| n° 22275 | Fiche technique | 54125 caractères | 54125 8934 Temps de lecture estimé : 36 mn |
14/02/24 |
Résumé: Dans une chambre blanche, un rideau en coton brun oscillait doucement… Un homme était allongé là depuis un an. | ||||
Critères: fh plage mélo | ||||
| Auteur : Lilas Envoi mini-message | ||||
Mériade entra doucement. La pièce, assez grande, était plongée dans la pénombre. À pas doux, elle gagna la fenêtre, et tira le rideau de coton brun – juste un tout petit peu. Un rayon de lumière perça le silence de la chambre, éclaboussant le tapis de jonc de mer, au pied du lit. Un instant, ses yeux gris volèrent au-delà des dunes, effleurèrent le reflet scintillant du soleil dans l’océan. Elle se détourna bien vite, de peur d’être tentée par une balade sur la plage.
Elle s’approcha du lit et s’assit sur la chaise, installant et arrangeant les plis de sa jupe, comme elle le faisait toujours. Son regard embué était fixé sur le profil serein d’André. Pendant de longues minutes, elle resta là, les mains crispées sur ses genoux, observant le drap qui montait et s’abaissait, au rythme de la respiration de l’homme couché là depuis si longtemps. Cet homme qu’elle avait aimé.
Elle se remplit les yeux de tous les détails, ces petites choses qui restent et qu’on remarque à peine après une catastrophe. Sur les ruines d’André poussaient une multitude de poils gris, le long de la mâchoire carrée et au-dessus de la lèvre supérieure. Son nez en bec d’aigle était un peu couperosé. Ses lèvres étaient sèches, une craquelure était visible près du coin gauche de sa bouche. Ses paupières fermées semblaient si fragiles qu’un souffle aurait pu les faire tressaillir. Sous la peau fine couraient des veines bleues. Comme autant de ruisseaux se jetant en dessous, dans la mer de ses yeux bleu acier. Quel étonnant jeu de perspective… Hélas, Mériade craignait de jamais pouvoir se plonger à nouveau dans le miroir de ses iris.
D’un bond, la jeune femme se leva, s’approcha de la carafe d’eau posée sur la table en pin, au fond de la pièce. À gestes sûrs, elle saisit un morceau de coton parmi tous ceux entreposés dans une coupelle, écarta les compresses et les médicaments pour faire de la place, versa de l’eau dans une assiette creuse, et y trempa le coton. Elle emmena l’assiette jusqu’à sa place, où elle se rassit.
Soigneusement, elle porta le coton à la bouche d’André, comprimant la ouate pour faire ruisseler un mince filet d’eau entre ses lèvres closes. Elle réitéra l’opération plusieurs fois, puis, toujours sans un bruit, rapporta l’assiette sur la table.
À nouveau assise, elle reprit sa contemplation muette. Se noyant dans toutes ces petites choses qui restent. Comme autant de preuves que la vie était toujours présente, qu’elle n’avait pas encore été anéantie. Dédaignant l’autre poche indigne, installée plus bas dans son anatomie, elle suivit du regard le tuyau, du poignet où il était enfoncé, jusqu’à la perfusion remplie d’un liquide transparent. Le goutte-à-goutte tranquille était si irritant, face au chaos qui s’abattait dans sa tête. Qu’en était-il d’André ? Pouvait-il penser, rêver ? Où était-il, perdu dans quelle affreuse brume l’empêchant de revenir animer ce vaisseau de chair, qu’elle avait tant caressé ?
Lentement, elle se pencha, tendit la main, et saisit celle d’André, qui reposait à plat sur le matelas. Sa paume était tiède, un peu moite. Il avait peut-être chaud. Mériade lui tint la main et les minutes s’écoulèrent, et le temps sinua autour d’elle, et le lointain ressac de la mer scanda de son doux murmure ses larmes qui trempaient son corsage.
Quand le soleil fut bas à l’horizon, comme avalé peu à peu par l’océan, Mériade sembla sortir d’une étrange transe. Elle sursauta, lâcha la main chaude de son ami, et se leva. Dans les lueurs rougeoyantes de cette fin du jour, elle marcha de long en large sur le tapis de jonc. Enfin, elle se dirigea vers le piano. Elle s’assit sur le tabouret, ouvrit le couvercle du clavier d’un geste sec, et se mit à jouer. Rapidement. Rageusement. Les notes montaient et descendaient, comme la poitrine de l’homme qu’elle avait aimé. Les sons résonnaient, cascadaient, emplissant l’air de leurs vibrations si particulières. Mériade imaginait que ces vibrations faisaient écho aux pensées diluées et dispersées d’André, prisonnier de son propre corps. Ses yeux gris comme un ciel de tempête furent à nouveau brillants de larmes. Dans l’ancien silence de la chambre, la musique fut un vacarme, certes harmonieux, mais si indécent face à l’inconcevable mort-vie sous les draps.
La jeune femme s’escrima sur les touches de longues minutes, jusqu’à l’arrivée d’Enzo, l’infirmier. Au moment où il allumait le plafonnier, Mériade cligna des yeux, se figeant. Les dernières notes moururent sous ses doigts crispés. Elle releva doucement le pied de la pédale, et tourna la tête, croisant le regard effaré du nouvel arrivant.
*
Mériade leva à peine les yeux de son assiette, se perdant dans un vague haussement d’épaules. Elle mastiquait son rôti sans passion, la tête ailleurs. Fabrice ne s’ombragea pas de son quasi mutisme. Il en avait pris l’habitude, depuis un mois que la jeune femme avait élu domicile dans leur maison du bord de mer.
Le visage de Mériade se troubla. Un fugace laps de temps, elle se remémora son adolescence aux côtés de ce génie de la musique qu’était André. Elle se revit, tous ces mercredis après-midi, avalant cours après cours des pages et des pages de solfège. D’autres souvenirs plus récents, moins chastes, se greffèrent à ses pensées, et la jeune femme rougit jusqu’à la racine des cheveux. Heureusement, son émoi se maria à son teint naturellement bronzé, et le jeune homme assis en face d’elle n’en remarqua rien.
Elle attrapa son verre d’eau et le vida d’un trait. Fabrice la regardait avec curiosité. Mériade se racla la gorge.
Courte pause.
Mériade s’assombrit. Elle déposa ses couverts et leva les yeux vers son interlocuteur, étudiant chacun de ses traits avec beaucoup d’application. Le nez, les yeux, la bouche. Elle avait déjà remarqué combien le fils ressemblait au père. Mais cela ne pouvait en rien atténuer le chagrin de la jeune femme, qui n’y voyait là qu’un pâle reflet propre à creuser plus profondément encore le sillon de ses remords. Que le diable emporte tous ses souvenirs ! Que le diable l’emporte, la disperse aux quatre coins du vent, pour avoir laissé toutes ces mauvaises choses se produire !
Fabrice parut un tantinet contrarié, mais sa bonne éducation l’empêcha de pousser plus loin son interrogatoire. Pour le vingt-sixième soir consécutif, il se força à sourire à son étrange invitée, et la regarda se dérober avec toute la grâce qui la caractérisait.
*
Mériade ferma le battant de sa chambre et s’y adossa, restant immobile dans l’obscurité. Le ressac de l’océan semblait plus fort ce soir. Il semblait aussi agité qu’elle. D’un pas maladroit, elle s’avança jusqu’à son lit, et alluma sa petite lampe de chevet. Elle s’assit lourdement sur le matelas trop mou, et resta comme ça, les yeux dans le vague, écoutant le bruit de la mer. Comme attiré par un invisible aimant, son regard tomba sur son sac de toile, avachi sur le carrelage un peu plus loin. Bon, c’était un soir avec. Elle avait besoin de le sortir. Ou était-ce un jour sans, finalement, on ne savait plus trop, le sens s’échappait face à tant d’absurdité dans le monde. Elle se propulsa jusqu’à son sac, et en tira l’étui de son violon. Elle le déposa sur son lit, et l’ouvrit d’une main précise, presque caressante. L’instrument, patiné par des générations de mains savantes, aimantes, luisait doucement à la lueur de la lampe. Mériade le contempla un très long moment. Elle résistait à son envie de l’amener tout contre elle, de le caler contre son menton, et de s’immerger totalement dans ses vibrations. Elle passa un doigt nerveux le long du manche, et les cordes émirent une légère modulation.
Finalement, elle sortit le violon de son écrin et le prit dans ses bras comme un enfant ; l’emportant avec elle, elle s’assit dans le fauteuil, tout près de la fenêtre. Les rideaux n’étaient pas tirés. Mériade aperçut les lumières clignotantes de la ville, à quelques kilomètres de là, trouant la nappe de la nuit sans étoiles. Elle ne voyait plus la mer, comme fondue dans l’obscurité.
D’autres images se superposèrent à sa vue. Elle se revit dans la salle à manger d’André, en France. Il y avait de cela bien longtemps. Enfin, à ce qui lui paraissait. Les échos de la conversation résonnèrent dans sa petite chambre toute blanche. Et les yeux de Mériade se perdirent dans le vide.
- — Q… quoi ? Comment ça, je change d’instrument ? balbutia la Mériade d’alors.
- — Tu arrêtes le piano, assena André en plantant un regard énigmatique dans le sien.
- — Mais… tu es malade ! s’écria Mériade d’une voix blanche. Je ne vais pas arrêter le piano maintenant !!
- — Mériade, tu t’en sors très bien, vraiment. Tu joues bien, tu connais tes notes par cœur, et ton doigté est sûr. Mais tu ne seras jamais une pianiste de légende. Tu ne pourras pas briller, au piano. Mais au violon, si. Je le sais. Je le sens. Quand j’étais en toi, cette nuit, que je te faisais l’amour, que je répondais à toute ton impétueuse jeunesse… J’ai senti que tu vibrais, comme une corde. Tu es faite pour le violon. Tu brilleras avec le violon. Tu seras un prodige du violon. J’aurais dû m’en apercevoir plus tôt…
- — Tu… tu veux que je commence à jouer du violon, souffla Mériade d’un air consterné. À mon âge !
- — C’est ce que je disais… tu as beaucoup de travail qui t’attend. D’où nos week-ends ensemble…
Mériade se leva brusquement.
- — Je ne ferai pas de violon, s’exclama-t-elle sèchement. Jamais, tu m’entends ? Tu es complètement fêlé ! Tu veux juste pouvoir servir la soupe à ma mère, pour pouvoir me baiser pendant trois week-ends par mois ! Je n’abandonnerai pas le piano pour que tu puisses m’utiliser en toute impunité ! Espèce de cinglé !
*
Ce furent les mugissements du vent et le frappement de la pluie contre les carreaux, qui réveillèrent Mériade, au milieu de la nuit. Mais c’est au grondement de la foudre qu’elle se leva précipitamment, en chemise de nuit, et surtout en panique. Elle alluma toutes les lumières de sa chambre, et s’agita d’un mur à l’autre, ne sachant que faire, que penser, que ressentir. Son cœur n’était plus qu’un trou noir, que se disputaient la grandeur et l’impuissance. Elle essaya de se raisonner, de se tempérer, d’apaiser les tourments de son âme, mais rien n’y faisait. Elle se remémorait ses cheveux collés à son visage par la pluie, ses sandales pleines de flotte, clapotant dans les flaques, et puis les parapluies par dizaines, la haute silhouette de son père au coin de la rue. Le crissement de freins, l’éclair blanc qui lui était passé dessus, et son père qui n’était plus là. Mériade n’entendait plus que le frappement de la pluie autour d’elle, et l’orage qui déversait sa rage au-dessus de sa tête. Elle se revoyait tomber brusquement à genoux, réalisant enfin ce qui venait d’arriver, et un hurlement de bête qui sortait de sa poitrine, comme s’il allait déchirer sa gorge, déchirer la pluie, déchirer le monde entier…
La minute d’après, elle se glissa dans le couloir obscur, jusque dans la chambre d’André. Branché à sa machine nocturne, il était là, si proche. Et pourtant si loin, désormais, sur d’autres rivages, inaccessibles. Mériade se coucha doucement à côté de lui, et se blottit contre son épaule inerte.
Les rugissements du tonnerre étaient si puissants qu’elle percevait à peine les bips réguliers de la machine. La jeune femme étouffa ses sanglots dans le cou tiède de son amant, maudissant la vie, la mort, l’orage, et même les voitures.
Au petit matin, dans la tranquillité d’un monde apaisé, elle se réveilla. Livide, les yeux rouges et gonflés, elle se leva sans un bruit, embrassa les lèvres immobiles d’André et regagna sa chambre. Elle craignait de croiser Enzo, mais le couloir était désert. Comme un automate, elle sortit un stylo, des feuilles de papier, et s’assit à la petite table branlante appuyée au mur.
*
Tout était calme dans la chambre. Mériade s’assit sur la chaise à côté du lit, et s’accrocha aux détails, toutes ces petites choses qui restent après un cataclysme, toutes ces miettes de vie qu’il aurait fallu reconstruire brique par brique… mais qui resteraient ainsi, figées entre la mort et la vie. Les cheveux ébouriffés, l’ombre grise de la barbe, les paupières et leurs rivières, la bouche sensuelle et ses rares crispations, le nez imposant, la ligne presque décharnée du menton carré, le souffle, la poitrine qui monte, descend, monte, descend.
La jeune femme s’interrompit, avala sa salive, guettant les réactions d’André. Aucun frémissement, aucun changement. Voilà tout ce qu’elle craignait.
Nouvelle pause. Mériade refoula ses larmes. Une boule de tristesse s’était formée dans son cou et l’étranglait. Elle se frotta les yeux, se racla la gorge, et sortit de sa poche deux feuilles pliées en quatre. Le papier craqua quand elle les déplia.
Les mots moururent sur ses lèvres pleines, et Mériade resta un moment sans plus rien ajouter, tentant de reprendre contenance. Quand elle se sentit prête à nouveau, elle renifla, et reprit dans un murmure :
Il était une fois Vitula. La plupart du temps, elle somnolait, comme perdue dans un océan immense, bercée par le lointain ressac. Au gré des courants qui l’entraînaient, par-delà les horizons, au plus près des bandes de sable parfois, puis ballottée à nouveau jusqu’au large de ses rêves, elle se laissait porter par la houle mélodieuse. Des notes discordantes trouaient parfois cette belle sérénité, et elle se contractait et se raidissait et se désespérait… elle avait hâte de se noyer encore une fois entre les lignes d’une partition harmonieuse. Quand il lui arrivait d’avoir conscience d’être là, nichée dans son écrin de velours, immobile dans le noir, le vide de son existence la frappait de toute sa cruauté. Si elle avait eu des yeux, elle aurait pleuré. Si elle avait eu des bras, elle aurait trituré les mouchoirs de ses larmes. Si elle avait eu une bouche, elle aurait crié son désespoir. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle avait été abandonnée là-dedans, à l’abri de la poussière séculaire. L’éternité passait, l’immense ondulation du reflux l’arrachait à son tombeau, et tout recommençait. Au fil de l’eau, elle avait l’impression de revivre certaines époques. Elle était envahie d’images floues, de claquements de mains, d’étoiles, de paillettes… une sorte d’énergie incroyable, faite d’une myriade de modulations, l’enveloppait de merveilleuses ondes de bien-être. Elle se souvenait, oui, elle se souvenait… les bribes d’une passion désormais éteinte.
Elle avait eu une voix, jadis. Mais dans ce sarcophage maudit, elle s’était tue. Alors, elle somnolait, nageait, rêvait à sa voix disparue. Et les perles du temps s’égrainaient autour de sa boîte.
Un jour, une lumière aveuglante faillit la faire sursauter. Elle n’était plus toute jeune. Elle aurait pu se briser, sous l’effet de la surprise. Bien sûr, elle avait été faite d’un magnifique bois d’érable sycomore de Dalmatie, et d’un épicéa fin et sonore. Puis on l’avait soigneusement vernie. Mais il y avait très longtemps de cela. Elle ne se souvenait plus. Un grand souffle d’air tiède caressa sa peau. Elle fut parcourue de vibrations quand un air léger et cajoleur balaya ses cordes ensommeillées. La lumière jaillissait enfin, la vie revenait en elle, doucement ! Quelle extraordinaire sensation ! La moindre parcelle de son corps, chauffée par le soleil, picotait et vibrait, comme des doigts gourds où le sang affluerait à nouveau.
Dans un soupir de velours, elle fut arrachée à son écrin, et voltigea dans le soleil. On la saisit à bras le corps. Elle fut collée à un humain. Une vague d’excitation la traversa, quand elle croisa la mèche d’un inconnu. Il s’installa sur elle, délicatement, et se mit à glisser tel le frôlement d’une aile de papillon. De grands frissons s’insinuèrent dans sa chair. Elle vibrait à nouveau.
- — Salut, fit le jeune archet, assez timidement.
Elle ne répondit pas, essayant de tempérer ses ardeurs, de freiner ses élans ! Car elle était envahie de tant de volupté qu’elle avait peur d’éclater.
- — Tu t’appelles comment ? insista-t-il, continuant à coulisser sur elle en de délicieux frottements.
- — Vitula, fit-elle, tremblante d’émotion.
- — Moi, c’est Hart, se présenta l’archet.
Lui aussi semblait être sous le coup de l’émotion. Il aurait pu lui dire qu’il n’avait jamais caressé de cordes aussi douces que les siennes, qu’il n’avait jamais entendu de vibrations aussi pures que les siennes ; mais les mots étaient superflus. Car en cet instant béni, Vitula et Hart s’étaient unis. Leur alliance était si belle qu’elle dura des heures. La musique était partout, elle montait et descendait, criait et murmurait, expirait et renaissait. Ils enchaînaient les positions, atteignaient le paroxysme, puis reprenaient un rythme plus lent, au bord de la pâmoison. La dernière note mourut sur les cordes enfiévrées de Vitula, et Hart s’évanouit dans la nature, alors qu’on la reposait dans son cercueil.
Le désespoir étreignit si fort Vitula qu’elle se crispa, dans l’espoir d’extirper un dernier cri de son corps, une dernière plainte d’amour perdu. Mais elle était épuisée, et n’avait plus la force de vibrer. Elle resta ainsi, amorphe dans son velours, des jours entiers, bien que le couvercle n’ait pas été refermé. Le ressac de la mer, la lumière, la poussière, tout la submergea. Elle s’étranglait dans son chagrin. Quand une ombre se profila le long de sa carcasse abandonnée, elle ne réagit même pas. Même quand l’animal la renifla, l’effleura de la douceur de ses coussinets. Deux yeux jaunes la fixèrent intensément. Vitula fit semblant de ne pas les voir. Ils s’éloignèrent quelque temps, puis revinrent tendrement l’envelopper.
- — Miaou, fit l’animal.
Vitula ne dit rien.
- — Miaouuuu, reprit l’animal.
Elle aurait voulu pleurer ! Lui crier de partir ! Mais elle resta là, immobile, plongée dans son cœur vide. L’animal posa ses pattes sur ses cordes, et Vitula fut sillonnée de notes chaotiques. Furibonde, elle se concentra pour ajuster ses ondes à celles de l’animal.
- — Chat, pensa-t-elle. Tu me fais mal.
- — Je veux juste t’écouter chanter, répondit plaintivement le chat.
- — Tu ne sais pas me faire chanter, chat. Seul un formidable archet peut tirer de moi les sons qui te feraient danser d’émerveillement.
- — C’est quoi un archet ?
- — C’est une sorte de… de baguette, avec une mèche de crins de cheval attachée en dessous.
- — Miaouu, j’en ai vu une, près de la fenêtre.
Vitula reprit soudainement espoir.
- — Que dis-tu ? Il y a un archet près de la fenêtre ? balbutia-t-elle, envahie d’ondes contradictoires.
- — Attends-moi là, dit juste le chat.
Le cœur au bord des cordes, Vitula attendit, s’écarquillant, essayant de faire frémir son corps pour voir en dehors de son écrin. Enfin, le chat fut de retour, tenant dans sa gueule un archet contrarié.
- — Vitula ! s’écria-t-il alors, et sa mèche se tendit de bonheur.
- — Hart ! s’égosilla Vitula. Tu étais si près de moi ! Et moi qui n’ai fait que penser à toi !
- — Miaou ?
- — Oui, merci chat, dit Vitula, les pensées pleines de reconnaissance. Pose-le sur moi…
Le chat obéit, et l’archet s’emboîta sur les cordes de Vitula. Ils ne pouvaient pas s’unir sans l’humain, mais ils étaient déjà heureux d’être là, ensemble, l’un contre l’autre. Le chat parut perplexe.
- — Vous ne chantez pas ! reprocha-t-il.
- — Oui, je suis désolée chat, il faudrait faire glisser Hart contre moi, et tu ne sauras pas le faire.
Mais le chat était têtu. Il essaya, tant et si bien, qu’un humain se déplaça jusqu’à leur cacophonie. Le spectacle du violon, de l’archet et du chat entreprenant, le cloua sur place de sidération. Après un moment, il pria le chat de déguerpir, lequel alla se cacher sous le pupitre. L’humain jeta un œil dans l’étui, et se demanda s’il avait rêvé : il croyait avoir vu bouger son archer, de lui-même, sur les cordes du violon ! Il hésita un moment, surveillant les deux objets, puis finit par les prendre précautionneusement. Il enduisit Hart de colophane et improvisa un vibrato, puis un glissando.
L’inspiration le prit, cette inspiration qui lui avait tant fait défaut. Sous le coup de l’émotion, il entama un long concerto, galvanisé par les notes merveilleuses qu’il parvenait à tirer de son vieux violon. Il joua des heures, les yeux clos, savourant la lointaine clameur de l’océan pacifique, qu’on aurait pu observer par la fenêtre.
Quand il eut fini, il rangea doucement l’archet et le violon dans le même étui. Et même s’il n’avait pas toujours le temps de jouer tous les jours, il eut pour principe de sortir son instrument au moins une fois par semaine. Jamais il n’avait entendu de si belles vibrations. Et ce fut presque avec vénération qu’il continua ainsi, tout le long de sa vie, avec le même archet, avec le même violon, unis pour toujours en une seule voix, magique, gracieuse, aussi fluide que la houle de l’océan.
Mériade se tut. Lentement, elle quitta des yeux sa feuille pour les relever jusqu’au visage d’André. Pas la moindre parcelle de vie n’animait ses traits réguliers.
D’un revers de main rapide, Mériade essuya ses joues baignées de larmes, et se retourna. Adossé au mur près de la porte, Fabrice posait sur elle un regard indéchiffrable.
Mériade ne dit rien. Elle replia soigneusement ses pages, tentant de remettre de l’ordre dans ses pensées.
Mériade le regarda fixement. Il s’approcha d’André, et caressa son front avec beaucoup de tendresse. Puis il planta ses yeux dans les siens. Il attendait sa réponse, patiemment. Mériade baissa son regard. Elle craignait qu’il n’y lise tous ses secrets, même si c’était une crainte irrationnelle.
Mériade se leva. Elle tremblait, et s’en voulait de sa faiblesse. Elle rangea son paquet de feuilles dans sa poche, lissant distraitement cette dernière du dos de la main. Finalement, elle croisa à nouveau le regard lourd de Fabrice.
Elle se dirigeait déjà vers la porte, quand Fabrice interrompit son pas :
Mériade se tourna à demi vers lui. Ses yeux couleur tempête, magnétiques, se rivèrent aux siens.
Elle voulut ajouter quelque chose, se ravisa, et battit rapidement en retraite. Parvenue à sa chambre, elle resta immobile, comme tétanisée. Luttant contre sa furieuse envie de sortir le violon de l’étui, de violemment le projeter contre le mur. Elle visualisa tous les morceaux de bois qui voleraient en éclats sur le sol, les cordes relâchées, abandonnées, balançant leurs extrémités comme autant de corps sans tête. Spectacle obscène, révoltant, dont l’image lui souleva le cœur. Néanmoins, cette idée l’apaisa. La réalité s’était fracturée en deux. Il y avait ce monde, cruel, injuste, où André ne parlerait plus jamais. Et il y avait l’autre, jaillissant du fracas des éclats de bois et des vibrations discordantes, ramenant André à la vie. Un monde où elle ne souffrirait plus. Ainsi, quelque part au creux d’une faille spatio-temporelle, elle était sereine, et André lui offrait un autre violon. Ensemble, ils feraient la conquête de ce monde.
*
La maison était silencieuse. La chaleur était tenace, bien que septembre se soit installé depuis longtemps. Mériade glissait ses pieds nus sur le carrelage, laissant ses mains traîner le long des murs blancs, ici et là, incapable de prendre un livre, d’allumer la télévision. Elle savait qu’elle n’avait plus rien à faire ici. Qu’elle devait quitter le Portugal, rejoindre Édouard, son beau-père, reprendre ses études à la faculté. Une part d’elle-même serait soulagée de se créer un nouveau quotidien, de replonger doucement dans de mornes habitudes. Il y avait quelque chose d’infiniment rassurant dans cette soumission à l’ordre artificiel d’une vie. Oui, la maison lui manquait, sa vie d’avant lui manquait, et l’espoir de revivre un semblant de normalité agissait sur elle comme un aimant. Cette partie d’elle-même, c’était sûrement la plus raisonnable, et pourtant, elle était fragile comme un enfant, et nécessitait de nouvelles règles, un nouveau cadre, pour grandir et s’épanouir.
L’autre partie… celle qui la clouait ici, dans cette maison, dans ce couloir, rôdant aux alentours de la chambre d’André, pendant qu’il recevait ses soins quotidiens… celle-là criait, hurlait, battait des pieds, griffait les murs. Se roulait à terre, dépassée par sa douleur, son calvaire. Incapable de faire face à l’absurdité, de l’affronter sans montrer les crocs, les yeux révulsés sur un infini grotesque, où le passé s’enfuyait à perte de vue. Comme le sable filant entre ses doigts, elle ne pouvait le retenir indéfiniment dans le creux de sa paume.
« Dans un grain de sable voir un monde, Et dans chaque fleur des champs le Paradis, Faire tenir l’infini dans la paume de la main, Et l’Éternité dans une heure », avait dit William Blake.
Cependant, le temps lui échappait… chaque minute sans conscience éloignait André, davantage encore, de son point d’ancrage ! Cette partie-là de Mériade, c’était son cœur à nu, ou un fragment de son âme, elle n’était pas sûre. Elle ne savait plus où elle en était. Elle ne savait plus qui elle était. Qui elle voulait être. La vie sans André n’avait aucun sens. Rien qu’à l’idée de le laisser derrière elle, couché ici dans son lit, pendant qu’elle recréerait sa vie, et avancerait sur le chemin de l’absence, l’estomac de la jeune femme se contractait.
Au collège, elle avait lu « La nausée » de Jean-Paul Sartre, et s’en rappelait comme si c’était hier. Peu importait les raisons des haut-le-cœur. Chacun avait les siennes. Ce qui comptait, c’était cette sensation, toujours la même, pour chacun d’entre nous. Quand les tripes convulsaient, quand se glissait au fond des entrailles cette main invisible, qui serrait, serrait, jusqu’à la mort. L’existence, simple fil qu’un rien pouvait rompre.
Elle était sans doute devenue folle.
Mériade s’arrêta sur le seuil de la cuisine, regardant Maria, l’intendante, commencer les préparatifs du repas du soir.
Malgré tout, Mériade hésita, sa bonne éducation la poussant à mettre la main à la pâte. Maria, du coin de l’œil, capta l’embarras de la jeune femme.
Mériade hocha vaguement la tête, et pivota sur ses talons, comprenant que sa présence était inopportune. Des nappes de chaleur intense l’accueillirent à l’extérieur, tandis que la porte d’entrée battait faiblement au vent, derrière elle. Elle mit ses mains en visière, et aperçut Fabrice. Sa haute silhouette se détachait telle une ombre chinoise contre le soleil rougeoyant. Comme agrippé à l’arête d’une dune, l’homme semblait tanguer, poussé par la brise de l’océan. Immobile et songeuse, Mériade attrapa ses longs cheveux bruns, qui lui collaient au visage comme autant de doigts moites et envahissants.
L’homme se tourna à demi vers elle, et lui jeta un regard plutôt froid. Mériade comprenait. Elle attendait. À quelque distance d’eux, à leur droite, en deçà des dunes, on pouvait apercevoir les mâts des chalutiers amarrés au port, oscillant, se croisant, dans un tintement lointain. Quelques skiffs, ballottés par la houle, étaient ancrés un peu en amont. Ils saupoudraient la mer de leurs taches colorées. Devant eux, l’immensité. Grise, verte, bleue, aux crêtes blanches, au tumulte incessant. À l’horizon, elle s’enflammait du soleil descendant.
Mériade respira une grande bouffée d’air iodé, et relâcha ses cheveux, qui ondulèrent frénétiquement dans le vent. Fabrice ne put s’empêcher de laisser dériver son regard sur les rubans de jais. Ses yeux remontèrent lentement le rideau sombre, jusqu’au menton, s’attardant sur les lèvres pulpeuses, pâles, le visage un peu trop mince, bronzé, aux pommettes bien dessinées. Et surtout les yeux, de la couleur du ciel après la pluie, juste avant que l’éclat du soleil ne perce la couche de nuages. Mériade regarda fixement son compagnon d’infortune. Fabrice se rembrunit. Non, les nuages étaient toujours là, voilant l’éclat de son regard. Ternissant sa beauté.
La jeune femme parut attristée, et détourna ses yeux vers la mer.
Mériade lui lança un drôle de regard.
Ils descendirent doucement vers la plage. Le vent emportait des volées de sable à mesure que leurs pieds nus s’enfonçaient dans la dune tiède. La robe rouge de Mériade claquait au vent du large, s’enroulait autour de ses mollets. Pendant plusieurs minutes, aucun d’eux n’émit un seul son.
Mériade avait besoin de cet intermède, afin de rassembler assez d’énergie pour parler. Poser des mots sur l’ignominie. Elle sentait qu’après les avoir entendus, Fabrice ne serait peut-être plus le même. Dans un autre temps, elle aurait pu s’émerveiller de la complexité du langage humain, qui pouvait tendre à la fois vers le sublime, et chuter au creux des plus noires abysses. Peut-être que dans sa naïveté d’antan, elle aurait espéré que le ressac de l’océan emporte loin sa honte. Que la mer avalerait ses mots, les ferait sombrer au plus profond de ses entrailles. Qu’on n’entendrait plus jamais l’écho de leur voix cisailler la chair, faire couler le sang. Tout cela n’était qu’un leurre. Car le sang coulerait, et la chair se fendillerait, et le cœur sombrerait avec les mots, dans les profondeurs de l’océan.
Mériade lui jeta un coup d’œil contrit. Cet homme était plein de charme, avec ses fines ridules parsemant sa peau bronzée, aux coins de ses yeux bleu acier. Et son épaisse chevelure châtain tournoyant dans les embruns. Tout cela, elle le remarquait. C’était comme un appel, distant, aux séductions surannées. Le pâle reflet du André qu’elle avait connu, dans son autre vie. Elle était incapable, aujourd’hui, d’apprécier la saveur de Fabrice. Son père était là-haut, derrière eux, à l’étage de la belle maison claire. Dans son lit. Dans sa prison.
Il marqua une pause, observant distraitement leurs pieds tracer des pas légers dans le sable, encore humide après le retrait de la marée.
Mériade l’imita, et leurs yeux se croisèrent, en un échange de regards presque magnétique.
La jeune femme, petit à petit, s’était affaissée sur elle-même, chaque mot que Fabrice martelait faisant office d’épine empoisonnée s’enfonçant dans sa chair. Elle tomba à genoux sur le sable, et se mit à sangloter. Des larmes de rage, de remords, de chagrin. Chaque sanglot roulait dans sa poitrine, bloquait sa gorge, lui déchirait le cœur. Fabrice se laissa tomber à ses côtés, et lui saisit les mains, qu’il serra très fort.
Stupéfait, Fabrice la fixait d’un œil écarquillé, ne lui tenant plus que mollement les doigts. Il ressemblait à un lapin pris dans les phares d’une voiture.
Voyant son expression, Mériade eut un sourire amer, laissant les sanglots s’éloigner, se diffuser loin, en compagnie des mots qu’elle avait finalement dits à haute voix. Fabrice se contentait de la dévisager en silence. Il tremblait. Elle soutint son regard.
Mériade ne répondit pas, ses yeux encore humides plantés dans les siens.
Fabrice se pencha vers elle, la pressa brutalement contre sa poitrine. Étonnée, Mériade se laissa entraîner. Quand l’homme écrasa sa bouche sur la sienne, elle répondit à son baiser, au début timidement, puis avec de plus en plus d’avidité. Leurs langues, chaudes, impatientes, se mélangèrent, leurs lèvres salées se goûtèrent, se dérobèrent, pour mieux se joindre. Ils s’allongèrent dans le sable, s’étreignant avec force. Fabrice s’installa entre les cuisses douces de la jeune femme, puis bascula sur elle, pesant sur son corps souple. La jeune femme se déhancha pour atteindre sa culotte, mais l’homme avait déjà ses doigts à l’intérieur de son intimité, creusant et besognant, la faisant gémir de plaisir. Quand il entra en elle, elle se braqua contre lui, jambes écartées, submergée d’émotions contradictoires. Après tant de temps, elle n’aurait pas pensé trouver sa pénétration aussi délicieuse. Mais comme toujours, ses sens bouillonnaient, son corps s’animait, et elle s’ouvrit à l’homme, pantelante, trempée de désir. Au bout de quelques saccades, elle cria, inondée de volupté. Fabrice sembla surpris de l’avoir fait jouir si vite, et ralentit ses va-et-vient. Leurs yeux étincelants se rivèrent l’un à l’autre.
L’homme la regarda, une expression indéchiffrable au fond des yeux, puis reprit ses butées profondes. La jeune femme ferma les yeux, se collant à lui, le corps tout entier tendu dans la recherche du plaisir. Ils s’embrassèrent encore et encore, leurs doigts accrochés à leurs cheveux humides, jusqu’à l’orgasme final. Fabrice se répandit en elle, râlant, gémissant. À travers les brumes de son plaisir, il perçut les spasmes violents qui agitaient sa partenaire. Ouvrant un regard voilé et cotonneux, il vit que Mériade avait les yeux presque révulsés. Son visage crispé en une grimace quasi obscène, elle tressautait sous son corps, dans un grognement stupéfiant.
Ne sachant que penser de ce spectacle, Fabrice nicha son visage dans le creux brûlant de son cou, et cessa totalement de bouger, sa bouche effleurant sa peau, y égrenant de petits baisers. Enfin, la jeune femme s’effondra, vaincue. Ils restèrent immobiles, toujours enlacés, pendant un long moment.
Le crépuscule s’était glissé entre les dunes et la mer, teintant le ciel de sa parure bleu marine, violette, orange. Un mince croissant de lune montait tranquillement entre les quelques nuages noirs parsemant la voûte céleste. La mer aussi montait vers eux, crachant et soufflant ses rouleaux, de plus en plus fort, à quelques mètres de leurs pieds.
Avec maladresse, il s’écarta de la jeune femme, et s’assit à côté d’elle. Mériade rabaissa sa robe sur ses cuisses, et rajusta sa culotte, sans dire un mot. Elle paraissait bouleversée.
La jeune femme se redressa, secouant sa longue chevelure pour en faire voler les grains de sable. Son regard glissa sur l’homme, tout près d’elle, le traversant d’un éclair qu’il ne sut décrypter. L’obscurité gagnait du terrain. À son tour, Fabrice se refroqua à petits gestes automatiques.
Il aurait voulu répondre, mais la jeune femme s’était déjà levée, d’un bond souple. Elle lui tendit la main, et l’aida à se relever. Tout en marchant à côté d’elle, Fabrice était envahi de sentiments contradictoires. La puissance de l’homme viril se disputait à son embarras d’avoir été aussi brusque. Cela faisait des jours qu’il bavait devant les formes de la jeune femme. Néanmoins, il ne s’expliquait pas son coup de sang. Il pensa à Madeleine, à leur fils, et le remords lui fouailla le ventre.
*
Ils mangèrent dans un silence sépulcral. D’habitude, Fabrice tentait de construire un semblant de discussion. Si Maria fut étonnée de leur mutisme, elle n’en montra rien ; elle se retira dans sa tanière après le repas, les laissant seuls. Régulièrement, Mériade et Fabrice fixaient leur regard l’un sur l’autre. Bien qu’ils aient partagé un moment très intime, il flottait autour d’eux une atmosphère pesante. Les secrets n’avaient finalement pas jailli, même si la tension était partiellement retombée. Mériade aurait aimé partager avec lui l’infamie de son passé. Lui raconter ses premières étreintes sur le piano avec André, entre ses jambes, la baisant brutalement. Son installation chez lui, en cachette de sa famille, et leur décision de devenir amants réguliers, bien que Mériade ait un petit-ami, bien qu’André soit son professeur de musique, bien qu’ils aient plus de trente ans d’écart. Elle aurait aimé lui confier ses mauvaises décisions, lui avouer ses erreurs de jugement. Quand, poussée par André, elle avait accepté de servir de pâture à plusieurs hommes, lors de soirées orgiaques. Quand elle avait accepté d’intensifier ses sensations en prenant certaines substances. Comment elle était devenue accro, au sexe, aux drogues.
Oui, Mériade aurait voulu enfin déposer sa valise, son fardeau, son boulet. Lui faire comprendre pourquoi, bien qu’elle ait été clean pendant six mois, travaillant d’arrache-pied, elle avait finalement replongé dans la drogue, abattue par la honte qui la consumait, la harcelant de ses griffes acérées. Après la terrible mort de son père, après qu’il les eût surpris, elle et André, en pleine partie de jambes en l’air, dans l’appartement que son amant louait pour elle.
Elle aurait voulu décrire l’immense perte qu’avait été la disparition de ce père adoré. Essayer, en tout cas. Trouver les mots. Lui dire qu’après ça, il n’avait plus jamais été question de coucher avec André.
Pour finir, elle aurait aimé lui dire qu’elle n’avait appris l’accident dont André et sa mère avaient été victimes que deux mois auparavant, enfin guérie de son addiction, après l’avoir combattue pendant des mois dans un centre spécialisé.
Mais tout cela était une autre histoire. Les chapitres d’un autre livre. Que Fabrice ne lirait jamais. Telle était la décision de Mériade.
Aussi se tenait-elle coite devant lui, entre les fruits et les verres pleins sur la table de la salle à manger.
Elle poussa un soupir, jouant, d’un air distrait, à marquer la nappe de la pointe de son couteau.
Mériade se leva, faisant racler les pieds de sa chaise sur le carrelage. Elle fit le tour de la table, et vint saisir la main de Fabrice.
*
Dans la chambre de la jeune femme, ils refirent l’amour. Cette fois, ils prirent leur temps, savourant la délicatesse de leurs peaux, la tiédeur des seins, la dureté du pénis, la douceur humide de leurs bouches et de leurs sexes, le miel de leur extase. Enfin, de leurs extases, puisque Mériade jouit trois fois lors de ces étreintes.
Mériade étouffa un rire dans sa main, et passa l’autre, caressante, dans les cheveux de son amant. Elle réfléchissait, les yeux fixés au plafond.
Fabrice grimaça.
L’amertume dans sa voix n’échappa pas à Fabrice. Il se redressa et vint s’accouder à côté d’elle, la scrutant avec attention. Hélas, le beau visage de la jeune femme était de marbre. S’il ne l’avait vue, de ses propres yeux, craquer sur la plage, quelques heures plus tôt, Fabrice n’aurait pu se douter de l’ampleur de ses émotions.
Mériade sembla savourer ses dernières paroles, comme on suce un bonbon acide. Elle éclata de rire, un rire étrange. Fabrice lui lança un regard aigu.
Fabrice nageait en pleine confusion. Il vit qu’elle était sérieuse.
Fabrice décida de ne pas dramatiser une situation déjà bien fragile. Il se força à sourire.
Fabrice digéra ses paroles, traçant, du bout du doigt, un cœur autour de son sein gauche. Au bout de quelques minutes, il glissa ses yeux dans ceux de Mériade. La tempête, toujours, la pluie, le soleil peut-être bientôt… des yeux pareils, il ne les oublierait jamais.
Mériade braqua sur lui un regard énigmatique. Aux reflets plutôt froids. La pluie devenait de la glace.
Il soupçonnait là le fond du problème. Dans la vie de Mériade, sexe et musique se mélangeaient, et l’homme sentait que les secrets de la jeune femme touchaient du doigt cette problématique. Le sexe… son père, André. La musique… son père. Peut-être parvenait-il un peu à la comprendre, désormais. Si André n’était plus là, le violon non plus.
Fabrice se troubla.
Il put.
*
Le soleil levant jetait de timides rayons à l’horizon, derrière les montagnes. Une clarté brumeuse régnait dans la pièce. Mériade posa ses sacs par terre, et s’approcha d’André. Les bips de la machine, branchée pour la nuit, résonnaient dans ce petit matin triste. Elle s’assit sur la chaise, arrangea les plis de sa robe, et saisit la main de celui qu’elle avait aimé. Elle le contempla. À la recherche de tous ces petits signes qui montraient qu’il était encore là, quelque part. Les fragments d’une vie explosée, ce soir-là, lorsqu’il était parti, aux côtés de sa mère, demander des comptes à son fiancé. Pour tout un tas de raisons qu’elle n’avait apprises que plus tard, tous deux avaient voulu faire capoter ce mariage. Mériade, shootée et incapable de s’occuper d’elle-même, ne se souvenait même pas les avoir croisés avant leur départ pour l’au-delà.
Car André n’était plus là.
Il avait disparu dans un angle mort, un monde inconnu, lointain, dans lequel seule une partie d’elle-même l’avait rejoint, après avoir détruit ce maudit violon. Il n’était pas parti avec Catherine, sa génitrice. Il n’avait peut-être pas voulu la suivre, préférant rester avec Mériade, ici-bas. Pourtant, le résultat était le même. Elle l’avait perdu.
Bip-bip-bip-bip. Mériade serra désespérément la main froide de celui qui avait tant compté pour elle.
Silence. Seuls les bip-bip-bip en guise de réponse. Mériade, les joues baignées de larmes, lâcha lentement la main d’André. Elle se leva, sortit son violon de son étui, et se mit à jouer. Une mélodie triste, grave, aux résonances presque caverneuses, pour s’insinuer là-bas peut-être, au fond du cauchemar d’André. Pénétrant la moindre de ses failles, glissant le long de ses synapses, électrisant ses centres nerveux. Mériade joua. Son amour, sa colère, sa solitude, sa rancune, ses remords, sa honte. Elle joua, et joua, et joua, jusqu’à ce que le soleil s’arrondisse en un disque étincelant au-dessus des montagnes.
Quand la dernière note mourut, elle était hors d’haleine. Elle dévisagea André, gravant chaque détail dans sa mémoire. Puis, avec soin, elle rangea son instrument, referma l’étui. Une dernière fois, elle se pencha sur le front d’André, pour y déposer un tendre baiser.
Sans un regard en arrière, elle ramassa ses affaires, sortit de la pièce, descendit les marches carrelées, croisa Enzo, à qui elle fit un léger signe de tête.
La porte battit mollement dans le vent, tandis que sa silhouette disparaissait au détour d’une dune.
*
Dans une chambre blanche, un rideau en coton brun oscillait doucement, poussé par la brise venant de la fenêtre entrouverte. Un homme était allongé là.
Les ruisseaux couleur de ciel, sillonnant les paupières qui papillonnèrent, se jetèrent dans la mer de ses yeux bleu acier.