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Temps de lecture estimé : 11 mn
10/07/23
Résumé:  Soleil d’été sur un temps passé, mais pas forcément oublié... Librement adapté d’une histoire vraie !
Critères:  ff uniforme nonéro -historiqu
Auteur : Jane Does      Envoi mini-message
L'arme de sang

Là-bas, sur les contreforts boisés quelques silhouettes s’activent. Le froid qui m’envahit contraste avec le soleil qui inonde pourtant la vallée. Il décline lentement sur l’horizon et ceux qui montent sont de plus en plus nombreux. Je vois Natalia qui ne bouge plus dans ce trou où nous patientons depuis des heures. L’œil rivé à nos lunettes de visée, nous attendons le bon moment. Disséminées tout autour de nous, d’autres formes camouflées sont figées dans une position identique. Vingt-deux ! C’est notre nombre pour faire face à la meute qui avance pas à pas dans notre direction. Natalia et moi, c’est une longue histoire ! Le reste de notre compagnie est décimé. Mais j’ai dans ma ligne de mire la croix de fer blanc sur la poitrine de ce qui me paraît être un officier.


À juste un peu plus de vingt ans, nous nous apprêtons à livrer notre ultime combat. Natalia le sait, je le sais et tous ici savent. Notre commandant est tombé hier soir, je suis la cheffe pour ce dernier acte. Nous avons tous en tête l’ordre deux cent vingt-sept : « personne ne recule ! » Combien de munitions encore avant que nos deux mitrailleuses rescapées des tirs de mortier, ne se taisent ? Le canon de mon fusil est trop chaud pour tenir encore bien longtemps. Un obus éclate tout proche. Je vois une étoile rouge sur le haut du bras de Natalia… Un signe de la main… tout va bien. Elle me sourit, et me fait un autre geste de son bras indemne et rampe vers moi. Nous sommes le douze août dix-neuf cent quarante-deux… la journée va être longue ou courte, qui sait !




— xXx —




La fille qui pose son sac à l’Institut national technologique d’aviation est jeune, belle. Un peu paumée, elle lève les yeux, m’aperçoit et me sourit. Alors, elle s’approche et nous nous saluons, enfin je lui parle.



C’est le début d’une longue amitié… enfin longue surtout par son intensité. Nous avons deux ans d’écart et le climat dans lequel nous évoluons nous oblige à nous serrer les coudes. Alors ça nous rapproche. Deux femmes dans un monde d’hommes, pas simple tous les jours, nous sommes souvent la cible des quolibets des mâles qui s’imaginent que notre jeunesse fait de nous des proies faciles. Comme ils se gourent ! Il y a chez Natalia une force de caractère qui me surprend. Elle est toujours volontaire pour tout. Surtout pour se battre, et elle ne tient pas à donner sa langue au chat.


C’est comme ça que nous nous retrouvons à suivre une formation de tireurs d’élite. Elle est plutôt douée Natalia. De mon côté, je ne me défends, aussi, pas trop mal. Et je me sens de plus en plus frustrée de ne pas pouvoir en découdre. Les loups s’enfoncent de plus en plus dans nos terres et il me tarde de leur montrer de quel bois notre pays se chauffe. Et l’ordre m’est enfin donné de rejoindre le « cinq cent vingt-huitième Régiment de carabiniers ». Je dois partir au plus vite. Nos embrassades avant mon départ sont fraternelles. Elle me serre contre elle.



Je n’ai pas un mot de plus à dire. Elle m’embrasse sur la bouche, mais c’est la coutume chez nous. Ce qui l’est moins sans doute, c’est cette langue qui vient effleurer la mienne, que dis-je, la caresser avec une douceur inimaginable. Et c’est bien cette nuit-là que ce que nous refusons aux hommes, nous nous l’accordons. Toutes les deux, loin du tumulte des pas de tirs, je connais dans les bras de Natalia une ivresse terriblement excitante. Celle d’un amour entre femmes. Un pur bonheur qui s’achève au petit matin par sa main qui lâche la mienne. Un dernier baiser avant que je ne monte dans un train qui m’emmène loin d’elle. Mais reste là, gravé dans mon esprit, ce moment intense et interdit que nous venons de voler au temps.


Mon régiment… si j’ai déjà eu affaire aux Allemands, ceux-ci n’étaient que dans leurs avions, à piquer sur nous pour nous bombarder. Ici, sur le front, c’est différent. Je peux même voir les détails de leurs visages quand mes yeux suivent chacun de leur pas par le biais de ma lunette de visée. Celui-là fume sa clope et plus jamais il ne recrachera la fumée qu’il vient d’inhaler. Cet autre qui lève la tête pour chercher dans les nuages un je ne sais quoi, je lui offre un repos… éternel. Et la vie des uns s’en va pour en sauver d’autres… un cycle anormal, mais obligatoire pour que survive ma grande Russie.


Ce soir, je mange un bout après avoir faire reculer les sauvages qui pataugent dans la boue de notre steppe. Nous avons eu de lourdes pertes et les « nouveaux », les bleus sautent un à un du camion. Il y a belle lurette que je ne m’intéresse plus à ces pauvres diables qui sourient encore ce soir, mais qui demain appelleront sans doute leur mère.



Elle est là ! Bon sang, mon cœur bat bien plus fort. Comment est-ce possible ? Cette diablesse a tenu parole. Ma voix tremble un peu lorsque j’arrive enfin à articuler deux ou trois mots.



Elle pose son paquetage et après avoir ouvert un sac, apparaît dans ses mains, un tord-boyaux sympathique.



Nous rigolons. Et la bouteille passe de ses pattes aux miennes, de sa bouche à mes lèvres. C’est un peu comme si je l’embrassais, elle. Je suis fébrile, je suis frémissante. La savoir si proche et si intouchable pourtant. Ça brûle la gorge, réchauffe mes tripes cet alcool qui me rappelle tellement nos séances de tirs, notre escale nocturne aussi. Et l’ivresse qui me monte à la tête me fait oser. Oui ! Mon besoin d’elle est proportionnel à la descente dans la boutanche du niveau du liquide. Et les dernières gorgées ne sont plus bues au goulot, mais plutôt babine contre babine. Natalia se remplit la bouche et nous nous embrassons pour boire le contenu de ses joues ensemble.


Évidemment, nous renouons avec ce qui nous a unies la nuit de mon départ. Discrètement pour ne pas éveiller les soupçons des gars qui nous entourent. Mais ici chacun pense d’abord à ses affaires avant de s’occuper de celles des autres. Et finalement nous sommes heureuses. Elle est belle, jeune et moi… je suis sous le charme de ses formes gracieuses. Nul ne sait de quoi demain sera fait. Pourquoi se priver d’un moment de retrouvailles plutôt tendre ? Et nous passons un long moment à faire l’amour dans un recoin du lieu où je survis depuis quelques mois.


Les jours suivants, le commandant nous ordonne de montrer aux jeunes hommes arrivés au front comment se servir de leurs armes. Nous sommes en juin et nous sortons en première ligne pratiquement tous les jours. Nos soldats sont de plus en plus hardis et au moins trois Allemands tombent sous les balles des tireurs que nous commandons dans les dernières semaines de juin. Par contre nous avons chaud aux fesses quelques fois. L’ennemi en face réplique avec une violence inouïe. Nos retours au camp, regards hagards et vidés de toute humanité, sont tous empreints d’une haine farouche pour ceux du camp adverse. Ce qui nous permet de tenir sûrement.


Nous venons de recevoir l’ordre d’aller défendre Moscou coûte que coûte. Ma rage de voir ces uniformes vert-de-gris aux portes de notre capitale renforce ma détermination. Je rate rarement mes cibles et je ne compte plus le nombre de silhouettes qui roulent dans la poussière. Pas question de gâcher une seule balle, c’est pourquoi Natalia et moi nous nous appliquons. Eh merde ! Ce soir, j’ai l’impression qu’une guêpe me pique. C’est à mon tour de mordre la poussière, de bouffer la terre de ma patrie. Bon sang… ça fait un mal de chien. Spectaculaire, mais bénin. Pas de quoi fouetter un chat et au-dessus de mon visage, celui tendu de Natalia.



Plus de son et plus d’images. Un peu de sang perdu, mais une grande fatigue et je rouvre les yeux dans un hôpital. Ils m’ont rafistolée et ça me prend un tas de jours pour me remettre tout de même. Le ciel est gris et de loin en loin, je perçois les explosions des obus qui s’abattent sur la ville. Pas de nouvelles de ceux avec qui je me battais le mois dernier ? Pas certaine que je ne sois ici que depuis un mois du reste. Malgré les nuages, une éclaircie dans ma morosité quotidienne, le sourire de Natalia qui est venue me rejoindre.



Et comment que je la veux ! Nous flirtons une fois de plus et nos jeux entre filles sont bien moins sibyllins que certains se l’imaginent. À être toujours au contact du danger, nos émotions n’en sont que plus démultipliées. J’adore lorsqu’elle fourre son grand nez dans mes affaires intimes. Je rends la pareille à cette Natalia qui symbolise l’amour pour moi. Tout se déroule dans la clandestinité d’une alcôve, dans un lit de hasard, mais c’est sûrement ce qui nourrit aussi notre imagination et nous rend audacieuses. C’est ainsi qu’à l’aube de reprendre la route du front, je suis convoquée au commandement général. Là ! La garde d’honneur au garde-à-vous, sous les yeux de tous, je reçois l’Ordre de l’Étoile Rouge. Une distinction à laquelle je ne m’attendais vraiment pas. Mais dans les yeux de Natalia, je lis plus de fierté que dans les quinquets de ce général qui épingle la médaille sur mon sein.


Nous sommes le onze août quarante-deux et notre régiment qui est arrivé il y a quelques jours est engagé dans la lutte près du village de Sutoki-Byakovo dans l’Oblast de Novgorodoil. Ça pète de partout… nous nous battons comme des lions, mais ils sont de plus en plus nombreux à monter en ligne face à nous. Combien sont passés devant ma ligne de mire et ne se sont pas relevés ? Aucune idée. Pour Natalia c’est la même chose. Et nos mitrailleurs qui vident chargeur après chargeur sont d’une bravoure sans borne. La nuit devient une alliée précieuse par l’accalmie précaire qu’elle nous procure. C’est fou ! Natalia et moi nous sommes à deux pas l’une de l’autre et je viens au contact.


Dans les tranchées, tout autour de nous, il y a une odeur épouvantable. Le sang qui se mélange à la terre et les gémissements de blessés que personne ne peut évacuer. Tout est sombre, mais l’obscurité n’est pas sereine. Kovchova est près de moi… et nous nous étreignons dans un baiser passionné. Au diable les convenances, aux orties la bienséance, nous savons que les heures nous sont comptées. Et je caresse ce corps dans son uniforme, avec une passion décuplée. Je me frotte à ce ventre que la ceinture de cuir du pantalon m’empêche de toucher. J’ai envie d’elle, soif de la toucher, faim de faire l’amour une fois encore.


Nos mains se font papillons et viennent butiner les pleins et les déliés du corps que nous palpons, tâtons. Je suis affolée par ce besoin de la sentir, de la humer, de l’embrasser et nos bouches se soudent dans des baisers terriblement excités. Elle parvient à ouvrir ma veste, à remonter mon maillot et ses lèvres voraces aspirent la fraise de mes seins. Je suis aux anges. Foutue guerre qui nous vole nos jeunes années, foutus nazis qui envahissent notre terre. Et Natalia et moi sommes loin de là, sur un nuage. Nous parcourons avec le désespoir d’une dernière fois, ces univers féminins que nos doigts pétrissent. Un instant de bonheur dans une éternité d’horreur. Oui… elle et moi faisons l’amour à quelques pas des soldats ennemis. Des nôtres aussi !


Comme pour nous prémunir du malheur imminent qui nous guette, notre plaisir silencieux nous emporte vers une aube pas si lointaine. Demain est là avec ces lueurs pâles et le soleil qui monte lentement dans le ciel de notre Russie si précieuse. Nous sommes encore enlacées lorsque le premier obus vient fracasser le poste des mitrailleurs à quelques dizaines de mètres de nous. Cette fois, la rage reprend le dessus sur l’amour. Natalia qui s’écarte se retourne et une fois de plus j’entends sa voix dans le fracas des tirs.



Je lève la main. Lui montre l’objet qu’elle tient. Elle secoue son menton en signe d’assentiment. Petit à petit les tirs de notre côté sont plus sporadiques. Les munitions, le nerf de la bataille, nous font défaut. Il me reste une seule cartouche. Natalia ne tire plus et d’un signe de la main elle me fait comprendre qu’elle revient vers ma position. J’ai dans ma ligne de mire la croix de fer blanc sur la poitrine de ce qui me paraît être un officier. Mon doigt demeure un long moment sur la queue de détente. Encore un instant, une seconde, une éternité et là-bas, la silhouette est bien dans ma ligne de mire. Pan !


Le bonhomme vacille et finit par tomber à genoux. Natalia est là, proche de moi elle me donne la main… Je serre ses doigts fins et couverts de sang. Son bras est mal en point. Mes yeux brillent, plus personne autour de nous ne tire. La meute s’approche. La grenade dégoupillée est dans ma patte libre. Mon fusil… sous moi, inutile, vain puisque sans cartouches, canon fumant qui me brûle la cuisse. Et la petite voix de Natalia comme un leitmotiv…


« Je ne veux pas qu’ils me prennent vivante, tu comprends, Maria… jamais ! »


Nous sommes les yeux dans les yeux et une horde d’habits verts, des fauves qui nous prennent en tenaille. Combien sont-ils au-dessus de nous ? Cinq ? Dix ? Vingt ? Je ne sais pas, ne pense déjà plus… et je me raccroche à celle qui me souffle dans le cou… comme un murmure.



Alors, la paume de la main déjà tournée vers le soleil d’août, j’ouvre simplement les doigts…