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Temps de lecture estimé : 9 mn
24/03/24
Présentation:  Un regard amusé sur notre société.
Résumé:  Tel le battement d’aile d’un papillon, un refus peut avoir bien des conséquences !
Critères:  vacances nonéro humour
Auteur : Charlie67            Envoi mini-message
Le refus

Le refus






C’est ce que Charles-Antoine pensait, mais qu’il n’aurait jamais dit. Un langage aussi trivial ne faisait pas partie de son éducation. Non, certes, si Mère avait refusé cette fréquentation, c’était qu’elle avait ses raisons.


Et puis Mère savait, elle était omnisciente.

Et puis Mère pouvait, elle était omnipotente.

Et puis Mère… faisait chier… !


Il était sûr que Mère était un peu pénible à toujours refuser toutes les initiatives de son fils, mais il était établi, tel l’axiome, qu’elle avait toujours raison. Mère avait dit :



Charles-Antoine restait dubitatif à cette réponse. Que ce soit inconvenant, il pouvait le concevoir, quoiqu’il s’en « battait l’œil », mais trop jeune, à vingt-cinq ans, franchement… ! Ce n’était pas ainsi qu’il allait perdre son pucelage. Pourtant, il la sentait bien cette sortie.


Et puis, et puis, depuis que Clothilde lui avait « roulé ce patin », il n’y tenait plus, il voulait conclure. La proposition de la jeune fille était pourtant alléchante : passer quatre semaines dans la résidence secondaire de ses parents, dans le Luberon.


L’ennui était que Mère connaissait Clothilde. Si dans un premier temps elle ne prit que son air pincé en voyant la jeune fille, dans un second, elle l’ignora superbement et surtout, dans un troisième, elle intima l’ordre à son fils chéri de cesser toutes relations avec cette, cette, cette… fille !


Il était sûr que la décontraction de la jeune femme détonnait dans ce milieu un peu guindé. Si mère avait bien remarqué que la demoiselle devait obligatoirement être issue d’un milieu très aisé, elle s’autorisa à faire des recherches, qui ne manquèrent pas de l’effarer.


Le père de la donzelle, car elle ne pouvait la qualifier autrement, avait certes une fortune colossale, mais acquise d’une manière tout à fait inavouable, honteuse. Il faisait dans le jouet…


Enfin « jouet », hum, vous voyez ce que cela veut dire. Son best-seller était le « Super Vibromax Plus ». C’était une honte de s’enrichir en profitant de la lubricité de certaines femmes. Elles devaient tout de même être nombreuses, se disait Mère, car sinon l’homme ne serait pas aussi riche.


Et puis Mère ne croyait qu’en des valeurs établies et des fortunes ayant une histoire, comme celle de son mari. Celle-ci remontait au Second Empire où l’arrière-arrière-grand-père avait créé des houillères et employait une multitude de gens dont la plupart mourraient silicosés et les autres dans un coup de grisou. Voilà une fortune respectable.


Père, l’héritier de cette fortune, regardait cela avec amusement. Cela faisait longtemps qu’il avait renoncé à intervenir dans la conduite de la maison. Il trouvait même que c’était une bonne école pour son fils. Fin observateur, il regardait son rejeton esquiver les refus maternels par des mensonges de plus en plus adroits.


Il se revoyait à ses débuts dans la finance où il avait appris, petit à petit, à mentir à presque tout le monde. Il se targuait d’être devenu expert en la matière. Il mentait tellement que même le contraire de ce qu’il disait n’était toujours pas la vérité. Son fils suivait cette bonne voie et pourrait bientôt lui succéder.


Pour Charles-Antoine, le challenge était donc de taille : leurrer Mère et pouvoir profiter de cette escapade et accessoirement perdre son pucelage. Pour cela, il pouvait compter sur Gonzague, son copain de toujours. Un garçon, issu d’une famille à l’histoire presque millénaire, le partenaire parfait.


Surtout que ledit partenaire avait une angoisse similaire à celle de notre héros. Si lui-même n’était plus puceau, il était éperdument amoureux d’une jeune femme. Sans en avoir parlé à ses propres parents, il se doutait que celle-ci n’agréerait probablement pas ses géniteurs. Héritier du nom, à la mort de son père on l’appellerait Monsieur le Comte, et la probabilité que sa famille accepte une comtesse Yasmine était proche de zéro.


Yasmine était certes belle comme un cœur, mais petite-fille de harki et demeurant dans le 9.3, le milieu où elle vivait, était peu compatible avec celui de Gonzague. Le damoiseau, tel son copain, n’avait aucune intention de renoncer à cette fréquentation et accueillit très favorablement la proposition de Charles-Antoine : prétendre aller régater du côté de Brest ou d’Ouessant. Peu importait l’endroit, pourvu que ce soit loin de Paris et que l’on puisse arguer que la téléphonie ne fonctionnait pas.


Mère eut bien sûr un haut-le-cœur. Son petit chéri allait risquer sa vie. Elle avait bien lu que si certains bateaux allaient loin, d’autres allaient profond, et cela la turlupinait. Cependant, cette amitié avec Gonzague était valorisante à ces yeux. Tout de même inquiète, elle s’en ouvrit à son mari.


Ce dernier, en vieux roublard, flaira la supercherie, mais n’en dit mot à sa moitié. Quelque part, il subodorait une escapade coquine et se dit que peut être… éventuellement… pourquoi ne pas imiter son héritier et s’offrir une « détente » avec son assistante et maîtresse en titre. Il approuva donc l’initiative de son fils.


Nantis des autorisations parentales, les garçons chargèrent la voiture et, après forces effusions, prirent la route. Cependant, après un départ vers l’ouest et un ramassage des jeunes filles, ils bifurquèrent vers le sud. Clotilde, vêtue pour la circonstance d’un mini short, exhibait de superbes cuisses qui ne manquèrent pas de laisser Charles-Antoine pensif.


Paraphrasant le célèbre poète sétois, il se disait :


Enfin sorti de ma cage

C’est aujourd’hui que je le perds

Je parle de mon pucelage

Vous l’aurez compris, j’espère


Une très belle escapade estivale qui s’annonçait chaude, mais pas seulement à cause de la météo. Très rapidement, cette dernière se dégrada et si le Lubéron paraissait préservé, L’Armor semblait plus menacé. Si Charles-Antoine conservait son insouciance, Mère commençait à angoisser à la lecture des bulletins alarmistes. Son époux étant injoignable, car absent pour son travail, un obscur congrès à Singapour, enfin peut-être Tokyo ou peut-être bien Séoul, elle ne savait pas trop, elle se trouva fort désemparée. De plus comme l’assistante personnelle de son mari était aussi absente, elle ne savait vers qui se tourner pour calmer ses angoisses.


Il lui restait toutefois son frère, le « général », comme l’appelait Charles-Antoine. L’homme, pas encore officier général, travaillait dans un de ces obscurs services qui faisaient, en toute discrétion, fonctionner les rouages de la république. Il reçut les angoisses de Mère, qui venait d’apprendre que le lieu de « régatage » de son fils allait subir des vents à plus de deux cents kilomètres par heure.


L’homme, en fonctionnaire zélé et soucieux de la vie de ses concitoyens, rédigea une note :

« J’ai l’honneur de vous rendre compte que… et patati et patata… ». Il ne manqua toutefois pas de souligner les patronymes de Charles-Antoine et de Gonzague. Cette note errait bien sûr depuis quelques jours, quand un autre fonctionnaire du ministère de tutelle s’y intéressa.


Ces noms l’interpellèrent, car ils étaient connus, et après recherche il apprit que les deux familles, ensemble, pesaient pas loin d’un dixième du CAC40. Sigle magique qu’il ne manqua pas de mentionner dans sa note de service :

« J’ai l’honneur de vous rendre compte que… ! »

Le chef de service, ne désirant pas porter une telle responsabilité, transmit une autre note au cabinet du ministre.

« J’ai l’honneur de vous rendre compte que… ! »

Le chef de cabinet, sentant le coup fourré, s’empressa de refiler l’histoire à son ministre :

« Monsieur le ministre, j’ai l’honneur de vous rendre compte que… ! »


Ledit ministre, devina que l’affaire sera difficile et ne put que s’enquérir de la chose auprès de ses collègues, aussi bien de « l’intérieur », que de la « justice » et bien sûr de la « défense ». Ce quadriumvirat opta pour un consensus, refiler le bébé à Madame la Première Ministre. Cette dernière, certes fort compétente, subodora immédiatement la chausse-trappe et s’empressa de refourguer la patate chaude au Président, surtout qu’elle avait autre chose en tête : le peu de vacances que lui accordait sa lourde charge. Un petit séjour discret avec un ami aussi discret dans une région tout aussi discrète : le Lubéron.


Le président, fort mécontent qu’on le perturbât pendant une de ses rares séances de « bête à deux dos », manifesta immédiatement son mécontentement et son esprit jupitérien. Les ordres fusèrent, les consignes furent péremptoires, et gare au lampiste que se trouverait en travers de cette volonté olympienne.


La consigne fut d’ailleurs des plus simple : retrouver, quoi qu’il en coûte, les deux garçons.


Un tel remue-ménage ne pouvait passer outre la vigilance des médias. Les grands quotidiens envoyèrent leurs plus fins limiers et les spots infos se succédèrent, sans apporter plus d’éclaircissements. Toutes les conjectures furent envisagées.


L’État n’était pas en reste pour sauver la progéniture de deux des plus grosses fortunes de la nation. Tous ses services furent mobilisés, en premier, ceux des secours, bien entendu. Cependant, il fallait envisager toutes les éventualités et la DGSI, la DGSE et toutes les « DG quelque chose » furent misent en alerte. Des fois que Daech… ! Enfin, bref, tous les services de l’État étaient au bord de l’apoplexie.


Les journaux, de fausses nouvelles en supputations hasardeuses ne manquaient pas d’alimenter l’angoisse nationale. Toutes les chaumières, à part peut-être les insoumises, tremblaient pour le devenir de nos deux garnements.


Toute la France était occupée à cela, sauf peut-être un petit village dans le Luberon, notoirement habité par quatre irréductibles optimistes qui, à par la baisouille et la bronzette, résistaient encore et toujours à l’envahissement de l’information.


Père, s’il occupait son temps avec son assistante à des activités similaires à celles de son fils, en businessman avisé, suivait le fil des actualités. S’il n’avait été dans un premier temps qu’amusé par la conséquence des frasques de son fils, redevint rapidement ce qu’il a toujours été : un requin de la finance. Les nouvelles, en bourse, sont promptes à faire envoler ou baisser les cours. La nouvelle que deux des héritiers du top dix des fortunes françaises étaient en danger de mort fit par ricochet plonger la valeur des actions desdites sociétés.


Si Père regardait cela d’un œil circonspect, il ne tarda pas à en subodorer tout le profit qu’il pouvait en tirer. Il laissa dans un premier temps baisser ces actions qui bientôt atteindraient une profondeur abyssale, au grand dam de l’investisseur lambda qui, comme toujours, payait les pots cassés. Cependant, le vieux grigou savait parfaitement où se trouvaient son fils et Gonzague. L’heure n’était pas à la révélation.


Il profita de ce répit pour mettre au point sa stratégie et pour mobiliser des intervenants aussi discrets que grassement rémunérés pour échafauder un scénario imparable… Ce n’est que quand un tremblement de terre à l’autre bout du monde mobilisa l’attention et que les actions de sa société avaient atteint un millième de leur valeur normale, qu’il attaqua.


Avec l’aide de banques qui espéraient un profit substantiel, il racheta à vil prix les actions de ses propres sociétés ainsi que celles du père de Gonzague. L’ensemble étant fait en toute opacité à travers une multitude de sociétés off-shore et de holdings à la domiciliation improbable. C’est à ce moment qu’il se décida à agir. Quittant Phuket, ses plages paradisiaques et sa maîtresse languide, il se concentra sur l’important : le gain qu’il pouvait retirer du refus et de la situation que son épouse et son fils avaient créée.


Les sbires de Père avaient échafaudé un plan tellement peaufiné qu’il en devenait imparable. Il devait bien entendu apparaître à la télé, la mine défaite et le moral dans les chaussettes. Ensuite, il fallait s’éclipser de la lumière des médias pour récupérer les garçons et leur faire la leçon sur ce qu’ils auraient à dire. Par la suite, il fallait les garder encore quelques jours, pour leur laisser pousser un début de barbe, leur faire quelques égratignures puis les rendre bien hirsutes. C’était la partie facile.


Les convaincre de participer à la supercherie en était une autre. Cependant, Père avait la faconde et le mensonge facile. Une explication de la vie était aussi de rigueur et sa longue expérience allait servir aux deux jeunes hommes. Il fut convenu qu’à part lui-même personne des familles ne serait dans la confidence, mais que, s’il leur avait conseillé de bientôt convoler pour satisfaire l’image, ils profiteraient de la vie tout en gardant bien évidemment leurs maîtresses respectives.


Les garçons comprirent rapidement où était leur intérêt… !


L’accueil lors de la récupération fut royal, euh… pardon, républicain. Le Président en personne, accompagné de sa Première ministre, avait fait le déplacement. Si le premier « faisait le show » avec toute l’aisance qu’on lui connaît, la seconde chaussa ses lunettes de soleil dans le vain espoir de ne pas être reconnue par les deux garçons. En effet, elle aurait eu quelques difficultés à expliquer comment elle les avait vus tous les matins, soit à la boulangerie ou soit au bistrot d’un village du Luberon. Elle-même étant accompagnée par…, mais cela ne nous regarde pas… !


La fête était de mise, car tout se terminait bien dans le meilleur des mondes.

C’est ce que pensait Mère en serrant dans ses bras son fils, la prunelle de ses yeux. Fils qui lui-même ignorait qu’en plantant une petite graine qui allait arrondir le ventre de Clothilde, transformerait Mère en… comment dit-on dans ce milieu ? Mémé, Mamie ?


Préoccupations bien éloignées de Père qui, comptant ses bénéfices, se disait : encore un refus de Mère, et il arriverait à tailler des croupières à notre magnat national du luxe et peut-être à être l’homme le plus riche au monde !