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Temps de lecture estimé : 10 mn
14/10/23
Résumé:  Landeline découvre un plaisir inédit
Critères:  f
Auteur : Landeline-Rose Redinger            Envoi mini-message
Brindilles

C’est à peine si l’automne ose pointer le bout de son nez tant le soleil de septembre occupe le terrain. Ce n’est pas sans questionnements que l’on part le matin, habillée de surplus militaire, d’un foulard enroulé autour du cou, de boots qui vous enserrent les chevilles, et qu’au soleil émergeant de quinze heures on se voudrait presque nue tant la vapeur s’insinue entre la peau et les étoffes. Ce n’est rien que le soleil qui fait monter la chaleur, qui la répand.


Vous me retrouvez après un rude été, et vous qui me suivez, qui vous languissez de moi, je vous vois venir un tantinet suspicieux, moqueur, arrogant peut-être ; cette fille nous fait son bla-bla, pensez-vous. Cette fille veut jouer de la composition chimique du tissu sur sa peau, arguant que semblablement à toutes les autres, elle n’a chaud que par l’ardeur de cet étirement de l’été.


Eh bien oui, ne vous en déplaise ou ne vous en plaise, mon désir est encore endormi. Je suis un peu tendue, un peu frémissante de me savoir vaporeuse. Alors, courez par les rues de la ville pour m’y suivre ou m’y poursuivre, faites le guet ou le voyeur, vous vous y perdrez en conjectures, mon corps n’a chaud que par la force de l’astre perché à quelques milliards d’années-lumière au-dessus de nos têtes.

Tout aussi bien, le début d’après-midi pouvait me pousser hors du bureau où je travaille, pour me retrouver dans une cabine d’essayage où, pour simple et unique tissu, je passerai une robe demi-saison à petites fleurs, de celles que l’arrivée de la collection hiver n’aurait pas éclipsées, mais en somme, je n’en ferais rien. Je me laisserai glisser dans une feinte langueur, dans les transats sur le toit en terrasse, accompagnée d’un café long et d’un texte tout à fait à mon goût – une de ces petites perles confidentielles, parue aux Presses universitaires et dont l’auteure gagnerait à être connue.


Mais peut-être l’est-elle, peut-être enseigne t’elle l’art de la ponctuation enfin tout au moins ses règles son histoire mais si je m’en délecte bien plus que de la mission professionnelle qui m’échoie c’est que de longue date ce me semble la respiration le rythme que ponctuent les signes presque cabalistiques qui conduisent un texte et ne sont en fait que ceux-là mêmes qui nous laissent en vie loin de l’apnée fatale qui nous occirait s’ils n’étaient point de notre syntaxe.


J’en veux pour preuve cette tirade inhumaine qui précède, et qui aura bien ôté la vie à quelques lecteurs-correcteurs par trop disciplinés. Donc foin de prêchi-prêcha, j’opte sans réserve pour l’accent, la parenthèse, la virgule et parfois le point qui l’écrase ; les deux points superposés ne sont pas plus mes ennemis que ceux plus alanguis que sont les points de suspension. Les points de suspension, enfin, peuvent indiquer une interruption brutale et non elliptique que l’on appelait anciennement le « style coupé ». C’est ce qui arrive lorsque, dans une conversation, les deux personnages en présence s’interrompent tour à tour, ou bien lorsqu’un seul protagoniste s’interrompt lui-même en passant d’une idée à une autre sans autre forme de procès et sans transition.


Quand je les pense alanguis, elle les voit brutaux. Je me rallierai à cet avis, si peu qu’attablées en quelque chic café parisien ou berlinois, je suis intrinsèquement européenne, nous conversions elle et moi sur le phonème et sa musicalité, sur le signe et sa velléité de changer l’approche des choses, la vision du monde.

Or, durant cette pause singulière, et bien après d’ailleurs, si mes confrères et consœurs eussent été moins préoccupés de savoir qui baise qui, je leur aurais bien causé un peu de cette Marianne.B, qui entre nous, élève le signe bien au-delà de la platitude des conversations de réfectoire, bien à l’aplomb des salacités et autres histoires de soirées entre filles, de football ou de véganisme-terrorisme. Bref, je ne sortis donc point m’alléger de quelques tissus d’été, et laissai le friselis filer de mes aisselles, et mon tee-shirt s’humecter au bas du dos.


Et puis, je me dois à la franchise absolue, et non sans un brin d’outrecuidance, ou de vantardise, ou simplement en bonne et naturelle praticienne, je puis dire, que reprendre souffle et cajoler le cœur, je sais faire ; il en va de certains actes dits buccaux, comme de la lecture ; ainsi la respiration maîtrisée assurera-t-elle, à qui s’en préoccupe, une longévité non négligeable et le plaisir qui va avec. Je puis bien sûr, et sans détourner l’œuvre de cette jeune linguiste, rapporter ici son étude et l’appliquer sans mal à l’acte buccal – mais la lecture en est un que l’on dit noble – à toute forme musculaire et mobile de la bouche, de la langue et des mécanismes enchaînés qui s’ensuivent.


D’emblée, mes amis, soyons clairs ; que ce que je rapporte là vous paraisse par trop abstrus, ou que cela vous ennuyât, et là je ne vous garantis pas de vous compter encore parmi mes sujets, car fus-je un tantinet en deçà des écrits de cette Marianne.B que sur le champ elle hurlerait aux loups, et m’assènerait sèchement le couperet de la propriété intellectuelle, me viderait d’un coup d’un seul un compte en banque plutôt outré. Ainsi donc, chaque jour de temps clément, je m’allais là, le mémoire de Marianne.B sous le bras, la tasse de café à l’index, et me plongeais avec ardeur dans le champ lexical de ma pause déjeuner. Devant Michon, devant Le Clézio, à quelques encablures de Stendhal, à l’égal de Zweig, il y avait désormais Marianne.B, dont j’apprendrais plus tard qu’un ouvrage sur la copie allait paraître aux mêmes Presses universitaires. J’en réservais d’ores et déjà un deuxième exemplaire, par peur d’en perdre le premier et que pas même une âme parisienne bonne n’eut l’heur de le déposer dans un geste humain aux Objets trouvés de la rue des Morillons. Donc, deux exemplaires.


Le soir et sa petite fraîcheur étaient là, et moi sur un banc des bords de Seine, jusqu’à la lune pleine entre les immeubles bleus de nuit, je lisais à la petite torche l’œuvre de Marianne.B. non loin de moi, un couple lançait la fumée de leur cigare dans l’air.


Je peux considérer les ponts, les avenues, les pavés, aussi, les milliers de tonnes d’acier qui font le soutènement des ponts, l’asphalte rugueux qui fait les avenues, les pavés qui rendent nos talons instables, je peux dans les composants de la ville, trouver une poésie, une nature presque. Ici, un taillis de pylônes comme une trochée gigantesque de peupliers, là un alignement de piles qui sans peine semble-t-il, portent un pont, et ailleurs ces baies fumées de larges vitres où l’on ne voit pas fourmiller hommes et femmes affairés à des tâches saugrenues, inutiles ou inventées, pour faire passer nos vies d’hommes hors du plaisir. Il se pourrait que la ville, indépendante, autonome dans ses artères, dans ses veines linéaires, dans ses flux souterrains, il se pourrait qu’elle compose un être vivant, un être qui respire ou un qui suffoque sous le halot des gaz d’échappement, haletant sous une chaleur trop rude encore pour cette fin de saison. La ville est un ventre, un cœur qui souffle et s’essouffle, qui vire ou qui chavire, qui traverse l’espace à grande vitesse ou qui suspend son agitation semblablement à la respiration du lecteur, qui va au gré des mots au rythme de la ponctuation.


Marianne.B nous invite à nous pencher sur nos vies, de regret et de nostalgie.

Les points de suspension laissent aussi une pause (de la même ampleur), mais le côté catégorique de la séparation avec la phrase achevée se transforme avec ce signe en une forme de regret ou de nostalgie.


Je ne me sens pas seulement dans cette fin d’été, j’appréhende, de l’épiderme au derme, la fin d’une saison. Les feuilles d’arbres jaunissent, le vent doux fraîchit à la petite soirée. La chaleur tente sa survie, mais meurt au soir, car le temps est bientôt venu de délaisser le rude soleil, comme on remise les tissus volants, pour les laines, les soies et le cuir épais. Si pourtant les terrasses jouent les prolongations, moins de jambes nues s’y osent, quelques hommes cherchent encore la chair et, désespérément presque, accrochent leur regard comme un lampion essoufflé, aux échancrures un peu lâches, aux entêtées de la jupe courte, aux stakhanovistes de la séduction.

Si l’on mesurait le degré du désir comme on mesure celui des émotions, les sismographes seraient en perpétuelles oscillations.


Depuis quelque temps je n’ai plus l’âme à fléchir sous les pics du désir ; non pas qu’il s’endorme aux prémices de la saison froide, mais il semble que mon corps cherche de lui-même une période transitoire. Que mon œil soit en moindre aptitude à repérer illico sous le renflement d’un pantalon, un sexe qui battrait, un qui chercherait une bouche, un qui laisserait paraître sous l’écrin une tête huileuse prête à s’insinuer. Dire que je n’y pense pas ne serait que duperie à vos yeux et aux miens, mais je ne ressens pas l’envie, pas ce désir-là.

Non, je ne suis pas un corps éteint, je suis un corps lointain, mais vous le savez, une trêve n’est rien d’autre qu’une manière de mieux renaître, alors, qu’on m’attende, qu’on me repère, me suive ou me piste, on me trouvera, on me retrouvera. Je ne suis jamais bien loin, Paris est un village où l’on s’égare à peine ; semblablement au chat, nous affectionnons les mêmes quartiers, les mêmes impasses. Les parcs que la nuit anime parfois m’ont connue plus vive qu’en cette fin de saison ; est-ce du froid rude dont mon corps se réjouit, est-ce accumulé en lui que renaît une onde chaude qui passe au-delà des chutes du mercure et donne aux hommes de quoi tenir un soir, une nuit, une saison dans une forme solaire d’énergie ? Je ne saurais dire ce qu’il en est des énergies du corps, mais il en est tout simplement certaines qui me font courir la ville, braver les peurs, et laisser aux hommes la marque indélébile du don de soi. Du désir assouvi.

Pour l’heure, mes yeux se brouillent – sans doute quelques verres correcteurs les rendraient plus aptes à la tâche – je quitte le banc et le halo lunaire. Dans ma besace chic, je glisse l’ouvrage de Marianne.B, mon amie, mon cicérone orthotypo ; je foule le pavé et m’en retourne pedibus-jambus jusqu’à ma ruelle Santos-Dumont, même si je n’ai pas relevé le défi en aérostat, comme le fit celui dont elle porte le nom. Certains décollent, d’autres font s’envoler.

Je suis marcheuse, car je souffre rarement du temps qu’il fait. L’intempérie et l’intemporel sont mes compagnons de route. Si je considère l’espace de la ville comme une nature à part entière, alors oui je peux errer autant de ma rêverie urbaine que par mes jambes qui gardent la souplesse et s’irriguent d’une énergie qui me fait parcourir les rues à toute heure. Je garde en mémoire mes sorties dans les lieux sombres de la ville, comme je garde en kaléidoscope cette petite foule qui se hâtait en fourmis alignées, chacune attendant son instant ; qui se désapant pour se montrer, qui forçant avec rage derrière ou devant, avant de filer comme un couard. Des reîtres perdaient leur sang-froid. Certains se tapissaient en spectateurs anonymes quand d’autres se gaussaient d’être heureux élus, tout comme si j’étais exclusive quand je me savais altermondialiste, je suis dans le mouvement des mouvements – au sens littéral, oui je régule l’organisation du monde, qu’on me garde en lice pour un Nobel de la paix, derrière Greta Thunberg ne serait pas pour me déplaire.

C’est la ville que j’avais connue et que j’aspirais à retrouver. Mais cette saison finissant me laissait en marcheuse sage, en flâneuse campagnarde, en poétesse des brindilles.

Dans mon grand sac de toile, le mémoire de Marianne.B attendait à nouveau son heure ; demain, ma pause-café sur les hauteurs du bâtiment me verrait en transat, une petite clope presque éteinte à mes lèvres sans fard ; j’allais ne pas en achever la lecture, car je voulais donner à son rythme celui d’une lectrice respectueuse, d’une baladeuse de la ponctuation, et que l’entreprise de cette jeune linguiste ne fut pas parcourue à pas de parisien énervé, mais en flâneuse de signes, en indolente suspension, en interrogation, en exclamation, entre parenthèses et guillemets, je me devais d’adapter le souffle juste, de ne point soulever ma poitrine quand il fallait seulement que le souffle soit une brise, limpide et fluide comme une source tranquille. La virgule seyait à mon corps, mais écoutons, une dernière fois, cette sensuelle linguiste.

La virgule, comme nous venons de l’évoquer, représente une pause orale et respiratoire de courte durée. Outre cette notion de pause, la virgule a elle aussi quelque chose de mélodique… Et elle parle du point d’interrogation qui endosse alors le rôle d’un « silence éloquent ». Et l’on sait le pouvoir de signification du silence ! ou bien encore : Qu’elle soit capricieuse, effrénée ou apaisée, le souffle des phrases est tour à tour mû d’une nouvelle impulsion, décalé par rapport à la pensée, établi sur plusieurs couches de récit, se dédouble et se superpose, s’accélère, ralentit, et se coupe, puisque tout a une fin.


Non, mesdames, cette jeune femme parle de nous, de notre bouche, de notre corps, voilà le message. Que je finisse ma longue soirée en quelques chapitres de JMG Le Clézio et son roman rimbaldien, ou que je sois emportée de Genève à Hossegor dans les lettres de François à Anne, j’oubliais parfois, je l’avoue, que c’était naturellement que les petits signes cabalistiques me laissaient le corps sans empressement, que je ne suffoquais point, et c’était leur faire bel hommage, je crois, que de rendre invisible cette accroche, cette brindille que la ponctuation est au livre. Discrète, presque translucide, passagère nocturne et d’utilité publique.


Je flânais dans un livre comme dans les rues de ma ville.