jurés la croiront, et qu’ils ne la condamneront pas.


Suivant les conseils de son avocat, Valérie n’a pas changé de version. Elle continue de clamer son innocence, même s’il y a des jours où il lui arrive encore de douter.



---oOo---



Quelques mois avant la tenue du procès, Maître Lemarchand a pris connaissance en détail des milliers de pages du dossier. Maintenant il est prêt, à lui de jouer. Il explique à Jacques sa stratégie.


Un temps, il avait espéré que le rapport des psychiatres conclurait à l’irresponsabilité pénale. Valérie aurait eu un moment de folie en tuant son amant. Irresponsable, elle ne pouvait pas être jugée. Après quelques années dans un centre psychiatrique spécialisé, elle serait sortie blanchie de tout crime. Espoir déçu, les psychiatres l’ont déclaré saine d’esprit, et même d’une intelligence au-dessus de la moyenne.



Ce que maître Lemarchand ne dit pas, c’est qu’il croit Valérie coupable. Il va pourtant tout mettre en œuvre pour semer le doute dans l’esprit des jurés. Le doute est toujours favorable à l’accusé, suivant le vieil adage, mieux vaut un coupable en liberté qu’un innocent en prison.



---oOo---



L’enquête a été bien menée, mais aucun élément concret n’a pu mettre en doute la conviction du juge d’instruction. Le procureur a donc renvoyé le dossier de Valérie devant la cour d’assises.


Après le tirage au sort des jurés, la lecture de l’acte d’accusation glace le public. Il est accablant, la culpabilité de Valérie ne fait aucun doute.


Les témoins se succédèrent, des voisins, des amis, des collègues, des experts, les policiers qui ont découvert la scène de crime, aucun n’apporte d’éléments probants, ni dans un sens, ni dans l’autre. Des clients du centre de fitness veulent défendre la moralité de Valérie, en affirmant avoir essayé de la draguer sans succès, elle était fidèle à son ami. « Fidèle » le mot fait grincer les dents de Jacques, et déclenche une rumeur ironique dans les rangs du public, même la Présidente sourit.


Jacques est ensuite appelé à la barre. Étant lié à l’accusé, il ne peut pas jurer. La Présidente l’interroge sur sa relation de couple, il fait bien attention de ne pas évoquer son projet de divorce comme le lui a conseillé son ami. Il se présente comme un mari bafoué prêt à pardonner. Un couple uni fait toujours meilleure impression. Il termine en réaffirmant qu’il ne croit pas à la culpabilité de sa femme.


Une experte citée par la partie civile vient éclairer la cour. Imbue d’elle-même, elle explique sa formation pour justifier son témoignage, et n’oublie pas d’évoquer le congrès international au cours duquel elle a fait une intervention très remarquée par ses pairs.

Flattés qu’une telle personnalité soit venue dans leur modeste tribunal, les jurés boivent ses paroles. Elle en vient enfin au sujet qui les intéresse, le déni. S’appuyant sur de multiples exemples de sa carrière, elle définit le déni comme un système d’autoprotection d’une personne qui refuse un événement traumatique grave, comme un meurtre par exemple. Le cerveau occulte une partie de sa vie. Malgré elle, la personne est de bonne foi quand elle refuse l’évidence.


La lumière s’est éteinte, certainement l’assassin ne voulait pas être reconnu par Valérie, un atout que Maître Lemarchand compte bien exploiter. Le procureur cite alors un expert qui vient expliquer qu’au moment de l’acte, les assassins ferment les yeux de façon automatique, les plongeant dans un noir de quelques secondes, le temps d’exécuter leur forfait. Valérie a pu, sous le choc, interpréter ce phénomène comment étant une coupure de courant, elle n’avait plus la notion du temps.


Indéniablement, le procureur vient de marquer des points.


La plaidoirie de l’avocat général a été terrible, décrivant Valérie comme une femme sans scrupule, sans moralité qui, non contente de détruire deux familles, en vient à planifier l’assassinat de son amant. Sa voix forte résonne dans le tribunal, chacun retenant son souffle quand il demande une peine exemplaire, vingt-deux années d’incarcération.


Après l’avocat de la partie civile qui représente la famille de la victime, la parole est à la défense. Pour beaucoup, Valérie a détourné la victime du droit chemin, avant de l’assassiner. Comment Maître Lemarchand pourra-t-il retourner l’opinion des jurés en sa faveur ? C’est un bon avocat, il aime ces challenges, comme un jeu à qui perd gagne. Ses interventions ont été mesurées, pertinentes, durant tout le procès. Que va-t-il dire de plus ?


Sa stratégie est claire, il va tenter de déstabiliser les membres du jury. Il commence d’une voix douce, monocorde, par une formule choc faite pour choquer :



Ménageant ses effets, il fait une pause regardant les jurés dans les yeux. Des murmures parcourent les rangs du public.


Il reprend en haussant progressivement le ton :



Maître Lemarchand imagine les questions qui tournent dans la tête des jurés, il faut les rassurer :



La plaidoirie se poursuivit pendant plus d’une heure, tentant de démontrer que n’importe qui avait pu entrer chez eux et perpétrer ce crime, la porte du garage ouverte, la voiture qui démarre en trombe juste après le cri d’horreur poussé par Valérie. Il n’ose pas évoquer la possibilité que la femme de la victime ait pu le suivre ce jour-là, pour ne pas indisposer les juges, d’autant que cette femme, partie civile, avait gagné la sympathie de tous lorsqu’elle était venue à la barre demander justice en pleurant son mari, tenant son fils par la main.


N’hésitant pas à mettre l’accent sur l’adultère, non condamnable, de Valérie, Maître Lemarchand souligne qu’elle n’avait aucune raison de tuer son amant, cette double vie lui convenait. Prenant son temps, il réfute un à un les arguments du procureur. Son but, faire planer le spectre de l’erreur judiciaire, la hantise de tous les jurés d’assises. Il veut les culpabiliser de condamner une innocente. Maître Lemarchand en est certain, ils se souviendront de ses mots au moment du délibéré.


Pour terminer, d’un ton calme, il décrit Valérie comme une femme attentionnée, aimant son mari, elle a malheureusement dérapé à un moment où elle se sentait seule. Deux solitudes se sont trouvées l’espace d’un instant. Maître Lemarchand devenait lyrique.


Avant que la cour ne se retire pour délibérer, la présidente donne la parole à Valérie, elle peut parler la dernière, c’est la procédure. Suivant à la lettre les conseils de son avocat, elle demande pardon à la femme de Daniel qui a déjà quitté la salle. Elle demande pardon à son mari, s’excusant de l’avoir trompé, elle s’en veut, son absence lui manque, et d’une petite voix plaintive, elle termine par « Je n’ai tué personne ».


Maître Lemarchand a fait mouche, les jurés ont hésité. Trois heures après, le verdict tombe, il ne peut contenter personne, dix ans c’est trop si elle est innocente, pas assez si elle est coupable. Avec les remises automatiques, sa peine sera ramenée à sept ou huit ans. Elle en a déjà fait deux en préventive. Elle pourra donc demander une libération conditionnelle d’ici trois ou quatre ans.


En sortant du tribunal, maître Lemarchand s’entretient un moment avec le commissaire Dujardin. Il va ensuite rassurer Jacques, il a demandé au commissaire si la surveillance, dont il était l’objet, était arrêtée. Celui-ci lui a assuré que dès le lendemain, les écoutes prendraient fin. Il en fera la demande ce soir aux services compétents. Ainsi, Jacques découvre qu’il est toujours suspect. Dujardin lâche rarement sa proie.


En rentrant du tribunal, Jacques se souvient.


Deux années que j’attends ce moment. Deux années que je sais que Valérie m’a trompé. J’ai cru que ma vie s’arrêtait quand je les ai vus dans notre salon. Pour une fois que je rentrais plus tôt. Je n’y croyais pas, ils étaient assis l’un à côté de l’autre un verre à la main, à discuter comme deux bons amis. J’aurais pu entrer pour que Valérie me présente, mais voilà, ils étaient nus, nus tous les deux.


Ayant posé leur verre, ils se sont embrassés, caressés, je me doutais de comment cela allait se terminer. Mauvais roman de gare, le mari est absent, la femme se console dans les bras d’un autre. Mon sang n’a fait qu’un tour, je me suis retenu pour ne pas me précipiter sur eux. Je devais me calmer, je suis reparti sans faire de bruit.


Revenu quelques heures plus tard, à l’heure habituelle, Valérie m’a accueilli avec un grand sourire, la table était mise comme tous les jeudis. Elle était charmante, aimante. Quelle traîtresse !


Dans la semaine, j’ai fait ce que je répugne, je l’ai espionnée. Connaissant son mot de passe, j’ai regardé la messagerie de son ordinateur. Le ciel me tombait sur la tête. Aucun doute, j’étais cocu, cocu depuis plus d’un an. Des centaines de messages, des mots doux, des déclarations d’amour. Des selfies nus dans les bras l’un de l’autre, des rendez-vous lorsque j’étais en déplacement, comme lors du séminaire à Strasbourg, une semaine de liberté, ils ont passé deux jours sur la côte normande. Cela crevait les yeux, elle était amoureuse, amoureuse d’un autre.


Entre deux mots d’amour, j’avais l’impression qu’elle avait peur, peur que je l’apprenne, peur de foutre en l’air notre couple. Je ne devais jamais rien savoir. Lui, voulait quitter sa femme pour vivre avec elle, il lui a même fait du chantage, il voulait venir me parler entre hommes, quel con ! Elle a accepté de continuer à le voir le jeudi, lors de mes déplacements, pour limiter les risques.


Je ne pouvais plus lui faire confiance. Ma décision était prise, consulter un avocat et demander le divorce.


À la réflexion, je n’ai pas voulu laisser le champ libre à ce type. Valérie ne pouvait pas l’aimer, il fallait que je la libère de son emprise, et lui, il devait payer. C’est comme ça que l’idée s’est imposée à moi. J’ai tout prévu dans le moindre détail.


Jeudi après-midi, venir de Reims en voiture de location, mettre des gants de soie pour ne pas laisser d’empreintes, me glisser dans la maison par le garage, récupérer la paire de ciseaux de couture de Valérie, fine et bien pointue, que j’avais dissimulée parmi mes outils, couper le disjoncteur du salon… Ils étaient en pleine action sur notre canapé, mon bras n’a pas tremblé, sans hésiter, dans le noir, je me suis précipité les ciseaux à la main, d’un geste ample, je les ai plantés dans ce salaud qui baisait ma femme. Mourir en plein orgasme, mieux qu’une petite mort.


Puis, rallumer la lumière, repartir rapidement par le garage en laissant la porte ouverte, faire un maximum de bruit en démarrant pour faire croire à une fuite. Retour à Reims. L’agence AVIS était fermée, j’ai déposé les clefs dans la boîte prévue à cet effet, et j’ai attendu tranquillement le TGV qui arrive à Paris à vingt-deux heures dix-huit, pour sauter dans mon taxi habituel. Vingt minutes après, je découvrais le drame.


Mon plan s’est déroulé à merveille. Alibi s’en faille. Crime parfait.


Il ne me restait plus qu’à jouer au mari bafoué qui cherche à sauver son épouse, malgré son infidélité.


Arrivé chez lui, Jacques se sert un double scotch. Sans trop de mal, il s’est débarrassé de ce type qui se croyait tout permis. Il n’avait pas prévu que Valérie soit accusée, ni surtout condamnée. Durant toute l’instruction, il a tout fait pour orienter les enquêteurs vers d’autres pistes, en vain. Jusqu’à la dernière minute, il a espéré que son ami avocat ait réussi à convaincre les jurés de son innocence. Deux années de préventive, c’est déjà beaucoup pour un adultère.


Machinalement, il allume son ordinateur pour regarder les messages qui s’accumulent depuis plusieurs jours. Dans le dernier, maître Lemarchand annonce avoir fait appel de la décision de la cour d’assises. L’affaire sera rejugée d’ici quelques mois dans une autre juridiction. Compte tenu du bon résultat déjà obtenu, il se fait fort d’obtenir l’acquittement de Valérie, ou juste deux années pour couvrir la préventive. Jacques sourit, ce ne serait que justice.


De nombreux spams encombrent sa boîte, comment agrandir son pénis, miss lulu a flashé sur vous, partez pour des vacances de rêve et tout un tas de messages plus inutiles les uns que les autres, dont les arnaques essayant de soutirer des coordonnées bancaires. Quelques-uns sont à garder, des nouvelles de son travail, des collègues qui lui souhaitent bonne chance, la SNCF qui l’invite à renouveler son abonnement pour Reims, AVIS qui offre vingt pour cent de remise à tous ses bons clients, pourtant il n’a loué une voiture chez eux qu’une seule fois il y a plus de deux ans, Free qui fait des propositions pour changer d’opérateur, et quelques factures qu’il ne faudra pas oublier de payer.


Un peu de nettoyage s’impose, il est tard, ça peut attendre demain.


Après une bonne nuit de sommeil, Jacques traîne l’esprit en paix. Il est dans la cuisine, un café à la main, quand la sonnette de la porte d’entrée retentit. Le temps de passer rapidement un peignoir sur son pyjama, il s’apprête à jeter dehors l’importun qui vient le déranger.


Surprise, le commissaire Dujardin en personne, deux agents attendent à côté de leur véhicule de service :



Jacques passe rapidement dans la salle de bain. Quand il revient dans sa chambre, le commissaire est là :



Jacques a fini de s’habiller, il sourit sans se rendre compte du piège qui se referme sur lui. Le commissaire n’abandonne jamais :