| n° 21976 | Fiche technique | 8640 caractères | 8640 1508 Temps de lecture estimé : 7 mn |
06/09/23 |
Résumé: Errance dans la ville. | ||||
Critères: #chronique f | ||||
| Auteur : Landeline-Rose Redinger (Landeline-Rose écrivaine, flâneuse.) Envoi mini-message | ||||
| Collection : Errance Numéro 01 |
C’est à l’endroit même, c’est à sa table (que j’avais eu l’audace de réserver), c’est dans ce même café de l’avenue de Suffren, que je me suis posée, mon écran 6 pouces devant les yeux, pour rédiger les textes qui s’échelonneront au long des mois, qui couvriront l’automne et sans doute une partie de l’hiver.
C’est donc là où mon ami, Louis-Camille, a écrit son roman « Les filles nues », que durant l’été, j’ai repris les textes d’une biographie qui sans doute ravira certains de mes lecteurs, en heurtera d’autres, portera la petite sudation et les légers tremblements à fleur de peau des narratophiles.
D’abord un détour par des textes de portée poétique, pour renouer avec la sensualité, puis suivis par une bonne soixantaine de textes relatant une vie sexuelle que j’entends mener librement, hors des diktats et des convenances liés à la bien-pensance, loin des normes que la famille dans son grand ensemble entend par sa séculaire tyrannie faire de nous, femmes au corps jeune et non-engrossé ; je resterai dans le mouvement sensuel tant que le corps conservera son élasticité, son élan musculaire et son désir autonome.
Foin de la famille nucléaire, l’école privée des enfants, de la demeure d’architecte ; honni soit celui qui lorgnerait l’occupation de mes murs, de mon dressing, de mon lit.
Je garderai comme vous le savez mon intègre fidélité, je perpétuerai l’art du don de soi dans une réelle universalité. La ville sera comme elle le fût, mon terrain d’expérience, par ses luxueuses discrétions autant que par ses lieux interlopes. Je serai l’élément constant du désir des hommes dans la structure agencée que sont les rues, les avenues autant que les gares, les cafés et les espaces en friche.
Alors que l’on me suive, que l’on m’accompagne ou que l’on me fuie, sans discontinuer je poursuivrai la quête d’aimer mon prochain peut-être plus que moi-même.
Landeline-Rose Redinger.
Les lieux rêvés. L’architecture. Les espaces entrevus par les fenêtres des trains. Les ponts, les lignes de fuite. Les traînées blanches des avions dans le ciel. Le froissement des ailes des planeurs dans l’air. Le drap déchiré de l’eau au passage des voiliers. Les escalators, les marches abruptes, les taxis de nuit, les trottoirs sous la pluie.
J’ai traversé la ville nue sous mon imperméable, j’ai traversé la ville, j’ai traversé Paris.
Les moteurs des voitures sont des bruits supportables. Le glissement métallique du métropolitain est un souvenir vivace. En gerbe d’eau les chaussées envoient dans l’air des crasses et des particules fines, et nous passons pourtant. Sous des capuchons, des parapluies, tête nue nous passons.
Aux portes des musées on attend des amants, aux tables des cafés, on fume, on réchauffe nos mains et nos corps, et puis on part vers des chambres chauffées. Des chambres impersonnelles, des chambres dans les hôtels. On se donne corps à corps étrangement étrangers et puis on disparaît. Nous sommes singuliers dans les contrées communes. Nous avons nos travers, nos points de convergence.
Je te retrouve enfin dans les territoires où nul ne nous devine. Je ne suis pas ton amante, je suis un corps soumis, je suis un corps fugace, rapidement éprouvé, un souvenir durable. Ouvre-moi ton corps, nous n’y reviendrons plus.
Je voulais te dire ces mots que tu peux t’approprier dont tu peux te faire un paysage, une rêverie. Une image récurrente.
Je prends sur moi, à bras le corps, je prends l’existence, je prends la vie et je me transporte peau et corps, vers tous les corps toutes les peaux qui voudront m’étreindre, m’étreindre jusqu’à m’éteindre. Que les nuits et les jours nous emportent au-delà du plaisir simple que l’on prenne ce qui est à prendre. Servez-vous de bon gré, je vous offre ce que j’ai.
Il n’était pas huit heures, j’ai traversé la ville. Il n’était pas huit heures ce matin d’été. J’allais retrouver Tom, nue sous une robe blanche. J’ai pris un taxi Londonien pour traverser Paris. N’y a-t-il pas du charme parfois dans le détail ?
Il y a une agora, une place pavée, il y a une église, quelqu’un chante au lointain sur un bateau à quai. Il y a de l’irréel dans cette place désertée, seule et nue sous mon tissu léger, j’attends que mon amant se veuille bien apparaître. J’ai reçu son message par un moyen ancien. Ne le croyez-vous pas, quelque part dans Paris, les mots d’amour circulent encore et en secret par poste atmosphérique. J’ai reçu son message, aussitôt sous la main cette robe ajourée est passée sur mon corps. J’ai quitté ma ruelle, au son étourdissant de mes talons aiguilles. Je filai d’un bon pas, cœur battant et corps ardent. Le petit vent d’été ne pouvait seul assécher le friselis du désir qui enveloppait ma peau.
Qu’en est-il donc de cet homme, de cet homme du taxi, qu’en est-il donc de son souvenir ? A-t-il rêvé qu’il rêvait encore ce bon matin d’été ? A-t-il échafaudé une vie pour cette fille tout de blanc habillée qui traverse la ville dans sa robe ajourée ? A-t-il voulu la prendre dans un rêve prolongé, et quels regrets le tiennent pour qu’il y songe encore ? Il ne l’a pas revue car les joies des matins sont des instants passés qui ne reviennent jamais.
Et puis elle est partie déhanchée et instable sur des talons si hauts, qu’il faut une virtuosité pour traverser les rues, les places et les villes. Allait-elle vers un homme ? Oui, elle allait vers un homme voilà ce qu’a pensé notre homme dans son taxi. On ne va pas sans but dans une robe ajourée, on va là où on sait.
Lorsqu’elle ne fut plus qu’une lueur au lointain, il a quitté la place sa vie était ailleurs.
Il y a sur le chemin qui m’emmène vers toi, il y a des haltes où je ne m’arrête pas. Mais dans mon souvenir elles reviendront ces haltes transitoires chères à Michel Foucault où ma rêverie ira flâner parfois avec le plaisir d’y revenir seule assise à regarder passer les gens. Dirait-on que ces endroits traversés en hâte, inaperçus et oubliés de suite reviennent comme les pauses ravissantes de la solitude heureuse. Les haltes passagères sont autant de lieux que la conscience nous restitue.
Les architectes sont les instigateurs de la poésie urbaine. La ville nous emporte dans sa sensualité. Que je retrouve l’homme qui aime mon corps, qui aime mon corps sous la blancheur de ma robe, n’est pas l’unique raison de ma sortie matinale. Non quand le jour n’est pas levé, le corps entier profite, hume, sent et ressent la ville. La ville prend la pause fière et prétentieuse comme une jolie fille. Pourrais-je vous décrire l’état qui me tient alors ? Non, vivez-le !
Mon corps dans le grand corps de la ville. Donnez-moi des rues, donnez-moi la nuit finissante et je mettrai mon corps au service du plaisir.
J’ai fait promesse à mon ami de ne pas faire durer les prémices. Me délester du tissu léger qui me couvre ne dura que le temps d’un souffle. Me voilà nue sur la banquette de sa voiture décapotée. Je suis la verticale du plaisir quand horizontal et caché il m’absorbe. Sous les yeux étranges des monstres des gargouilles, je m’abandonne au plaisir.
Telle que je suis, j’ai promis infidélité à Tom, alors dans la cohue des galeries marchandes je me suis mise en frais. J’ai opté pour une robe rouille courte et cintrée, pour des sandales décolletées et à chaque terrasse où je me suis assise j’ai donné à me voir.
Dans une chambre isolée, j’ai entraîné un inconnu. Après dans un parc de verdure, j’ai mis en bouche deux hommes heureux. Il fallait une serre tropicale pour me fondre dans les verts enchevêtrements où l’on a joué de moi, de moi qui ai tant joui.
Je puis dire qu’aux lieux même des villes, aux endroits du plaisir, aux passages entrevus, je peux ajouter l’espace de mon divan où de retour je m’abandonne au souvenir.
J’ai relu Michel Foucault et ses Hétérotopies, ses haltes transitoires, les pays sans lieu, les moments uchroniques, les régions de passage. Je suis dans la région fermée de mon espace intime. Il y a de ces endroits dans la ville que mon regard fugace n’a pas capté dans l’instant de mon passage, et me voilà revivre ce que je n’ai pas encore vécue. Mais la vie ne s’arrête pas à la lisière de ma maison. Il y a du désir et du plaisir dans les zones sombres, dans les régions ouvertes de la halte transitoire. Il y a à vivre aussi dans les contre-espaces. Je suis une machine à désir et j’ai tant à vivre et à faire vivre encore. Le plaisir est une ville aux multiples entrelacs, aux coins et aux espaces cachés.
Je suis et je serai comme je fus dans la déambulation, dans la quête effrénée de la joie du corps dans la ville.
Je me suis endormie, j’étais fière d’être semblable à la ville la plus sensuelle du monde. N’est-ce pas ce que l’on en dit ?