Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
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Temps de lecture estimé : 48 mn
17/05/24
Résumé:  Revebebe fait son cinéma ! Voilà un sujet inspirant. Est-ce que vous allez reconnaitre le film que j’ai choisi ? Il faut dire que ce film n’aura été qu’un alibi pour moi. Un point de départ, et j’ai laissé mon esprit voguer.
Critères:  #policier fh ff
Auteur : Laetitia            Envoi mini-message

Projet de groupe : Sept auteurs pour le septième art.
Triangle Amoureux ?

La Croisette est en émois. Objet de toutes les discussions, la soirée qui s’annonce, vu la personnalité de la réalisatrice. Très éclectique, elle ne laisse personne indifférent. Il paraît que son nouveau film dure trois heures et demie. Il y a les pours, il y a les contres, par principe, personne n’ayant encore visionné le film présenté en avant-première.


Tout le monde se souviendra de sa montée des marches, dans sa robe rouge fuseau, fendue haut sur la cuisse gauche, laissant entrevoir que, comme à son habitude, elle a oublié sa culotte.

Après avoir foulé le tapis rouge, cible de tous les photographes, réalisateurs, comédiens, ou simple spectateur ont regagné leur place. La salle du Palais des Festivals est bondée. On reconnaît par-ci par-là quelques têtes connues, contentes d’être enfin remarquées. Tous les critiques sont présents, leurs articles sont déjà écrits pour paraître dans les journaux du matin, ils ne sont là que pour se faire voir.


Attendons le mot Fin pour émettre un jugement.


De notre envoyé spécial Patrick Paris en direct de Cannes pour BaiseFM TV.





Triangle amoureux ?



14 octobre 2024, 15 heures


Inès Le Cloarec, l’économe de l’internat, sortit rapidement du bureau du proviseur.


D’un coup d’œil à droite, puis à gauche, elle s’assura que personne ne rôdait dans les couloirs. À cette heure de l’après-midi, les cours avaient repris. La plupart des élèves et des professeurs étaient dans les classes.


Elle se dirigea rapidement vers les toilettes réservées au personnel.


Elle souleva sa jupe, et remit sa culotte, récupérée sur le bureau du proviseur après leurs ébats. Elle remonta sur sa cuisse un de ses bas et le raccrocha à la jarretelle, avant de se réajuster :



Une tache de sperme ornait le tissu de son corsage. Elle le nettoya avec une serviette en papier passée sous l’eau, avant de refermer les trois boutons défaits.


Elle arrangea aussi son maquillage et notamment son gloss qui avait été écrasé sur ses lèvres, remit en ordre ses cheveux et rattacha sa queue de cheval, avant de ressortir et de se diriger rapidement vers son bureau. Elle avait, en effet, une dizaine de minutes plus tard, une réunion en visio avec des fournisseurs.



14 octobre 2024, 19 heures


Brice Rodier, le proviseur de l’école, regagna son logement de fonction, dans un pavillon situé à l’écart et à l’arrière du bâtiment principal.


Il accrocha sa veste au porte-manteau dans l’entrée, desserra sa cravate, avant de demander à Ingrid son épouse :



Brice attrapa Ingrid par les cheveux, approcha son visage du sien et lâcha du bout des lèvres :



La repoussant, il lui asséna un coup de poing dans le ventre.




6 novembre 2024


Inès interpella Ingrid sur le pas de sa porte, alors que celle-ci cherchait ses clefs pour entrer chez elle.



Voilà comment tout a commencé. Au fur et à mesure des discussions, des confidences, Ingrid et Inès, l’épouse et l’amante, devinrent de plus en plus proches, jusqu’à devenir de véritables amies.



10 décembre 2024



Inès exposa son idée à son amie. Bien que réticente au départ, Ingrid se rallia à son plan. Les deux femmes devaient noyer Brice dans sa baignoire, après lui avoir fait prendre des barbituriques. Elles jetteraient ensuite le cadavre du proviseur dans la piscine de l’établissement. Tout le monde croirait à un accident. Il aura glissé puis tombé à l’eau, en se cognant la tête sur le bord de la piscine. Un accident, pas d’autopsie, la prise de médicaments ne risquait pas d’être découverte. Le plan parfait.

Tout se déroula sans anicroche. Le proviseur occis, elles le dévêtirent, lui mirent un slip de bain pour faire plus vrai et lui administrèrent un coup sur le crâne. Il ne leur restait qu’à attendre que l’on trouve le corps.

Coup de théâtre ! Le cadavre ne fut pas découvert, vu qu’il était introuvable. Plus étrange, un des gamins internes assura à Ingrid avoir croisé Brice le matin même.

Encore plus inquiétant : sur un cliché pris lors des photos de classe, la silhouette spectrale de Brice apparaissait dans l’encadrement d’une fenêtre. Plus qu’émue, par ces faits glaçants, Ingrid eut une première alerte cardiaque sans gravité.

La nuit suivante, rentrant chez elle, elle eut la nette impression d’être suivie. Paniquée, Ingrid courut jusqu’à sa porte et essoufflée, s’enferma à double tour. Elle entendit alors un bruit venant de la salle de bain. Elle y découvrit le cadavre de Brice immergé dans la baignoire remplie d’eau. Il se redressa lentement, les yeux révulsés, terrifiant Ingrid qui eut une nouvelle attaque, cette fois fatale.



16 décembre 2024


Le vent balayait le cimetière.

La famille, les amis, les connaissances, les collègues se succédaient devant Brice. Longue file qui ânonnait les mêmes mots creux, « Sincères condoléances ».

Ce à quoi il répliquait un vague merci à peine articulé. Certains plus proches lui donnaient l’accolade, ou lui posaient la main sur l’épaule.

Inès s’avança à son tour. Brice se pencha à son oreille et lui chuchota :



Elle hocha juste la tête et avança pour laisser la place au suivant dans la file.

Elle lui envoya un SMS pour lui annoncer qu’elle repartait chez elle pour quelques semaines, mais qu’elle reviendrait plus tard pour enfin vivre avec lui de manière officielle. Elle concluait par « il va falloir être fort mon amour et vivre séparés encore quelque temps, mais le jeu en vaut la chandelle ».



()()()()



Je suis dans le train Intercités qui m’emmène à l’autre bout du pays, loin de cette école. En ce milieu de semaine, le compartiment où je me suis installée est vide. Tant mieux.

Sur le siège, j’ai trouvé un journal que j’ai parcouru d’un œil distrait. Je me suis arrêtée sur un article en deuxième page :


OUEST FRANCE du 3 FÉVRIER 2025


UN PROVISEUR ASSASSINÉ À SON DOMICILE


… Un homme a été retrouvé mort. Il s’agit de Brice Rodier, le proviseur d’un internat privé de la région…

… Les circonstances laissent peu de doutes sur l’identité de la meurtrière. En effet, l’ancien économe du lycée, qui a démissionné et quitté la région depuis quelques semaines, a été aperçu entrant chez lui. D’après une source proche de l’enquête, il y a eu rapport sexuel, avant le meurtre. L’ADN récolté sur place correspond à celui trouvé sur les lieux d’un précédent assassinat à l’autre bout de la France, en région PACA. La tueuse s’est acharnée sur la victime avec un couteau de cuisine retrouvé sur place…

… Un portrait-robot a été…

… C’est donc la seconde mort brutale en l’espace de quelques mois dans cet internat…

… Nous rappelons que la victime avait perdu son épouse, il y a peu, décédée d’une crise cardiaque dans des conditions plus que douteuses. Au regard des derniers évènements…

… Les enquêteurs ne semblent avoir aucune piste pour le moment, l’identité utilisée par la coupable présumée, apparemment fausse, ayant débouché sur une impasse. Elle a donné le nom d’Inès Le Cloarec à son employeur. Le cadavre de la vraie Inès Le Cloarec a été retrouvé, depuis, par un joggeur dans une forêt proche de l’internat. Il avait été enterré, mais très certainement exhumé par des animaux sauvages. De plus, son ADN ne correspond pas avec celui trouvé sur le lieu du crime…

… la peur gagne du terrain…


Voilà !


Vous l’avez compris, c’était un piège machiavélique qui s’est mis en place entre l’amant et la maîtresse pour se débarrasser de l’épouse, et non une machination entre l’épouse et la maîtresse. Le triangle infernal, la double trahison. Une équation à multiples entrées : maîtresse+épouse vs mari, puis mari+maîtresse vs épouse. Et finalement non, la solution au problème était bien maîtresse vs mari+épouse.


Brice, présumé mort noyé, agissait comme un fantôme vengeur pour effrayer Ingrid, suffisamment pour que son cœur lâche. Une belle réussite. Il ne lui restait plus qu’à réapparaître en inventant un prétendu séminaire pour justifier son absence. C’est d’ailleurs ce que j’ai raconté à tout le monde. Et aussi à jouer le mari éploré par le décès de son épouse qu’il savait si fragile… Enfin, tout ça, c’était en fait l’idée de Brice. Il est tombé amoureux fou de moi. Il faut dire, j’ai tout fait pour. Mes beaux yeux papillonnants, mon joli corps, ajoutez-y un regard un brin pervers de temps à autre et des pratiques sexuelles plus que débridées. Je l’ai même emmené dans un club échangiste de la région. En quelques jours, il était raide dingue. Je le tenais par l’esprit et surtout par la queue.

Sauf que cet abruti ne savait pas à qui il avait affaire. Inès n’était pas celle qu’elle semblait être. L’amante dévergondée, puis la complice de celui qui voulait se débarrasser de sa tendre épouse, Ingrid.


Eh non…


Après quelques semaines de séparation, pendant laquelle j’ai maintenu la pression (je me caressais devant lui en webcam), j’ai dit à Brice que je trouverais un moyen de passer le voir de manière discrète, que je n’en pouvais plus de cet éloignement. Une première étape avant l’officialisation de notre relation, d’ici quelques mois.


L’imbécile.


À mon arrivée, il m’a prise dans ses bras. Avant qu’il ne me serre contre lui, j’ai pu lui glisser à l’oreille que je n’avais pas de culotte, ce qu’il a tenté de vérifier aussitôt. J’ai juste eu le temps de lui planter dans le ventre le poignard passé entre ma jupe et mes reins. Puis je l’ai repoussé afin de me repaître de la surprise et de l’incompréhension sur son visage.


Alors qu’il s’écroulait agonisant sur sa moquette, narquoise, je lui ai tout dit. Que sa mort était pour moi prévue depuis le début ! Que c’était même mon objectif premier ! Que la tendre Ingrid n’était qu’une victime collatérale ! Qu’il connaissait fort mal sa défunte épouse, puisque vu les cochonneries que j’avais faites avec elle au lit, elle aimait vraiment le sexe débridé et m’avait même appris des choses particulièrement sales que je n’imaginais même pas. C’était bien entendu faux, j’aurais bien aimé mettre Ingrid dans mon lit, mais ça ne collait pas du tout avec la psychologie de la personne. J’ai ajouté que je prenais beaucoup de plaisir à le voir au sol devant moi se vider de son sang. Oui, je mesurais complètement que le fait de se faire remuer les entrailles par une lame de couteau était horrible et certainement très, très douloureux, mais que pour moi, finalement, c’était plutôt jouissif. Je me suis enfin accroupie devant lui et j’ai soulevé ma jupe pour qu’il constate que je n’avais pas menti. Je n’avais en effet pas de culotte. Je me suis donné du plaisir en le regardant mourir. Son agonie fut lente et j’ai dû faire durer les caresses que je me prodiguais pour faire correspondre mon orgasme à son dernier souffle. Et il fut violent.


Ah… une dernière chose. Comment je suis devenue Inès Le Cloarec l’économe ? Simple, j’ai rencontré la véritable Inès dans le train. Eh oui, on y fait de belles rencontres. J’ai engagé la discussion avec elle. J’ai d’abord été sidérée par notre ressemblance physique, on aurait dit deux sœurs. Je l’ai fait parler, me raconter son histoire. Elle traversait la France, pour prendre un poste d’économe dans un internat privé où personne ne la connaissait. Elle m’a aussi dit qu’elle n’avait aucune attache dans son ancienne région, plus de famille notamment. J’ai tout de suite vu mon intérêt. Je venais tout juste d’échapper de peu à la police pour une affaire d’escroquerie bien lucrative. Prendre l’identité de cette fille, c’était la couverture parfaite. Et puis, ça pouvait se révéler amusant. Je l’ai tuée. J’ai enterré son cadavre au fin fond d’une forêt. J’ai subtilisé son identité. J’ai peaufiné mon histoire en pêchant le maximum de renseignements sur Inès. Aujourd’hui plus qu’une carte d’identité ou un permis de conduire, il y a une chose qui permet de tout connaître d’une personne, et de subtiliser son identité : son smartphone. Toute la vie des gens s’y trouve. Ouvrir un téléphone portable, ça peut être très simple. Même plus besoin de code. L’empreinte digitale d’Inès et le tour était joué, j’ai eu accès à sa vie, ses secrets, même ceux inavouables. Une fois dedans, il suffisait de changer le code d’accès pour pouvoir l’utiliser au quotidien et devenir Inès.


Le boulot d’économe ? Pas très compliqué et j’ai appris sur le tas. Et puis les choses se sont enchaînées. Je me suis particulièrement amusée avec Ingrid et Brice.


Pour le fameux portrait-robot, pas forcément ressemblant en plus, il suffira que je change de coiffure, et ça passera crème. Et puis ressembler de loin à un portrait-robot ne constitue pas un délit, ni même une preuve de quoi que ce soit.


Pourquoi ? C’est simple pourtant. Je prends du plaisir à tuer. Gratuitement ! Je suis ce qu’on appelle une tueuse en série. Sauf que quand mes collègues de bureau agissent le plus souvent selon un modus operandi bien précis, moi non. Je réponds généralement à des pulsions. En amour, on parle de coups de foudre. C’est un peu ça. Je perçois des envies instinctives devant certaines personnes.


Et je tue.


Comment je choisis mes victimes ? Au hasard, en fait. J’agis un peu comme une acheteuse compulsive qui craque devant une vitrine, bien souvent sur un coup de tête. Je vois un homme, une femme, et je me dis « c’est lui », « c’est elle ».


Il y a des exceptions, comme avec Ingrid et Brice qui faisaient partie d’un tout et qui me sont arrivés un peu par hasard. Mais en général, j’agis de manière impulsive. Là, tout était pensé. Ingrid et Brice, ça m’a pris des semaines pour mener à bien le projet. C’est aussi jouissif que d’agir à l’instinct finalement. Frustrant parfois, quand face à Brice, j’avais juste envie de l’étriper.


Pour résumer, j’aime donner la mort. Pour moi, c’est un aboutissement. Je me réalise en tuant.


Après le pourquoi, je devine votre question suivante.


Combien ?


Eh bien, onze, sans compter Brice et Ingrid. Treize donc. N’oublions pas la véritable Inès aussi, quatorze plutôt.

C’est un joli tableau de chasse. Je suis encore jeune, 25 ans. J’ai commencé sur le tard en plus.


Mon premier ? Mon géniteur ! Celui qui a abusé de moi quand j’avais quatorze ans. J’ai quitté la maison à seize. J’ai essayé d’oublier, de me reconstruire. Peine perdue. Je n’ai pas réussi. J’ai juste pu construire une nouvelle vie en composant avec mes fractures.


Il y a trois ans, j’ai voulu solder les comptes. Je suis retournée là-bas et je l’ai tué. Par la même occasion, j’ai aussi tué ma mère, qui à l’époque a détourné le regard. Elle savait, mais n’a rien dit, n’a rien fait. Ah la petite bourgeoisie de province et ses secrets de famille ! Affaire classée. Mais, ça m’a donné le goût du sang. Enfin non, je l’avais en moi depuis longtemps, je crois. J’ai juste pu l’exprimer et me lâcher. Ça m’a ouvert des perspectives en quelque sorte.


Mais ne revenons pas sur cette déchirure qui m’habitera toute ma vie. Même si c’est ce qui m’a forgée, fait de moi ce que je suis aujourd’hui, n’en parlons plus. Peu d’intérêt à cela en fait. Depuis que j’ai tué mes parents, je compose assez bien avec. Bien mieux qu’avant finalement.


J’ai trouvé ma voie en tuant. Je ne peux plus m’en passer. À chaque fois, je me renouvelle dans ma façon de faire, dans le choix de mes victimes aussi. J’évolue en quelque sorte. Je m’améliore aussi. Je tente d’amener le meurtre au rang de sublime composition, de tableau vivant… euh non… mort plutôt. Voilà des natures mortes. Selon des critères qui me sont propres bien entendu, mais ça, c’est inhérent à l’art et à l’artiste. Je peaufine, je soigne. Je crée une alchimie.


Mais j’aime avant tout séduire avant de tuer. J’ai la chance d’avoir un physique avantageux. Brune, les yeux bleus, les traits fins, des formes quasi parfaites, j’aime attraper mes futures victimes dans mes filets, les hypnotiser, monter des scénarios, à chaque fois différents et tarabiscotés. Avant de les tuer. Bon, pas toujours, parfois mes pulsions me conduisent à être plus directe. J’aime aussi ça, foncer dans le tas.


Tiens ! Comme la fois où je me suis fait passer pour une infirmière dans un hôpital ! Le kiff total.




Jeremy Keller !



À l’occasion d’une consultation médicale, J’avais volé une tenue à ma taille qui traînait sur un chariot plein de linge sale abandonné dans le couloir. Et là, j’ai eu l’envie irrépressible de revenir dans cet établissement pour tuer.

C’est donc habillée en infirmière que j’y suis retournée quelques jours plus tard.


J’avais préparé un cocktail à ma façon, fait maison, à base d’aconitine, un puissant alcaloïde extrait de l’aconit. Plus précisément, la variété appelée aconit tue-loup. C’est une fleur que l’on trouve assez facilement en France, plutôt en montagne à l’état sauvage.


Bien dosé, l’aconit offre une décoction mortelle. Utiles, mes études de biologie… je sais à peu près tout de cette fleur fort sympathique à mes yeux. Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, on l’employait comme anesthésique ou comme sédatif. Les apothicaires de l’époque ayant souvent du mal à trouver le bon dosage, elle fut abandonnée rapidement. Les patients mouraient régulièrement. Elle fut donc utilisée comme poison pour exécuter les condamnés à mort, en plus du bûcher réservé aux satanistes, ou de la pendaison pour les bandits. Elle servait aussi pour enduire les pointes des flèches. On disait aussi que l’aconit avait des vertus magiques. C’était le poison des sorcières. La plante faisait fuir les vampires et autres démons. En sa présence, les loups-garous reprenaient forme humaine, les lycanthropes guérissaient.


Bon, la dose mortelle, c’est à peu près cinq milligrammes, suivant la condition physique et la constitution de l’individu. Ne sachant pas quelle serait ma victime, j’ai dosé à dix milligrammes, pour être certaine de l’effet produit. Pour rendre mon cocktail encore moins digeste et beaucoup plus toxique et mortel, j’ai ajouté des extraits d’amanite vireuse. Aconit plus amanite, si ma victime échappait à l’un des poisons, il mourrait assurément de l’autre. La concentration en amanite et en aconit étant tellement élevée, qu’il n’avait aucune chance. Imparable.


Facile pour moi, après ma fugue, à ma majorité, j’en ai eu marre de zoner. Pour éviter de devenir une petite délinquante camée, j’ai passé le bac en candidate libre (lors d’un séjour en prison, pour vol, je l’avoue). Puis je me suis inscrite en fac de pharmacie. En fin de première année, j’en savais suffisamment sur la biologie, sur le corps humain, sur les plantes, les poisons, ce genre de bricoles. J’ai laissé tomber ces études qui ne m’apportaient plus rien.


Vêtue en infirmière donc, je n’attirais pas l’attention en déambulant au hasard dans les différents étages. Je me suis retrouvée au service oncologie. Pas intéressant, empoisonner un malade quasi condamné, ça manquait de panache. L’étage du dessous logeait la chirurgie. C’est là que j’ai décidé de dénicher ma future victime. L’élu était dans la chambre 7, mon chiffre porte-bonheur. Il s’agissait d’un homme, plutôt jeune, allongé sur son lit. D’après la fiche, il s’appelait Jeremy Keller :



Je lui ai planté l’aiguille dans la fesse. Une vraie infirmière aurait fait une intraveineuse, je me suis contentée d’une intramusculaire. Peu de chance de louper mon injection donc.



En effet, les premières douleurs sont arrivées en moins d’une minute, remplaçant l’engourdissement que le type m’avait dit ressentir. Rapidement, il s’est mis à transpirer abondamment et à saliver comme un cochon dans la fange. Puis sont venues les convulsions. Connaissant les symptômes, j’étais certaine qu’il voulait réagir et crier tant la douleur était aiguë. Mais son corps réagissait de moins en moins et la paralysie arrivait.


Je me suis assise sur le bord du lit, tout près de lui. Toujours souriante, j’ai pris sa main que j’ai glissée entre mes cuisses. J’ai appuyé ses doigts contre mon sexe de manière régulière :



Keller !



()()()()



On dit que l’empoisonnement est une méthode de femme. Les hommes utilisent peu le poison, ils ont d’autres méthodes. Et puis, le poison c’est plus fin qu’un meurtre à la hache ! N’est-ce pas ? On empoisonne rarement sa victime sur un coup de sang. Il faut une plus lente macération, une colère rentrée, qui germe pendant des jours, voire des mois ou des années. C’est pour ça que l’on parle d’empoisonneuse et rarement d’empoisonneur. L’empoisonnement, c’est la femme qui se débarrasse de son mari violent, ou coureur, comme Violette Nozières. Ou pour récupérer un héritage, comme Simone Weber, qui a tué son mari avec de la digitaline.

Dans tous les cas, ce sont des actions longues et préméditées. Enfin, dans mon cas, pour Keller, il n’y a pas eu préméditation. Enfin, si, préméditation à tuer quelqu’un, pas préméditation à tuer ce type-là.


Sinon, moi je trouve que l’empoisonnement, c’est généralement un meurtre de lâche. C’est une mort à laquelle on n’a pas besoin d’assister, contrairement aux autres méthodes d’assassinat. C’est pour ça que je suis restée pour Keller, je n’aurais loupé ça pour rien au monde. Ne serait-ce que pour m’assurer du bon dosage de poison et des symptômes, pour les éventuels empoisonnements à venir. Mon dosage était parfait. Si ça avait foiré, Keller, je l’aurais tué autrement, forcément. J’avais prévu. J’avais un couteau particulièrement aiguisé dans mon sac, juste au cas où.


Pour en revenir aux empoisonneuses, c’est amusant de constater qu’elles refusent généralement et implicitement de reconnaître leurs actes, puisqu’elles n’ont pas vraiment tué. Elles ont juste préparé un plat, une boisson que leurs victimes ont consommée. Personne ne les a forcées ! L’absence de violences dans le mode opératoire contribue au déni. Enfin, moi, je revendique mon meurtre. C’est moi et personne d’autre.


D’autres exemples ? Je ne vais pas vous faire la liste et la description de l’ensemble de mes meurtres. Si ? Vous en voulez encore ? Non, je vous assure, vous allez vite trouver ça long et même rébarbatif. Vous savez, on se fait tout un monde de l’activité de tueuse en série. Mais ce n’est pas aussi drôle que ça. Enfin si, un peu quand même.


Bon, allez, d’autres exemples… Pourquoi pas. Vous êtes bien curieux en fait. Peut-être est-ce juste du voyeurisme ! Je ne vous croyais pas comme ça ! Finalement, mes vices, ma monstruosité (c’en est une, j’en suis pleinement consciente), ça vous intéresse ! Ça vous fait frissonner ?


D’accord. Qui après Keller ?

Humm… Lequel ?


Je vais laisser la parole à mes victimes. Finalement, j’aime bien envisager les choses avec leurs regards, leurs perceptions. De mon côté, il n’y a qu’une seule inconnue, mon plan va-t-il se passer comme je l’ai prévu ? De leur côté, il y a l’incertitude, le doute et l’appréhension, mais aussi l’inconscience de ce qui va leur arriver. C’est finalement très jouissif d’être du côté des victimes aussi. La parole aux victimes, donc.




Victor !



Je m’appelle Victor. Je suis insomniaque. Je ne peux dormir que quelques heures, généralement au petit matin, pas avant. Ça tombe bien, je bosse à mi-temps l’après-midi. Ainsi, je peux dormir un peu en matinée. Alors, plutôt que de passer mes nuits à tourner en rond dans mon petit studio, ce qui est vite fait, j’ai décidé de rentabiliser mes insomnies et de prendre un boulot nocturne. Je suis devenu veilleur de nuit dans un immeuble de bureau, désert après vingt heures.

C’est une vraie chance pour moi d’avoir décroché ce travail supplémentaire qui triple mes revenus. Ce n’est pas bien compliqué, peu de contraintes, hormis deux rondes dans la nuit. Le reste du temps, je les passe dans un petit bureau, à surfer sur internet, ou à regarder la télé.

C’est d’ailleurs ma période de chance. J’ai en effet rencontré une femme récemment. Moi, le célibataire endurci, qui n’ai jamais eu de chance en amour.

Je fréquente cette femme splendide. Elle s’appelle Laura. Elle est belle, intelligente, elle a tout…

Bon, elle est mariée. Mais malheureuse dans son couple. Elle me dit qu’elle quittera son mari. Bientôt. Je m’autorise à espérer que ce sera pour moi. Quel imbécile, son mari ! Comment peut-on avoir une femme comme elle et la rendre malheureuse ?


Laura me rend visite le soir sur mon lieu de travail dès qu’elle peut se débarrasser de son mec ou dès qu’elle peut trouver une excuse. C’est l’occasion d’étreintes tendres ou pas d’ailleurs, c’est selon, elle n’a vraiment pas froid aux yeux question sexe. Nous avons aussi de longues discussions, sur de multiples sujets. Je la sens réticente quand j’aborde sa séparation, mais c’est normal, je trouve. Et puis, je ne veux pas lui forcer la main. Je ne veux pas être trop insistant. Je préfère que l’on avance à son rythme à elle.

Elle m’appelle quand elle arrive, et je lui ouvre. D’ailleurs là, alors que je n’avais pas de nouvelles depuis quelques jours, j’ai reçu un SMS cet après-midi :


Mari en déplacement pour boulot. Pas prévu. Peux venir 21 h.


Elle est là à l’heure dite. Elle est plutôt ponctuelle ma Laura !



Elle m’entraîne vers le petit réduit où j’ai un lit de camp à disposition.

Elle ouvre son trench-coat. Elle ne porte rien en dessous hormis des porte-jarretelles. Je n’en crois pas mes yeux.

Mon Dieu qu’elle est belle ! Belle et désirable. Sexy, provocante.



Elle sort de ses poches deux paires de menottes. Elle passe la première autour de mon poignet droit puis autour d’une canalisation de chauffage, le long du mur. Et l’autre autour de l’armature du lit de camp. Puis, elle monte à son tour sur le lit à califourchon sur moi. Elle me pince un téton, puis fait glisser ses ongles longs sur mon torse et mon ventre en me griffant.



Sa main agrippe mes testicules qu’elle tord brutalement. Je serre les dents pour ne pas geindre, comme elle me l’a demandé. Même si la pression est douloureuse, ça reste supportable. Elle maîtrise. Je m’en rends compte. Le jeu continue. Je trouve ça plus qu’excitant d’ailleurs.

Laura relâche son étreinte et m’ordonne de lever la tête. Elle s’empare de l’oreiller et me le colle sur le visage en appuyant. Je commence à manquer d’air. Je pense qu’elle va arrêter le simulacre d’étouffement qui doit certainement faire partie de jeu. Mais elle ne relâche pas la pression. Je commence à m’inquiéter, à me débattre, puis à paniquer. Je manque d’air. Et je l’entends dire :



Les dernières paroles que je perçois sont :



Puis le black-out… le vide…



()()()()



Sacré Victor ! Quel imbécile ! Mauvais au lit, un crétin sans culture, des conversations insipides. L’étouffement, c’est pas mal. Moins sympa que d’enfoncer une lame dans des entrailles, moins brutal aussi. Mais ça reste intéressant à pratiquer. La victime se sent partir, je suppose. Et ça, j’aime.


Ça va ? Je ne vous dégoûte pas trop ? Un peu, hein ? Je continue ? Ah oui, vous en voulez encore… Finalement, vous aimez ça aussi…




Lucie !



Elle, je l’ai rencontrée dans un bar.


Ce soir-là, j’avais envie de tuer. Ça me taraudait depuis le matin, il me fallait une victime. C’est tombé sur Lucie. Bad luck, comme on dit.


Dans la rue, je dévisageais les gens que je croisais, rejetant à chaque fois les élus potentiels rien qu’en regardant leurs visages.


Mon instinct m’a poussée à entrer dans ce bar. D’un regard circulaire, j’ai jaugé la salle. Peu de monde en ce début de soirée. Il devait y avoir un match à la télé, ou un truc dans ce genre-là. Trois hommes à droite, debout, en grande discussion avec le barman. Peu intéressants. Un couple assis à une table. Les couples, c’est compliqué. Trop d’ennuis en perspectives.


Puis je l’ai vue. J’ai tout de suite su que c’était elle ce soir-là.

Pas une beauté, mignonne assurément, elle était assise sur un tabouret devant le bar, un peu dans la pénombre. Les regards que lui jetaient les trois gars de l’autre côté du comptoir étaient sans équivoques.

Je me suis approchée et je me suis assise sur le tabouret à côté du sien, alors qu’il y avait plusieurs autres places libres. Je voulais lui montrer mon intérêt pour sa personne.

Le barman s’est approché et m’a demandé ce que je voulais boire.



Elle semblait étonnée que je lui paye un verre, prête à refuser.



Nous avons trinqué. Elle ne savait pas sur quel pied danser manifestement. Je commençais à m’amuser énormément.



J’ai gardé sa main dans la mienne plus longtemps qu’il ne fallait.



Je me projetais dans la tête de Lucie, devinant ses pensées, sa gêne manifeste, mais sa curiosité tout de même. J’en profitais pour croiser mes jambes sur le tabouret de bar, ce qui eut l’effet escompté, faire remonter ma jupe courte haut sur mes cuisses et surtout, aimanter son regard.


Ça devait donner à peu près ça dans le cerveau de Lucie :


« Qu’est-ce qu’elle me veut ? C’est bien la première fois que je me fais draguer par une fille. Quand je vais raconter ça aux copines demain… »


Lucie considère la jolie brune qui la dévisage avec insistance, un léger sourire en coin. Ses yeux passent de ses cuisses croisées et découvertes à ses yeux d’un bleu profond. Quel regard ! Il ne masque pas l’intérêt qu’elle porte à sa personne : « me faire draguer par une fille… »

Ce regard doté d’un éclat lumineux et envoûtant, de ceux capables de faire passer d’une préférence sexuelle à une autre sans y avoir songé auparavant, l’hypnotise complètement :


« elle le sait et en joue, réveille-toi, ma fille. Tu bois ton verre et tu te casses de là. Poliment, mais fermement, tu lui dis bye bye »


Les yeux de Lucie lâchent le regard outremer et s’arrêtent sur le décolleté et la poitrine d’Hermine, puis descendent à nouveau sur les cuisses. Elle se rend compte que la jeune femme a encore fait remonter un peu sa jupe. Gênée, Lucie détourne le regard vers ses propres cuisses, qu’instinctivement elle a aussi croisées.


« Surtout, ne fais rien qui pourrait lui faire croire que tu es intéressée » se dit-elle en tirant sa jupe vers le bas. « Finir mon verre et partir… meubler en attendant » :



« C’est ça, enfonce-toi. Tu passes pour une idiote là. »


L’approche de cette fille est franche et directe. Hermine a manifestement une petite idée derrière la tête et ne s’en cache pas. Elle arbore toujours ce petit sourire, engageant certes, mais aussi avec une pointe d’arrogance en plus. La fille sûre d’elle. Elle a l’air de s’amuser, arbore un air de sous-entendu, comme si ce petit jeu de séduction l’excitait au plus haut point. Lucie sent la pointe d’un désir inconnu lui creuser les reins.


Elle trempe les lèvres dans sa Margarita, évitant au dernier moment de passer sa langue sur le sel autour du verre. Elle sourit aux yeux bleus.

Les yeux bleus sourient en retour.



Lucie soupire. Elle a envie brusquement, elle ne sait pas pourquoi, de se créer un univers un peu mystérieux de femme délaissée. Surtout pour ne pas laisser apparaître la faille qui l’habite, sa solitude désespérante depuis plus de six mois, lorsque celui avec qui elle a passé trois années est parti. Six mois rompus de temps à autre par une aventure sans lendemain.



Hermine lève son verre et trinque dans le vide.



Lucie avale une nouvelle gorgée de Margarita pour se donner un peu de contenance. La voix d’Hermine coule comme du miel, enjôleuse. Elle l’enveloppe d’une sensualité palpable.

L’ombre d’un instant, d’un tout petit instant, elle s’imagine allongée sur elle, sa bouche à l’haleine parfumée de gin collée à la sienne, tandis que ses doigts s’en vont explorer un corps pareil au sien.


Lucie se reprend, sursautant presque. Elle chasse de son esprit cette pensée érotique. Se concentrant sur le bobard qu’elle invente au fur et à mesure :



Hermine a une moue un peu triste. Un voile sombre ternit un instant son regard et l’azur intense de ses iris :



Toujours ce petit rire qui marque ses paroles, dédramatisant aussitôt la situation. Ses yeux redeviennent bleu intense. Hermine repose délicatement son verre sur le comptoir et se penche vers Lucie. Ses longs cheveux noirs viennent caresser la cuisse nue de Lucie. Sa bouche est près de son oreille maintenant.



Lucie soutient son regard cette fois. Le message est clair, explicite. L’air coquin d’Hermine également. Elle l’a senti venir avant que les mots ne lui parviennent.


De toute son existence, elle n’a jamais envisagé de coucher avec une autre fille, n’en a même jamais eu l’occasion, ni même l’idée. Mais lorsque la main de l’inconnue se pose délicatement sur son genou, légère comme une plume, elle est incapable de la repousser. Quelque chose de fascinant exsude de cette femme, quelque chose plus fort que tous les tabous auxquels elle a obéi jusque-là. Une espèce de charme animal, d’érotisme dévastateur, à la limite du pornographique même, menace d’abattre ses dernières résistances et de faire tomber ses ultimes barrières. C’est à cet instant précis que Lucie sait exactement comment va se terminer cette soirée. Et c’est incroyablement délicieux.


La gorge nouée, incapable de prononcer le moindre mot, elle fait non de la tête en baissant le regard sur son verre. La main d’Hermine avance un peu, oh, juste légèrement sur sa cuisse :



Lucie ferme ses paupières. Ses sens vont exploser. Une demi-heure plus tôt, en sortant du travail, elle est entrée dans ce bar pour y boire un verre, seule, tranquille, pour réfléchir à sa vie, prête à éconduire sans ménagement le premier dragueur lourdaud et en rut venu.


Elle s’est juchée sur ce tabouret haut, dans un angle du bar envahi par les ombres générées par la lumière tamisée. Elle a commandé son cocktail et s’est immergée dans la contemplation du percolateur et des bouteilles alignées. Dans ses pensées, elle a vaguement aperçu cette silhouette s’approcher avec nonchalance et prendre place à côté d’elle. « Pas de danger » ! Une autre femme qui a dû penser qu’elle serait plus tranquille près de l’une de ses semblables que seule dans un coin, elle aussi. L’inconnue a attendu que leurs yeux se croisent pour lui adresser un sourire aguicheur qui l’a tout de suite accrochée. Et puis l’intérêt de l’inconnue, Hermine, a fini par être perceptible, par générer des ondes étranges, mais agréables dans son ventre.

La paume d’Hermine avance encore d’un cran, elle soulève légèrement l’ourlet de la jupe de Lucie. Ses doigts paraissent électriques.


Lucie sent son esprit chavirer. Oui ! Oui, elle en a envie ! Là, tout de suite même.


Avant que la magie ne s’efface, avant qu’elle ne se réveille de ce rêve si excitant, que les images quasi salaces disparaissent de sa tête, avant que la voix de la raison ne lui rappelle qu’elle n’est pas comme ça, que si même si elle n’est pas mariée, elle a des amants. Qu’elle aime le contact de la peau d’un homme contre la sienne, qu’elle adore sentir sa virilité entre ses mains, ses lèvres ou dans l’intimité de ses reins.


Les yeux brûlants sous le regard des types de l’autre côté du bar, elle chuchote :



Hermine vide son verre cul sec. Elle descend de son tabouret et jette un billet de cinquante euros sur le comptoir. Aucune gêne d’aucune sorte en elle. Quelque chose dans son attitude et dans l’air déterminé qu’elle arbore et avec lequel elle toise les hommes accoudés au bar, font que les commentaires restent en suspens au-dessus du comptoir jusqu’à ce qu’elles poussent toutes les deux la porte et se retrouvent sur le trottoir.


Lucie aperçoit en sortant le sourire méprisant du barman qui désigne du menton les deux femmes avec une grimace qui lui déforme la bouche. Les mots que dessinent ses lèvres sont clairs, Lucie aurait pu les lire, même le dos tourné : « Gouines ». Elle imagine bien les rires gras des mecs certainement touchés dans leur virilité. Curieusement, elle ne se sent pas salie par l’injure. Elle rit intérieurement. Ils ne les auront jamais, ni l’une ni l’autre. Ça doit être ça le plus insupportable pour leurs orgueils de mâles bafoués.



Le bras d’Hermine se glisse sous le sien.



Lucie perçoit le parfum délicat de la jeune femme qui tournoie autour d’elle en de sensuelles volutes.

Son portable vibre dans son sac. Elle ne veut pas rompre le charme de l’instant. La sonnerie s’arrête et le répondeur se met en route. Elle sort l’appareil de son sac et y jette un bref coup d’œil. Son ex… Rien à foutre ! Elle range le téléphone d’un geste brusque.


Le sourire lumineux d’Hermine, lorsque ses yeux se lèvent de l’écran, achève de l’embraser.



C’est gagné pour Hermine. D’un bip, elle déverrouille une voiture basse aux lignes sportives. Une bagnole qui a dû coûter un bras.


Elle l’a volé sur le parking d’un immeuble de bureau quelques heures avant. Rien de plus simple que de traîner dans les couloirs d’un immeuble, d’étage en étage, de repérer un bureau vide, de faire les poches des manteaux accrochés à la patère, de trouver des clefs de voiture et enfin d’aller à la pêche dans le parking avec la télécommande. Là, elle a pêché du gros, les clignotants d’une Porsche noire se sont allumés quand elle a dirigé la clef vers les voitures alignées.


Sous le regard de Lucie, Hermine glisse la main sur le pare-brise et arrache la contravention glissée sous l’essuie-glace. Elle la déchire en deux et la jette dans le caniveau dans un éclat de rire pur comme du cristal.


Lorsque Lucie s’enfonce dans le siège en cuir, sa jupe se relève haut sur ses jambes. Mais cette fois, elle ne la baisse pas.

La main droite d’Hermine se pose dessus, avant de se faire plus indiscrète en passant largement sous le tissu, remontant entre les cuisses de Lucie. Lorsque Hermine écrase ses lèvres contre les siennes et que leurs langues se mêlent, Lucie n’est déjà plus en état de réfléchir à ce qui lui arrive. Ses cuisses s’écartent sous la pression de la main d’Hermine. Les doigts de la jeune femme caressent son intimité à travers la dentelle de sa culotte. Au moment où le premier orgasme la dévaste, la laissant pantelante et conquise, se moquant des quelques passants qui ont vue sur ce qui se passe dans l’habitacle malgré des vitres teintées, la voiture n’a toujours pas quitté le bord du trottoir.


Hermine s’écarte et toujours avec ce petit rire lui dit :



À peine la porte de l’appartement de Lucie refermée, Hermine se colle derrière sa conquête. Lucie sent son corps se lover contre le sien, son bassin qui oscille en cadence contre ses fesses. Hermine écarte ses cheveux et embrasse son cou, avant de laisser remonter ses lèvres plus haut, suçant puis mordillant le lobe de son oreille. Lucie pousse un léger soupir, presque un râlement, s’abandonnant complètement. Les mains d’Hermine glissent sur sa poitrine et caressent ses seins gonflés par l’excitation, à travers la fine étoffe de sa tunique. Elles s’attardent un moment puis descendent sur ses hanches, afin de faire remonter sa jupe sur ses cuisses :



Ce qu’elle s’empresse de faire. La jolie brune serre son corps contre le sien et l’embrasse à pleine bouche. Lucie s’abandonne complètement. Les mains reprennent leur tâche de relever sa jupe sur ses hanches. Elles malaxent ses fesses. Lâchant la bouche de Lucie, Hermine demande :



Elle l’a fait asseoir sur le bord du lit, puis lui dit d’un air sec :



Les doigts fébriles de Lucie ont beaucoup de mal à déboutonner la tunique courte de son amante. Elle découvre la poitrine enserrée dans un soutien-gorge gris perle :



Elle passe ses mains derrière les fesses d’Hermine à la recherche du bouton qui maintient la jupe sur ses hanches, puis baisse la fermeture éclair et enfin la fait glisser sur les cuisses, découvrant un tanga assortit au haut, ainsi que des bas autofixants noirs qu’Hermine porte haut sur les cuisses :



Lucie passe ses doigts derrière le dos d’Hermine et dégrafe le soutien-gorge libérant une poitrine magnifique. Puis elle baisse le tanga jusqu’aux chevilles de sa partenaire. Hermine, maintenant nue, s’assoit sur les genoux de Lucie, en passant son bras autour de son cou. Elle dévore à nouveau sa bouche, avant de la repousser sur le lit, puis de se pencher sur elle pour la déshabiller à son tour. Elle ne lâche les lèvres de Lucie que pour passer sa langue autour des tétons raides qu’elle vient de découvrir. Simultanément, elle glisse ses doigts sous l’élastique de sa culotte avant d’y entrer la main entièrement.


Lucie, nue et allongée sur le ventre, se détend enfin. Leurs étreintes ont duré longtemps. Le radio-réveil marque deux heures trente. Les orgasmes se sont enchaînés. Elle n’a jamais ressenti ça. Elle a fait l’amour, bien sûr, baisé aussi. Mais jamais avec cette chaleur animale et en ressentant autant le goût de l’interdit. Elle a adoré ce sentiment contre nature de quasi-perversité. Sous la direction d’Hermine, elle a fait des choses qu’elle ne se serait jamais imaginée faire.


Hermine, nue et accroupie, fouille dans son sac à main. Puis, elle rejoint Lucie sur le lit, pose sa bouche sur ses fesses, y dépose quelques baisers, remonte ensuite le long de la colonne vertébrale. Lucie frissonne et se retourne vers sa partenaire avec un sourire :



Elle l’agrippe par les cheveux tirant sa tête en arrière :



Lucie s’interrompt, entendant un claquement derrière elle. Elle voit jaillir la lame d’un couteau à cran d’arrêt. La lame se pose sur sa gorge, puis c’est le trou noir.



Mais Lucie n’a pas pu entendre ces paroles. Elle a rendu l’âme avant que sa tête ne retombe sur la couette. La tache de sang s’élargit rapidement sur les draps blancs.



()()()()



Et voilà comment la jolie oie blanche s’est dévergondée et est morte dans la foulée. J’ai kiffé ! Je me suis rhabillée, j’ai ramassé la petite culotte de Lucie et l’ai emportée comme trophée. Je l’ai portée dès le lendemain, sans la laver. Mon côté fétichiste !


Et vous ? Vous avez kiffé mon histoire ? Attention à vous, vous êtes en train de devenir accrocs. Comme moi !


Une autre ? Ah, vous voyez… Ça vous bouleverse tout ça. Je vous sens tout chose.


Alors, je vous ai raconté quoi au juste ? Ingrid, Inès et Brice, Papa et Maman, Jeremy Keller, cet imbécile de Victor, la petite salope de Lucie…


Oh, et puis vous m’ennuyez à la fin ! Mon train va arriver d’ici quelques minutes dans une nouvelle ville, choisie au hasard, pour de nouvelles aventures certainement agréables, mais néanmoins sanglantes.


Bon, puisque vous insistez, je vous en raconte une dernière, mais vite fait, hein !




Romuald !



Ah, Romuald, qu’est-ce que je me suis marrée avec lui !


Lui aussi, je l’ai choisi au hasard. Je l’ai suivi pendant plusieurs jours, pour bien le connaître. M’imprégner de lui. Romuald, la trentaine bien tassée, était marié, deux enfants, juriste au tribunal de son métier. Je l’ai longtemps observé, le regardant évoluer avec sa femme et ses mouflets, à travers les fenêtres éclairées le soir, avant qu’il ne baisse ses volets. La parfaite petite famille !

Je vous vois venir. Vous vous dites, elle a massacré toute la famille. Mais non, allons ! L’homicide, j’aime, le féminicide, je suis pour, et plus que pour, mais l’infanticide, non merci. Jamais ! Je n’aime pas particulièrement les enfants, c’est certainement la réminiscence de mon passé et de mes failles, mais je ne leur ferais pas de mal. Si je me fais coincer un jour, les psys auront un sacré boulot avec moi, vous ne trouvez pas ? Ils vont en choper des migraines avec mon cas. Un jour, il faudra que je me fasse un psy d’ailleurs. Une psy plutôt. Enfin bon, on verra. Mais puisqu’on en parle, coucher avec une psy, le genre blonde, chignon et lunettes de vue, un peu coincée sur les bords, lui déballer toutes mes perversions, puis l’étrangler, ça me tente vraiment. On a tous nos petits fantasmes sexuels, hein ?


Revenons à nos moutons. Romuald. Au bout d’une semaine de planque, j’ai mis mon plan en branle et je me suis rendue à son bureau.



Romuald n’en revient pas. Cette fille incroyable qui vient de s’asseoir dans son bureau croise ses jambes hallucinantes juste devant son nez. Elle n’a pas l’air farouche, son décolleté avantageux en révèle tout autant sur son physique hors du commun que son peu de désir de le cacher.

Il se force à fouiller dans son tiroir pour décoller son regard de la poitrine qui menace de crever la petite robe printanière très serrée de sa visiteuse. Il pose le stylo qu’il vient de sortir du tiroir au milieu des deux qui se trouvent déjà sur le bureau, les alignant parfaitement.

Ses yeux ne doivent pas quitter ceux de la fille, sinon, il est foutu.



La jeune femme lui sourit et son cœur s’emballe. Pas que son cœur d’ailleurs.



Romuald tente d’oublier l’érection brutale qui déforme son pantalon, heureusement cachée sous le bureau. Dès qu’elle a ouvert la bouche, il a compris que cette fille allait l’obséder jusqu’à ce qu’il lui arrache ses vêtements et pas seulement avec les yeux.



Pauline croise les jambes dans l’autre sens avant de lui demander un stylo pour prendre des notes dans un cahier. Romuald, le visage cramoisi, l’observe, éberlué, en train de sucer le stylo-bille. Elle baisse la voix, se penche vers lui, offrant une vue plongeante sur son décolleté qui se met à bâiller en dévoilant une lingerie noire.



Le juriste se met à déglutir.



La jeune femme hoche la tête d’une façon entendue en prenant des notes, puis se remet à sucer le stylo.


Romuald n’a pas le souvenir d’avoir été aussi mal à l’aise face à une inconnue. Quel âge peut-elle avoir ? Vingt-quatre, vingr-cinq ans peut-être, pas plus. Pas avec des tétons si fermes qui pointent comme des obus à travers son soutien-gorge. Au début, il a douté qu’elle en portait un, d’ailleurs. Mais il l’a aperçu juste avant. Les lèvres desséchées, il déplace discrètement sous le bureau son sexe durci, pressé, serré, coincé dans son caleçon et donc endolori. Il s’enquit de son parcours universitaire en essayant de penser à autre chose que cette fille couchée sur son bureau, les cuisses relevées et écartées par ses coups de reins.


Elle sourit et se cambre sur sa chaise avant de recroiser ses jambes encore plus haut, découvrant cette fois la fine dentelle de ses bas noirs.



Il surprend le regard de la jeune fille qui suit sous sa chemise cintrée la courbe de ses pectoraux entretenus à grands frais trois fois par semaine dans sa salle de gym. Elle mâchonne toujours son stylo.


S’ensuivit un instant de silence assourdissant, où on entend distinctement chanter les anges a capella.



Romuald sent qu’il va se noyer s’il ne sort pas quelque chose d’intelligent, là, tout de suite. Quelque chose qui ne le fera pas passer pour un imbécile ni pour un dragueur de seconde zone.



Pauline sourit, découvrant ses dents magnifiquement blanches et parfaitement alignées. Il peut distinguer entre ses lèvres, le bout de sa langue au milieu de son sourire.



Ce qui est parfaitement faux, évidemment. D’ici là, il trouvera bien un moyen d’expliquer à son épouse qu’il doit faire quelques heures supplémentaires ce soir.


La jeune fille se lève et lui tend la main au-dessus du bureau.



Romuald la regarde partir le regard fixé sur son petit cul qui tangue de droite et de gauche. Il est surpris lorsqu’elle se retourne.



Elle dépose sur le bureau le stylo qu’elle a passé tout l’entretien à mâchonner, sucer, mordiller, avant de lui offrir à nouveau le spectacle de son postérieur chaloupant. Elle s’éloigne dans le couloir, juchée sur ses talons hauts, avec la grâce d’une danseuse étoile.


Lorsqu’elle est sortie, Romuald s’avachit dans son fauteuil et pousse un long soupir. Il se sent épuisé, vidé, comme s’il venait de participer à un triathlon. À travers la paroi vitrée, il la regarde partir, observant les collègues dans leur bureau ébahis à son passage. Elle redresse le menton, tel un mannequin en plein défilé, consciente de l’effet qu’elle produit, et disparaît dans l’ascenseur.


Assis à une table de l’Oasis, Romuald jette des coups d’œil inquiets à sa montre. Dix-huit heures quarante-cinq et cette petite salope n’est toujours pas là ! Il fulmine. Il vide son verre d’un trait et s’apprête à partir, lorsqu’elle entre dans le bar, un sourire dévastateur aux lèvres. Elle s’est changée. Elle a passé une jupe noire hallucinante qui lui arrive au ras des fesses et qui la moule comme une seconde peau.


Elle s’avance vers la table et s’assoit sur la banquette face à lui en croisant ses jambes soulignées de voiles résille noires.



La jeune femme minaude. Son index frôle, comme par inadvertance, le bras de Romuald, lui envoyant une décharge électrique jusque dans les testicules. Elle plonge sa main dans son sac en cuir griffé, prend un stylo et y inscrit un numéro sur un bout de papier en penchant la tête à la façon sérieuse d’une collégienne qui s’applique. Ses cheveux glissent sur ses épaules, dévoilant sa nuque. Romuald fixe, hébété, un grain de beauté qu’elle a dans le cou. Il retient sa respiration face à l’échancrure du corsage de la jeune étudiante qui s’entrouvre face à lui. Il retient difficilement un cri de victoire, quand elle relève le nez et lui tend le papier du bout des doigts avec un air complice. Cette fille a l’air d’avoir chaud aux fesses comme ce n’est pas permis. Il va la besogner en levrette et la faire crier le soir même, où il ne s’appelle plus Romuald.



Le sourire 11 bis, celui qui fait fondre la pimbêche la plus coincée en trente secondes chrono.



Ils éclatent de rire tous les deux, s’attirant l’air mauvais de la barmaid qui est en train de ranger des verres sur les étagères. Elle tourne le dos à ces deux tourtereaux qui puent le sexe à plein nez. Mais elle peut voir leur reflet dans le miroir derrière les bouteilles.

Elle déteste ces types à l’air suffisant et ces petites traînées qui ne pensent qu’à écarter les jambes. Et celle-là est gratinée. De là où elle se trouve, elle peut quasiment distinguer sa culotte sous la jupe de cette chaudasse, lorsqu’elle bouge sur la banquette. Pourquoi ces couples, visiblement illégitimes, élisent-ils tous domicile chez elle ? Est-ce que son bar est un bordel ? Non !

Lui, elle l’a classifié aussitôt. Malgré l’absence d’alliance, il a le regard de fauve qu’ont les hommes mariés qui entrent en zone interdite. Elle le connaît, ce regard. Elle l’a suffisamment vu dans les yeux fuyants de son mari, jusqu’à ce qu’il y passe il y a trois ans, d’un cancer des testicules. Bien fait pour sa gueule, tiens, puni par là où il a péché.

Elle, en revanche, trop jeune pour être mariée. Et trop femme pour être innocente et inconsciente du trouble qu’elle génère chez les hommes. Elle a manifestement jeté son dévolu sur ce pauvre type et n’a pas l’intention de le laisser passer. Il doit déjà bander comme un âne que l’on amène à l’ânesse, son cerveau obnubilé par une chose, la promesse de la croupe qu’il a en point de mire.


Elle est trop loin pour entendre la fille dire au gugusse en se penchant vers lui :



La barmaid les suit du regard lorsqu’ils s’éloignent sur le trottoir en quittant son établissement.



Pauline est allongée nue sur les draps du lit de la chambre d’hôtel, que l’autre a louée à la hâte dans une zone commerciale à la sortie de la ville. Elle a failli éclater de rire quand il l’a fait monter dans son monospace familial. Il a certainement pris la peine de cacher les sièges-enfant dans le coffre. Elle fixe les fesses du juriste, avachi sur le ventre et la tête sur son oreiller. Il a les yeux fermés et doit repenser à ses prétendus exploits terminés cinq minutes avant. Il n’a pas été bon. Et même pas bon du tout. Il s’est contenté de jouer les machos juste avant, en se pavanant à poil devant elle, les abdos rentrés, les pectoraux gonflés et le membre dressé vers le plafond, jusqu’à ce qu’elle lui demande s’il allait finir par se décider un jour ou l’autre. Quelques minutes plus tard, elle a simulé un orgasme ravageur, alors qu’il faisait en sorte d’essayer de jouir dans son préservatif. Pour le finir plus vite, elle lui a pratiqué une fellation en lui laissant la capote. Et puis quoi encore ? Quand il a eu enfin terminé sa petite affaire, il s’est contenté de rouler sur lui-même sur le lit au bord de l’apoplexie. Il ne lui a heureusement pas demandé si c’était bien !



La tête dans l’oreiller, Romuald est dans ses pensées. Rien ne s’est déroulé comme prévu avec cette fille. Il a senti d’emblée que c’était elle qui prenait le pouvoir dans le lit, qu’elle n’avait pas l’habitude que ça se passe autrement et qu’il devrait suivre la route qu’elle lui imposait. Ça lui a coupé un peu ses moyens, ça l’a castré d’une part de sa virilité, de ses certitudes de « casseur de petits culs ». Il n’a réussi à la combler qu’au prix d’efforts surhumains, d’une concentration extrême qui lui a permis de tenir la route jusqu’au bout. Dommage, il n’a pas eu la possibilité d’une levrette et pourquoi pas d’une bonne sodomie. Sûr qu’elle doit aimer ça, la petite catin. Bah la prochaine fois… Il a son numéro. La prochaine fois, il s’imposera. Ce sera lui le boss ! Il s’assoit sur le lit, ôte son préservatif et le jette dans la poubelle. Il regarde sa montre : « Putain ! Vingt-deux heures quarante-cinq ». Delphine, sa femme, va le tuer. Il a le temps du trajet retour pour trouver une bonne excuse pour rentrer si tard.


Sa dernière pensée a donc été pour sa femme Delphine. Aussitôt après, alors qu’il se penche pour récupérer son caleçon sur le sol, la lame glacée d’un rasoir se pose sur sa gorge et tranche net.



()()()()



Et voilà ! Mon train entre en gare. Brive-la-Gaillarde. Je la sens bien cette ville. Je crois que je vais m’y amuser un peu. Ensuite, je prendrai un peu de recul et quelques vacances. Je disparaîtrai un moment. Il ne faut pas trop en faire. Je vais arrêter les assassinats un temps. Et puis mes fonds baissent. Il va falloir que je me remette au turbin et trouver une escroquerie à réaliser, au pire du pire, un petit boulot pour remonter mes finances.


Mais j’y reviendrai, je sais que tuer, ça va rapidement me tarauder à nouveau.


Mon plus grand regret ? L’absence de reconnaissance de mes contemporains. Je n’ai jamais été découverte. On ne sait pas que j’existe. Du moins en tant que tueuse en série. Je suis aussi déçue que les médias ne m’aient pas trouvé un petit surnom du genre, « l’égorgeuse du Poitou », « la Mante religieuse » ou « la Veuve noire ». Ou bien encore « la Demoiselle de la mort », surnom donné à Eileen Wuornos, célèbre dans les années quatre-vingt pour avoir assassiné six hommes qui étaient ses clients, alors qu’elle se livrait à la prostitution. Tiens, il faudra que j’essaye ça un jour. Bon, pas six, mais un pour voir. Faire semblant de tapiner, et couic, le premier qui m’accoste, je l’égorge… ou je l’étripe. Oui, je l’étriperai finalement. J’aime les deux, mais je trouve que ça colle mieux à la situation.

Bon, ça me manque la reconnaissance de mes exploits, mais l’anonymat me va bien aussi. Je suis plutôt douée dans mon domaine d’activité. Personne n’a jamais fait le moindre rapprochement entre les différents assassinats que j’ai commis. C’est ça d’être trop forte ! Rien ne relie vraiment mes meurtres successifs. Des méthodes différentes, des villes différentes, des victimes n’ayant aucun rapport entre eux. Rien qui pourrait être un début de fil rouge. Je fais en sorte de changer d’apparence régulièrement. Et comme je vous l’expliquais avant, j’agis uniquement à l’instinct, à l’envi. « Je veux, je prends ».


Cette absence de reconnaissance, ça restera peut-être comme une lacune dans ma carrière de tueuse en série. Mais après tout, quelle importance au final ? Le principal est ailleurs. Il est bel et bien dans le plaisir que je prends à tuer.


En plus, ça me sert en fait. Que des enquêtes de police éparses, aucun lien apparent entre elles. Beaucoup moins efficace que si leurs investigations, comme ils disent, concernaient une tueuse en série reconnue, une égorgeuse du Poitou, une Veuve noire. Frustrant, mais efficace. Vivre cachée a aussi pas mal d’avantages.


En plus, pas de modus operandi, pas de population cible. Finalement, nul n’est à l’abri de mes agissements. Ça peut être lui là, elle. Vos amis, vos voisins, vos collègues, votre famille. Vous… D’ailleurs, vous, essayez de ne pas croiser ma route un jour. Supposons que j’ai un petit crush pour vous ! Ah ah ah ah…


Et puis les serial killers qui tuent selon des codes et des habitudes précises et prévisibles, quel ennui ! Quelle plaie, si je peux me permettre ! Les stakhanovistes du crime, les fonctionnaires du massacre.


Parfois, je me pose des questions un peu existentielles sur les bords. Sur moi, sur le mal, ce genre de trucs.

Vous avez lu Rousseau ? Si ! Vous savez, l’homme naît bon, c’est la société blablabla… On ne naîtrait pas monstre alors ? On le deviendrait donc ? Il n’y aurait pas de perversité originelle dans le cœur de l’être humain !

Alors moi, j’y crois à moitié aux délires des philosophes. C’est des gens qui aiment bien se faire mousser. Rousseau en tout cas, j’y crois. En fait, ça m’arrange son truc. Je vous explique…


Je suis née « normale », gentille, équilibrée, enfin, je pense. Et puis paf… Comme la cruauté est inoculée par la suite, à l’enfance ou l’adolescence, dans les cerveaux en construction, je suis devenue un monstre à quatorze ans. Après, ça ne doit pas être une généralité non plus. Il doit y avoir des pervers qui ont eu une enfance heureuse.


Ce n’est pas un problème moral, c’est un problème sociétal en fait. Par extension, si je suis mauvaise, ce n’est pas ma faute. Ce n’est pas moi qui ai généré le mal, on me l’a imposé.


Voilà, ce n’est pas moi. Vous croyez que je me cherche des excuses ? Alors là, pas du tout. Me rassurer de quoi ? Je les assume mes penchants. Pas besoin d’excuses. Mais c’est important de savoir que finalement, c’est la société qui m’a rendu comme ça. Enfin la société, c’est un truc abstrait. Ce qui est intéressant à noter, c’est que cette société abstraite est constituée de choses concrètes. Les humains. Vous, donc. Eh oui ! C’est votre faute à vous finalement. Oui ? Non ? En tout cas, ne venez pas vous plaindre si je vous tue après cette démonstration.


Voilà ce que Rousseau disait. Après, Hobbes s’en est mêlé. L’homme serait mauvais, c’est la société avec ses règles qui régulerait le mal. Mouais… J’y crois moins. Ou alors, la société fait mal son taf. J’en suis la preuve vivante et mes victimes les preuves mortes.


Après, je pense qu’il y a une hiérarchie chez mes collègues de travail. Enfin, je le suppose, je ne les fréquente pas. Il n’y a pas de fédération ou d’amicale des serial killers, ni de syndicat. Nous ne sommes pas tous des Hannibal Lecter en puissance. Faut nous démystifier. La plupart ne sont que des paumés, des débiles et des malades au QI de poule. Où je me place dans l’organigramme ? Au milieu. Je ne suis pas totalement équilibrée, mais je ne suis pas le mal absolu non plus !

Si un peu ? Vous croyez ?


Peut-être bien que je suis Diabolique finalement…


Bon, je vous laisse cette fois. Non pas que ça soit inintéressant de discuter avec vous, mais j’ai à faire. J’ai des couteaux à aiguiser. Ce soir, je sors, j’ai comme une envie là…