| n° 22372 | Fiche technique | 10746 caractères | 10746 1792 Temps de lecture estimé : 8 mn |
08/04/24 |
Résumé: Comment éviter de penser | ||||
Critères: #humour #nonérotique #sciencefiction | ||||
| Auteur : Pitziputz Envoi mini-message | ||||
| Collection : Absurdités du futur |
Anja passait pour un auteur à succès.
Elle avait touché le gros lot en 2041, six ans après la trêve des pays de l’est, alors que les frontières étaient encore au centre des négociations de l’Union Des États, pas plus avisée que son ancêtre l’Organisation des Nations Unies.
Elle faisait en ce temps-là des piges d’actualité qui lui arrondissait ses fins de mois, sans aucune illusion, car elle savait bien que ce n’était pas la pertinence de ses analyses qui était recherchée, mais le fait qu’elle avait fui la vieille Ukraine avec sa mère lorsqu’elle avait dix ans.
Or donc, après avoir produit quelques centaines d’articles et billets d’humeur au rythme de quatre mille signes par semaine, une vieille amie très enthousiaste et peu objective lui avait suggéré de publier ses papiers. Le Narcisse en elle fut aussitôt séduit par l’idée et, sans prendre le temps de la réflexion, elle se mit à rassembler ses textes comme on rassemble ses enfants pour une fête de famille. De fil en aiguille, elle gomma les réflexions, isola les anecdotes, les enrichit de personnages plus ou moins imaginaires et inventa des dialogues. Le résultat, au-delà de ses attentes, fut un roman au style décousu unanimement salué par la critique.
Seulement voilà, quand on est présentée comme la future promesse de Goncourt, il faut tôt ou tard passer à la caisse. L’addition lui parvint sous les traits de son éditrice, un dimanche matin autour d’un Nunchakuchino, la version japonaise avec faux chocolat du Cappuccino. Penchée sur Anja avec son haleine comme parfum, celle que l’on ne présentait plus, ramena au bon souvenir de la jeune femme le contrat qu’elle avait signé avec sa maison, lequel prévoyait la publication d’au moins deux autres romans dans un laps de temps qu’Anja s’évertuait à oublier.
Anja avait opiné du chef tout en sentant son nez s’allonger au point de heurter sa tasse.
Anja compta sur ses doigts. Cinq mois, bon dieu, il ne lui restait que cinq putains de petits mois !
Une heure plus tard, calée dans son salon, elle se mit à la tâche. Vous croyez à n’en pas douter qu’elle travaillait à la trame d’un nouveau best-seller, mais pas du tout ! Elle fomentait un stratagème pour se sortir de ce guêpier.
Des idées, Anja en avait à foison, mais elle procrastinait ; lorsque ce n’était pas la porte qui fermait mal et devait être réparée, c’était le chat qui miaulait pour sortir ou l’envie de manger un gâteau.
Elle songea évidemment à ces logiciels de texte très années 2030, dont le style se repérait dès la première phrase, un peu comme le faciès pimpé de ces stars passées sous le bistouri du même chirurgien en vogue. Elle avait toujours refusé de tomber si bas. Cependant, son angoisse était telle qu’elle mit ses scrupules en sourdine, frotta la lampe et lorsque le génie en sortit lui demanda :
« Titre : Les Ombres du Dnipro
Dans un petit village pittoresque niché près des rives tumultueuses du fleuve Dnipro, une jeune orpheline nommée Anya voit le jour. Abandonnée à la naissance, elle est recueillie par une vieille dame au cœur généreux, Baba Yeva, qui l’élève comme sa propre fille.
Anya grandit dans l’ombre des mystères de son passé. Des questions sans réponse tourmentent son esprit : qui étaient ses parents ? Pourquoi l’ont-ils abandonnée ? Baba Yeva, gardienne de ses secrets, refuse de lui révéler la vérité, laissant Anya désemparée et avide de réponses. »
Anja, la vraie, manqua de s’endormir. Son chien, Garçon, ronflait lui aussi et embaumait l’air des effluves de son système digestif.
Alors qu’elle n’était plus que l’ombre de son ombre, elle se souvint d’un article lu au passage : Une équipe de chercheurs avait mis au point un système pour traduire directement les pensées par du texte, grâce à un implant.
Son premier réflexe avait été l’effroi ; mais face à l’urgence de sa situation, Elle était prête à s’accorder quelques transactions avec le diable. Après tout, depuis que le monde est monde et l’invention du boulier ou de la lance des chasseurs de mammouth, l’être humain n’est-il pas sans cesse en quête d’une manière d’améliorer sa condition naturelle ? Laura porte des lunettes de vue, Marie un dentier, Pierre ne serait pas en vie sans son pacemaker, pas plus qu’André sans sa pompe à insuline et Romain remarche grâce à l’implant de sa moelle épinière. Alors Faust peut bien aller se rhabiller, parce qu’en l’occurrence, nécessité faisait loi.
Quelques prises de contact plus tard, elle avait rendez-vous dans un cabinet médical du Centre-ville avec la firme Cogito-Ergosum qui commercialisait le dispositif. L’intervention lui avait-on dit, ne devait durer que quelques minutes. Quant aux réglages, pas plus compliqués que ceux d’un implant cochléaire.
Elle jubilait, elle retrouvait enfin le sourire et recommençait à manger. Sa vie lui semblait reprendre un sens, voire une perspective. Enfin un remède imparable à la page blanche.
Une fois que le chirurgien lui eut logé la puce sous-cutanée en dessous de l’oreille, un technicien à la blouse logotée « Cogito-Ergosum » lui fit le tour du propriétaire. Si elle avait bien retenu que tout pouvait se piloter physiquement, elle avait décroché à la moitié des explications, retenant cependant deux informations fondamentales : l’une était qu’il y avait un mode d’emploi et l’autre qu’une petite télécommande permettait l’adaptation à distance ou par un tiers.
Elle testa le dispositif dès le lendemain matin. Elle enclencha la fonction bio-mémorisation et c’est au beau milieu d’une de ces nouvelles enseignes, près du rayon lingerie de récup, qu’elle trouva la pépite de son prochain roman, en surprenant une conversation plutôt musclée entre une épouse et la maîtresse de son mari.
Anja, en mode pleine concentration écrivait la scène dans sa tête.
L’épouse, échevelée et en sueur traitait sa rivale de grosse salope, faisant appel à la solidarité féminine et en se référant à d’illustres combattantes de genre, tandis que la maîtresse, tout en retenue et composition, lui répondait par un dédain cinglant.
De retour chez elle, quelle ne fut pas sa déception lorsqu’elle réalisa qu’elle ne parvenait à récupérer aucune de ses pensées enregistrées.
Elle maudit sa maladresse, consulta la marche à suivre et s’assit devant l’appareil qui devait lire en elle comme dans un livre ouvert. Elle attendit la sonnerie caractéristique de la connexion.
TING !
Titre : Les dessous de crise, roman par Anja M.
Écrire une histoire la maîtresse pas très cool quel baffe l’arbre en face des feuilles qui bougent trop froid peut-être pour bruit de pas quelle heure ? Trop tôt pour sortir le chien Wikimachtruc le Turc un café déca ? mouche zut trop mangé vernis à ongles fichus masques décolorants délai encore oublié ma montre chez l’horloger vais me faire tuer Willardisc et sur un chien ?
Elle jaillit de son fauteuil en pleine panique et se prit les tempes en étau, comme le démonstrateur lui avait expliqué.
TONG ! Fin de la session. Il fallait qu’elle se concentre mieux.
TING !
Il était un temps que les moins de vingt ans pourquoi un G ? démange dérange losange boîte en métal si ma mère encore la poubelle ? Valérie mais pas du tout pour sortir. Eddy c’est vrai. Tu vois ce que je veux dire si tu as envie de me voir dis-le !
Re-étau.
TONG !
Anja éteignit le récepteur et tous les appareils mis à sa disposition par Cogito-Ergosum. Il faut que je me calme pensa-t-elle.
Calme, calme, calme, calme, calme, calme, calme, calme…cal..me…
Le mot résonnait à haute voix dans sa tête.
Non, non, non, non, non…
Etau sur les tempes, sans succès.
Je dois trouver de l’aide, aide, aide, aide, aide, aide…
Se coucher et ne penser à rien, rien, rien, rien…
Mais comment faire jusqu’à mardi, mardi, mardi, mardi, mardi.
Aide, mardi, non, nonaide,mardaide, non, riennon…
Elle ralluma le moniteur qui se connecta à sa session sans qu’elle n’ait à s’identifier. Elle chercha une rubrique d’assistance.
Aide, non, non, rien, aide…
Le chien, maintenant bien réveillé la regardait un peu inquiet. Se boucher les oreilles ne servait à rien. La voix venait de l’intérieur et répétait inlassablement les derniers mots de toutes ses pensées.
Une seule solution.
Dans la cuisine, le couteau le plus pointu. Dans le miroir de la salle de bain, l’incision était encore bien visible sous le pansement. Les deux petits points de suture sautèrent facilement. Le plus dur fut de presser les lèvres de la plaie pour en extraire la puce. Elle fut prise d’un malaise vagal et dut s’asseoir. Les battements de son cœur étaient amplifiés et sonnaient à ses oreilles comme le roulement d’un tambour logé dans son estomac. Livide, elle poursuivit néanmoins l’extraction et s’évanouit aussitôt après.
Lorsqu’elle reprit connaissance, le silence. Enfin !
Garçon lui léchait la joue, du sang lui tachait les babines. Le chien se mit à tourner sur lui-même, joyeux de voir sa maîtresse reprendre vie.
TING !
Sortir croquettes sortir croquettes swortir croquwettes swoorrtir croqwuettes sworti cwoquwettes so cwo…ettes…
TONG !