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Temps de lecture estimé : 22 mn
31/07/23
Résumé:  L’histoire ne se répète pas, elle bégaie.
Critères:  #journal #drame #initiation fh pénétratio
Auteur : Loaou            Envoi mini-message
Réfugiées

L’histoire ne se répète pas, elle bégaie.


On prête cette citation à Marx, à Mark Twain, ou à d’autres. Trouver son auteur est vain : elle s’est probablement formée petit à petit, comme les rivières se forment de ruisseaux. Autour de nous, ils charriaient du sang à l’époque du début de ce récit. Aujourd’hui, ce n’est plus chez nous, mais l’eau transporte toujours jusqu’à la mer le sang de morts aussi inutiles que barbares.


Mon grand dilemme est de savoir si je pourrais faire ce qu’ont fait pour moi Sylviane et Franck.




* * *



À Rača, en juillet 1999, j’ai vingt et un ans. Depuis plusieurs mois, des véhicules armés traversent notre hameau, toujours rapidement et sans s’arrêter, mais nous avons peur. Quelques coups de feu sont parfois tirés vers nos façades, juste pour éviter que nous ne sortions ou que nous n’observions. Je sais que mon père fait partie d’un groupe résistant, mais il n’en dit absolument rien.

En dehors de ces passages trop fréquents parce que le village est sur la route du front, on pourrait presque ignorer que les combats font rage plus au nord et que nous sommes tous des cibles potentielles : notre hameau est une communauté multiethnique où se côtoient dans une bonne entente une vingtaine de familles orthodoxes, musulmanes et catholiques. On se serre les coudes, malgré des incitations à la haine qui nous viennent de tous côtés.


Jusqu’à ce matin terrible où mon père entre dans la cuisine, le visage fermé :



Moi aussi, je veux rester et participer, mais cette fois encore, Père est inflexible :



Une heure plus tard, nous l’attendons, debout dans la cuisine près de nos deux valises. Il est allé s’assurer qu’il n’y a pas de barrage sur la route. J’ai les yeux rouges, Mère aussi. Il entre, nous examine brièvement :



Nous suivons ses ordres comme des zombies. Mère coupe mes longs cheveux très courts et me laisse hirsute, affreuse. Elle me fait ôter mon soutien-gorge et me bande la poitrine pour l’effacer autant que possible, elle me rembourre la taille d’un pan de drap. Je recouvre le tout d’un polo noir, passe une chemise de mon père, trop large, et j’échange ma jupe contre un vieux pantalon de jardinage au bas encore terreux. Mère fait pareil, aidée par Père. On se tache le visage, le cou, les mains. Puis, après une longue et douloureuse étreinte, Père nous pousse dehors. Il nous conduit plein ouest par les petites routes où les rencontres sont moins probables, jusqu’à la ville et sa gare. Il y a déjà la cohue et nous ne dépareillons pas parmi les autres fuyards, en très grosse majorité des femmes.


Notre éprouvant voyage – plusieurs jours de bus et de trains, avec la terreur à chaque contrôle, avec des nuits sans sommeil – se termine en France, chez Franck et Sylviane, des amis d’amis d’amis… d’amis. Une adresse obtenue par Père. Ils vivent seuls dans leur maison et nous offrent leur chambre d’amis. Ils nous aident à demander le statut de réfugiées, sans nous cacher que nous avons très peu de chances de l’obtenir. Officiellement, nous sommes deux touristes. Mère rassemble ses bribes d’allemand, je retrouve des fragments du français scolaire de mon enfance, très éloigné de celui de nos hôtes, dans lequel je mélange des rudiments d’anglais.




* * *



Notre vie s’organise, nous nous retirons souvent dans la chambre que je partage avec Mère. Les difficultés de communication ne facilitent pas les échanges avec nos hôtes bienfaiteurs et nous sombrons souvent dans la morosité. Les appels téléphoniques avec Père sont difficiles. Mère tient absolument à les passer depuis le bureau de poste où elle doit patienter longtemps avant d’avoir la communication, et il est souvent absent. Quand elle l’obtient, il ne s’étend jamais, par sécurité, et elle ne peut pas le questionner. Alors, Mère appelle de temps en temps les autres membres de notre famille, restés dans des hameaux plus en retrait. Les nouvelles ne sont ni bonnes ni mauvaises : la situation est stationnaire. Le village est épargné, des convois armés le traversent plusieurs fois par jour. Ceux qui sont restés tremblent et ne sortent que pour l’indispensable.


Nous tentons des « petites travails » occasionnels de ménage, mais la barrière linguistique est trop difficile et les propositions ne se renouvellent pas. Les dollars que Père avait pu échanger fondent lentement. Sans la générosité de nos hôtes, il y a longtemps que nous serions à la rue. En échange, nous allons ravitailler quelques denrées à la Croix-Rouge. Mère le fait avec honte. Très traditionaliste, plongée dans un passé bercé de religion, elle qui a toujours donné sans regarder ne supporte pas de recevoir, de devoir.


En dehors de ces sorties uniquement pratiques, plus rien ne m’intéresse, je reste prostrée sur mon lit, la tête vide ou hantée de pensées lugubres. J’aide machinalement nos hôtes à préparer le repas, à vider le lave-vaisselle, à nettoyer la maison, mais je me replie sur moi. Tout comme Mère qui a perdu son principal soutien : la religion orthodoxe, car il n’y a rien de tel ici. Elle va souvent à la petite église, quand il n’y a personne, mais peine à y trouver quelque réconfort, car tout y est trop différent. Au fil des semaines, elle y passe plus de temps parce qu’elle doit espacer les appels téléphoniques trop chers et qui deviennent dangereux pour ses correspondants. Au lieu de se rendre à La Poste, où elle peut patienter au chaud, elle va prier. Et, je le suspecte, pleurer.


Malgré mon besoin d’entendre mon père, elle refuse que je l’accompagne. Franck insiste pour que nous appelions de chez eux. Mère s’y refuse, mais je finis par céder. Le cœur battant, j’attends que Père décroche et je comprends pourquoi Mère ne veut pas que je vienne quand elle va téléphoner : pendant plusieurs jours, personne ne répond. Je crains le pire, mais Franck minimise « il ne peut pas être présent en permanence ! » et me pousse à essayer les jours suivants, à d’autres moments, quand Mère est sortie.


Enfin, le « Zdravo ?  » bourru de mon père me remplit de joie et de chaleur, je pleure de bonheur en échangeant nos premiers mots. Il va bien, il est enchanté de m’entendre, il demande de nos nouvelles. Il se fâche et me secoue : je dois continuer à vivre, je dois m’occuper, apprendre. Il insiste. Alors, pour changer de sujet, je lui demande de me donner des nouvelles du village. Sa réponse glace mon euphorie :



Katryna est la cadette de Natalija. Elle a un an de plus que moi, on se connaît depuis toujours. Mariée depuis deux ans à Habib, elle est restée avec leur bébé : les musulmans sont moins visés que nous, orthodoxes.


Père hésite avant de raconter d’une traite, en parlant vite :



Comme j’essaye de le retenir, il ajoute quelques mots pour me féliciter d’être partie avec Mère, alors que j’ai envie de vomir, alors que je voudrais qu’il me serre dans ses bras, qu’il soit avec nous. Mais il raccroche.


Quand Mère rentre de sa visite à l’église, elle me trouve livide et en pleurs. Je dois lui avouer que j’ai appelé de la maison. Elle me gronde, mais réclame ce que j’ai appris, je le lui résume, incapable de réciter le détail de ces horreurs. Elle me demande :



Je ne peux pas répondre et je ne veux pas y penser : il était forcément dans la maison. Ce bébé que j’avais tenu contre moi, émue, pendant que Katryna ôtait son haut pour lui donner le sein. J’avais voulu être à sa place. J’avais été jalouse. Elle s’était moquée :



Mais voilà, je n’aime pas les hommes du village. Ils boivent trop puis ils sont brutaux. Mais surtout, Katryna a pris le seul que j’aurais voulu avoir. Elle en est morte à ma place.


La nuit, je fais des cauchemars où mon père couvert de sang se fait tuer pour me protéger en vain d’une horde d’agresseurs qui veulent me saisir avec mon bébé. Chaque fois, je m’éveille au moment où ils me l’arrachent et déchirent mes vêtements. Je sombre dans la dépression, je n’ose plus essayer de téléphoner.

Un jour, Mère reste muette au retour de sa sortie. Je sais immédiatement, sans qu’elle n’ait besoin de le dire. Pourtant, la réalité est encore pire : le hameau a été complètement détruit, aucun habitant n’a pu s’échapper. Elle ne reverra jamais son mari et Père ne me serrera plus jamais dans ses bras.


Je ne me souviens plus des semaines qui suivent. Sylviane s’occupe de moi, me dorlote, m’occupe. Franck nous fait sortir, nous emmène à des spectacles, je ris aux clowneries sans être présente. Ils nous obligent à les accompagner pour choisir avec eux ce que nous allons manger, mais je n’ai pas faim. Je suis descendue à quarante-deux kilos et ils me secouent tous :



Mais la guerre continue et les espoirs d’un retour rapide se sont envolés. Avec l’aide de Franck et Sylviane, nous voilà inscrites à des cours intensifs de français. Ce sont eux qui vont me sauver.




* * *



Nos professeurs bénévoles se nomment Arben, dont la famille est d’origine albanaise, Jelena, qui vient de Bosnie-Herzégovine et Göran, de Serbie, mais ils refusent toute distinction et se réclament exclusivement comme « Yougoslaves ». C’est très anachronique : la Yougoslavie est en guerre civile depuis presque dix ans, et n’existe plus. Mère les soutient inconditionnellement et je ne peux que suivre leur amitié indéfectible. Mais surtout, ils vont se mettre en quatre pour nous apprendre le français, et ils réussissent l’exploit de m’y intéresser, puis de m’y passionner.


Je suis envoûtée par les bizarreries de cette langue pleine d’anomalies. Je les compare à celles du slovène et du serbo-croate, je redécouvre des subtilités de ma langue natale. Il me faut interroger Mère qui replonge dans sa jeunesse heureuse, malgré les régimes politiques durs. Jelena me qualifie rapidement de « ma linguiste » pour m’aiguillonner et je plonge dans les livres, avec son aide et celle de ses deux compères. Je remonte les liens entre la France et la Serbie, tout en escaladant la montagne du français et de ses embûches.


L’apprentissage de cette langue à l’orthographe sauvage et incohérente m’est devenu un défi. Je m’y fonds, m’y noie entièrement, jusqu’à en oublier le drame de ma famille dévastée. J’y entraîne Mère, Franck et Sylviane qui fouillent leur bibliothèque et s’appuient sur leurs connaissances pour essayer de répondre de façon fiable à mes questions pernicieuses. Je retrouve l’appétit et quelques kilos, Sylviane m’encourage à continuer :




Deux mois plus tard, j’ai fait des progrès immenses. Je ne peux pas tenir une conversation culturelle, mais je peux échanger. La formation se termine, je reçois un premier prix très symbolique – un pseudo-diplôme manuscrit – et Jelena me propose de les aider avec les « nouveaux ».

Avant d’accepter, j’en parle longuement avec Mère. J’ai vingt-deux ans, mais, dans sa tradition, elle aurait encore voix au chapitre puisque je ne suis pas mariée. On échange longuement sur sa jeunesse, sur sa rencontre avec Père, avec un détachement inattendu. Quand nous parlons ainsi, il n’y a plus que « maman » et « papa » et je me surprends à presque m’adresser à papa au travers d’elle. J’en sors très perturbée, l’esprit ailleurs, et je me fourvoie lamentablement en demandant à Franck :



Je m’interromps brusquement, figée, rougissante comme une tomate. Lui aussi s’est interrompu, mais il est très pâle et se rassoit pesamment alors qu’il se redressait. Il lui faut un moment pour lever un doigt, me demandant de patienter alors que je ne sais pas quoi dire pour m’excuser. Il m’explique :



Un silence immobile se prolonge, tous deux perdus dans nos pensées. Autant perturbée que lui, il me faut un moment pour revenir dans notre présent. Il sursaute quand je demande d’une voix troublée :



Il en aurait presque l’âge, mais décline après un temps de réflexion :



Je réfléchis un long moment, soupire :



Il se lève quand je tire sa main. Je l’enlace et me serre contre lui. Un moment désemparé, il ne sait pas quoi faire, mais il finit par refermer ses bras autour de moi. Je ferme les yeux. Il n’a pas l’odeur de Père, il est plus grand, mais je retrouve la même sensation et l’émotion me submerge. Je pleure en silence. On reste un long moment debout, je n’ai pas envie de m’écarter et encore moins qu’il me lâche. Je crois qu’il est aussi ému que moi.


Je sèche mes larmes et annonce sans le regarder :



Je me fourre entre ses bras et il m’écrase les côtes. J’en fais autant. La magie n’est plus la même, mais je me sens fondre. Encore un long moment plus tard, passé le front appuyé contre lui, je me dégage, un peu perdue, hors du temps, à la fois heureuse et triste.



Mon sourire un peu tendu s’élargit d’un rien.



Je le laisse, songeuse, pour aller chercher « ambigu » que je ne connais pas.




* * *



Sylviane et Dušica ne tardent pas à revenir. C’est l’heure du thé, Franck les rejoint, puis Sofya. Pendant que le thé brûlant refroidit, Sylviane force Dušica à raconter leur sortie et corrige ses erreurs au fur et à mesure, parfois aidée par Sofya qui se réjouit « Ça, je sais ! » avant d’expliquer des détails en serbe.

Puis Sofya discute un long moment avec sa mère, en phrases rapides dans leur langue pleine de « ch » et de « chtch ». Dušica fronce les sourcils, semble gronder sa fille, agite l’index levé, sous le regard amusé de Sylviane et Franck qui ne comprennent rien. Comme chaque fois, Sofya la regarde avec déférence, la tête un peu baissée, ce qui rappelle aux Français que leur relation, tout comme leur culture, est très différente de celle en Yougoslavie.


Franck profite qu’elles sont occupées entre elles pour relater à Sylviane la demande du début d’après-midi et Sylviane sourit :



Dušica et Sofya finissent leur discussion (ou leur différend ?) et se tournent vers leurs hôtes et amis. Dušica s’excuse et demande si elles étaient concernées par l’échange : elle a bien compris qu’ils parlaient d’elles deux !


Sylviane résume en quelques mots qu’elle considère Sofya comme la fille qu’elle n’a pas eue. Elle se lève en ouvrant les bras et Sofya n’attend pas l’autorisation de sa mère pour se jeter dedans. Quand elle lâche Sylviane, elle tire la main de sa mère qui la remplace, pendant que Sofya se serre contre Franck. Enfin, il a droit à l’étreinte de Dušica pendant que Sofya profite à nouveau de celle de Sylviane.

Fort d’émotions, un long silence suit pendant qu’ils profitent du thé devenu buvable, mais les regards sont brillants.


Dušica demande à Sylviane si ça n’est pas choquant, puis à Franck. Elle les remercie à nouveau et s’excuse presque en même temps, en son français sommaire aux « r » roulés. Sylviane explique qu’ils n’y voient rien d’incorrect, ce qui semble très différent chez elles. La discussion s’oriente sur les différences entre les relations dans leurs cultures et leurs conventions. Ayant un rendez-vous, Franck est obligé de les abandonner, à regret.




* * *



Quand il rentre, un peu en retard sur l’heure du repas, elles sont déjà attablées et c’est l’effervescence : les deux réfugiées devraient pouvoir rentrer dans leur pays dans environ un mois. Les restes de leur famille très décimée ont transmis la nouvelle : un accord local est sur le point d’être signé, une reconstruction sommaire et d’urgence est en cours. Les bribes d’informations reçues emplissent la discussion. Elles racontent leurs espoirs d’une nouvelle vie où tout sera à créer et à construire, mêlés à leur peur de ne rien retrouver : presque tout a été détruit ou pillé. Et surtout, elles en parlent avec des pleurs, tout sera à faire quasiment sans homme : peu de ceux qui sont restés ont survécu.

Une révolution est en cours, les femmes auront la plupart des pouvoirs, et devront les assumer, ainsi que la plupart des travaux. Elles oscillent entre des espoirs fous et des peurs malheureusement bien moins folles.


Alors qu’ils terminent de ranger la table, Dušica les gratifie d’un profond merci et tire Franck par la main, comme quand elle veut montrer quelque chose qu’elle ne sait pas décrire. Sylviane lui fait signe de la suivre d’un geste du menton accompagné de :



Dušica le tire jusqu’à la chambre qu’elles occupent et entreprend de le déshabiller. Sur le coup, il a un mouvement de recul, mais elle explique seulement :



Il peut difficilement se sauver et, sans l’avouer, n’en a que peu envie, même s’il ne comprend pas comment il a dit oui et pourquoi Sylviane le pousse dans les bras de Dušica, elle qui a toujours déclaré qu’elle n’accepterait pas de le partager. Bras au demeurant fort agréables, surtout une fois le haut retiré et qu’ils l’enserrent à nouveau, sans aucun tissu entre elle et lui. Ses seins sont tendus et la main qui caresse son dos et glisse tout au bas de ses fesses, que ne couvre plus qu’un fin tissu, a vite la preuve qu’ils ne sont pas les seuls gonflés. Il ne leur faut que très peu de temps pour passer à l’horizontale. Quand il évoque un préservatif, elle le retient avec un sourire :



Le reste ne mérite pas d’être décrit en détail. Caresses, jouissances, conjuguées plutôt au masculin. Elle le garde au chaud, il a bien compris que le cadeau est à venir et qu’elle compte l’emporter en elle.


L’acte effectué, elle ne reste pas alanguie trop longtemps. Avant même qu’il ne ramollisse, elle le repousse et serre ses petites lèvres de la main pour empêcher leurs sécrétions d’en couler. Elle remet sa culotte avec une serviette pliée au fond pour bien appuyer et se rhabille. Il en fait autant. Elle reprend sa main et le ramène à la cuisine ou Sylviane et Sofya papotent toujours.



Dušica lève le pouce. Franck rougit en déclarant :





* * *



Une heure plus tard, c’est Sofya qui l’entraîne, avec la recommandation sarcastique de Sylviane de ne pas profiter du fait qu’elle soit plus jeune pour se conduire comme un soudard :



Le déroulement est très différent. Rougissante, elle attend debout, immobile. Quand il ouvre les bras, elle se jette dedans, se serre contre lui et ne bouge plus, comme en début d’après-midi. Il lui caresse les épaules et le dos. Ses bras se piquettent de frissons, mais elle reste immobile. Il commence à avoir un doute… Est-ce elle qui le veut ou sa mère ? Quel était le sujet de sa dispute avec Dušica ?



Elle lève la tête.



Cette fois, c’est lui qui sourit :





* * *



Il me fait asseoir sur le lit pour discuter. Il m’explique qu’il n’y a pas grand-chose à savoir, que le principal est de prendre son temps. Que l’humanité existe depuis des millions d’années et qu’elle a toujours su le faire sans leçon ! Il me propose de demander tout ce que je veux savoir, qu’il répondra à ce qu’il sait. Alors je pose la première question immédiatement :



Il réprime un rire, mais avoue qu’il n’en sait rien, parce qu’il n’en a aucune expérience. Il n’a jamais été le premier amant d’une femme. Il explique que ça dépend beaucoup de chacun des partenaires, mais aussi de l’envie ou de la peur, de la préparation.

Je lui répète ce que Katryna m’avait raconté de sa nuit de noces : une horreur, une douleur épouvantable, et je manque pleurer en pensant à elle. Il se méprend sur mon émotion, je dois expliquer :



Il commence une rêverie d’où je le tire en lui serrant fort la main. Je ne peux pas dire qu’il m’ait bien rassurée.


Je n’ai rien oublié de tous les instants qui ont suivi, je ne les oublierai jamais. Mais je n’ai pas envie d’en raconter les détails. Il a été d’une douceur incroyable et m’a entraînée avec une patience infinie dans tout ce que j’ignorais. Il m’a donné le plaisir que je connaissais déjà, bien avant ceux inconnus. J’avais peur, mais je n’ai pas eu l’horreur que m’avait racontée Katryna. Plutôt un inconfort, qui est passé assez vite. Alors je me suis détendue, et là…



Agréable est insuffisant. J’ai gémi en serbe, submergée de sensations. J’ai senti avec un plaisir indescriptible qu’il me fécondait, que je pouvais espérer avoir le statut de Katryna. J’ai pleuré de l’avoir perdue et du bonheur de prendre sa relève.


Un peu plus tard, nous regagnons la cuisine. Je lui donne instinctivement la main, mais la lâche avant d’entrer. Sylviane y est seule, Dušica est sortie sur le banc du jardin : elle profite du ciel étoilé, elle est ailleurs.



Je lui répète ce que j’avais expliqué à Franck.



Sylviane éclate de rire :



Elle nous pousse dans le couloir :





* * *



C’était il y a presque vingt-cinq ans.


Mère et moi sommes rentrées au pays, nous nous sommes installées chez ma tante. Mère n’a pas enfanté, mais j’ai donné la vie à mon fils, Srba, qu’elle m’a aidé à élever. Le premier garçon né au nouveau village ! Chaque fois que je lui donnais le sein, je pleurais du bonheur de le serrer contre moi et de tristesse en souvenir de Katryna.


Un peu moins de deux ans plus tard, j’épousais Čedomir, venu aider à reconstruire, qui faisait sauter Srba sur ses genoux comme s’il était son fils. Nous avons eu Tijana puis Blagomir.


Tous les trois sont grands maintenant et leurs chambres sont vides. Alors, nous accueillons deux réfugiées d’Ukraine. J’ai ainsi l’impression de pouvoir donner ce que j’ai reçu. Tout cela a aussi fait ressortir beaucoup de souvenirs que je peux maintenant approcher avec plus de sérénité.

Malgré notre envie, nous n’avons jamais revu Sylviane et Franck.


Et je n’arrive pas à décider si je pourrai accepter que Čedomir leur donne ce que Franck m’a donné, si elles le demandent.




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1. Cette scène atroce était rapportée dans un livre que j’avais lu à l’époque. Elle n’est qu’un exemple des monstruosités qui ont été faites par milliers en Yougoslavie. Ces horreurs m’ont été confirmées par Čeda, un homme extraordinaire, un ami qui a œuvré pour l’unité yougoslave, et qui a pleuré sa perte, jusqu’à sa mort. D’origine serbe, il était resté infiniment blessé par les exactions des peuples yougoslaves contre eux-mêmes, toutes ethnies confondues.