| n° 22316 | Fiche technique | 23000 caractères | 23000Temps de lecture estimé : 17 mn | 13/03/24 |
Résumé: Peut-on gérer sans une aide extérieure certains événements douloureux de sa vie ? | ||||
Critères: nonéro | ||||
| Auteur : Jane Does Envoi mini-message | ||||
| Concours : Le refus |
Encore dix minutes sur une route délabrée, avant que la petite berline n’arrive à destination. Le gel, la neige, alliés sans doute au manque d’entretien font que les deux derniers kilomètres qui mènent au chalet sont dans un état lamentable. Avant… oui ! Avant songe la conductrice, avant c’était mieux. Une réflexion toute personnelle qui immédiatement l’a fait sourire. La demeure est là, sur les contreforts de la montagne, construite par son père Henry, sur un terrain acquis par son grand-père, il y a bien longtemps de cela. Un autre temps, une autre époque que celle de Eugène. Une nouvelle risette vient fleurir sur deux lèvres bien ourlées et rougies par un gloss brillant.
Eugène et Yvonne… Marine et Henry des couples en béton armé, comme on n’en voit plus de nos jours. Le soleil est là, qui d’un coup inonde une large place sur laquelle trône la bicoque de bois. Oh ! Elle n’a plus rien à voir avec celle posée là, par Henry, père de Claude. Ça date, mais elle en garde un souvenir attendri. Pour elle, c’est un vrai retour aux sources, une nouvelle existence qui commence. Le moteur se tait et un silence incroyable accompagne la quadragénaire brune qui s’extirpe de son automobile. Elle s’étire, fatiguée par un long, très long voyage, contemple un moment la vallée en contrebas.
D’abord, c’est un océan de verdure qui s’étale sous les quinquets ébahis de la brune. Puis, tout au fond, une tache bleutée, pas plus grosse qu’une pièce d’un euro. La couleur éclatante d’un ciel azuré qui se mire dans l’onde pure du lac. Claude avance alors en secouant la tête, vers l’asile de bois refait de neuf. Dernier cadeau de Michel. Michel… là aussi, une ère qui a pris fin avec une vacherie de la vie… ou de la mort, plus simplement. Un destin brisé par une de ces maladies qui vous arrache à l’amour des vôtres, dans des douleurs à peine concevables. Et Michel et Claude, oui, c’était l’amour fou.
La clé entre dans la serrure et le penne grince un peu. Ça sent la vieille poussière et le renfermé. Trois ans que personne n’a poussé cette porte, trente-six mois que Claude remet de mois en mois un retour à la nature dont elle a pourtant un vrai besoin. De pièce en pièce, les volets s’ouvrent pour laisser entrer la lumière, l’air pur également. Et voilà ! La boucle est bouclée. Sur le bouleau face à la fenêtre de la cuisine, un bruit d’ailes, sûrement un geai dérangé dans sa quête nuptiale qui file en grognant. Le printemps est bien installé, tout est en feuilles et en fleurs. Ouvrir le compteur, vérifier si tout fonctionne, si tout est en ordre. Les robinets, les lumières, enfin un confort minimal pour un retour aux sources.
Claude pose ses fesses sur le siège conducteur de sa voiture et fait une savante marche arrière pour garer celui-ci dans le garage. Ensuite c’est plus simple pour décharger la malle arrière des affaires qu’elle apporte pour un séjour dont elle ne connaît pas la durée. Il y a dans le chalet mille et une choses à faire, à remettre en état. Sa journée risque fort d’être chargée… côté boulot bien entendu, mais également en émotions diverses. Ici, il y a ses souvenirs qui flottent partout. Ceux d’un temps heureux, d’un temps qui s’en est allé avec son mari. Sa longue hésitation avant de revenir dans cette forêt, dans ce coin perdu s’explique par ceux-là.
— xXx —
Une semaine que la brune rumine dans sa maison. Huit journées trop courtes pour faire tout ce qu’elle veut. Agrémentées toutefois de longues pauses, à écouter la nature qui lui crie sa joie de s’endormir paisiblement. Elle aussi le voudrait tellement ! Mais les stigmates de son deuil restent accrochés à ses basques, fantômes qui hantent ses nuits. L’ombre de Michel plane ici, sur chacun des objets, ou des meubles, il n’est pas un endroit qu’il n’ait pas connu, pas un sur lequel il n’y ait pas son empreinte. Jusque dans le bruit du vent qui glisse dans les sapins, qui fait frissonner la mer verte qui l’entoure, il semble à Claude entendre sa voix si familière.
Le souffle de la brise matinale semble lui crier des mots qu’elle ne veut pas comprendre. Elle est revenue dans ce sanctuaire pour faire la paix avec elle-même. Pour retrouver aussi quelque part, un morceau d’elle amputé par le départ définitif de son seul amour. Oui… mais ici, il y a aussi Eugène, son grand-père, Henry son père, Marine sa mère et tant de présence sur lesquelles elle ne met plus vraiment de visages. Tous sont là qui l’entourent dans la douceur d’une maison de bois aux senteurs de pin. Et Claude sait, sent, que les murmures de tous lui envoient un message qui dit en substance : « laisse-le partir pour de bon ! Ne retiens pas Michel ! »
Comment faire pour lâcher prise ? Il est partout, où qu’elle aille, il se tient à ses côtés. Dans cette touffe d’herbes de la pampa qui s’élance vers le ciel en se balançant mollement dans le vent, dans ce bouleau au feuillage frémissant qui baisse la tête, sous l’effet de la brise. La journée tout va pour le mieux, puisque plongée dans ses taches de remise en état, elle ne s’attarde pas trop sur les folies qui lui engluent le cerveau. Mais le soir, lorsque tombe la nuit… c’est une autre paire de manches. Elle cherche pourtant à canaliser son esprit sur les pages du livre dont elle a commencé la lecture. Mais cette sensation qu’il lit par-dessus son épaule, pas moyen de s’en départir.
Durant ces heures où les choses deviennent floues, où les ombres chinoises se font de plus en plus présentes, remontent les souvenirs pénibles. Ceux dont on ne peut guère se séparer sans dommage. Ces essoufflements, ces doigts qui sur les siens se serraient, se sont même crispés jusqu’à se taire. Mais le pire c’est la voix, fatiguée, lasse, rauque, filet de vie qui supplie nuit après nuit, rêve après rêve et qui lui réclame de débrancher la machine. Dans ces visions nocturnes devenues bien inutiles désormais, combien de fois sa patte se tend-elle vers le bouton d’une délivrance si âprement désirée ?
Et là, dans une chambre où mille bonheurs encombrent les murs, du sol au plafond ce malaise persistant de n’avoir pas su, pas pu. Ce refus de couper le maigre cordon qui la reliait, bien peu, il est vrai, à cet homme qui n’aspirait plus qu’à moins souffrir. Il est là, qui flotte dans l’air invisible de cette maison, dans chaque recoin le plus reculé de ces boiseries qui geignent sous le moindre souffle du vent. Claude se réveille, une fois, deux, parfois dix fois pour tâter la place vide ou… lui dormait. Michel… en perdant cette bataille, c’est son âme à elle qu’il avait envoyée au diable.
Il pleut sur ce matin tout neuf et le manque de sommeil la rend nerveuse. L’endroit qu’elle a tant aimé devient sa punition. Mais ce lundi, Claude sait qu’il lui faut encore se relever. Pour lui, pour ce qui lui reste de vie, pour elle aussi, et surtout pour que ce qui la détruit s’efface de sa tête. Elle a besoin d’une aide extérieure qu’elle a toujours niée. Plus moyen de vivre avec ce qui lui pèse sur le cœur et l’esprit. Apaiser ces cris qui dansent dans sa caboche, les chasser pour qu’elle, mais surtout lui, soit enfin en paix pour toujours. Alors ? C’est décidé… elle va chercher un personnel de santé pour tuer ce qui la hante.
— xXx —
Dans les rues de la ville inondées d’un soleil automnal claquent les talons d’une Claude qui a fait l’effort de sortir. Elle cherche le numéro vingt-sept. Là où une plaque dorée apposée au mur la fait se diriger vers cette oasis au beau milieu d’un désert d’indifférence. Une secrétaire, nez penché sur son ordinateur, tapote ses touches sans se soucier de celle qui entre à petits pas. Alors figée devant le comptoir en attendant que l’autre s’aperçoive de sa présence, la brune serre contre elle son sac à main. Elle a presque froid. Est-ce que c’est sa démarche étrange qui la refroidit à ce point ? Puis au son de la voix pincharde qui l’interpelle, elle sursaute.
La brune n’écoute déjà plus cette nana qui lit son nom de famille. Elle est là dans ce cabinet, loin de ce monde qui vit autour d’elle, et auquel elle ne participe plus vraiment depuis… des années. Trois pour être exact ! Mais la voix revient, insistante.
Merci qui naît sur ses lèvres, formule de politesse spontanée sans vrai fondement. Juste dite comme ça, parce que c’est la règle. Et machinalement, telle une somnambule, deux enjambées la dirigent vers un panneau : « salle d’attente », puis un siège, et son esprit s’évade de nouveau. Combien de minutes s’écoulent entre son installation ici et le moment où une forme fine l’interpelle doucement…
Le cabinet du médecin… de la femme, puisque Dominique, comme Claude du reste, est un prénom mixte. Doit-elle s’en réjouir ? Pourquoi dans sa tête s’attendait-elle à voir un homme ? Est-ce qu’il est, sera, plus facile de parler à l’un ou l’une ? Rien de commun avec ce qu’elle imagine. Ici, pas de table de consultation, une pièce ressemblant à un boudoir. C’est presque intime et cossu. Rassurant ? Pas plus que cela, juste une mise en confiance qui passe par un environnement plutôt bourgeois.
Encore cette foutue politesse ! Pourquoi les actes de la vie sociale passent-ils par tous ces salamalecs qui l’indisposent ?
La femme ne répond rien. Elle note sur un papier posé devant elle, sans doute ce que lui raconte Claude… puis elle relève la tête sans toujours dire un mot, comme en attente de la suite de la narration du ou des problèmes de celle qui est face à elle.
— xXx —
Sortir ! Une idée bien sûr, plutôt bonne, même. Mais comment contourner ce sentiment de culpabilité qui naît de cette simple pensée ? Le refus de celle-ci n’est pas simplement psychologique, il est également physique. Ça demande un certain courage, une volonté qui fait défaut à Claude depuis longtemps. Elle songe qu’en fait, elle se complaît vraiment dans cette attitude statique. Et puis… où et surtout comment renouer avec des gestes quotidiens mille fois répétés, au bras d’un homme qu’elle a follement aimé. Eh oui… une sensation de trahison profondément ancrée en elle la pousse à rejeter ce qui sûrement lui serait salutaire.
La visite à la psy y est-elle pour quelque chose ? Claude se sent d’un coup une vraie envie de changement. Mais que faire ? Alors, sans but précis, elle se rend au cœur du village, et après bien des hésitations, elle arpente lentement ces rues qu’avant ils parcouraient ensemble. Le soleil de septembre lui rappelle que la vie autour d’elle bat son plein, que la terre continue de tourner. Et zut ! Combien ça lui est difficile de pousser la porte d’un bar pour commander une bière à la mousse onctueuse !
Le serveur qui la regarde, cette inconnue pour lui qui boit seule, presque effrayée d’oser un tel geste. Elle sent ce regard qui pèse sur sa petite personne. En d’autres temps… une main masculine aurait serré ses doigts. Ils en auraient ri tous les deux. Là… un frisson court le long de son échine et elle baisse les yeux. Oui ! Sortir… mais renouer des liens rompus depuis si longtemps avec les autres… une gageure. Derrière ses paupières closes, affluent des souvenirs. Ceux de cet homme si minuscule dans un immense lit blanc. Pauvre forme inerte qui ne tient plus à la vie que par cette machine qui dose un liquide incolore.
Il y a encore un souffle, une lueur si faible cependant. Porter le verre de bière à ses lèvres est d’une complexité inouïe. La voix, déjà éteinte, qui lui demande l’impossible. Non ! Elle ne peut pas, ne veut pas croire qu’il lui quémande ce genre de truc. La liqueur de houblon glisse dans le gosier de Claude. Vite rouvrir les yeux pour ne pas revivre cette foutue scène qui revient sans cesse. Les mots qui lui serrent la gorge l’empêchent de déglutir et elle s’étrangle pratiquement en buvant. Bien entendu que tous les regards se portent sur cette cible qui s’époumone avec son demi. Le verre sur la table, quelques pièces pour régler la boisson et elle s’enfuit.
La rue, anonyme, invisible parmi les passants et touristes pressés ou flâneurs, voilà un refuge idéal pour son esprit torturé. Marcher sans but, avec la sensation qu’elle n’est pas seule, qu’il la protège encore et encore. La brise légère de ce début de soirée qui la ramène à cette horreur. La voix de Michel, implorante, plus que vraiment suppliante l’exhortant à… non ! Non et encore non. Impossible de se résoudre à cette solution immonde. Au radar avec les yeux embués, la brune fait le trajet de nouveau sur son chemin caillouteux. Chaque nid de poule la secoue, pour lui rappeler qu’elle est vivante et souffre.
Une seule gorgée de bière blonde et elle est déjà dans un état second ? C’est peu probable, le malaise est plus profond. Bon ! Elle a osé faire ce pas vers la vie. Et les jours qui suivent lui sont pénibles. Mais ce matin… elle a un rendez-vous, chez cette femme médecin. Alors une douche, se vêtir, les gestes machinaux qu’elle refait tous les matins prennent là un sens différent. Paraître mieux, oui ! Tout est dans l’image qu’il faut donner à ceux qui ne savent pas. Pour Dominique Ersant, il en va tout autrement. Qu’a-t-elle à lui raconter ? Et le toubib pourra-t-il la guérir de cette blessure béante ? La glace lui renvoie un reflet qu’elle n’aime pas, plus. Celui d’une bouche sanglante d’un rouge trop vif.
Les doigts qui frappent les touches du clavier, et derrière l’écran, la jeunette qui lui sourit. Cette fois elle la reconnaît et la salle d’attente la revoit pour cette seconde séance particulière. Madame Ersant aussi a un sourire en invitant la brune à prendre place sur le siège face à son bureau.
S’ensuit un long monologue où la praticienne n’intervient absolument plus. Claude laisse dériver son esprit sur ces instants si complexes à relater. Les paupières fermées, elle revit des moments cruciaux, ceux où… Michel d’une voix éraillée, à bout de souffle la supplie de… Des larmes sont là à fleur de cils. Comment peut-il lui demander l’impensable et elle réitère son refus. Net, clair, non ! Ce n’est pas elle qui va couper le cordon avec l’amour de toute une vie. Lui aussi réagit à son refus. Plutôt mal du reste. Il réitère sa demande et cette fois, elle pleure pour de bon.
Il a un mal de chien à s’exprimer et dans ses mots, il y a tous ses maux qui ressortent. Son pauvre corps tant aimé qui se recroqueville, son visage plus pâle que le blanc des draps. Et elle qui ne peut, qui ne veut pas s’avouer vaincue. Tant qu’il lui reste un souffle de vie, il faut préserver celui-là. Dans un cri, une exhalaison de souffrance, il cherche encore à s’exprimer.
Ses yeux… les yeux de son mari, ils sont là ! Comme deux phares dans sa nuit perpétuelle quand les stores de peau se relèvent. La femme médecin qui lui sourit… Celle-ci n’écrit plus, elle se tient prête à intervenir. Mais elle vient enfin d’ouvrir la porte, de lever une partie du voile. Elle sait ce qui interdit Claude de revenir à une existence « normale ». Combien ont déjà connu les affres d’un tel dilemme ! La brune se tait. Elle aussi se sent d’un coup si soulagée, d’avoir enfin extériorisé ce qui la ronge. Dire à une personne qu’on l’aime d’un amour fou et n’être pas seulement capable de l’aider dans les pires instants de sa destinée.
La toubib lui tend une boîte de mouchoirs jetables. Elle reste muette face à la détresse enfin évacuée, sur laquelle sa patiente vient de mettre des mots. Elle sait que le chemin qui s’ouvre devant elle est une voie de guérison. Claude essuie ses yeux et reprend sa narration.
Claude ne pleure plus. Ce que lui raconte cette Dominique n’est peut-être pas si faux. Elles sont toujours face à face et la toubib lui sourit. Un rictus qui se veut risette vient tirer les lèvres rouges de la brune. Il est l’heure de laisser la place à une autre malade… un rencart est pris pour la semaine suivante. Entre-temps, sans doute va-t-elle enfin trouver le courage d’aller au contact des autres qui vont et viennent partout dans son entourage. Claude sait que ce sera long, que les stigmates de ce foutu refus seront longs à guérir… mais son automne lui fait un clin d’œil…
L’avenir lui appartient… et Michel peut désormais dormir en paix… elle essaiera de lui expliquer son refus… s’il revient dans ses songes.